‹ Littérature & philosophie mèléesChapitre 6 sur 26 · T4 LITTERATURE · texte numérisé non relu

T4 LITTERATURE

en France, je n'en ai pas trois. Oatre cela^ j'anrais eu une patrie diont j*^aarai5 aime jusqu'aux préjugés : il y a tant dis poésie dans les TieiHes n&oeors de l'Angleterre, et tant d'imagination dans tout ce qui est de ce pays'-là, B'abord, au lieu d'unclîttérature, il y en » quatre : l'américaine, Fanglarse; Fécossaise, l'irlandaise ; et elles ont toutes, avec la même langue, un caractère difiPérent* Quelles richesses littéraires I la vîe du maniaque Cowper, si grand poëte, a été écrite en trois volumes in-octav«; celle de Johnson en quatre. C'est de celle-là que Walter Scott dît qu*on h. trouve dans toutes tesp maisons die caonpagne, etc. Et encore, qu'au seul nom de Johnson, un Anglais a devant les yeux une individualité, un personnage qui a le privilège d'être encore vivant, agissant au physique comme au mora). H y a trente poètes vivants, tous originaux, tons individuels, ne marchant point sur lès traces lès uns des autres, et très-féconds . Que de richesses I enfin quelles aventures que eelles de ce malheureux Savage, db Shelleyl quel eolosse qu'un Byron! que die trésors pour une âme qui aime à &ir le monde, et à chercher ses amis dans son cabinet! Que» soins ont les Anglais de leurs auteurs 1 ils les réimpriment soum tous les formats. Quel goût dans leurs éditions ! quelle imagination dans leurs vignettes f Voyez la natâon rilemême, les hommes qui ont un- air ignoble sont aussi rares en Angleterre que le sont en France ceux qui ont l'air distingué! tput est excei^ric dans cette nation; j'aime jusqu'à leur originalité, leurs vêtements bizarres% Ce n'est que ïà que l'enthousiasme règne sous milles formes ; que là, qu*à côté des idées poâtives les phis séi^è*res, on trouve les billevesées les plus pittoresques. Ce pays réunit tout^ le positif et l'idéali, laFraiice et l'Aile^

Biagne. C'est le seul qui soit assez fort pour tout com^ prendre, assez grand pour ne rien rejeter.

Qudle individualité ! on reconnaît un Anglais t/atue mille, un Français ressemble à tout le monde.

L'abondance des sectes religieuses en Angleterre prouire au moins de la bonne foi, des âmes qui ont besoin d'espoir, que la matière n'a pas desséchées. Les ei.travagances individudles des jennes Anglais prouvent des âmes agitées. Oh! si vous voyiez la France, ^e vous en seriez dégoûté! Pour tout homme au monde, e'est un chagrin de se sentir déplacé. Cela vous faisait souffrir à Genève. Eh bien! je suis cruellement déplacé, moi qui ne me sens aucune sympathie avec la France, et qui m'en trouve sur tons les points avec TAngleterre; je me trouve cruellement déplacé, an milieu d'une nation frivole, basrarde, impie, aride, et vaine et froide, quand je songe qu'il en est une religieuse oa terriblement sceptique, mais au moins pas indifférente; une où l'on tnmve des amis fidèles, des âmes exaltées, et oii La £rivolifié même, extravagante etkiaarrey n'a pas ce ton rail?leur et fadement insipide qu'elle a eui France. Chez le restaurateur où je dîne, il y a des Français et des Anglais. Quelle différence 1 Piresque tous les Français y sont gascBBs, bi^aillards et communs; tons les Anglais, nobles et décents» Enfin, moa ami, je sens- qu'un amatit. peiK enteeteoir un ami drson> amour, paece que cette passion tpowe un écho dans tentes les imes,. il n'y a rien là de TBdîenle; mais tel est le surcroît de mes douleurs, que je n'ose les confier, perce qu'elles, sont trop individuel Ilesy et dotveBt paraître trop» ridiiailes> à qui ne les a pas na.-

