‹ Littérature & philosophie mèléesChapitre 3 sur 26 · TT · texte numérisé non relu

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la bévue administrative qu'en matière de monuments, et encore ne ferons-nous qu'effleurer cet immense sujet que vingt-cinq volumes in-folio n'épuiseraient pas.

P^ous posons donc en fait qu'il n'y a peut-être pas en France, à l'heure qu'il est, une seule ville, pas un seul chef-lieu d'arrondissement, pas un seul chef-lieu de canton, où il ne se médite, où il ne se commence, où il ne s'achève la destruction de quelque monument historique national, soit par le fait de Tautorité centrale, soit par le fait de l'autorité locale de l'aveu de l'autorité centrale, soit par le fait des particuliers sous les yeux et avec la tolérance de l'autorité locale.

Nous avançons ceci avec la profonde conviction de ne pas nous tromper, et nous en appelons à la conscience de quiconque a fait, sur un point quelconque de la France, la moindre excursion d'artiste et d'antiquaire. Chaque jour quelque vieux souvenir de la France s'en va avec la pierre sur laquelle il était écrit. Chaque jour nous brisons quelque lettre du vénérable livre de la tradition. Et bientôt, quand U raine de toutes ces mines sera achevée» il ne nous restera plus qa*à nous écrier avec ce troyen qui du moins emportait ses dieux :

FttU llium^ et îngem GUnaf

Et à l'appui de ce que nous venons de dire, qu'oa permette à celui qui écrit ces lignes de citer, entre une foule de documents qu'il pourrait produire, l'extrait d'une lettre à lui envoyée. U n'en ccmnaU pas personnellement le signataire» <|ui est, comme sa lettre l'an-

DODce, hoBime de goût et de cœor; mais il le remercie de s'être adressé à lui. Il ne fera jamais faute à quiconque lui signakra une injustice ou une absurdité nuisible à dénoncer. 11 regrette seulement que sa voix n'ait pas plus d'autcnrité et de retentissement. Qu'on lise donc cette lettre, et qu'on songe, en la lisant, que le fait qn'elle atteste n'est pas un fait isolé, mais uu des mille épisodes du grand fait général , la démolition su'Xessive et imtessame de tous les momuments de i ancienne France.

ChoBleville, 44 CéTïier 4833.

« Monsieur,

« Au mois de septembre dernier, je ûs un voyage à Laon (Aisne), mon pays natal. Je Tavais quitté depuis plusieurs années : aussi, à peine arrivé, mon premier soin fut de parcourir la ville...* Arrivé sur la place du Bourg, au moment où mes yeux se levaient sur la vieille tour de Louis d'Outremer, quelle fat ma surprise de la voir de toutes parts bardée d'échelles, de leviers et de tous les instruments possibles de destruction* Je l'avouerai, cette vue me fit mal. Je cherchais à deviner pourqum ces échelles et ces pioches, quand vînt à passer M. Th...., homme simple et instruit, plein de goût pour les lettres et fort ami de tout ce qui touelie à la science et anx arts. Je lui fis part à

l'instant de Fimpression doulôurease cpie me causait la destruction de ce TÎeux monument. M. Th...., qui la partageait, m'apprit que, resté seul des membres de l'ancien conseil municipal, il avait été seul pout combattre l'acte dont nous étions en ce moment témoins y que ses efforts n'avaient rien pu. Raisonnements, paroles, tout avait échoué. Les nouveaux conseillers, réunis en majorité contre lui, l'avaient emporté. Pour avoir pris un peu chaudement le parti de cette

tour innocente, M. H avait été même accusé de car-

lisme. Ces messieurs s'étaient écriés que cette tour ne rappelait que les souvenirs des temps féodaux, et la destruction avait été votée par acclamation. Bien plus, la ville a offert au soumissionnaire qui se charge do l'exécution, une somme de plusieurs mille francs, les matériaux en sus. Voilà le prix du meurtre, car c'est

un véritable meurtre! M. T me fit remarquer sur

le mur voisin l'affiche d'adjudication en papier jaune. En tète était écrit en énormes caractères : DESTBncTioN

DR LA TOUa OrTE DE LOUIS D^OUTEEMEA. LC pubUc CSt

prévenu y etc.

