CO LITTERATURE
poor y devenir lord, grand poète, et y faire fortune. 1! apprenait l'anglais ardemment. C'était le seni travail aaquel il fût resté iîdèle. Le jour de sa mort, sachant qu'il allait mourir, il avait une grammaire sur son lit, et il étudiait l'anglais. Qu'en voulait-il faire?
Ymbert Galloix est mort triste, anéanti, désespéré, san^ une seule vision de gloire à son chevet. Il avait enfoui quelques colonnes de prose fort vulgaire, disait-il, dans le recoin le plus obscur d'une de ces tours de Babel littéraires que la librairie appelle Dictionnaires biographiques. Il espérait bien que personne ne viendrait jamais déterrer cette prose de là. Quant aux raines essais de poésie qu'il avait tentés, sur les derniers temps, découragé comme il Tétait, il en parlait d'un ton morose et fort sévèrement. Sa poésie, en effet, ne se produisait jamais guère qu'à l'état d'ébauche. Dans l'ode, son vers était trop haletant et avait trop courte haleine pour courir fermement jusqu'au bout de la strophe. Sa pensée, toujours déchirée par de laborieux enfantements, n'emplissait qu'à grand'peine les sinuosités du rhythine et y laissait souvent des lacunes partout. Il avait des tîuriosilés de rime et de forme qui peuvent être dans des talents complets une qualité de pins, précieuse sans doute, mais secondaire après tout ei qui ne supplée à aucune qualité essentielle. Qu'un vers ait une bonne forme, cela n'est pas tout; il faut absolument, pour qu*il ait parfum, couleur et saveur, qu'il contienne une idée, une image ou un sentiment* L'abeille construit artistement les six pans de son alvéole de cire, et puis elle r^emplit de mieU L'alvéole, c'est le vers ; le miel, c'est la poésie.
Galloix était plus à Taise dans ]*église. Là, sa poésie éttiit parfois aussi palpitante que son cœur. Mais là aussi la faculté d'exprimer tout lui manquait souvent. En général, son cerveau résistait à la production littéraire proprement dite. Quelquefois, à force de souffrir, le poète devenait un homme, son élégie devenait une confidence, son chant devenait un cri, alors c'était beau.
Comme il croyait peu à la valeur essentielle et durable de sa prose ou de ses vers, comme il n'avait eu le temps de réaliser aucun de ses rêves d'artiste, il est mort avec la conviction désolante que rien de lui ne resterait après Im. Il se trompait.
Il restera de lui une lettre.
Une lettre admirable, selon nous, une lettre éloquente, profonde, maladive, fébrile, douloureuse, folle, unique ; une lettre qui raconte toute une âme, toute une vie, toute une mort ; une lettre étrange, vraie lettre de poëte, pleine de vision et de vérité.
Cette lettre, l'ami auquel Ymbert Galloix Fadressait a bien voulu nous la confier. La voici. Elle fera mieux connaître Ymbert Galloix que tout ce que nous pourrions dire. Nous la publions telle qu'elle est, avec les répétitions, les néologismes, les fautes de français (il y en a), et tous ces embarras d'expressions propres au style genevois. Les deux ou trois suppressions qu'on y remarquera étaient imposées à celui qui écrit ceci par des convenances rigoureuses qui seraient approuvées de tout le monde. On a tâché que celte publication, toute dans l'intérêt de l'art^ fût aussi impersonnelle que pos-
sible. Ainsi les noms propres qui sont écrits en tontes lettres dans, l'original ne sont ici désignés que par des initiales, afin de ménager les vanités et surtout les modesties.
Gela posé, nous devons redire que l'essence même de la lettre est religieusement respectée. Pas un mot n'a été changé, pas un détail n'a été déformé. Nous croyons qu'on lira avec le même intérêt que nous cette confession mystérieuse d'une &me qui ressemble fort peu aux autres âmes, et qui nous peint presque, tous cependant.
Voilà, h notre sens, ce qui caractérise cette singulière lettre. C'est une exception et c'est tout le monde.
Paris, 4 4 décembre 4 827.
JMon pauvre D.
