‹ Littérature populaire de NormandieChapitre 1 sur 22 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Après le mouvement de la littérature romantique et nationale, il s'en est produit un autre qui n'est pas moins original, mais plus réaliste encore : c'est le retour vers la littérature populaire parla recherche et Tétude philologique des patois et idiomes de France, par les locutions et sobriquets, les contes et traditions historiques. Naturellement, ce mouvement est né et s'est développé en province «tla Normandie, du moins pour la langue populaire, y a eu une large part, tandis que la Bretagne, pays d'imagination, y avait la j^os grande pour le romanesque et le merveilleux. C'est surtout le domaine des races celtiques. Ce mouvement, comme tout en France, se centralisa, et da jour où le comité historique, par la plume élégante et avec l'esprit compréhensif de J.-J. Ampère, notre ancien professeur au Collège de France, envoya à tout le pays ses instructions pour les chants populaires, il y eut un surcroît d'activité, parce qu'on voulut travailler au recueil complet de la poésie populaire de France. On jeta en masse les chansons du peuple dans le sein du comité, où malheureusement elles dormeixt encore. Mais ce qu'on appelle aujourd'hui le folk-lore^ ou Je savoir du peuple, reparaît dans la publication des Littératures populaires de toutes les nations.

Ces instructions recommandaient la fidélité de style du conteur au du chanteur. U est évident que le collecteur n'a rien à ajouter de fiOB fonds, ^ue tout mot, tout détail, réaliste ou même obscène, a sa portée et son enseignement. Aussi, aujourd'hui, dans ce temps

de naturalisme, qui a du boD,s*il est une observation plus exacte du vrai, le conte est écrit ou doit être écrit comme sous la dictée. Un Luzel pour les contes en breton, un Sébillot pour les récits de la Bretagne francisée ou gallotte^ ne se permettent aucune retouche, aucune nuance aux narrations populaires.

L'éducation littéraire est même un obstacle à cette vive reproduction : cela ne s'invente paS; et bien habile serait celui qui imprimerait l'estampille du peuple dans un récit de son invention. Il faut infiniment d'expérience de ces choses, bêtes quelquefois, grossières souvent, toujours crédules, pour approcher même de la couleur locale. Pour la reproduire il faut y aller hardiment, franchement, ne pas faire la petite bouche ; il faut dire le début fréquent du conteur : « Au temps très jadis quand les poules pissaient par la patte, » ou la finale du conte bas-normand : « J'rencon-tris une enfilée de boudins, j'en fis part à tous mes amins et tui-tui-tuit men p'tit conte est fini. » Ce régal joue un grand rôle dans les contes normands ; c'est cette enfilée qu'un souhait fait pendre au nez du Bonhomme Misère. L'immolation du porc est un événement dans la maison rurale de Normandie ; on invite ses parents et amis à la cochonnaille et spécialement à manger saucisses et boudins. Ce dernier mets, modifiant son nom et sa nature, est aussi prépondérant dans la vie anglaise, où le pudding est devenu le manger national. Cette finale des contes bas-normands rappelle celle de la chanson : « Monte, monte, la v'ia toute, mite, mite, la v'ia dite. » On pourrait rencontrer une formule du moyen-âge, comme cette finale du roman de Fregus : « Ichi est la fin du romanch, pais et salus as escoutans. »

Bien que nous ne l'ayons pas rencontrée, nous croyons qu'on trouverait encore la formulette de début des contes orientaux, celle des Mille et une nuits : « Ma chère sœur, si vous ne dormez pas, dites nous un de ces beaux contes que vous savez. » Mais la formulette finale la plus connue est celle-ci : « Je jetai mon bonnet par dessus les moulins et je ne sais ce que tout cela devint. »

C'est que la France avait eu son Macpherson, et que le Barzaz- Breiz ressemblait quelque peu aux poésies d'Ossian : c'était un fond vrai revêtu de formes littéraires. Il se fit donc naturellement une réaction contre cette manière à la fois vraie et artificielle et on se rejeta dans un pur réalisme légitime. Toutefois comme Macpherson, le collecteur du Barzaz-Breiz, Hersart de la Yillemarqué, avait

fait preuve d*un véritable talent d'arrangeur, et conome il esl difficile de faire la part exacte de Tarrangement et du réel, on ne peut qu'admirer certaines pièces, telles que le combat de la Surveillante et du Québec, Il n'y a peut-être pas de combat naval plus dramatisé que celui-là. Le capitaine du Couédic, qui avait composé de Bretons l'équipage de sa frégate la Surveillante, avait dit qu'elle serait son charade triomphe ou son cercueil. Elle fut l'un et l'autre. Au sortir de Brest, elle se trouva face à face avec la frégate anglaise le Québec, et la lutte s'engagea en vue de Brest ; le port, la rade, les falaises encombrés de spectateurs. C'était autrement saisissant que les naumachies dans le Colysée. Le narrateur breton, je crois que c'est bien un procédé à lui, ne connaît pas le précepte d'Horace pour le récit : Semper ad eventum festinat et in médias res auditorem rapit ; mais il le met en pratique.

En effet, et nous citons de mémoire, tel est le début : o Les agrès, les cordages et les mâts tombaient sur le pont comme les glands dans la forêt, quand le vent d'orage a passé. » Mais il y a des traits d'un caractère certainement populaire. Que fera le conteur breton de l'épisode historique de la chute du pavillon

blanc, haché par la mitraille, et du pilotin, que Louis XVI anoblit, montant sous la pluie de feu au grand mât où il arbore son mouchoir? Il en fera un drame. «Les Bretons amènent, s'écrient les Anglais ! Les Bretons amener ! jamais... Jean l'Anglais, je ne dis pas. » Mais comme le courage salue toujours le courage, surtout le courage malheureux, la narrateur termine ainsi quand le feu se fut pris au Québec dont se dégrappa vivement la Surveillante : « Le capitaine anglais est mort brûlé dans sa peau : c'était un homme. » Il est extrêmement difficile de raconter un conte populaire : l'ignorant y réussit mieux que le savant. Un des hommes les plus savants de la France, Edélestand du Méril y a échoué lorsqu'il a voulu se faire peuple pour dire la tradition normande du Bonhomme Misère. Des contes de fées, Perrault n'a reproduit que la fabulation même : il les a écrits pour de petits princes ou de petits bourgeois. C'est peut-être La Fontaine qui est le conteur populaire le plus caractérisé de notre littérature. Il a le merveilleux comme fond, et s'il ne parle pas patois, il a la langue populaire au plus haut degré. Son Savetier, son Gareau parlent comme des hommes du peuple des villes ou des campagnes. Nodier a beaucoup approché de la vérité du genre dans le Chien de Brisquet ; il est allé même,

chose déjà hardie en son temps, jusqu'à employer des termes et des formes du patois, par exemple dans Tépifcapbe :

C'est ici qu'est la Bichonne, Le pauvre chien de Brisquet.

a Et c'est depuis ce temps qu'on dit en commun proverbe : « Malheureux comme le chien à Brisquet, qui n'allit qu'une fois au bois et que le loup mangit. »

Une femme qui eut un vif sentiment des idées populaires et un vrai sens philologique des patois, G. Sand, fit le chef-d'œuvre au roman villageois dans la Mare au Diable. C'est l'idylle rurale avec le bon sens du paysan, l'amour fondé sur l'estime, le réel distingué ; mais l'absence de merveilleux le retranche du nombre des contes populaires.

11 nous semble évident qu'il faut laisser aux contes et à la chanson leur forme extérieure, autant que possible, autant qu'il le faut pour l'intelligence du texte. Par exemple, on doit y respecter le mot de patois, quand il est assez clair en lui-même, comme se rattachant à un mot français et même le terme vulgaire, s'il est très caractéristique, sauf à le traduire en note. 11 ne faut pas enlever au conte son caractère réaliste en édulcorant la forme du conteur et de la conteuse. On ne doit s'arrêter qu'à l'obscénité ; mîds la grossièreté a ses droits. Si le conte commence ainsi : « Au temps jadis, quand les poules pissaient par la patte. » On n'y peut rien changer. Ces forinulettes initiales ont leur couleur et leur sens comme les formulettes finales, dont nous donnons plus loin des spécimens. Ainsi, c'est peut-être dans une d'elles qu'il faut trouver la solution d'une locution inexpliquée : « Jeter son bonnet par-dessus les moulins. » On présume qu'elle est venue de cette fin des contes de fées, dit Quittard : « Je jetai mon bonnet par-dessus les moulins et je ne sais pas ce que tout cela devint. » C'est bien le mot d'un conteur à tout d'invention, désespéré, qui envoie tout promener. L'oreille du peuple est musicale': il ne commet pas l'hiatus ; ce n'est pas lui qui dira oui ou non et va et vient. Souvent alors, adieu à l'étymologie. Est-il bien facile de trouver dans le terme pop. baleterné les deux éléments balai-erné ou éreinté, usé ? Pour la rime, il ne tient qu'à l'assonnance, comme on le voit dans ce couplet très senti d'ailleurs de cette jolie « chansonnette villaticque, » comme dit tlabelais en son français-latin :

L*oiseau qui sur la branche Le jour et la nuit chante N'a pas si grande ardeur Que moi, la belle, au cœur.

