‹ Littérature & philosophie mèléesChapitre 4 sur 26 · Notre-Dame de Paris · texte numérisé non relu

Notre-Dame de Paris

N'est-ce pas une insulte au lieu dit École des Beaux-Arts que cette construction hybride et fastidieuse dont l'épure a si longtemps sali le pignon de la maison "voisine, étalant effrontément sa nudité et sa laideur à côté de Tadmirable façade du château de Gaillon? Sommes-nous tombés à ce point de misère qu'il nous faille absolument admirer les barrières de Paris? Y a-t-il rien au monde de plus bossu et de plus rachitique que votre monument expiatoire (ah çà, décidément, qu'est-ce qu'il expie?) de la rue de Richelieu? N'est-ce pas une belle chose, en vérité, que votre Madeleine, ce tome deux de la Bourse, avec son lourd tympan qui écrase sa maigre colonnade? Oh ! qui me délivrera des colonnades?

De grâce, employez mieux nos millions.

Né les employez même pas à parfaire le Louvre. Vous voudriez achever d'enclore ce que vous appelez le parallélogramme du Louvre. Mais nous vous prévenons que ce parallélogramme est un trapèze ; et pour un trapèze, c'est trop d'argent. D'ailleurs le Louvre, hors ce qui est de la Renaissance, le Louvre, voyez-vous, n'est pas beau. Il ne faut pas admirer et continuer, comme si c'était le droit divin, tous les monuments du dix-septième siècle, quoiqu'ils vaillent mieux que ceux du diximitième siècle, et surtout que ceux du dix-neuvième. Quel que soit leur bon air, quelle que soit leur grande mine, il .en est des monuments de Louis XIV comme de ses enfants. Il y en a beaucoup de bâtards.

Le Louvre, dont les fenêtres entaillent l'architrave le Louvre est de ceux-là.

S'il est vrai, comme noas le croyons, que l'aichitecture, seule entre tous les arts, n'ait plus d'avenir, employez vos millions à conserver, à entretenir, à éterniser les monuments nationaux et hbtoriques qui appartiennent à rÉtat et à racheter ceux qui sont aux particuliers. La rançon sera modique. Vous les aurez à bon marché. Tel propriétaire ignorant vendra le Parthénon pour le prix de la pierre.

Faites réparer ces beaux et graves édifices. Faitesles réparer avec soin, avec intelligence, avec sobriété. Vous avez autour de vous des hommes de science et de goût qui vous éclaireront dans ce travail. Surtout que Farchitecte-restaurateur soit frugal de ses propres imaginations; qu'il étudie curieusement le caractère de chaque édifice, selon chaque siècle et chaque climat. Qu'il se pénètre de la ligne générale et de la ligne particulière du monument qu'on lui met entre les mains, et qu'il sache habilement souder son génie au génie de l'architecte ancien.

Vous tenez les communes en tutelle, défendez-leur de démolir.

Quant aux particuliers, quant aux propriétaires qui voudraient s'entêter à démolir, que la loi le leur défende ; que leur propriété soit estimée, payée et adjugée à l'État. Qu'on nous permette de transcrire ici ce que nous disions à ce sujet en 1825 : < Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait. Qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la destruction d'un édifice historique et monu-

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mental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que rintérèt aveugle sur leur honneur ; misérables hommes, et si imbéciles qu'ils ne comprennent même pas qu'ils sont des barbares 1 11 y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire ; sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire c'est dépasser son droit. V

Ceci est une question d'intérêt général, d'intérêt national. Tous les jours, quand l'intérêt général élève la voix, la loi fait taire les glapissements de l'intérêt privé. La propriété particulière a été souvent et est encore à tous moments modifiée dans le sens de la communauté sociale. On vous achète de force votre champ pour en faire une place, votre maison pour en faire un hospice. On vous achètera votre monument.

S'il faut une loi, répétons-le, qu'on la fasse. Ici, nous entendons les objections s'élever de toutes parts : « Est-ce que les chambres ont le temps? — une loi pour si peu de chose ! »

Pour si peu de chose!