Il y a bien des jours que je me propose de vous écrire. Mais la douleur, la maladie que vous me connaissez, les distances de Paris qui mangent la moitié des journées, tout m'en a empêché. Oh ! que je souffre , et que j'ai souffert ! Il m'est impossible de songer à mettre de l'ordre dans ma lettre, à vous dépeindre même l'état de mon Àme , à matérialiser par des mots glacés ces navrantes et perpétuellement successives impressions, sensations, terreurs, abîmes de mélancolie, de désespoir, etc.
Nous sommes aujourd'hui le 11 décembre. Il est trois heures. J'ai marché, j'ai lu, le ciel est beau, et je souffre horriblement. Arrivé ici le 27 octobre, voici donc un mois que je languis et végète sans espoir. J'ai eu des
heures, des journées entières où mon désespo'r approchait de la folie. Fatigué, crispé physiquement et moralement, crispé à Tâme, j'errais sans cesse dans ces rues boueuses et enfumées, inconnu, solitaire au milieu d'une immense foule d'êtres, les uns pour les autres inconnus aussi*
Un soir, je m'appuyai contre les murs d'un pont sur la Seine. Des milliers de lumières se prolongeaient à l'infini, le fleuve coulait. J'étais si fatigué que je ne pouvais'plus marcher, et là, regardé par quelques passants comme un fou probablement, là, je souffrais tellement que je ne pouvais pleurer. Vous me plaisantiez quelquefois à Genève sur mes sensations. Eh bien I ici, je les dévore solitaire. Elles me tourmentent, m'agitent sans cesse, et tout se réunit pour me déchirer Tàme : ce sentiment immense et continuel du néant de nos vanités, de nos joies, de nos douleurs, de nos pensées ; l'incertitude de ma situation, la peur de la misère, ma maladie nerveuse, mon obscurité, l'inutilité des démarches, l'isolement, l'indifférence, l'égoïsme, la solitude du cœur, le besoin du ciel, des champs, des montagnes, les pensées philosophiques même, et par-dessus tout cela, oh ! oui, par-dessus tout cela, les regrets lacérants * du pays de ses aïeux. Il est des moments oii je rêve à tout ce que j'aimais, où je me promène encore sur Saint-Antoine, où je me rappelle toutes mes douleurs de Genève, et les joies que j'y ai connues, bien rarement il est vrai.
Il est des moments où les traits de mes amis, de mes
4. Le mot est souligné dans la lettre que nous avons sous les yeux.
CV LirrÉRATURE
parents, un lieu consacré par un souvenir, on arbre, un rocher, un coin de rue sont là devant mes yeux, et les cris d'un porteur d'eau de Paris me réveillent. Oh ! que je souffre alors ! Souvent, rentré dans ma chambre solitaire, harassé de corps et d'esprit, là, je m'assieds, je rêve, mais d'une rêverie amère, sombre, délirante. Tout me rappelle ces pauvres parents que je n'ai pas rendus heureux; les soins de blanchisseuse, etc., etc,, tout cela m'étouffe. Les heures des repas changées ! Oh ! que je regrette et ma chambre de Genève où j'ai tant souffert, et la classe, et mon oncle, et votre coin de feu, et les visages connus, et les rues accoutumées ! Souvent ua rien, la vue de l'objet le plus trivial, d'un bas, d'une jarretière, tout cela me rend le passé vivant, et m'accable de toute la douleur du présent. Misère de l'homme qui regrette ce qu'il maudirait bientôt quand il le retrouverait ! Je ne puis même jouir de ma douleur, l'esprit d'analyse est toujours là qui désenchante tout.
Ennui d'une âme flétrie à vingt et un ans, doutes arides, vagues regrets d'un bonheur entrevu plus vaguement encore comme ces gloires du couchant sur la cime de nos montagnes, douleurs positives, douleurs idéales, persuasion du malheur enracinée dans l'àme, certitude que la fortune, quoique un grand bien, ne nous rendrait pas parfaitement heureux : voilà ce qui tourmente ma pauvre âme. Oh ! mon unique ami, qu'ils sont malheureux ceux qui sont nés malheureux !