Eu 1790, un chant patriotique, le Ça ira^ bien différent du Ça ira de 93, celui que Michelet appelle le meurtrier, circulait dans les campagnes, sur une seule rime, et même sans rime, rappelant les monorimes chrétiens, les commandements de Dieu et de TEglise. Peu de chants populaires sont aussi dénués de musique prosodique que celui-là :

Le peuple en ce jour sans cesse répète :

Âh I ça ira 1 ça ira 1 ça ira 1 Suivant les maximes de l'Evangile, Ah I ça ira I ça ira ! ça ira I Du législateur tout s'accomplira !

Celui qui s'élève on l'abaissera Et qui s'abaisse on relèvera.

Un de ces procédés poétiques, c'est d'accentuer fortement les syllabes muettes ou sourdes : « Quand j'y étais chez mon père. » Ce procédé des lettres intercalaires, étrangères à la filiation étymologique, joue un grand rôle en philologie, et la langue française est riche en întercalalions de df, de n, spécialement dans les termes d'origine vulgaire. L'intercalation du son i est fréquente dans la poésie populaire normande, comme dans cette variante mortainaise de la chanson de Mariauson :

Te souvient-il qu'à la première feis (fois) Tes anneaux s'y rompirent en t'y serrant les deis.

Et dans les cantilènes pieuses :

L'autre jour en m'y promenant, Mon doux Jésus j'ai rencontré.

La grammaire populaire n'admet que des prétérits en it : « La branche venit à rompre et Guilleri tombit, carabi ! »

Le style du peuple se distingue par les mots courts, incisifs, nets, rapides : c'est cette langue trotte-menu que s'est si bien assimilée La Fontaine ; mais riche et abondante dans ses répétitions elle charge souvent l'idée en la développant. Par exemple : « ne

craindre rien, » voilà une idée ; la voici dans la boucbe du peuple : «ne craindre ni pic, ni truc, ni tac, ni choc. » Est-ce assez mordant?

La légende féerique, le conte fantastique, le merveilleux, en un mot, ne forment guère à la vie : Tldéal désapprend la réalité. Un livre de grand style, les Rois en exil, d'Alph. Daudet, nous montre Teffet étrange produit sur un esprit d'enfant par les sornettes fantastiques de son institutrice, lorsqu'il passe aux mains d'un maître et aux leçons de Thistoire : « La vie qu'il commençait à entrevoir le frappait seulement par des analogies avec ses contes où les fées, les bons génies se mêlaient aux rois et aux reines, les sortaient des landes maudites et des oubliettes... A la leçon, au beau milieu d'une explication difficile qu'on lui donnait : « C'est comme dans l'histoire du petit tailleur, » disait-il ; ou s'il lisait le récit d'une grande bataille : « Le géant Robistor en a bien plus tué. » C'est ce sentiment du surnaturel qui lui donnait son expression distraite, gardant l'éblouissement de fausse lumière d'un enfant qui sort de Rothomago. » Aussi la sapience normande, qui retire un fruit d'un récit de bon sens, utilitaire, avec cette finale : « Mon conte est fini, faites-en votre profit, » a prévu cette confusion du réel et du surnaturel : Ed. du Méril cite, dans ses Contes de bonnes femmes, une formule finale usitée en Normandie, après une histoire merveilleuse : « Ouvrez les fenêtres que les menteries s'en aillent. » C'est une semblable fin de conte qui termine, dans Rabelais, la merveilleuse généalogie do Pantagruel : « Avez-vous bien le tout entendu? Buvez donc un bon coup sans eau. Car si ne le croyez, non fais-je (ni moi non pliis) dist-elle, » et ce dernier mot est une formule, car il ne se rapporte à rien qui précède. Ce merveilleux moqueur n'a-t-il pas raillé ses inventions, « ces balivernes et plaisantes moquettes? ;>

Un intelligent collectionneur de contes bas-normands, M. Oscar Havard, qui ne cueille que les inédits, écrits, comme sous la dictée, « quelquefois dans de pauvres maisons où de petits nourrissons de Paris ou Cancale fraternisaient avec de jeunes cochons, » qui recueillit les conjurations magiques d'une devineresse de Villedieu où l'on jette encore des sorts et ou l'on c cerne le mal, » M. Havard prend position entre deux écoles qui entendent difTéremment l'origine des contes. L'une prétend qu'ils sont des mythes, c'està-dire des personnifications de phénomènes naturels, et des

fragments de l'antique théodicée aryenne. Ainsi, chez les Aryens, le feu devient le dieu Agni (enl. i^nts), « l'enfant divin, le héros rouge, le fils aux cheveux d'or » des poèmes védiques ; chez les Grecs, le feu est Apollon, armé de rayons, c'est-à-dire de flèches. « L'impression du lever du jour était le fond de la mythologie; toute la théogonie de l'antiquité se concentre dans la révélation de la nature par l'aurore. » (Edgard Quinet, La Création II, 17). C'est ainsi que pense aussi Max MuUer.

Cette explication peut être applicable aux dogmes mythologiques, mais elle est trop haute pour la plupart des contes populaires. Ce sont des légendes, or la légende n'est pas autre chose qu'un fait vrai transformé, embelli, élevé au surnaturel par l'imagination des populations. Il s'en fait encore de nos jours, et même M. Havard croit être sur les traces d'une légende contemporaine, d'après une rencontre qu'il fît du côté de Pontorson, d'un pâtour d'une dizaine d'années. Maintenant, quand la musc populaire chante, elle chante en beau français ; la chanson de « Surcouf le corsaire » avec son air sombre et dur, ce ne sont pas les Flambards qui l'ont faite : (( L'enfant me raconta deux fabliaux, et comme je lui demandais s'il savait encore quelque chose, il m'offrit de me dire l'histoire du « Petit Martyr. » Alors le pâtour entama l'histoire d' « un petit gars qui vivait sous un escalieu. » Je reconnais le récit d'un crime de séquestration jugé le mois précédent par la Cour d'assises de Rennes. Mais comment en avait-il eu connaissance? Je trouvai dans une ferme voisine un carré de papier qui contenait l'histoire du petit Rivière de Saint-Hervé. Il me restait à savoir comment cette feuille était parvenue dans le village.... Le mercredi suivant, jour de foire à Pontorson, je me trouvai en présence d'un chanteur qui, sur l'air de Fualdès, scandait la complaiute du petit Rivière. J'eus bientôt fait connaissance avec lui. C'était un marchand de toile lorrain, mais comme la toile n'allait pas, il s'était mis à exploiter l'histoire de l'enfant séquestré. Il avait déjà parcouru une partie de la Bretagne ; il se proposait de a faire » d'autres départements, la Corrèze, la Creuse, le Tarn, justement ceux où l'instruction est encore peu répandue.... J'avais devant moi le descendant des « Goliardi » et des trouvères du moyen-âge... Je suis sûr que dans deux ou trois ans d'ici les persécuteurs du petit Rivière seront des Sarrazins (nom qu'on donne à Pontorson aux ogres des contes de Perrault). Il sera le fils d'un roi et la mère Gamboué qui l'a délivré

sera une fée bienfaisante. » C'est un exemple frappant pris sur le vif de la manière dont se forment les légendes. Toutefois, les Ages d'imagination ou de crédulité sont passés. On ne fait plus guère de légendes, c'était bon pour le vieux temps. Par exemple Edgard Quinet a une aperception de ce genre sur le monde préhistorique : « Je me demande quel parti les anciens auraient tiré de la demicivilisation des lacustres. Il me semble qu'Hésiode, Homère, Lucrèce, Virgile lui auraient emprunté quelques traits. Les pilotis auraient été enfoncés par les dieux souterrains. Les troupeaux de petites vaches se seraient abreuvés clans les lacs sous la garde d'un Cyclope. » {Fm Création^ II, 18).

Cependant, hâtons-nous de recueillir les contes populaires : Tonbli en est encore plus grand aujourd'hui qu'il y a quarante ans, alors que nous disions déjà : « Le vieillard conte encore, mais son fils n'écoute plus. » {Légendes du pays^ l'Avranchin). Mais les collecteurs sont en caraptigno : rien n'échappera, depuis la devinette, le proverbe, le dicton, jusqu'au conte, à la complainte et à la pastorale, et ce dernier mot, en Normandie, est restreint à la scène des mages et des bergers.