turellemeDt éprouvées. Et cependant (je vous en conjure, soyez assez exempt de préjugés pour me croire), cette folie me fait souffrir des douleurs épouvantables. Tout la réveille, la vue d'un Anglais, d'un livre anglais en vente chez Baudry, les moqueries mêmes dont ils sont l'objet, tout cela me dévore ; ce sont autant de coups de poignard qui ravivent ma douleur, comme sans doute, tout ce qui rappelle une maltresse morte à un amant passionné. Enfin, ma manie me dégoûte même de la gloire. Je voudrais être célèbre en Angleterre, et, par conséquent, écrire en anglais. D'ailleurs, mes douleurs m'agitent trop pour que je puisse écrire autre chose, et ne sont malheureusement pas des sujets poétiques. Je sais que, si (supposition absurde, comme toutes les suppositions) j'étais Anglais, je ne souffrirais pas moins avec mon tempérament maladif, mais cela me fait un effet tout différent. C'est ma raison seule qui me donne cette persuasion; car, si je n'écoutais que la sensation, il me semble que, né Anglais, je pourrais supporter tous mes maux. Je me représente ce que je suis d'organisation et d'âme ; mais né lord anglais et riche. Tous mes goûts, toutes mes vanités, tout serait satisfait I Lorsque je compare ce sort au mien, je deviens presque fou.

Une réflexion pourtant m'est souvent venue : mais que peuvent les réflexions contre les passions? C'est celle>ci : si je n'étais pas exactement ce que je suis, je n'existerais pas; ce serait un autre que moi; mon moi homogène, identique et individuel, serait détruit; j'aurais d'autres idées 1 I^ul ne voudrait se changer contre un autre, et nul n'est content de ce qu'il est. Quelle contradiction I Acceptons-nous ce que nous sommes. Je souffre tant

qu'il me semble que je changerais volontiers, degré de douleur où je n'étais pas arrivé jusqu'ici. Dans le fait, accepter le sort d'un autre, si c'était possible, ce serait mourir. La mort n'est que la destruction du moi. Mais quefais-je? quelle irrésistible manie m'entraîne? Ah! mon ami, plus je sonde notre nature et plus je me persuade que, pièces nécessaires d'un ensemble que nous ne voyons pas, nous jouons un rôle qui nous sera révélé un jour. Si l'on me demandait : c Croyez-vous à l'existence de Dieu, à l'immortalité de l'âme? » Je dirais : Absurdes questions. Dieu est parce qu'il est nécessaire; et je crois que nous sommes ici-bas dans un état faux, transitoire, intermédiaire. Avons-nous existé ailleurs? devons-nous revivre? Comment, avec nos langues bornées et nos idées tourmentées, aborder le grand inconnu? Oh! Dieu! Dieu! je le vois partout. Ce désir ardent de le connaître et de deviner notre nature, ces pressentiments de l'infini et ce mur d'airain, ce mur de l'impossible, du défendu, contre lequel viennent se briser non -seulement nos systèmes, mais jusqu'à nos élancements d'idées, tout cela me prouve un être. Non, la terre n'aurait pas, avec de la boue, produit des êtres si complexes et si bizarres. Ensuite, aller plus loin me parait impossible. J'espère et je me tais. Je sais seulement qu'ici-bas je me débats sous la douleur comme un torturé. Ces douleurs seront-elles compensées en ce monde ou ailleurs? Je n'en sais rien.