« Cette tour occupait un espace de quelques toises. Pour agrandir le marché qui l'avoisine, si c'est là le but qu'on a cherché, on pouvait sacrifier une maison particulière dont le prix neut peut-être pas dépassé la somme offerte au soumissionnaire. Ils ont préféré anéantir la tour. Je suis affligé de le dire à la honte des Laonnois, leur ville possédait un monument rare, un monument des n)is de la seconde race ; il n*y en existe plus aujourd'hui un seul. Celui de Louis IV était le dernier. Après un pareil acte de vandalisme, on apprendra quelque jour sans surprise qu ils démo-

lissent leur belle cathédrale du onzième siècle, pour faire une halle aux grains ^ »

Les réflexions abondent et se pressent devant de tels faits.

Et d'abord, ne voilà-t-il pas une excellente comédie? Vous représentez-vous ces dix ou douze conseillers municipaux mettant en délibération la grande destruction de la tour dite de Louis d*Outremer ? Les voilà tous rangés en cercle, et sans doute assis sur la table, jambes croisées et babouches aux pieds, à la façon des Turcs. Ecoutez-les. Il s'agit d'agrandir le carreaux choux et de faire disparaître un monument féodal. Les voilà qui mettent en commun tout ce qu'ils savent de grands mots, depuis quinze ans qu'ils se font anucherle Constitutionnel par le magister de leur village. Ils se cotisent. Les bonnes raisons pleuvent. L'un a argué de la féodalité^ et s'y tient; l'autre allègue la dîme; l'autre, la corvée; l'autre, les serfs qui battaient Veau des fossés pour faire taire les grenouilles; un cinquième, le droit de jambage et de cuissage; un sixième, les éternels prêtres et les éietnels nobles ; un autre /^5 horreurs de la Sainte Barthé^ lemi; un autre, qui est probablement avocat, les jésuites; puis ceci, puis cela, puis encore cela et ceci; et tout est dit, la tour de Louis d*Outremer est condamnée.

Vous figurez- vous bien, au milieu du grotesque sanhé-

4 . Nous ne publions pas le nom du signataire de la lettre, n*y étant point formellement autorisé par lui ; mais nous le tenons en réserre pour notre garantie. Nous avons cru deroir aussi retrancher les passages qui n'étaient que Fexpression trop bienveillante de la sympathie de notre correspondant pour nous pcirsonnellement.

drin la situation de ce pauvre hoimue, représei^iit unique de la science, de l'art, du goût, de l'histoire? Remarquez- Yous l'attitude humble et opprimée de ce paria ? L'écoutez-vous hasarder quelques mots timides en faveur du vénérable monument? Et voyez-vous l'orage éclater contre lui ? Le voilà qui ploie sous les invectives. Voilà qu*on l'appelle de toutes parts carliste^ et probablement carlisse. Que répondre à cela? C'est fini. La chose est faite. La démolition du « monument des âges de barbarie » est définitivement votée avec enthousiasme^ et vous entendez le hurra des braves conseillers municipaux de Laon, qui ont pris d'assaut la tour de Louis d'Outremer I

Croyez- vous que jamais Rabelais, que jamais Hogarth, auraient pu trouver quelque part faces plus drolatiques, profils plus bouffons, silhouettes plus réjouissantes à charbonner sur les murs d'un cabaret ou sur les pages d'une batrachomyomachie ?

Oui, riez. — Mais pendant que les prud'hommes jargonnaient, croassaient et délibéraient, la vieille tour, si longtemps inébranlable, se sentait trembler dans ses fondements. Voilà tout à coup que, par les fenêtres, par les portes, par les barcabanes, par les meurtrières, par les lucarnes, par les gouttières, de partout, les démolisseurs lui sortent comme les vers d'un cadavre. Elle sue des maçons. Ces pucerons la piquent. Cette vermine la idévore. La pauvre tour commence à tomber pierre à pierre ; ses sculptures se brisent sur le pavé ; elle éclabousse les maisons de ses débris \ son flanc s'éventre ; son profil s'ébrèche ; et le bourgeois inntile, qui passe à

coté sans trop savoir ce qa^on lui fait, s'étonne de la voir chargée de cordes, de poulies et d'échelles plus qu'elle ne le fut jamais par un assaut d'Anglais ou de Bourguignons.