Lorsque M. Havard dit que si les mêmes histoires se retrouvent dans l'Inde et dans la Scandinavie, il faut mettre ce phénomène sur le compte des voyageurs qui, se transportant d'un pays à on autre, y transportent leurs récits, il ne signale que la plus faible cause de leur transmission. La principale, c'est le proche en proche, autrement dit la tradition. C'est ainsi que tous nos grands contea européens sont venus de l'Inde centrale, avec identité de fond et variantes de formes, comme la Jarre du Derviche^ qui est devenue la Laitière et le Pot au hit. Peau-d'âne vient de la vieille Egypte.

Ce n'est pas sans doute au hasard que sont tombés ces mots « dans rinde et la Scandinavie. » En effet, John Campbell, que nous avons particulièrement connu, et qui nous montrait autrefois le moustique du nord pris dans sa grammaire lapka^ avec laquelle il utilisait ses loisirs des éternelles journées de Laponie où il était allé en pêcheur, John Campbell, entendant les contes Scandinaves, les voyant venir de Russie, puis de l'Orient, et les suivant à la piste jusque dans les montagnes d'Ecosse, eut l'idée d'écrire ses gaëlic taies. Il comparait les traditions, passant de peuplade en peuplade, ces fruits orientaux jetés dans le nord de l'Europe, à

ces fruits d'Amérique, cocos, noix et cônes de pins, qui viennent de flots en flots sur les côtes d'Islande et de Laponie.

Il les a publiées en gaëlic avec la traduction anglaise. Telle est la connexité des contes et l'influence du contact des populations que plusieurs de ces contes se trouvent à la fois presque partout Ainsi le conte que me contait mon père sous le nom de Pimpernel, que j'ai mis dans mon Glossaire Normand (1" vol.), et qui figure dans ce présent livre, je le rencontre dans un de ceux recueillis par les frères Grimm, en Allemagne, et dans le Soldier de Csimi^heWy entendu par lui chez les Highlanders. Le conte breton, le Voleur avisée publié dans la Aîélusine de Gaidoz, se retrouve en Russie sous le même nom ; on sait qu'il est dans Hérodote. Est-ce que l'éminent botaniste anglais Hooker n'a pas démontré que les menhirs et les dolmens se retrouvent dans l'Himalaya et que ces noms celtiques sont tout simplement des termes aryens ou indiens, encore usités aujourd'hui ? Il ne serait pas bien difficile de jalonner la marche des contes populaires : Hahn constate une ressemblance frappante entre les lieux de la Grèce actuelle et de l'Allemagne ; et Dozon, dans ses contes albanais, rapproche ceux-ci des contes et des chants bulgares et des récits slaves» Le conte normand Y Osselet qui chante est YOs chantant des frères Grimm, du n^ 28, C'est en cette matière la loi universelle, l'évolution.

Il n'y a donc pas de conte qui n'ait son ancêtre ; pas une chanson qui ne sorte d'une chanson ; pas d'air qui ne se perpétue indéfiniment. Ainsi sur la ronde

Jamais je n'oublierai La fille au batteur de gerbes,

Jamais je n'oublierai La fille au batteur de blé.

Elle coupait si bien le blé

La fille, etc.

a été calquée la ronde bretonne :

Jamais je n'oublierons Les filles de Ploërmel, Jamais je n'oublierons Les filles de Pa impont.

Pafmpont, dans les bois duquel ou croit retrouver la forêt de Brocéliande du cycle d'Arthur ou de la Table ronde.

La chanson de Malborough est la chanson du duc de Goise ; le sire de Framboisy (impérial), de nos jours, est soiti d'un chant ancien que chantait naguère h son fils une dame qui serait plus que centenaire aujourd'hui. En voici des passages :

Il 'tait un prince Revenant de l'armée ;

Trouva sa dame Sur un pont de Paris.

— Dites-moi, dame, Avez-vous un mari ?

— Oui, à Tarmée.

Qu'il y puisse mourir !

— Vraiment, madame, J'en serais bien marri.

— Hélas 1 mon prince, QueU' parole j'ai dit 1

— Prenez vos armes Et faites-moi mourir.

— Hé bien I madame.

Ça va pouvoir venir.

Les Noêls se superposent sur les Noëls. Beaucoup commencent par : a Bienheureuse nuit » et les variantes viennent après, presque dénuées de rime, comme dans celui-ci du Mortainais :

bienheureuse nuit.

Dans laquelle un beau fils Nous est né d'une vierge. Plus saint qu'un séraphin.

Plus brillant que les anges, C'est un fils tout divin.

Hérode, tu croyais Etre le roi des rois ; Tu es trop téméraire.

C'est le fils sans pareil.

Qui est né d'une vierge, Son père est éternel.

On n*en finirait pas d'exemples de rimes vagues et indéterminées. Le précurseur des amateurs de littérature orale, un homme qui fut un initiateur en bien des choses, en histoire naturelle comme en

en littérature, Charles Nodier, qui appelait les contes de Perrault (( le chef-d'œuvre ignoré du siècle des chefs-d'œuvre, » recueillait, il y a déjà bien longtemps, de la voix d'un chanteur de place, les vers suivants :

De deux amants d'Aigueperse

Apprenez le cas piteux :

Ils sont nés par grand'détresse

Aveugles de leurs deux yeux. '

Autant il y a d'idéal, d'amour pur, de chevalerie dans la littérature bretonne et galloise, autant il y a dans celle de Normandie de naturalisme, de raillerie, même de grossièreté. La sapience normande exclut l'idée de dévouement, de vérité et de chevalerie î elle dit « mieux vaut se dédire que se détruire. » C'est de la Coutume de Normandie, qui ne rendait définitive que le lendemain une convention écrite, qu'est venu le dicton a dormir sur le contrat, i C'est des poésies celtiques que s'inspirait celui qui parlait ainsi de l'amour :

Amour qui est si haute chose Et de si grand'douceur enclose...

Amour qui n^est fausse ni feinte Et précieuse en chose sainte.

C'était l'auteur du Chevalier au lion, composé sur le thème

d'Yvain, compagnons de la Table-Ronde, c'était Chrestien de

Troyes. Wace, dans le poème consacré au héros normand, 0. le

Bâtard, raconte crûment les amours de Guillaume et d'Ariette, et

à la première nuit l'amour normand consiste « à faire sa volonté. »

On verra dans la Croix pleureuse comment le Bâtard traîne sa

femme Mathilde par la ville, à la queue de son cheval, jusqu'à la

croix qui termine cette via dolente. On verra bien d'ailleurs, dans

notre excursion dans la poésie normande, comment le Normand

traite la femme et l'amour. Du reste, tout cela venait du pays

d'origine : « Tout ce que nous savons des anciennes lois auxquelles

la femme était soumise, chez les Scandinaves, dit Marmier [Voy. en

Islande), accuse dans la position une indépendance extrême..... le

mariage était un marché*. Le futur achetait sa femme par ses

présents. » On chante ce refrain dans l'Avranchin :

Bats à fred, bats à chas (chaud), Bats ta femme et ne la tue pas.

Maif roo Ta plus loin dans le pajs de Caoz :

Oa est ptas tdt déiMmsîé.

Le people donne des ipoix à la nalore eo général^ spécialement aox oiseaox ; il a nne ragoe idée qnlîs ont nn langage à eux et qo'ils se comprennent. La Footaîne, le petit garçon qaî accompagnait dans les bois son père, garde chef des forêts, avait entendu parler les arbres, loi qni dit : « Les arbres parlent pen, si ce n'est dans mon Brre. s Je ne sache pas qne le people fasse parier les régfiaiax ; û n'en est pas de même des poètes qoi font gémir les roseaox, se plaindre les sapins, etc. Mais il tradoit le langage des ofseanx ; le pleu^leu do pireri signifie : il ra plenToir , et il rappelle TaTOcat des meoniers. Dans son nom de Saint-Syphorien, le people croit imiter on oiseao, qoi, crmt-on, appelle ce saint, dans son siffiement, soivi d'one roolade. Des anciens noms d'animaox do cycle de Renard, noos ne connaissons plosqoe ehanteclair (le coq), resté dans les noms propres d'hommes et dans l'anglais ehanticleer^ langue où Ton trouve aossi gib^ chat, dérivé de son nom cycliqoe Gilbert. Mais les Normands disent encore one margot (la pie), robin (le bœuf ou le taureau), perrette (l'oie). En Normandie, oh Ton toome tout en raillerie et souvent en grossièreté, on traduit ainsi la chant du coucou, et ici le peuple rencontre la vraie étymologie d'un mot controversé {cuculus^ en latin, lâche, paresseux) :

Coea, cocu men père, Cb*Mt U ftiate à ma mère.

Si meo père e»t coca.