£t quelquefois pourtant, il semble qu'une musique aérienne raisonne à mes oreilles, qu'une harmonie mélancolique et étrangère au tourbillon des hommes vibre
de sphère en sphère jusqu'à moi ; il semble qu'une possibilité de douleurs tranquilles et majestueuses s'offre à ]'horizon de ma pensée comme les fleuves des pays lointains à rhorizon de l'imagination. Mais tout s'évanouit ,par un cruel retour sur la vie positive, tout !
Que de fois j'ai dit avec Rousseau : « O ville de boue et de fumée I » Que cette âme tendre a dû souffrir ici ! Isolé, errant, tourmenté comme moi, mais moins malheureux de soixante ans d'un siècle sérieux et de grands événements, il gémirait à Paris ; j'y gémis, d'autres y viendront gémir. O néant, néant !
J'ai pourtant eu deux ou trois moments d'extase. Un jour, à l'Opéra, la musique enchantée du Siège de Corinthe m'avait fait oublier mes peines. Vous savez combien j*aime l'élégance, la somptuosité, les titres , tout enfin, tout ce qui nous place dans un monde aussi beau que possible ici-bas, du moins à l'extérieur. Eh bien ! ces impressions que m'apportaient à Genève tant de physionomies étrangères et distinguées, tant de belles âmes, de grands personnages, tant de livrées, d'équipages enfin, ce spectacle ravissant des pompes de la civilisa lion au milieu des pompes de la nature, spectacle qui fait de Genève une ville peut-être unique en Europe relativement à sa grandeur ; ces impressions, je ne les ai retrouvées à Paris qu'à l'Opéra, et en relisant avec passion la vie d'Alfieri, écrite par lui-même, que je n'avais pas lue depuis quatre ans. Que de choses pour moi et pour chaque âme dans ces quatre ans ! J'étais donc à l'Opéra. Les prestiges de la musique, la magnificence du théâtre, les toilettes et les physionomies qui garnissaient
ks loges, je respirais tout cela, je me croyais prince, riche, honoré ; les porriques d'un monde qui n'est beau pour moi que parce que je l'ignore, se dessinaient à ma ▼ue entourés d'une auréole d'élégance et de rediercbe. J'avais oublié ma situation, ou plutôt je cherchais à me convaincre qu'elle allait cesser. Quoique entouré des simples mises du parterre, c'était bien aux loges ijue j'étais. Xe ne voyais qu'aa-<dessos de moi. J'étais pkagé dans un océan d'tllustons, d'espérances démesurées, d'harmonie, de splendeur, de vanités, etc. Cet état dura une demi-4i6nre« Oh 1 qu'ils furent tristes les moments qui suivirent, qu'ils furent amers! Il en est de même de la vie errante de ce riche, noble et malheureux Alfîeri. On n'y voit que des ambassadeurs nobles, des voyages en postes contiauels, des valets de obaBiIsre, etc. Oh I qu'il fait bon èti% malheureux av^ec trooite mille frimes de rente! Non, non; excusez cette phrase. Vous savez combien je sais dépouiller le malheur de son entourage pQsiûf, et le contempler dans scm affreuse nudité, qui est la même pour toutes les conditions lorsiipi'on a dans l'âme quelque chose qui bat plus forteraenl: pour nous fae pour la foule. Les sensations m'aocabtoit. Je quitte la plume ; je vais rêver. Riez, car Ik vous me reconnaissez toui emâer, n'est-ce pas? ^
Je reprends la phime aujourd'hui SI décembre. Je souffre, et toujours. J'ai eu des moments honûbles; mais je ne v^ix pas vous lasser eneone de mes plaintes. U est minuit et quelques minutes. JIous sommes donc le 28. Qu'importe? Quelques voitures roulent encore de loin en kîa; mais on est sorti de l'Odéon. La tristesse^ 'hiver, la solitude et la suit régnent. Je veille au coin
cTnn feu au quatrième étage de la rue des Fossés-Saint- Germaîn-des-Prés. Ma chambre , assez élégante , est seuîe, et je suis face à face avec ma tristesse et mon ennui. Croiriez-Tous que je n'ahne plus les femmes? Pas le moindre désir physique. Il faut que la douleur m'absorbe entièrement. Mais je me laisserais facilement aller à de nouvelles rêveries. Venons au fait. Depuis longtemps je suis très-lié avec ****
le suis encore Hé intimement avec Ch. N. Celui-là est encore plus expansif que ****; il vous plairait davantage, surtout les premières fois. N — a souvent les larmes sur le bord des paupières, tout en vous parlant. Il a ce que vous nommez de Vhumeçtant dans toute sa personne. Il me témoigne une affection toute paternelle. On pourrait lui reprocher peut-être d'avoir trop (Findulgence pour les médiocrités, mais cehi tient à sa grande bonté. **** tomberait dans Texcès contraire ; il ne verrait pas avec plaisir, je crois, un homipe qu'il jugerait ordinaire. Vous me direz qu'il y a de l'amour-propre là ; mais si j'étais obligé de me géucr avec vous, autant vaudrait ne pas vous écrire.