Ainsi pour jeter bas cette tour de Louis d'Outremer, presque contemporaine des tours romaines de l'ancienne Bibrax, pour faire ce que n'avaient fait ni béliers, ni balistes, ni scorpions, ni catapultes, ni haches, ni dolabres, ni engins, ni bombardes, ni serpentines, ni fauconneaux, ni coulevrines, ni les boulets de fer des forges de Creil, ni les pierres à bombarde des carrières de Péronne, ni le canon, ni le tonnerre, ni la tempête, ni la bataille, ni le feu des hommes, ni le feu du ciel, il a suffi au dix-neuvième siècle, merveilleux progrès ! d'une plume d'oie, promenée à peu près au hasard sur une feuille de papier par quelques infiniment petits 1 méchante plume d'un conseil municipal du vingtième ordre ! plume qui formule boiteusement les fetfas imbéciles d'un divan de paysans ! plume imperceptible du sénat de Lilliput ! plume qui fait des fautes de français ! plume qui ne sait pas l'orthographe \ plume qui, à coup sûr, a tracé plus de croix que de signatures au bas de l'inepte arrêté 1

Et la tour a été démolie ! et cela s'est fait ! et la ville a payé pour cela ! on lui a volé sa couronne, et elle a payé le voleur !

Quel nom donner à toutes ces choses ?

Et, Dons le répétons pour qu'on y songe bien, le fait

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de Laon n'est pas un fait isolé. A Thcure où nous écrivons, il n'est pas un point en France où il ne se passe quelque chose d'analogue. C'est plus ou c'est moins, c'est peu ou c'est beaucoup, c'est petit ou c'est grand, mais c'est toujours et partout du vandalisme. La liste des démolitions est inépuisable. Elle a été commencée par nous et par d'autres écrivains qui ont plus d'importance que nous. Il serait facile de la grossir, il serait impossible de la clore.

On vient de voir une prouesse de conseil municipal. Ailleurs, c'est un maire qui déplace un peulven pour marquer la limite du champ communal ; c'est un évéque qui ratisse et badigeonne sa cathédrale; c'est un préfet qui jette bas une abbaye du quatorzième siècle pour démasquer les fenêtres de son salon ; c'est un artilleur qui rase un cloître de 1460 pour rallonger un polygone; c'est un adjoint qui fait du sarcophage de Théodeberthe une auge aux pourceaux.

Nous pourrions citer les noms. Nous en avons pitié. Nous les taisons.

Cependant il ne mérite pas d'être épargné, ce curé de Fécamp qui a fait démolir le jubé de son église, donnant pour raison que ce massif incommode, ciselé et fouillé par les mains miraculeuses du quinzième siècle, privait ses paroissiens du bonheur de le contempler, lui curé, dans sa splendeur à Tautel. Le maçon qui a exécuté Tordre du béat s'est fait des débris du jubé une admirable maisonnette qu*on peut voir à Fécamp. Quelle honte I qu'est devenu le temps où le prêtre était

le suprême architecte ? Maintenant le maçon enseigne le prêtre !

N'y a-t-il pas aussi un dragon ou un housard qui veut faire de Téglise de Brou, de cette merveille, son grenierà foin, et qui en demande ingénument la permission au miuistre ? N'était-on pas en train de gratter du haut en bas la belle cathédrale d'Angers quand le tonnerre est tombé sur la flèche, noire et intacte encore, et l'a brûlée, comme si le tonnerre avait eu, lui, de Tintelligence, et avait mieux aimé abolir le vieux clocher que de le laisser égratigner par des conseillers municipaux? Un ministre de la Restauration n'a -t- il pas rogné à Vincennes ses admirables tours et à Toulouse ses beaux remparts? N'y a-t-il pas eu, à Saint Orner, un préfet qui a détruit aux trois quarts les magnifiques ruines de Saint- Bertîn, sous prétexte de donner du travail aux ouvriers? Dérision ! si vous êtes des administrateurs tellement médiocres, des cerveaux tellement stériles, qu'en présence des routes à ferrer, djes canaux à creuser, des rues à macadamiser, des ports à curer, des landes à défricher, des écoles à bâtir, vous ne sachiez que faire de vos ouvriers, du moins ne leur livrez pas comme une proie nos édifices nationaux à démolir, ne leur dites pas de se faire du pain avec ces pierres. Partagez-les plutôt, ces ouvriers, en deux bandes; que toutes deux creusent un grand trou, et que chacune ensuite comble le sien avec la terre de l'autre. Et puis, payez-leur ce travail. Voilà une idée. J'aime mieux l'inutile que le nuisible.