Ma mère Ta bien voulu.

On chante encore cette variante injurieuse :

Coucou ten père, Coucou ta mère.

Coucou, té itou.

A tout prendre nous aimons mieux ce qui suit :

Les coucous sont bons, Mais on n'en prend guère De crainte que Ton a De tuer son père.

Dans rAvranchin on adresse au coucou un chant bizarre rtïB cohérent, le reste peut-être d'an chant suivi où le Becoad mot ne nous eBt pas connu :

Coucou bi ridelle.

Ta mère t'oppellu ; Ten p6re ut biau, Tit mère est belle, Lk corde au cou, Les fera aux jiieds.

Du Mérii cito ce dialogue, ai populaire en Normandie parmi les enfants, où l'on fait dialoguer la brebis et le mouton : n Te v'Ia binn aise, dit une brebis à un mouton qui broute de l'herbe et celui-ci répond : bel et bien, bel et bien. » {Eludes (Tarchêol,, 5tO). Le moyen-âge traitait l'animal comme une personne et le regardait comme responsable de ses actes : de laies nombreux jugements contre les animaux. Le souvenir reste dans l'Avranchin de la condamnation d'une chèvre, sur laquelle ce refrain s'apitoie : c La bique bianche, la pourc bique bianche, la bique à Jacques Andreu, n

On a traduit le cri du vanneau et on l'a appelé le Dix^huit. Le loriot dit : m Sors tes viaux ; )> la caille chante ; « Paie tes dettes * et pefte-petin, babil qui rappelle celui que Rabelais note ainsi : « JVoc petetm, pelelac. • C'est aussi par des cris d'oiseaux que se terminaient les contes en Normandie : « Et tui, tui, tui, mon p«tit conte est fini. » Un conte d'Andersen finit par quivil, ^■umit, le chant de l'hirondelle. — u Et alors le coq chanta kikerikj, et mon conte est fini. » {Edel. du Méril, 452, Etude arcbéoL). Ce dernier cite la môme chose comme finale du conte 150 des frères fîrimm : «Alors une poule chanta kikerilci, mon conte est fini, i» Onend le peuple a fait du latin luscmiola,ls français rossignol, il a fait passer dans ce mot la note la plus belle, la plus sonore, le roî", de cet oiseau qui a toutes les nuances. Elles n'ont jamais été mieux reproduites que dans ce passage de Pliiie sur son chant : << Plemu, gravis, aculus, creler, exlentus, ubt nisum est,, vi//rans, sammus, medivs, irnus. » C'est le peuple qui a dénommé les oiseaux, et cela d'après leur cri. Buflon remarque que le nom de la huppe ne vient pas de la touiïe de plumes qui est sur la tête de l'oîaeau, nmle de son cri pou-pou, d'uii le grec etcs'J', le latin upupa, l'anglais petotLla

proverbe, dont Tessence est la rime, appliqué à certains animaux, sort quelquefois de son moule étroit de deux vers :

Si le mouron (la salamandre) entendait,

Si la taupe veyait.

Il n*y aurait sur terre Un seul homme qui vivrait.

La sapience normande nous met en garde contre trois choses dans un dicton (ap. de Brieux), où le cidre proscrit le vin :

Soleil qui luisarne au matin.

Femme qui parle latin Et enfant nourri de vin, Ne viennent jamais à bonne fin.

Il y a une variante :

Poule qui chante.

Prêtre qui danse.

Femme qui sait le latin, M'ont jamais fait bonne fin.

Une autre famille de mots forissit (sort) d'une onomatopée populaire, de ce â?t, xe^ usité pour animer les chiens et que Rabelais a ainsi formulée : « gzz^ gzzx, d^avant ! d'avant ! » laquelle est la dominante du latin ciere, citare^ excitare^ l'anglais stir^ l'allemand Btieben, etc.

On a tiré souvent des moralités du caractère ou de l'aspect des oiseaux. Le pélican tire de la poche de sa gorge, pour ses petits, la nourriture qu'il y a amassée : on y a vu l'oiseau s'ouvrant la poitrine pour les nourrir et il est devenu le symbole de l'amour paternel. Sans la croyance populaire, nous n'aurions pas ces beaux vers, beaux entre tous, ceux qu'Alfred de ATusset a écrits. On les sait par cœur :

Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,

Dans les brouillards du soir, retourne à ses roseaux.

Ses petits affamés courent sur le rivage...

Pour toute nourriture, il apporte son cœur I

On a cru aussi que la cigogne nourrissait ses vieux parents, et on en a tiré de ce fait une leçon de piété filiale :

iC eigngnciiii ayaal pnns

Son père vieil tomba en décaJuiice.

Paire parler les animaux et même les objets inanimés est tout à fait dans le génie de l'Allemagne. Citons le chant de la balle de Kerner et ce passage pris dans Grimm : ■ Que dit le loup au cerf, dis-moi, bon chasseur, au cerf en hiver : « Sus, sus, enfant sec et maigre, tu passeras par ma gorge, et je t'emporte dans la forêt sauvage, n

La plus jolie légende normande, tirée des oiseaus, est celle du roitelet, appelé reblot, berruchei, le plus petit des oiseaux du paya, quoiqu'il y en ait un plus exigu, Toi a eau -mouche normand, le roitelet couronné d'or. C'est sans doulc d'après cette couronne d'or que le roitelet a été appelé le roi (le rei), ou le petit roi, roitelet, et en bas-normand rebht pour régulât, en vieux fr. roilel C'est le reblot qui alla chercher le feu du ciel ; mais dans le trajet ilae brdla les plumes et arriva tout nu sur la terre. Alors les oiseaux lui offrirent chacun une de leurs plumes, ce qui fit le vêtement assez sombre que l'on connaît. Un seul refusa ; ce fut le chalhuant. Aussitôt tous tombèrent h grands cris et à coups de bec sur la vilaine bête, qui n'osa plus sortir que la nuit, et maintenant encore, s'il est surpris par le crépuscule du matin, toute la gente ailée lui court sus avec un tapage de malédiction. Loi aussi, le roitelet, quand il est gai, est un annonceur de la pluie ; et un homme très grave, Ambroise Paré, a écrit : « Le petit roytelet, se reajouissant plus que de coutume, sautant et plaisamment chantant, dénote la pluye advenir. " D'après cette légende, le roitelet a reçu le nom àe. poulette au bon Dieu.

On dit que le geai a tous les cris : on pourrait alors lui donner, comme au moqueur d'Amérique, le nom de l'oiseau (c aux quatre cents langues, » ce que les savants ont traduit par le terme de Polyglotte.

Nous avons recueilli, aux limites normandes, un chant do Baguer-Morvan, très imitattf sur le rossignol :

l'iie petite bonne temino Passant par Paris, ri, rî, ri,

(Ju'avait le pat (poil), gi gris,

Affetn âétA petk càicA, CiMt, clMit,eteL Lft petit eluai

5e Toalnt pas Tenir, 5i, •!, ai.

La petite bonne femzne Le frappa si do.

Si da, si da, si do.

Que le chieo en moarit.

Ri, ri, ri.

On raeonte aa même liea mie petite fable dont La Fontaine aDFaît tké grand paitî : « Le ronge-gorge vient en hirer se poser lar le corUrehu (la moitié inférieure de la porte) et dit : Ha conjinOi ma coosinOy ma consine ; et l'été, perché snr nn arbre, il dit : le TOodraie bien savoir de quel bord que nous sommes parents. »

Le people fait parier non-senlement les animaux, mais encore les cloches quand elles sonnent le glas de l^ mort, il dit : a La «iodie tire des larmea. s Elle dit encore :

Corps mort, va-t-en.

Seigneur t'attend, Y assez long temps Que t'es vivant.

Rabelais, s'emparant de ce thème populaire qui donne du sentiment aux choses inanimées a fait aussi parler les cloches : Ëscoute l'oracle des cloches de Yarennes. Que diseot-elles I Escoute : Marte tûy^ marie toy : marier marie. Si tu te marie^ marie, mane^ très bien ten trouveras^ vera$, veras, Marie, mane. Ne faisait-on pas dire aux bourdons de son pays : Orléans, Beaugency, Vendôme, Vendôme ; ce dernier mot sur un rhythme lourd et assourdi ?

Le peuple obéit h une tendance qui le porte à personnifier le phénomène naturel, procédé qui explique beaucoup de mythes et de religions. Nous no citerons que le feu-follet; pour le Normand c'est un lutin qui vous conduit dans un précipice et éclate de rire ; pour l'Anglais, c'est Jean-à-la-Lanterne ; pour le Breton, c'est l'âme d'un prôtre qui a failli sur le 6^ commandement.