Comment! nous avons quarante-quatre mille lois dont nous ne savons que faire, quarante-quatre mille lois sur lesquelles il y en a dix de bonnes. Tous, les ans^ quand les chambres sont en chaleur, elles en pondent par cencaines, et, dans la couvée, il y en a tout au plus deux ou trois qui naissent viables. On fait des lois sur tout, pour tout, contre tout, à propos de tout. Pour trans-

porter les cartons de tel ministère d'un c6té de la rue de Grenelle à l'autre, on fait une loi. Et une loi pour les monuments, une loi pour Tart, une loi pour la nationalité de la France, nne loi pour les souvenirs, une loi pour les cathédrales, une loi pour' les plus grands produits de rintelligence humaine, une loi |M)ur l'œuvre collective de nos pères, une loi pour ITiîsfoire, une loi pour l'irréparable qu'on détruit, une loi pour ce qu'une nation a de plus sacré après l'avenir, une loi pour le passé, cette loi juste, bonne, excellente, sainte, utile, nécessaire, indispensable, urgente, on n'a pas le temps, on ne la fera pas!

Risible! ribible! risiblel

TMBERT GALLOIX

Ymbert Gallois était un pauvre jeune homme de Genève, fils ou petit-fils, si notre mémoire est bonne, d'un vieux maître d'écriture du pays ; un pauvre Genevois, disons-nous, bien élevé et bien lettré d'ailleurs, qui vint à Paris, il y a six ans, n'ayant pas devant lui de quoi vivre plus d'un mois, mais avec cette pensée qui en a leurré tant d'autres, que Paris est une ville de chance et de loterie, où quiconque joue bien le jeu de sa destinée finit par gagner; une métropole bénie où il y a des avenirs tout faits et à choisir que chacun peut ajuster à son existence; une terre de proroission qui ouvre des horizons magnifiques à toutes les intelligences dans toutes les directions ; un vaste atelier de civilisation, où toute capacité trouve du travail et fait fortune; un océan où se fait chaque jour la pêche miraculeuse ; une cité prodigieuse, en un mot, une cité de prompt succès et d'activité excellente, d'où, en moins d'un an, rhomme de talent qui y est entré sans souliers ressort en carrosse.

Il y est arrivé au mois d'octobre i827« Il y est mort de misère au mois d'octobre 1828.

Il n'y a en ceci aucune hyperbole. Ce jeune homme est mort de misère à Paris. Ce n'est pas que quelques hommes de ces classes intelligentes et humaines qu*on est convenu de désigner sous le nom vague à^artistes, ce n'est pas que quelques jeunes gens de la bonne jeunesse qui pense et qui étudie, au milieu desquels il tomba à son arrivée à Paris, inconnu de tous, ne lui aient serré la main, ne lui aient donné conseil et secours, ne lui aient, dans l'occasion, ouvert leur bourse quand il avait faim, et leur cœur quand il pleurait. Il va sans dire que plusieurs d'entre eux se sont tout naturellement cotisés pour payer son dernier loyer et son dernier médecin, et que ce n'est pas au charpentier qu'il doit sa bière. Mais qu'est-ce que tout cela si ce n'est pas mourir de misère?

A son arrivée à Paris, il se présenta de lui-même, avec quelque assurance, dans trois ou quatre maisons. Voici à ce sujet ce que nous disait encore il y a peu de jours un de. ceux qui l'ont accueilli dans ses premières illusions et assisté dans ses dernières angoisses :

« C'était en octobre 1827, un matin qu'il faisait déjà froid, je déjeunais, la porte s'ouvre, un jeune homme entre. Un grand jeune homme un peu courbé, l'œil brillant, des cheveux noirs, les pommettes rouges, une redingote blanche assez neuve, un vieux chapeau. Je me lève, et je le fais asseoir. Il balbutie une phrase embarrassée d'où je ne vis saillir distinctement que trois mots : Yinbert Galloix^ Genève ^ Paris. Je compris que c'était son nom, le lieu où il avait été enfant, et le lieu où il voulait être homme. Il me parla poésie. Il

avait un rouleau de papier sous le bras. Je raccaeillîs bien; Je remarquai sextlement qu'il cachait ses pieds sous sa chaise avec un air gauche et presque honteux. Il toussait un peu. Le lendemain^ il pleuvait à verse, le jeune homme revint. Il resta trois heures. Il était d'une belle humeur et tout rayonnant. Il me parla des poètes anglais sur lesquels je suis peu lettré, Shakspeare et Byron exceptés. 11 toussait beaucoup. Il cachait toujours ses pieds sous sa chaise. Au bout de trois heures, je m'aperçus qu'il avait des souliers percés et qui prenaient Teaii. Je n'osai lui en rien dire. Il s*en alla' sans m'avoir parlé d'autre chose que des poètes anglais. >

Il se présenta à peu près de cette façon partout où il alla, c'est-à-dire chez trois ou quatre hommes spécialement voués aux études d'art et de poésie. Il fut bien reçu partout, toujours encouragé, souvent aidé. Cela ne l'a pas empêché de mourir de misère, à la lettre, comme il a été dit plus haut.