A Paris, le vandalisme florit et prospère sous nos yeux. Le vandalisme est architecte. Le vandalisme se

cAtre et se prélasse. Le yandalisme est fêté, applaudi, encouragé, admiré, caressé, protégé, consulté, subventionné, défrayé, naturalisé. Le vandalisme est entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement. Il s'est installé sournoisement dans le budget, et il grignote à petit bruit, comme le rat son fromage. Et certes, il gagne bien son argent. Tous les jours il démolit quelque chose du peu qui nous reste de cet admirable vieux Paris. Que sais-je? le vandalisme a badigeonné Notre- Dame, le vandalisme a retouché les tours du Palais de Justice, le vandalisme a rasé Saint-Magloire, le vandalisme a détruit le cloître des Jacobins, le vandalisme a amputé deux flèches sur trois à Saint-Germain-des-Prés. Nous parlerons peut-être dans quelques instants des édifices qu'il bâtit. Le vandalisme a ses journaux, ses coteries, ses chaires, ses écoles, son public, ses raisons. Le vandalisme a pour lui les bourgeois. Il est bien nourri, bien rente, bouffi d'orgueil, presque savant, très-classique, bon logicien, fort théoricien, joyeux, puissant, afifable au besoin, beau parleur, et content de lui. Il tranche du Mécène. Il protège les jeunes talents. Il est professeur. Il donne des grands prix d'architecture. Il envoie des élèves à Rome. Il porte habit brodé, épée au côté et culotte française. Il est de l'Institut. Il va à la cour. Il donne îe bras au roi et flâne avec lui dans les rues, lui soufflant ses plans à Toreille. Vous avez dû le rencontrer.

Quelquefois il se fait propriétaire, et il change la tour magnifique de Saint- Jacques-de-la-Boucherie en fabrique de plomb de chasse, impitoyablement fermée à l'antiquaire fureteur; et il fait de la nef de Saint- Pierre-

aaX'Bœufs nn magasin de futailles vides, de Thôtel de Sens une écurie à rouliers, de la Maison-de-la-Coaronne-d'or une draperie, de la chapelle de Cluny une impriai erie. Quelquefois il se fait peintre en bâtiments, et il démolit Saint-Landry pour construire sur l'emplacement de c^tte simple et belle église une grande laide maison qui ne se loue pas. Quelquefois il se fait greffier, et il encombre de paperasses la Sainte-Cbapelle, cette église qui sera la plus admirable parure de Paris, quand il aura détruit Notre-Dame. Quelquefois il se fait spéculateur, et dans la nef désbonorée de Saint-Benoit il emboîte violemment un tbéâtre, et quel théâtre ! Opprobre ! le cloître saint, docte et grave des bénédictins, métamorphosé en je ne sais quel mauvais lieu littéraire !

Sous la Restauration, il prenait ses aises et s'ébattait d'une manière tout aussi charmante, nous en convenons. Chacun se rappelle comment le vandalisme, qui alors aussi était architecte du roi, a traité la cathédrale de Reims. Un homme d'honneur, de science et de talent, M. Vitet, a déjà signalé le fait. Cette cathédrale est, comme on sait, chargée du haut en bas de sculptures excellentes qui débordent de toutes parts son profil. A répoque du sacre de Charles X, le vandalisme, qui est bon courtisan, eut peur qu'une pierre ne se détachât par aventure de toutes ces sculptures en surplomb, et ne vînt tomber incongrûment sur le roi, au moment où Sk Majesté passerait ; et sans pitié, et à grands coups de maillet, H trois grands mois durant, il ébarba la vieille église ! — Celui qui écrit ceci a chez lui une belle tète de Christ, débris curieux de cette exécution.