Mes maux ont été si vifs aujourd'hui que ce qui m'effraye le plus ordinairement je le regardais presque sans peur. A force de souffrir, la gloire, le bonheur, l'avenir, tout me semblait impossible, indifférent. Oh! si vous saviez les suggessions infernales qui se mêlent à tout

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cela ! Les idées affreuses qui me passent par la tête, <le& tourments du doute 1 Malheureux ! je sais que je le suis. C'est là tout. — Ce qui me toornente le plus, c'est que je Tois des hommes que leur caractère pousse au bonheur. Je me dis alors : Si tons souffraient, .nne compensation générale, un paradis après la vie, me semblerait de rigueur. Mais il en est, quoi qu'on en dise, il en «est d'heureux (par le caractère). Ceux-là souvent s'embarrassent peu de Tavenir, ils vivent imprévoyants et satisfaits ; ici-bas tout est pour eux. Le malheur ne seniit-îl donc qu'une cruelle maladie? les maRieurenx, des<pes* tiférés atteints d*vne plaie incnrable que lem* organisation fait souffrir comme celle des heureux .les fut jouir? Avec tout cela, j'espère, -et j'avoue que Dieu me parait tellement mêlé à toutes les choses -d'icHms, 'qu'an résumé, je me confie en lui. Courbons la tète, ami. Que sert de se rebiffer contre l'impossible? Souvent j'anatomise mes douleurs, je les contemple froidement. L'idée qui prédomine chez moi, c'est que je n'y peux rien.

Depuis deux mois j'ai repris Pétade de l'anglais avec une telle énergie que je lis facilement la poésie. C'est Rasselas que je lis dans ce moment. Yoilà un livre pro« digieux. Mon idée est d^aller en Angleterre, et, après quelques années, d'écrire en Anglais. J. L — , avec lequel je suis très-Iié, me prête les poètes laxistes modernes de l'Angleterre; ils sont ravissants. J'ai changé votre Gérando contre Byron en im volume, l'en ai lu un petit poëme, le Rêve^ qui m'a fait une impression foudroyante. (Une dame anglaise, qui me donne des leçons, m'a dit qu'au bout de deux ans de séjour en Angleterre j'écrirai très-bien en anglais, parce que, dit-elle, j'écris déjà

(xmnne très-peu de Français. En effet, j'ai traduit du L — presque sans faute. 11 est vrai que je travaille à Tanglais la moitié du jour.

Mes manies sont toujours cruelles. Quel emiiii! Enfin, pai^out où je tourne les yeux, je vois des douleurs. Mes moyens d'existence sont encore un tourment. Je travaille maintenant à une biographie; mais j'ai besoin d'argent; je suis même dans im grand embarras.

Quand <m songe que lliomme qui a écrit ceci e^t mort là-dessus, des réflexions de tontes sortes débordent autour de chacnne des Hgnes de cette loiogue lettre.

Quel roman, quelle histoire, quelle biographie que cette lettre! Certes, ce n'est pas nous qin répéterons les banalités convenues, ce n'est pas nous qui «xigerons que totftes sonfârances peintes par Fartiste soient constam- «icttit «prouvées par Farliste, «ce n'est pas nous qui «trouverons mauvais que Byrtm pfceure dans une élégie et rie à son billard, ce n'est pas nous qui poserons des limites à la création littéraire et qui blâmerons le poète de se «lenner artificiellement telle ou tcflle douleur pour 1 analyser dans ses oonvalsions comme le médeoin s'inocule telle ou telle fièvre pour l'épier dans ses paroxysmes. nous reconnaissons pins que personne tout ce qu'il j a