Je passe tous les tlimanches soirs chez N — . Là se réunissent plusieurs hcimmes de lettres. Ty ai vu Mme T — , j'y ai causé avec E — D—,P — , le baron T—, M. de C — , savant célèbre qui s^intcresse beaucoup à moi; M. deR — , antiquaire et historien. Enfin M. J— , que j'ai connu la, est un ami que j'espère avoir acquis.
Il est colossal par la pensée. S'il avait un pea plus de poésie dansTàme, je n'hésiterais pas à le regarder comme un homme étonnant. Vous avex la ses articles sur Walter Scott et d'autres. Ce n'est pas un médiocre dédommagement à ma douleur que d'être apprécié par un tel homme, d'autant plus qu'il est froid, sec, au premier abord, et surtout desespérant pour les médiocrités qu'il méprise, lors même qu'il les voit célèbres. M. J — ressemble à L — y il est beau de visage. Dessous sa sécheresse, il 7 a aussi beaucoup d'humectant, et dans tout lui, dans son accent, dans ses manières, une couleur montagnarde et anglaise. Il est né dans le Jura. Il a été souvent à Genève. Nous sympathisons par la pensée, par les inductions, et par la diCBcnlté de rendre ce que nous éprouvons
Je reviens à N — • Pour en finir sur lui, il a l'air et les goûts d'un gentilhomme de campagne. Je lui ai prêté vos poésies; il en est enchanté. P. L — va publier ses Voyages en Grèce^ en vers. Je lui en ai entendu lire un fragment, c'est ravissant, c'est poétique conune Byron ; mais il n'y a ni cette pensée féconde, ni ce génie vaste et souffrant qui nous prennent à la goi^ dans le barde anglais et dans son rival de Florence. M. L — ressemble à Goethe (vous reconnaissez là ma manie de ressemblance). Il lit ses vers d'une manière tout à fait particulière et pleine de charmes ; il est simple, tranquille, réservé; il a quelque chose de protestant dans sa personne, n a beaucoup Toyagé. Il a un recueil de poésies en por-
tefeniUe, mais il a de la répagnance à les pablier toutes, parce qu'il les trouve trop individuelles. Il a beaucoup goûté ma vie. Je vous dis en passant que **** etN — font de mes poésies plus de cas peut-être qu'elles ne méritent. J'en ai plusieurs nouvelles, faites soit à Genève, soit ici. Je suis très-lié avec de B— , le fils du poëte, homme d'un esprit élevé. F — fait jouer son P— dans un mois. C'est un drame tout à fait romantique. F — a été au Cap et à la Martinique ; du reste, c'est un homme d'un ton de cabaret. Il a un poëme en portefeuille. On ne peut lui refuser un talent frais et gracieux : mais il ne faut pas le connaître pour aimer ses poésies. Quel désenchantement ! Je me rappelle que son Pêcheur^ avant que Verre allât en Russie, nous émut jusqu'aux larmes, et je prétais à l'auteur quelque chose d'idéal, n'ayant jamais vu ce nom, et le lisant au bas d*un morceau tout rêveur, tout maritime, j'en faisais un jeune ondin, etc., et c'est un mélange de commun et de soldat. Y-— (que j'ai vu une heure chez ****), est un homme de sept pieds. Quand il parle à un honnête homme, son estomac dessine une arcade et ses genoux un triangle. S'il est assis, il se divise en deux pièces qui forment l'angle aigu. Ajoutez qu'il ne dit pas six mots sans un comme ca^ qu'il est homme de bon ton de l'ancien régime, et maigre comme un lézard. Il fait peur à contempler. Vous savez qull a fait la charmante binette intitulée Sainte^P — . Il connaît L — . A—, l'historien duelliste, a l'air d'un boucher civilisé. Quelque chose d'âpre, et pourtant d*imposant, le caractérise. Il ne me reste pas déplace pour vous parler d'Al— , des V — père et fils, de D— et M—, rédacteurs du G — , et de plusieurs autres Httérateurs que je connais. Un mot sur S— : c'est un homme qui me parait