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Depuis juillet, il en a fait une autre qui peut servir de pendant à celle-là, c'est l'exécution du jardin des Tuileries. Nous reparlerons quelque jour et longuement de ce bouleversement barbare. Nous ne le citons ici que pour mémoire. Mais qui n'a haussé les épaules en passant devant ces deux petits enclos usurpés sur une promenade publique ? On a fait mordre au roi le jardin des Tuileries, et voilà les deux bouchées qu il se réserve. Toute rharmonie d'une œuvre royale et tranquille est troublée, la symétrie des parterres est éborgnée, les bassins entaillent la terrasse, c'est égal, on a ses deux jardinets. Que dirait-on d'un fabricant de vaudevilles qui se taillerait un couplet ou deux dans les chœurs diAthalie? Les Tuileries, c'était VAthalie de Le Nôtre.

On dit que le vandalisme a déjà condamné notre vieille et irréparable église de Saint- Germain -l'Auxerrois. Le vandalisme a son idée ù lui. 11 veut faire tout a travers Paris une grande, grande, grande rue. Une rue d'une lieue I Que de magnifiques dévastations chemin fabant ! Saint- Germain-l'Auxerrois y passera, l'admirable tour de Saint-Jacques-de-la-Boucherie y passera peut-être aussi. Mais qu'importe ? une rue d'une lieue I comprenez-vous comme cela sera beau ? une ligne droite tirée du Louvre à la barrière du Trône ! d'un bout de la rue, de la barrière, on contemplera la façade du Louvre. Il est vrai que tout le mérite de la colonnade de Perrault, si mérite il y a, est dans ses proportions, et que ce mérite s'évanouira dans la distance ; mais qu'est-^ce que cela fait ? on aura une rue d'une lieue ! de l'autre bout, du Louvre, on verra la barrière du Trône, les deux colonnes proverbiales que vous savez, maigres,

fluettes et risibles coiâme les jambes de Potier. merveilleuse perspective I

Espérons que ce burlesque projet ne s'accomplira pas. Si Ton essayait de le réaliser, espérons qu'il y aura une émeute d'artistes. Nous y pousseions de notre mieux.

Les dévastateurs ne manquent jamais de prétextes. Sous la Restauration, on gâtait, on mutilait, on défigurait, on profanait les édifices catholiques du moyen âge, le plus dévotement du monde. La congrégation avait développé sur les églises la même excroissance que sur la religion. Le sacré-cœur s'était fait marbre, bronze, badigeonna ge et bois doré. Il se produisait le plus souvent dans les églises sous la forme d'une petite chapelle peinte, dorée, mystérieuse, élégiaque, pleine d'anges bou£Bs, coquette, galante, ronde et à faux jour, comme celle de Saint-Sulpice. Pas de cathédrale, pas de paroisse en France à laquelle il ne poussât, soit au front, soit au côté, une chapelle de ce genre. Cette chapelle constituait pour les églises une véritable maladie. C'était la verrue de Saint-Acheul.

Depuis la révolution de juillet, les profanations continuent, plus funestes et plus mortelles encore, et avec d'autres semblants. Au prétexte dévot a succédé le prétexte national, libéral, patriote, philosophe, voltairien. On ne restaure plus, on ne gâte plus, on n'enlaidit plus un monument, on le jette bas. Et l'on a de bonnes raisons pour cela. Une église, c'est le fanatisme ; un don jon, c'est la féodalité. On dénonce un monument^ on massacre un tas de pierres^ on septembrise des ruines.

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A peine si nos pauvres églises parviennent à se sauver en prenant cocarde. Pas une Notre-Dame en France, si colossale, si vénérable, si magnifique, si impartiale, si historique, si calme et si majestueuse qu'elle soit, qui n'ait sfm petit drapeau tricolore sur l'oreille. Quelquefois on sauve une admirable église en écrivant dessus : Mairie. Rien de moins populaire parmi nous que ces édifices faits par le peuple et pour le peuple. Ifous leur en voulons de tous ces crimes des temps passés dont ils ont été les témoins. Nous voudrions efiacer le tout de notre histoire. Nous dévastons, nous pulvérisons, nous démolissons par esprit national. A force d'être boos Français, nous devenons d'excellents Wekfaes.