de réel y de vrai, de beau et de profond dans certaines études psychologiques faites sur des souffrances d'exception et sur des états singuliers du coeur par d'éminents poètes contemporains qui n*en sont pas morts. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que ce qu'il y a de particulièrement poignant dans la tettre que nous venons de citer, c'est que celui qui Ta écrite en est mort. Ce n'est pas un homme qui dit : « Je sou£fre, » c'est un homme qui souffre; ce n'est pas un homme qui dit : c Je meurs, » c'est un^homme qui meurt. Ce n'est pas l'anatomie étudiée sur la cire, ni même sur la chair morte, c'est l'anatomie étudiée nerf à nerf, fibre à fibre, veine à veine, sur la chair qui vit. sur la chair qui saigne, sur la chair qui hurle. Vous voyez la plaie, vous entendez le cri. Cette lettre, ce n'est pas chose littéraire , chose philosophique, chose poétique, œuvre de profond artiste, fantaisie du génie, vision d'Hoffmann, cauchemar de Jean- Paul, non, c'est une chose réelle, c'est un homme dans un bouge qui écrit. Le voilà avec sa. table chargée de livres anglais, avec sa plume, avec son encre, avec son papier, pressant les lignes sur les lignes, sou£frant et disant qu'il souffre, pleurant et disant qu'il pleure, cherchant la date au calendrier, Theure à l'horloge, quittant sa lettre, la reprenant, la quittant, allumant sa chandelle pour la continuer; puis il va dîner à vingt sous, il rentre, il a froid, il se remet à écrire, parfois même sans trop savoir ce qu'il écrit; car son cerveau est tellement secoué par la douleur qu'il laisse ses idées tomber pèle -mêle sur le papier et s'éparpiller et courir en désordre, comme un arbre ses feuilles dans un grand vent.

Et s'il était permis de remarquer dans quel style un

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homme agoniàe, il y aar ait ^us d'une obserTation à faire sur le style de cette lettre» £n général, les letties qa'oa pabiie tous les. jeurs, lettres de gracds bonuoes et de geQ& eélèbres., maiiquent de naïveté, d'insouciance et de simplicité. On sent toujours, en les Usaut, qu'elles ont été écrites pour être imprimées un jour. M. Paul-Louis Cooffier faisait jusqu'à dix-sept brouillons d^un billet de quinze lignes» Chose étrange, certes, et que nous n'avons jamaisf pu comprendre! Mais la lettre d'Ymbert Gallois, c*est bien, selon nous, une vraie lettre, bien écrite comme doit être écrite une lettre, bien flottante, bien décousue, bien lâchée, bien ignorante de la pubticité qu'elle peut avoir un jour, bien certadne d'être perdae. C'est l'idée cpii se fait jour comme elle peut, qui vient à vous toute naïve dans l' était où elle se trouve, et qui pose le pied au hasard dans la phrase sans craindre d^en déranger le pli. Quelquefois, ce que celui qui l'a écrite voulait dire s'ea va dans un et cmtera^ et vous laisse rê^r. C'es£ un homiue qui soi^i-e et qui le dit à yn autre homme. Tiâlà tout. Remarques ceci, a um autre komme^ pas à TÎngt,. pas à dix, pas à deux, car, au lôeu d'un ami, s'i avait deux, auditeurs seaJememr, ce poète, ce qni'ii fait là, ee serait une élégie, ce serait un chapitre, ce ne serait plus une lettre.. Adieu la nature, l'abandon, le laisseraaller, la réahté, la vérité; la prétention viendrait, il se draperait avec son haillon. Pour écrire une lettre pareille, aussi négligée, aussi poignante^ aussi belle, sans être nalhemreux eomme l'était Ymbert Galloix, par 1» seul effort de la création littéraire, il faudrait du génii*. Ymbert Galloix qui souffre vaut Byron.

Toutes les qualités pénétrantes, métaphysiques, inti*

mes, ce style les a; il a aussi, ce qui est remarquable, toutes les qualités mordantes, incisives, pittoresques. La /etlre contient quelques portraits. Plusieurs ont été crayonnés trop à la hâte, et l'ont sent que les modèles ont à peine posé un instant devant le peintre; mais comme ceux qui sont vrais sont vrais! comme tous sont en général bien touchés et détachés sur le fond d'une manière qui n'est pas commune! métamorphose frappante, et qui prouve, pour la millième fois, qu'il n'y a que deux choses qui fassent un homme poëte, le génie ou la passion! cet homme qui n'avait pour les biographies qu'une prose assez incolore et pour ses élégies qu'une poésie assez languissante, le voilà tout à coup admirable écrivain dans une lettre. Du moment où il ne songe plus à être prosateur ni poëte, il est grand poëte et grand prosateur.