On connaît ces bruits d'insectes souvent invisibles, dans l'air, vers midi « à l'aube des mouches, n comme dit Rabelais. Nous demandions h un paysan ce que c'était que ce bourdonnement : « C'est mérienne qui danse » personnifiant ainsi, à la manière de

Shakespeare, la méridienne, qui devient alors une sylphide, un être chantant et dansant.

On trouverait aussi une petite veine poétique ou rimaille sur les fleurs. La pièce do la plus longue haleine, que nous connaissions, est un chant enfantin psalmodié, qui a plus de rime que de raison :

Des poirions Pour les garçons ; Des pommeroles Pour les folles ; Des pâquerettes Pour les fillettes ;

Des jaunets Pour les iilsets ;

Des coucous

Pour les fous.

En Normandie, il est difficile à Tamateur de ces choses d'obtenir des contes et des chansons : il y faut de l'art, de la diplomatie, des gâteaux aux enfants, des déguisements, comme de marchand de quelque chose, de vieux meubles, anciennes faïences, tissus démodés. Et encore n'y réussit-on guère. Le Normand, né malin, croit aisément qu'on se moque de lui ; ou bien il se débarrasse de l'importun en lui donnant des lambeaux agaçants d'histoires ou de chansons, souvent rien que le titre, un commencement et une fin, et en disant : « Pour le reste, il est aux oubliettes. » Ainsi je n'ai jamais pu recueillir en entier l'histoire de Tourmentine et Rabickon,,. « la petite fille chez les sauvages, son frère qui la retrouve près d'un ruisseau, sa fuite... » rien que des morceaux.

Rarement, le Normand s'élève à l'image, à la couleur, à la poésie. J'ai recueilli quelques pensées de cet ordre cependant. Un vieux paysan, mon voisin do campagne, qui m'a fourni une grande partie de mon Glossaire normand et qui avait vu la Révolution, me disait : « Monsieur, dans ce temps-là, le soleil ne se levait pas. » Un fermier du même village personnifiait à la Shakespeare ce tourbillon de mouches qui, h l'heure de midi ou de méridienne, bourdonne invisible dans le haut de l'air : « c'est mérienne (méridienne) qui danse. » Un marin de Garolles, dans une violente tempête où la mer moutonnait en montagnes, la représentait ainsi : « la plaine du marin a des bosses. » Un observateur perspicace, un styliste

artiste, un fils de Balzac, a constaté la justesse de l'expression : « il pleut des hallebardes en disant ;> « la pluie à filets limpides, à lames aiguës. ))(Alph. Daudet, le Nabab),

Ce serait dans le proverbe qu'il faudrait chercher la poésie du langage du Normand, si elle n'était pas trop étroite et trop sèche dans cette formule de la sagesse et de la raison. Prenez par exemple les proverbes sur avril, l'ariivée du printemps; avec une série, on ferait une espèce de chant populaire ;

Quand Tavri fait le mai.

Le mai fait Tavri.

A la mi-avri, Faut y veir à s'couvri.

A la mi-avrî, Le coucou est mort ou vi. Avri le doux, Quand y s'y met est l'pire de tous.

Le coucou en avri Est venu, s'il a à veni.

Nul avri sans épi.

Bourgeon d'avri Ne met pas de pommes au bari.

Dans le mes d'avri, Toute bête change d'habits.

L'opposition démocratique et l'humeur frondeuse a sa veine en Normandie. On y appelle un noble, le cochon, comme ne faisant rien et n'étant utile qu'après sa mort. Dans l'Avranchin, on désigne le cochon, pour une raison analogue, par le sobriquet de « préfet de campagne. » Toutefois, on ne trouve guère en Normandie de ces récits vraiment démocratiques où la distance entre la demoimoiselle noble est comblée par la beauté et le savoir d'un jeune enfant du peuple, comme dans ce charmant gwerz, recueilli par Quellien, et inséré dans la Revue de linguistique (iSS2), où la demoiselle de Coalgouré dit en parlant de son amour. Le Cloarec de Goatreven : « Je sais bien que lui n'a pas de fortune, mais des biens, assez il y a des miens. » N'est-ce pas aussi un thème démocratique que celui des contes assez nombreux où l'homme du peuple tire d'embarras le roi, le noble, l'abbé, comme par exemple le meunier dans la triple énigme posée par le roi Jean à l'abbé de Gantorbéry? Le peuple met le talent naturel au-dessus du talent acquis, les ingénia au-dessus des studia^ pour parler comme TacitOt

Le terme « noble gueux » est une expression de mépris. Dans le Bessin, on dit d'un noble pauvre : « C'est la noblesse à Jean Firou ; va te coucher, tu souperas demain. » Les nobles, ce sont les « nobliaux. » On appelle le cochon « un moussieu (monsieur) de soie^ ^ et même un moussieu tout court, d'après le Glossaire du Val-de-Saire, de M. Axel Romdahl. Un proverbe réclame la liberté pour tout le monde : « Il est aussi permins (permis) à Tâne de braire qu'au roussigneu de chanter. » On entend quelquefois le dicton :

Quand Adam bêchait, Quand Eve filait, Pas de noble n'existait

Et, comme dit le paysan dans un conte allemand : « Adam, comme nous l'apprend notre curé, a été notre père à tous ; nous sommes tous ses enfants. » Toutefois, cette veine n'est pas riche, et, sauf les chansons révolutionnaires, il n'y a rien de violent comme dans les vers de Wace sur la révolte des paysans du xii® siècle, comme les chants des Jacqueries.

On n'y trouve que la malice patiente de Jacques Bonhomme. Il y a aussi une démocratie latente dans ce thème assez commun où le paysan et surtout sa femme trompent le diable, puis aussi où ils tirent d'embarras des seigneurs, des abbés, des nobles enfin. Telle est la donnée des trois questions posées à ces personnages, le thème, en Angleterre, de l'archevêque de Cantorbéry, sommé par le roi Jean de lui dire ce qu'il est, ce qu'il pense, ce qu'il vaut, et qui est tiré de son grand embarras par son meunier. C'est un thème dont nous parlons encore un peu plus loin et que nous trouvons en Allemagne et dans les pays Scandinaves. Mais, contrairement aux Allemands, nous n'avons pas de chants ou de formules de compagnonnage et de récits de chasses poétiques; pour les chasses fantastiques, nous n'avons qu'une très vieille légende, celle du noir chasseur Hennequin, citée par Ordéric Vital, et dont le nom nous donne une étymologie longtemps cherchée, celle d'Arlequin.

Cette veine démocratique se trouve aussi dans une partie de la France qui, dans nos guerres civiles, obéit plus à des sentiments religieux qu'à la fidélité féodale. « Voyez le paysan vendéen guidant la charrue que traînent les quatre bœufs de l'attelage. Chacun a son nom : Châtain, Rougeaud, Moureau (noir) et Nobliet. Celui-ci a la plus mauvaise place, sous sa main, à portée deTaiguillon.o

— ao —

e'est Nobliet qui reçoit les coups. » (La Vendée en 1793, par E. Bonnemèrej.

Un dicton de rÂvranchin raille la pauvreté de certains gentilshommes, « Pauvre comme les seigneurs de la Lande de Beuvais, qui ont une épée à quatre. » Un autre du même pays met en doute leur loyauté :

Apparence de beau temps,

De vieillard santé, Promesse de gentilhomme.

Faut pas s'y fier.

Il y a encore cette variante : a Foi de gentilhomme, un autre gjage vaut mieux. » ^

Même en Bretagne, où la noblesse était le plus respectée, on se permettait des brocards contre les nobles pauvres : v Noblesse de 1a Halboure (près de Lamballe) qui a à moitié dîné, quand la soupe est mangée. )> La pointe contre les Normands s*y rencontre partout : « Traître comme un prêtre normand. »

Cette veine démocratique pourrait être suivie dans toute Thistoire normande, depuis les griefs si énergiquement articulés contre les seigneurs dans le roman do Rou, en passant par les légendes féodales, pour arriver aux temps modernes, où ces sentiments s'expriment brutalement contre la noblesse, presque toujours, comme 00 vient de le voir, représentée sous la forme du pourceau. Ainsi le porc, déjà dénommé ci-dessus un monsieur, un noble, s'appelle CMicore (( M. de Triauville, » un mot où Ton reconnaît truie, en uorm. une trie. C'est ainsi qu'en Bretagne même, le porc est appelé Mab'Bohan, fîls de Rohan, la plus illustre famille du pays. Il y a peu de villages où le paysan ne se délecte des faits et dires d'un gentilhomme stupide, dont le type priucipal *est, dans le Bessin, M* de la Yacquerie. Il n'y en a guère non plus qui n'ait ses histoires de gentilshommes brutaux et débauchés qui forcent les paysannes, battent fausse monnaie, abattent à coups de fusil les couvreurs sur les toits et se jouent des vilains par des redevances grossières et humiliantes. C'est ainsi que la légende, à sa manière, jette une lumière sur les révolutions.