Dans le nombre, on rencontre certaines gens auxquels répugne ce qu'il y a d*un peu banal dans le magnifique pathos de juillet, et qui applaudissent aux démolisseurs par d'autres raisons, des raisons doctes et importantes, des raisons d'économiste et de banquier. « A quoi servent ces monuments ? disent-ils. Cela coûte des frais d'entretien, et voilà tout. Jetez-les à terre, et vendez les matériaux. C'est toujours cela de gagné. » Sous le pur rapport économique, le raisonnement est mauvais. Nous l'avons déjà établi plus haut, ces monuments sont des capitaux. Beaucoup d'entre eux, dont la renommée attire les étrangers riches en France, rapportent au pays bien au delà de l'intérêt de l'argent qu'ils ont coûté. Les détruire, c'est priver le pays d'un revenu.

Mais quittons ce point de vue aride, et raisonnons de plus haut. Depuis quand ose*t-on, en pleine civilisation, questionner Fart sur son utilité ? Malheur à vous si vous

ne savez pas à quoi Fart serti On n'a rien de pins à vous

dire ! Allez ! démolissez ! utilisez ! Faites des moellons avec Notre-Dame de Paris. Faites des gros sous avec la Colonne.

D'antres acceptent et veulent Tart ; mais à les entendre^ les monuments du moyen âge sont des constructions de mauvais goût, des œuvres barbares, des monstres en architecture, qu'on ne saurait trop vite et trop soigneusement abolir. A ceux-là, non plus, il n'y a rien à répondre. C'en est fini d'eux. La terre a tourné, le monde a marché depuis eux ; ils ont les préjugés d'un autre siède ; ils ne sont plus de la génération qui voit le soleil. Car, il faut bien, nous le répétons, que les oreilles de toute grandeur s'habituent à l'entendre dire et redire, en même temps qu'une glorieuse révolution politique s'est accomplie dans la société, une glorieuse révolution intellectuelle s'est accomplie dans l'art. Voilà vingt-cinq ans que Charles Nodier et Mme de Staël l'ont annoncée en France ; et s'il était permis de dter un nom obscur après ces noms célèbres, nous ajouterions que voilà quatorze ans que nous luttons pour elle. Maintenant elle est faite. Le ridicule duel des classiques et des romantiques s'est arrangé de luinodéme, tout le monde étant à la fin du même avis. H n'y a plus de question. Tout ce qui a de l'avenir est pour l'avenir. A peine y a-t-il encore, dans l'arrière-parloir des collèges^ dans la pénombre des académies, quelques bons vieux enfants qui font joujou dans leur coin avec les poétiques et les méthodes d'un autre âge; qui poètes, qui architectes; celui-ci s'ébattant avec les trois unités, celui-là avec les cinq ordres ; les uns gâchant du

plâtre selon Vigaole, les autres gâchant des vers selon Boilean.

Cela est respectable. rï*en parlons plus.

Or, dans ce renouvellement complet de l'art et de la critique, la cause de Tarchîtecture du moyen âge, plaidée sérieusement pour la première fois depuis trois siècles, a été gagnée en même temps que la bonne cause générale, gagnée par toutes les raisons de la science, gagnée par toutes les raisons de l'histoire, gagnée par toutes les raisons de l'art, gagnée par Tintelligence, par l'imagination et par le cœur. Ne revenons donc pas snr la chose jugée et bien jugée ; et disons de haut au gou- Yernement, aux communes, aux particuliers, qu'ils sont responsables de tous les monuments nationaux que le hasard met dans leurs mains. Nous devons compte du passé à l'avenir. Posteri^ poster i^ vestra res agiiur.

Quant aux édifices qu'on nous bâtit pour ceux qn'on nous détruit, nous ne prenons pas le change, nous n'en voulons pas. Ils sont mauvais. L'auteur de ces lignes maintient tout ce qu'il a dit ailleurs * sur les monuments modernes du Paris actuel. Il n'a rien de plus doux à dire des monuments en construction. Que nous importe les trois ou quatre petites églises cubiques que vous bâtissez piteusement çà et là ? Laissez donc crouler votre ruine du quai d'Orsay avec ses lourds cintres et ses vilaines colonnes engagées ! laissez crouler votre palais de la chambre des députés^ qui ne demandait pas mieux 1

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