Nous le redisons, cette lettre restera. C'est l'amalgame d'idées le plus extraordinaire peut-être qu'ait encore produit dans un cerveau humain la double action combinée de la douleur physique et de la douleur morale. Pour ceux qui ont connu Galloix, c'est une autopsie effrayante, l'autopsie d'une âme. Voilà donc ce qu'il y avait au fond de cette âme. Il y avait cette lettre. Lettre fatale, convulsive, interminable, où la douleur a suinté goutte à goutte durant des semaines, durant des mois, où un homme qui saigne se regarde saigner, où un homme qui crie s'écoute crier, où il y a une larme dans chaque mot.

Quand on raconte une histoire comme celle d'Ymbert Oalloix, ce n'est pas la biographie des faits qu'il faut

écrire, c'est la biographie des idées. Cet homme, en effet, n'a pas agi, n'a pas aimé, n'a pas vécn; il a pensé; il n'a fait que penser, et, à force de rêver, il s'est évanoui de douleur. Tmbert Galloix est un des chiffres qui serviront un jour à la solution de ce lugubre et singulier problème : « Combien la pensée qui ne peut se faire jour et qui reste emprisonnée sous le crâne metelle de temps à ronger un cerveau? » Nous le répétons, dans une vie pareille, il n'y a pas d'événements, il n'y a que des idées. Analysez les idées, vous avez raconté l'homme. Un grand fait pourtant domine cette morne histoire : C^est un penseur qui meurt de misère! Voilà ce que Paris, la cité intelligente, a fait d'une intelligence. Ceci est à méditer. En général, la société a parfois d'étranges façons de traiter les poètes. Le rôle qu'elle joue dans leur vie est tantôt passif, tantôt actif, mais toujours triste. En temps de paix, elle les laisse mourir comme Malfilâlre; en temps de révolution, elle les fait mourir comme André C^énier.

Ymbert Galloix, pour nous, n'est pas seulement Ymbert Galloix, il est un symbole. Il représente à nos yeux une notable portion de la généreuse jeunesse d'à présent. Au, dedans d'elle, un génie mal compris qui la dévore; au dehors, une société mal posée qui Pétouffe. Pas d'issue pour le génie pris dans le cerveau ; pas d'issue pour l'homme pris sous la société.

En général, gens qui pensent et gens qui gouvernent ne s'occupent pas assez de nos jours du sort de cette jeunesse pleine d'instincts de toutes sortes qui se précipite avec une ardeur si intelligente et une patience si rési-

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^ée dans tontes le» directions de l'art. Cette fonle dé jemws espvits^ qui 6erziientent dans Tombre a besoin de portes ouvertes, d'air, de jour, de travail, d'espace, cPhorizon. Que de grandes choses on ferait, si l'on voulait, avec cette légion d'intelligences ! que de canauii à creuser, que de cbemins à frayer dans la science ! que de provinces à conquérir, que de mondes à découvrir dans l'art! Mbis non, toutes les can*ières sont fermées ou obstruées. On laisse toutes ces activités si diverses, et qui pourraient être si utiles, s'entasser, s'engorger, s'étouffer dans des culs-de-sac. Ce pourrait être une armée, ce n'est qu'une cohue. La société est mal faite pour les nouveaux venus. Tout esprit a pourtant droit à un* avenir. N'est-il pas triste die voir toutes ces jeunes m^ telligences en peine, l'œil fixé sur la rive lumineuse oik il y a tant de choses resplendissantes, gloire, puissance', renommée, fortune, se presser sur la rive obscure, €omme les ombres de Virgile,

Palus inamabilis unda Alligat, et novies Slyx interfusa coërœt ?

Le Styx, pour le pauivre jeune artiste inconnu, c'est le libraire qui dit, en lui rendant son manuscrit : c Faitesvous une réputation. > C'est le théâtre qui dit : « Faitsir vous une réputation. » C'est le musée qui dit : « Faitesîvous une réputation. » Eh maisi laissez^les commencerl ■aidez-les. Ceux qui sont célèbres n'ont-ils pas d'abord ^lé obscurs? Et comment se faire une réputation, quel ^uesoit leur génie, sans musée pour leur tableau, sans théâtre pour leur pièce, sans libraire pour leur livre? Pour que l'eiseani vole, des ailes ne lui suffisent pas, il lui faut de Tair..