Si la poésie est quelque part en Normandie c'est dans ce qui fait son Ofgueil et ses délices, c'est-à-dire dans le pommier et son produit, le eidse. Le pammier est un bouquet qui a la beauté des couleurs,

l'ampleur des formes, la éuavité de l'odeur. D'un pommier fleori, on dit a blanc comme un drap, biau comme une chapelle. » MaÎB la prudence normande ne s'aventure pas dans le champ des espérances : ((Fleur n'est pas pomme et pomme n'est pas bère (cidre)^» Le piot est (( déifique liqueur, dit Rabelais, et se pioter est un des bonheurs du Normand, qui dit quelquefois comme synonyme k ee mettre en bête. » Or, piot ne peut venir du grec (Littré), mais si» tire bien d'un terme populaire latin potitare, qui est dans Plaute. Il y a mémo, en bas-normand, une étonnante expression, « so débanchier » qui signifie s'attrister. Pourquoi? p'est que le gars qui a de la peine se donne une ou plusieurs soulaisons ; dès lors, il y a équation entre peine et débauche.

Le cidre c'est le bère^ le boire par excellence. Sur ce sujet la nomenclature poétique est riche : « du bon bère, du sacré bon bère, du cidre gouleyant et justificatif, c'est-à-dire loyal et sans eau; du cidre légitime, qui n'a pas été baptisé; il est chrétien ce cidre-là I C'est du bère qui prêche (parle) à son homme. » C'est du faut-basy le gros cidre qui jette le buveur à terre. On l'élève au niveau du vin dans ces mots : a On en dirait la messe, si c'était permins. » On l'appelle encore « cidre du père Adam, » c'est-àdire du paradis terrestre. En passant devant un pommier tout blanc et rose de fleurs, on se dit : « Tire ton capet, » avec toute la solennité avec laquelle on dit au théâtre : « Madame, saluez. )> On se console d'une invasion de hannetons dans ce dicton : « Année hannetonneuse, année pommeuse. >> Un autre dicton ne manque pas de mouvement :

Brouillard dans les Avents, Beaucoup de pommes, Normands !

La fin d'une chanson est accompagnée de cette ritournelle :

Toute chanson qui prend sa fin Demande à bère, à bère, à bère.

Toute chanson qui prend sa fin Demande à ber' jusqu'au matin.

Sur le cidre, les belles et bonnes épithètes abondent : c( Sacré bon bère, raide bon bère ! le joli cidre, le cidre iaugueyant, passeyantj cœuru^ vaillant^ jmtificatif (qui justifie qu'il n'a pas d'eau). Ce langage, le poète des ivrognes^ l'unique franc buveur de la

chanson, 01. Basselin, le bon Gallois, le bon Virois, l*a élevé d'un degré dans une opulente série de synonymes et d'épithètes : ce sildre beau ! vostre sildre loyal I — bon sildre orangé I — ce bon piot I Soûlas des goziers I sildre délectable ! »

Le glossaire normand offre une grande richesse d'expressions de beuverie, depuis la nuance gracieuse, comme lerme (goutte), triri' guette, soupirette, ou, comme dit Basselin, soupirance, jusqu'aux fortes couleurs : brûlé-saoûl, saoul à déconnaître les terres, saoul comme trente mille hommes, comme la bourrique au diable.

Le Normand ne se bat guère que quand il est saoul ; le Breton se bat toujours et sans préliminaire, témoin le dicton :

« Comme le Breton, je te dira, je te bara » (baillerai des coups).

Le Normand se moque de cette humeur batailleuse :

Les Bretons de la Basse-Bretagne, Quand ils sont l)ctes Ils se cassent la tôfe,

Quand ils sont sous Ils se cassent le cou....

L'ivrognerie, ou mieux, la Aewyme, a sa poésie en Normandie, depuis longtemps, témoin ce passage du miracle de Sainte- Geneviève :

A la guise de Normandie, Je bef à vous de chipe en chope.

On cite avec orgueil les héros de la boisson, les Gargantua ou pop. les Gantua du pichier, ou les galope-chopine. Comme la femme boit aussi jusqu'à l'excès, la bonne buveuse s'appelle Marie Pinton, avec ce dicton : « Marie Pinton, qui aime mieux sa pinte que son démion. »

Il y a en Haute-Normandie un type d'ivrogne. Fesse-pinte, qui se trouve dans un livre imprimé à Rouen, en 1544 : Bringuenarilles, cousin germain de Fesse-pinte. Le type de la Basse-Normandie s'appelait galope-chopine.

L'ivrogne normand atteint son idéal dans le poète des Vaudevires, Olivier Basselin, que ses ivresses scandaleuses firent fouetter publiquement par les Anglais :

T'ont donc les Anglais mis à An, Pauvre Olivier Basselin.

Ce Basselin reste le type du véritable ivrogne, cet homme altéré, mais gai et bienveillant, qui vous explique bachiquement pourquoi, en Normandie, on plante des pommiers dans les cimetières, ce buveur qui tient plus au cidre qu'à la vie et qui, atteint de mal d'yeux, ce mal des ivrognes, répond au médecin qu'il vaut mieux

Laisser périr les fenêtres Et sauver la maison.

C'est de notre pays qu'est partie l'expression « boire à tire la rigaut, » qui rappelle la beuverie de ces sonneurs de la cloche énorme donnée par Tarchevêque Odon Rigaut et qui marque sa nationalité, ce que ne tait pas le dicton « boire comme un sonneur. » Aujourd'hui encore les sonneurs boivent dans la tour, dans les grandes sonneries.

Nous sommes bien loin de l'idéal celtique, dont on ne trouverait que de faibles lueurs en Normandie, car l'idéal, l'idéal romanesque et religieux, est au fond de toute créature humaine. De Merlin nous n'avons que le nom donné dans l'Avranchin à ce coin de. fer enmanché, bien supérieur en force à la ha^he, ce nom de mer/tn, dans lequel une étymologie fantaisiste trouverait une allu* sion h l'enchanteur qui ouvrait toutes les portes et brisait toutes les résistances. De Barenton, la fontaine merveilleuse, nous n'avons aussi que le nom, celui d'un chef-lieu de canton d'un pays beau de sanvagerie, mais qu'une prosaïque philologie tire de deux mots celtiques qui signifient la hauteur nue et stérile, la barren-ton. Nous n'avons pas de forêts enchantées, et de celle de Brocéliande, nous n'avons, dans notre voisinage, qu'un nom approchant, cette église de Broélande, pour ainsi dire taillée dans un bloc do granit. Mais nous avons un bon nombre de traditions de Gargantua, cette bête énorme et vorace, le mangeur par excellence, légende plus bourgeoise qne populaire, alimentée par le livre de Rabelais, mais qui pourtant a pénétré dans le peuple, témoin ce dicton de l'Avranchin : manger comme un Gantua. » On y parle de son épée « dont le fil coupait à sept lieues de distance; » une rivière, la Sée, est l'épanchement de ce que Rabelais appelait « son internelle humidité. » Toutefois Gargantua est demi-populaire, demi-bourgeois. Au-dessus du peuple s'étalent les images troubadouresques, les Saladin et les Malek-Adel, souvenirs des croisades, et ce sont des

lettrés qui racontcDt les Uille et une \uits^ dont rhisloire la plus répandue est Ali-Baba ou les Quarante Voleurs, la Lampe merveil" leuiCy qu'enfant et jeune homme nous écoutions dans la forge d'un maréchal, grand liseur.

La Normandie n'est pas un pays conteur comme la Bretagne, et cela, nous pouvons le dire, mémo nous qui habitons aux marches des deux provinces. Elles se sont tellement haïes que, dans le passé, elles ont exercé peu d'action Tune sur l'autre. Ce qui montre que notre province normande n'a plus guère le génie narratif qu'elle a montré dans ses vieilles épopées, c'est qu'on trouve très peu d'histoires amples, développées. Le plus souvent on n'entend plus que des lambeaux. Nous avons sous les yeux trois conteries écourtées des environs d'Avranches ; il n'y a que peu à y prendre. L'une est celle du Gorge-Rouge, racontée par une plume trop littéraire. C'est le rouge-gorge qui a pitié du Christ sur l'arbre de la croix, que le peuple croit être un chêne ; il arrache une des épines do la couronne qui déchire le front du Sauveur. Une goutte de sang jaillit sur la poitrine ou faite de l'oiseau, qui prend le nom de la Pitié-de'Dieu. Lorsque le peuplier s'écrie : a Le Christ n'est qu'un homme, moi seul je suis Dieu, moi qui suis obligé de baisser ma tête pour le vo|ir mourir sur le bois du chêne, mon frère, » ton orgueil fera place à la timidité, lui dit l'oiseau, et le vol du roitelet fera trembler ton feuillage. » Et il laissa tomber de son épine une goutte de sang sur les feuilles de Tarbro, et depuis leur agitation perpétuelle lui a fait donner le nom de tremble.