Ce qui le caractérisait dans les premiers mois de son séjour à Paris, c'était une ardente et fiévreuse curiosité. Il voulait voir Paris , entendre Paris, respirer Paris, toucher Paris. I*ion le Paris qui parle politique et lit le Constitutionnel et monte la garde à la mairie; non le Paris que viennent admirer les provinciaux désœuvrés, le Paris-monument, le Paris-Saint-Sulpice, le Paris- Panthéon ; pas même le Pari» des bibliothèques et des musées. Non, ce qui l'occupait avant tout, ce qui éveillait sans relùche sa curiosité, ce qu'il examinait, ce qu'il questionnait sans cesse, c'est la pensée de Paris, c'est la mission littéraire de Paris, c'est la mission civilisatrice

de Paris y c'est le progrès qae contient Paris. C'est surtout sous le point de vue des développements nouveaux de l'art que ce jeune homme étudiait Paris. Paitout oii il entendait résonner une enclume littéraire, il arrivait* Il y mettait ses idées, il les laissait marteler à plaisir par la discussion, et souvent, à force de les reforger ainsi sans cesse, il les déformait. Ymbert Galloix est un des plus frappants exemples du péril de la controverse pour les esprits de second ordre. Quand il est mort, il n'avait plus une seule idée droite dans le cerveau.

Ce qui le caractérisa dans les derniers mois de son séjour, qui furent les derniers mois de sa vie, c'est un profond découragement. Il ne voulait plus rien voir, plus rien entendre, plus rien dire. En quelques mois, par une transition dont nous laissons le lecteur rêver les nuances, le pauvre jeune homme était arrivé de la curiosité au dégoût. Ici, il se présente plusieurs questions que nous posons sans les résoudre. De quel côté ses illusions étaient-elles ruinées? Était-ce à l'intérieur ou à l'extérieur? Avait-il cessé de croire en lui ou au monde? Paris, après examen, lui avait-il semblé chose trop grande ou chose trop petite ? S'était-il jugé trop faible ou trop fort pour prendre joyeusement de l'ouvrage dans cet immense atelier de civilisation ? La mesure idéale de lui-même qu'il portait en lui s'était- elle trouvée trop courte ou trop haute quand il l'avait superposée aux réalités d'une existence à faire et d'une carrière à parcourir? En un mot, la cause de l'inaction volontaire qui hâta sa mort, étaitce effroi ou dédain? Nous ne savons. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après avoir bien regardé Paris, il croisa tristement les bras et refusa de rien faire. Était-ce pa-

resse? était-ce fatigue? était-ce stupeur? Selon nous, c'étaient les trois choses à la fois. Il n'avait trouvé, ni dans Paris ni en lui-même, ce qu'il cherchait. La ville qu'il avait cru voir dans Paris n'existait pas. L'homme qu'il avait cru voir en lui ne se réalisait pas. Son double rêve évanoui, il se laissa mourir.

Nous disons il se laissa mourir. Cest qu'en efifet, au physique comme au moral, sa mort fut une espèce de svdcide. On nous permettra de ne pas éclairer davantage un des c6tés de notre pensée. Le fait est qu'il refusa de travailler. On lui avait trouvé des besognes à faire (misérables besognes, il est vrai, où s'usent tant de jeunes gens capables peut-être de grandes choses), des dictionnaires, des compilations, des biographies de contemporains à vingt francs la colonne. Il essaya pendant un temps d'écrire quelques lignes pour ces divers labeurs. Puis le cœur lui manqua ; il refusa tout. Il fat invinciblement pris d'oisiveté comme un voyageur est pris de sommeil dans la neige. Une maladie lente qu'il avait depuis Tenfance s'aggrava. La fièvre survint. Il traîna deux ou trois mois et mourut. Il avait vingt-deux ans.

A proprement parler, le pays de son choix, ce n'était pas la France, c'était l'Angleterre. Son rêve, ce n'était pas Parb, c'était Londres. On le va voir dans les lignes qu'il a laissées. Vers les derniers temps de sa vie, quand la souffrance commençait à déranger sa raison, quand ses idées à demi éteintes ne jetaient plus que quelques lueurs dans son cerveau épuisé, il disait, bizarre chimère, que la principale condition pour être heureux, c'était d'être né Anglais, Il voulait aller en Angleterre

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