Fonr 11011&9 sons pensons «pie édos l'art surtout, aè «Q bot désmiénes&é «doit passionner tous les génies, 'À esfl: <ia :clev4!>îr 'de ceux ^ai sont anrivés d'aplanir la ranrte k ceuK qui arrivent. ¥oais êtes sur le plateau, rtmt niaoK, tendez la main à ceuK <fni gravissent, fiisons-le à rkoB' nenr >des /lettres, «a ^'énécal, cela a toujours été ainsi. Mous ne paaniMms pas «cnoire à r«iâstence réelle de ces espèces d^araignées lîttérawes «{ui lendeat leur toile, dit-on, À la .porte ^des théâtres, par ememple, et qui se jettent «ans pitié «smr tout fiauvre jeune homme obsour qui passe ià avec «n mamiscffît. Qu'on arrache ainsi %e» ailes à k nsouohe, hi renomniée, trceinrre, >Gt ifnufu'à l'argent du malheureux ipoëte ioconnu et impuissant, pour rhonneur de^quiconque écrit nous'vioulans Tignover, 8Î cela est, et nous ne croyons pas que cela soit. Quant à 'celni qui écrit «es lignes, tout poêle qui (conunence kn est sacré. Si peu de place qu'il tienne personnellement en itittôroiitore, il se rangera aoc^ours pour laisser passer le début dVm jeune hoinnK. «Qui soit si ce pauvne étudiant nqne wous coudoyez <ne sera pas "ScAiîUer un jour? Bour nous, «otut écolier >qui fait des r«nds et des dïarres •ur le :mar, c'eât pent-^tre Pascal ; tout enfant qui ébancbe un profid sur le sable, c'est peut*ètre Giocto.

£t puis, «dans noire opinion, les générations prëseiïtes sont appelées à de hautes destinées. Ce siècle aint de grandes choses par l'épée, il fera de grandes choses par la plume. Il lui reste à nous donner un grand homme littéraire de la taille de son grand homme politique. Préparons donc les voies. Ouvrons les rangs.

Tonte grande ère a deux faces; tout siècle est un bi-

nome, ^x -f- ^} rhomme d'action plus Themme de pensée, qui se multiplient l'un par Tautre et expriment la valeur de leur temps. L'homme d'action, plus l'homme de pensée; rhomme de la civilisation, plus l'homme de Fart; Luther, plus Shakspeare; Richelieu, plus Corneille; Cromwell, plus Milton ; Napoléon, plus V inconnu. Laissez donc se dégager l'Inconnu! Jusqu'ici vous n'avez qu'un profil de ce siècle. Napoléon, laissez se dessiner l'autre. Après l'empereur, le poëte. La physionomie de cette époque ne sera fixée que lorsque la révolution française, qui s'est faite homme dans la société sons la forme de Bonaparte, sera faite homme dans l'art. Et cela sera. Notre siècle tout entier s'encadrera et se mettra de luimême en perspective entre ces deux grandes vies parallèles, Tune du soldat, l'autre de l'écrivain, Tune toute d'action, l'autre toute de pensée, qui s'expliqueront et se commenteront sans cesse l'une par l'autre. Marengo, les Pyramides, Austerlitz, la Moskowa, Monterean, Waterloo, quelles épopées! Napoléon a ses poêines; le poëte aura ses batailles. Laissons-le donc venir le poëte! et répétons ce cri sans nous lasser! Laissons-le sortir des rangs de cette jeunesse, où son front plonge encore dans Tombre, ce prédestiné qui doit, en se combinant un jour avec Napoléon, selon la mystérieuse algèbre de la Providence, donner complète à l'avenir la formule générale du dix -neuvième siècle.

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