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tenir du charlatan, de rUlanûié, àa Durand, éa Swedenkerg, et aussi du vrai' poëÊe. Il a im talent descriptif remarquable. Je n'ad eu qu'une entrevue avec lui ; j*eB û assez. Il est vrai que le tète-à-téte a. duré trois heures. Mais il y a trop de crème fouettée dans ce cerveau-là pour que je nL'amuse à la faire mousser encore davant» tage. Je dois être présenté à Benjamin Constant par G — , bon garçon (le rédacteur de la Rev —Prot-^), Je m'attendais à trouver eu C — un grave pasteur, et c'est un étourdi que j'ai trouvé^ mais du moins un étourdi d'e^ît et de mérite^ quoique sans génie. Taurais encore mille choses intéressantes à vous dire,maLS il faut clore malettre.
Vos Mélodies ont paru^ Jolie édition.. Je les ai lues et relues aivee charme. Elles ont en un article dans la R, J'en fais un pour le F,; je les ai recommandées au G, On en parlera dans la N, Mais il faudrait pour le succès desprôneurs que vous n'avea pas. Il s'en vendra peu, je le crains* La poésie est dans un discrédit si complet qiu'il faut être sur les lieux pour en avoir une idée. C'est cent fois pis qu'à Genève, personne ne lit de vers. Oa en achète encore moins. L., D., et **** font seuls exception à la. règle. D'aillemrsy tout le monde fait bien les vers à Paris. On en lit tant de manuscrits, qu'un, auteur étranger,, qui n'a d'autre protection que son talent,, ne peut percer que par un heureux hasard. Votre éloignement de Paris est nuisible asssi au succès de votre kvre; mais il est favorable à votre bonheur. La grande Babylone vous saturerait de dégoik, de boue, de fatigue et de tristesse. J'ignore l'état de votre âme à Florence; mais à coup sûr il serait pire à Pans,; sans parler de l'extrême diffîeultéd'y vivre. Juscpi'à présait, je ne ga-
ET PBllLOSOPHIl MELEES. W
foe ricn.^ et î'ai pourtasC de vFais amis- c|uir foai levés eËCbrte> pour me trcMiver quelque chose.. On m'a écsit que lEoas étiea lié x%eic Lf — . Décvivez-le-moi de la cravate à la pantoufle. Est-ce bien e« qiue j'ai rêvé, un loffd Byron français^ de rinsoueiance, de la vanité, de VaffectatJeB, dH malheur,, une pensée dévorante^ dn ^énie à flots, du bon ton, de Télégance,, enfin une atmosphère poéti(|ue étrangère qui n'ai rien de commun avec la sale atmosphère de nos hommes de Lettres parisiens ? L — n'est<4i pas cet idéal de mon Àme, oà j'aime à retrouver jiuaqu'à ces petits» défauts de vanité, de puérile aflectationy qu'a»eiennement vous détestiez, et que vous avez finalement découverts en vous, comme on les découvrira toujours efaez Uk plupart des poètes qui auront l'esprit d'analyse et la bonne foi de l'homme supérieur? Il est une heure et. demie, j'interromps ma lettre. Je compte vous mettre emzore. quelques mots derrière la copie de deux élégies tpe vous trouvères, ci-induses^
Mon ami, je continue ma lettre bien après l'avok* commencée et reprise^ Il est huit heures du soir, et nous sommes le 3i mars» Je suis fou de. douleur, moo déses- |ioir surpasse mes forces*. J'ai souffert aujourd'hui ce qfa'il est à peine pos^ble à na homme de se figurer. Enfin, un accès de fièvre m'a pris ce soir, c'était l'excès de la peine morale. Ecoutez. Si du. moins je pouvais me persuader qufun jour je serai heureux L mais l'avenir remisrunit encore le présent. Vous me eonnabsez ; vous sa^ez les bizarreries de mon caractère., J'ai fait une dé-