La Pleureuse des bruyères, c'est Julie de Chavoy, dont le fiancé, Richard, est mort sous les murs de Joppé, et qui, folle par amour, est errante dans les bruyères. « Les troupeaux ;ie veulent plus boire l'eau de nos ruisseaux depuis que la Pleureuse y a mêlé ses larmes. » Elle meurt, on l'enterre sous un rosier planté par Richard. Tous les soirs, une colombe blanche, l'âme de la Pleurreuse, vient se poser sur les branches et roucoule un chant que les paysans comprennent bien :

Quand li rosier flétrira, Alors le beau castel chéera.

La légende suivante, le troglodyte, offre un fond populaire avec des termes savants, le titre par exemple et le mot de I^fin^ « Le ri (forme populaire de roitelet) et la meseUe (mésange) h 1q|>>

— as —

gue queue« eurent une querelle à propos d'un merisier choisi par chacun d'eux, pour y construire leur petite maison. Le ré, vaincu, alla se cacher sous les tiches (caves) des vieux chemins, et dit à ses petits : « Habitez la haie d'épines, les ronces et les lieux obscurs, jusqu'à ce que vous ayez vengé l'honneur do votre famille. »

Mais si la mésange h longue-queue est petite, elle est courageuse et maligne. Elle fait toujours son nid entre les branches fourchues des hêtres les plus altiers : le ré ne la vaincra pas : il demeurera toujours dans les trous, et c'est pour cela qu'on Ta noniméi le troglodyte. Contrairement à la plupart des animaux, ce n'est pas son cri qui Ta dénommé, c'est-à-dire son gluit gluit. Mais on l'a appelé le réj le roi, le roitelet, le reblot, contraction dereguiot: on le nomma aussi berruchet. Les noms d'animaux sont donc des onomatopées ; elles sont nombreuses dans toutesles langues, mais surtout dans les langues populaires. Je trouve deux exemples de ces mots, racines des idiomes, l'un est dans le dictionnaire noi^mand de M. Joret : c'est oluer, arrêter, retarder : il vient du cri ho-la-hue des cliarretiers pour arrêter les chevaux. L'autre, du patois de Valognes, c'est le sou^ sQUy pour appeler les cochons. Ne voit-on pas là le sus dei Latins, enfantant toute une famille : souiller, soaillon, souille, eta.

Puisque nous venons de parler de l'antipathie des Normands et des Bretons, nous devons montrer sous quelle forme elle se produit chez ces deux population-;. Le Normand jette à son ennemi de très gros mots; il y a telle do ces injures où Breton rime avec un terme dégoûtant, ou avec le nom d'un sale animal. Mais on ne trourerait pas chez les Normands la haine de l'Anglais portée auagi loin que chez les Bretons : on les a vus traiter avec mépris « Jean TAnglais » dans le combat naval du Québec et de la Surveillante. Edgard Quinet, qui s'est fortement imprégné de l'esprit celtique, dans son Merlin, a mis Je même sobriquet dans la bouche d'un barde : a Quoique Jean l'Anglais soit un méchant traître, il ne domptera pas mon cœur, tant que sera debout le rocher de Maêl. C'est, dit-il, le début d'un ancien chant populaire breton. » En général, lé Breton n'est pas grossier envers le Normand : il se montre fier ou malin, ou même se fait sa part, comme on peut le voir dans ces dictons : « savez-vous la différence qu'il y a entre le chien normand et le chien breton? c'est que le premier regarde en haut (au gibet) et le second regarde en bas (dans le fossé où son maître est ivre-mort). » Il y a une fierté dédaigneuse dan? un cou-

même méchant, ëq deux mots il exécute son ennemi ; exemple pour Marceht (près Caen) : Sodome, Gomorre et Marcelet. Nous renvoyons aux sobriquets et dictons normands, dans notre 3® toL de ÏAvranchÎH mùnumental et historique : mais nous en détachons une série avranchine qui donne une idée de sa verve dure et grossière :

Poilley, le pouillous

Et le morvoax ; Ducey, le lentoas ; Juilley, les chouettes ; Saint-Quentin, m.... à plein bachin ;

Le Val-Saint-Père, m par terre ;

Courtils, les chats rôtis ; Pontaubault, écorche-chevaux, Et Céaux En mange les boyaux.

La bouche, la gueule normande, est pleine des termes qui ont rapport à la plus sale fonction du corps humain ; c'est, du reste, une opulente veine du Nord de la France, et il n'y avait que dans cette zone qu'on pouvait publier « l'histoire secrète du prince Croquétron et de la princesse Foirette, et Qringuenaude. » Le Midi est moins grossier, et si Rabelais a exploité cotte fonction quelquefois, c'est dans l'autre qu'il a miç ses affections.

Les Normands, sur le sol de la France, avaient bien perdu de l'esprit poétique qui respire dans les livres Scandinaves, dans l'Edda et les Sagas. Dans cette population, livrée à la rapine et aux appétits grossiers, et que Wace définit ainsi :

Orgueillus sunt Normant è fier (férus), Vantéor è bombancier.

Un autre dicton macaronique, ou trifla est peut-être pour tripla^ signale la gloutonnerie des Normands :

Si Normannus eris Triflagoulamen eris.

L'élément Scandinave dut être très peu nombreux et vite absorbé par la race celto-romaine où déjà l'élément franc était prédominant. On sait que les Normands n'avaient point amené de femmes, et qu'au bout de deux ou trois générations la langue noroise n'était plus comprise même à Rouen. Dans cette province de beuverie, de

bonne chère, u bombancièrc n, on no comprenait plus guère sans doute ces beaux préceptes de continence du Hava-mal : o 11 n'y a rien de plus bonleax pour les fils du siècle que de trop boire ; car, plus un homme boit, plus il perd son jugement. Un oiseau chante devant celui qui s'enivre, mais il lui enlève son ûme. n Du reste, les vestiges matérids et moraux des Scandinaves ou Danois, sauf le jury et des noms d'hommes et de Heu (v. notre double étude snr ce sujet), sont peu nombreux sur le sol de cotte Neustrie, qu'ils appelaient de ce nom de Valland, où une philologie complaisante lirait : « la terre du paradis n (Wallialla-land), par comparaison avec l'aridité des terrea nordesques. lis n'y gardèrent pas longtemps i de guerre : « Tur aïe n (que Thor aide) que Wace leur attribue :

Poinct li cheval crianl : Tur aïe. (fl. rfe Rou. H, 33).

Nous croyons moins à cet autre crj, signalé par une chronique islandaise » nui, nui ! le français anuit, aujourd'hui. » Le premier cri fnt remplacé par u Dex aïe u ■

Les départements n'ont pas aboli les provinoeM et les grandes ont gardé un type de population, un dialecte propre, des produits earactéristiques. Dans ces derniers temps, elles se sont ranimées par l'association littéraire; la Provence a ses /ii/iApes (faitrlivres), et la Société de la Cigale; la Normandie a celle de la Pomme. On y reconnaît un compatriote par une certaine odeur ; on loi dit : Il Vous senlcz la pomme, a La Bretagne a ses Congrès, plus savants que lîltôraires, mais elle n'a pas, comme sa sœur de Galles, ses concours de poésie et de musique. Si un groupe de bardes bretons adoptait un symbole, ce serait sans doute le gui, le gui druidique, ainsi dénommé de ses der-w (chênes), toutefois devenu si rare que des botanistes tels que Brébisson et Besnou ne l'ont jamais vu et que celui qui écrit ces lignes, botar.iste-amateur, mais botaniste-voyageur, ne l'a jamais rencontré qu'une fois dans le paya de Mortain, Isiguy-Painda veine. JMats le légendaire rameau d'or ne aert plas aujourd'hui qu'à guérir de la jaunisse, car il y a longtemps que le peuple a inventé la médecine âa similia itmili/ius curantur. C'est ainsi que Saint-Clair guérit le mal des yeux. Quant à l'angaitanev, mot d'ailleurs à mille formes, où je prends oguinané, il n'a nul rapport au gui, ni à l'année neuve, vu que les Druides ne par* Uient pas latin, C'est, selon La >iltemarqué : » Bghinad-mê, »

éirennez-moi. Uq courant Scandinave vint se joindre à la veine dniidiqae relative au gui. C'était aussi pour les Danois un rameau merveilleux : c'est avecleur m<5/i//em (le misileiœ des Anglais) que Balor est percé, alors que toutes les autres armes ont échoué. Chez les Anglo-Saxons, le gui reste un arbuste vénéré, ornement du home à la fête de Noël. Qu'est-i! chez nous? Le bouchon du cabaret.