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con'verte en moi, c'est qae je ne sais réellement point malheureux pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanente qui prend différentes formes. Vous savez pour combien de choses jusqu'ici j'ai été malheureux, ou plutôt sous combien de formes le foie, la bile, ou enfin le principe qui me tourmente s'est reproduit. Tantôt, TOUS le savez, c'était de n'être pas né Anglais qui m'affligeait ; tantôt de n'être pas propre aux sciences ; plus habituellement encore de n'être pas riche, de lutter avec la misère et les préjugés, d'être inconnu. Vous savez encore que depuis Genève il me semblait que si jamais je parvenais à percer à Paris je serais enfin heureux. Eh bien I mon ami, je suis lié avec presque tous les littérateurs les plus distingués. Quelques-uns, tels que***, C. N-^, etc., sont d'illustres amis avec qui je suis presc]ue aussi familier qu'avec vous. Eh bien ! ma vanité est satisfaite ; souvent dans les salons j'ai des moments de satisfaction mondaine ; enfin quelquefois je suis enivré de ces petits triomphes d'une soirée, d'un instant; et avec cela, le fond, la presque totalité de ma vie, c'est je ne dirais pas le malheur, mais un chancre aride ; un plomb liquide me coule dans les veines ; si l'on voyait mon âme, je ferais pitié, j'ai peur de devenir fou. Depuis que je suis ici, ma douleur a pris cinq à six formes^ d'abord ç*a été le regret de ma patrie, et mon incertitude de l'avenir : ensuite le sentiment de mon isolement, de mon néant; puis un vide occupé par cet affreux tumulte de sensations dont je vous ai tant parlé ; enfin, depuis deux mois, toutes mes facultés de douleur se sont réunies sur un point. J'ose à peine vous le dire, tant il est fou ; mais, je vous en supplie, ne voyez là dedans qu'une forme de la douleur, qu'une des apparences de
l'ulcère qui me ronge; ne me jugez pas d'après les règles ordinaires, et voyez le mal et non pas son objet. Eh bien ! ce point central de mes maux, c'est de n'être pas né Anglais. Ne riez pas, je vous en supplie ; je souffre tant l les gens vraiment amoureux sont des monomsfhes comme moi, qui ont une seule idée, laquelle absorbe toutes leurs sensations. Moi, dont Tàme a été en butte si longtemps à un tumulte si varié, je suis monomane aussi maintenant.
Je lisais dernièrement Valérie^ de Mme de Kmdener; je ne puis vous exprimer les sensations que j'en ai reçues. Ce livre étonnant m'avait ennuyé jadis; maintenant il m'a déchiré. C'est que Gustave est comme moi victime d'une passion dévorante, ou plutôt d'une énergie de sensations qui le dévore, et qui s'est portée sur un aliment naturel, l'amour, tandis que cette même énergie, luttant dans mon àme avec le vide, y enfante des fantômes. Je lisais ce roman, aux premiers rayons du soleil du printemps, dans les vastes et tristes allées du Luxembourg. A chaque instant, je m'arrêtais anéanti.
Maintenant, voici l'origine de ma passion pour l'Angleterre. D'abord vous savez que j'aime à revivre avec les morts, à connaître leur vie d'autrefois, à habiter avec eux, à les suivre dans les circonstances de lenr existence, à me créer enfin des sympathies que pare l'illusion du temps et que la présence des individus ne puisse plus détruire. Eh bienl là, en Angleterre, j'aurais au moins cinquante poètes d'une vie aventureuse, et dont les livres sont pleins d*imagination, de pensée, etc. ;