La Bretagne, bien plus Odèle gardienne des traditions que la Normandie, a conservé des vestiges d'une de nos plus vieilles légendes religieuses. Elle est d'origine juive : Mahomet l'a mise dans le Coran; elle a régné dans tout le moyen- âge avec un caractère chrétien. Voltaire l'a introduite dans son roman de Zadig^ sans ce dernier caractère. Elle s'appela VAnge et V Ermite : on y voit un ange accomplissant, devant un t<^moin étonné et scandalisé, des actes criminels en apparence, mais dont il montre le but caché dans les vues de la Providence. Le fîn chercheur de contes normands, M. Oscar Bavard, découvrira peut-être celte légende chez nous. Il a bien trouvé à nos marches bretonnes, à Seins, le conte de Théophile. Ce drame religieux de Rutebeuf est l'histoire d'un ridame qui, dépossédé de sa charge par son évoque, se donne au diable. Satan la lui fait rendre, en prenant son âme, mais la Vierge rompt le pacte fait avec le méchant, le malvez. Beaucoup de locutions populaires cachent des légendes d'où elles sont sorties, et c'est la partie obscure de l'étymologie française. Qui expliquera le dicton normand : « Tu es comme le cheval à Hudru, tu ris de ta bêtise? u et le dicton général «Connu comme le loup blanc», et celui-ci « Jeter son bonnet par-dessus les moulins», et tant d'autres, qui forment un ensemble bien digne de tenter un vrai philologue.

Celui qui, en Normandie, cherchera la poésie, quelque chose d'ailé, de délicat, d'idéal, n'en trouvera que de faibles lambeaux ; pas de pièces de longue haleine, de morceaux d'ensemble. On gla* nera encore quelques épis dans les champs de son réalisme, non pas dans les villes, non pas dans les bourgs, mais dans les villages. Nous demandons ici à citer de nous un passage de la Revue de linguistique où nous traitions de G. Sand comme interprète du patois berrichon et comme poétesse pastorale.

(( Je tire tous ces mots du roman do Jeanne, mais je n'en puis détacher toute la poésie de ce langage rural où « serener les ouailles » veut dire faire paître les brebis au serein^ au soir, pas

I pluB que je ne pourrais mettre dans un glossaire normand des

mots proronds ou charmants que j'entends en ce moment en une

campagne normande du bord de la mer ; « Sonner en mort, tirer

. des larmes (tonner le glas), ma cbérie belle I " ni une locution, d'un

[réalisme effrayant, appliquée au pauvre mourant courbé vers la

I tombe : » la terre le resnppe. » 11 n'y a que le latin qui puisse

I traduire cela : h lerra resorèet. .1 Si la poétesse berriclioane

I nous parle de c la Bicht;, de la Vermeille, de la [leine, les

I trois belles vaches confiées aux soins de Jeanne, m des mots d'un

I cîel pur et serein, moi, de ma table de travail, mais sous un ciel

l moins heureux, j'entends retentir dans les champs qu'on laboure,

I pour les cbevaux et les bœufs : 11 Oh ! Joli I lu Papillon I hue Caillie,

l'Ami, Bijou, Brïndelé, Moisi, la Blanche, Rosette, Basset, Boulot I »

s n'avons pas de chants suivis comme cette chanson de la

^Vendée, un vrai ranz des vaches :

lié mou rougeaud, mon noîreaud, Allon» firme à l'houiteau (logii),

Voua Kurei du r'nouveau (du rsgajn), L'bon Dieu aime les chrÉliens ; Le blé a graiaé bieo Mes mignana, c'est vot'gain.

Les ^ns auront du pain.

Les enfanU seront gais.

Les Temmei ront bien chanter. ■

C'est un de ces chants bucoliques qu'entendait dans la Bresse

Edgar Quinef, lorsqu'il écrivait : « Un gardeur de cbevaux lit

entendre le chant du bouvier. La longue note tenue, tremblante, de

ce chant né daus nos plaines et fait pour elles, me navra de son

long accent de détresse, n {f/kt. de mus idées, 187). Il y a une formule

L jtopulaire chargée de bénédictions ou de malédictions et très expres-

I eive dont s'est servi un écrivain qui a toutes les langues, Alphonse

I Daudet : <i Que le feu du ciel brûle les beys et puis les beys. u (£e

I Nabab], il eAt pu ajouter « et encore les beys. 11 Et la haine aurait

ï formule complète. L'extrême admiration s'exprime par celte

F formule <i on ne peut pas mieux, u c'est un superlatif absolu.

Parmi les forraulettes de contes il y en a une très curieuse que Rabelais s sans doute relevée du peuple : « Le grand avaleur de moulins à vent est mort suffoqué en mangeant un coin de beurre (coin de pain beurré), à la gueule d'un four chaud par ordonnance

tmtnrfnng as

lùtix tépr i lit IIiL'*r'a. ,•* mie »3T:-azr f>tr7 iisniil

"^n i#*îit lir* VI tn vul: i t.i.'jndkiz£ lanf jl i^msTii* frx aiasaoîe.

iaiiit »»?: vr'js%0ixifiA. .1» jj-îu»» iL&Leo^ iuaat^ y.\u: jiiii*isfraiie- «t

îil«( >çv- "%•:;#« : SL-î-», ^'lar Zj^ ^.iî wjr:^^ iri zacn 5i^i*c 3.'jas ms

fnnc^ -i*- 3IA .tnîT'* ■ :i*. rz. lor-i-ï Lit?. » r*5c r i i: :e£ & sterr ^* f^vrr tni^ xr.l:, i :lr* l'iiîstvlrr ri ::ç *c î:i ::jcrT«a;i.

^nepr^^. *Tpr*3«ii;- ^.^ L.i t:^ î i zeiTÎ:^ : !•« z'-:iâ i'»tîi» brilles

W f:fc:v/v;«;t df/t i.',-:rrI/^*:î- •!> zi'^z pis tiLI j •»- ^h de âcea poétiffi^ ^ 5%Taia3^:'i icr en tiièzi* a^issî ^ianzaat. Xoîis ne fPffj^A ytx «76:r r>n «ar I* îija d* Xw» fo^ai«ê?f d-:s PjTéaées :

^ I^f*^ 4 &ht%^ bon petiot ; la naît est nijalt frède et broaîllard^m^# » I.^« lferceu¥% de rAvranchin sont niaises oa insignifiantes ; 9m tkÊÉ^ et e'ett ioai :

U T. fr. ■ ani w , tfcwt 4» fiâ, >€Bfrjl fvfitt. aiOsM nuRÏ «Ktr* eai^ MiwiiMB c'a* ê

UtinwiairoM k jn'i- i iiln ««m

CmI dMM Mtta vtÎM fmwt fitonl ks ^n

■OKMUtiM, BOUM ! » ^fMB» [M I M », k^ ]

la eti«t a'oa; l'niif tfiii ii>i . nii m

aixUsses.

C'«st Trairorat (it>p tuait ^m cm die^K ^tf k def su I dans les mots isol js. Limportut, c'cat d avec uDe rolubiliU qui «nitteb* de d

Le grand triamphe da pn>^MMr *— ,

U bêtise d« i'aoditew i qai m doww à k fob réoigme e* kl mot, et qui ne le derine paa. Pm excB^ :«OtiieteIedis,o«>l|

non du latin classique, mais de Tidiôme populaire latin, c'est ce qui est parfaitement certain. Aussi Ton a pu dire qu'en Fraoee, oest le peuple qui parie bien, et que ce sont les geus instruits qô parlent mal.

Le siècle de Louis XIV a fait une profonde coupure dam ridiôme national et nous a donné les grands mots pédantesques, les « sesquipedalia verba^ » les mots a long d'une toise j» qui traochout sur ce glossaire du moyen-dge, du gaulois dont nn fin cobnuisseur, Pénélon, disait : a 11 avait je ne sais quoi de court^devil^ de passionné. » Deux hommes, d'ailleurs nés près du peuple, Molière et La Fontaine, seuls, en gardèrent la tradition. Nous assistons à ce réveil glorieux de la langue de nos pères et de leur génifl « souple, ondoyant et divers. 9 Mais c'est surtout dans les proverbes que se perpétuent les vieux termes, broyés, réduits, monosyllabes pendant des siècles dans la bouche du peuple. Il y en aurait des mille à citer, et nous Tavons fait, selon nos forces, dans notre Glossaire nomianc/, où cet idiome se montre dans son éblouissante opulence. En ce moment je n*en veux citer que deux, récemment recueillis ; dans Tun se trouve le singulier de ce pluriel ouaiQes (ovilia) resté en français :

A U Noël Les jours creissent d*un pas d*oe/ (ovt/e)

A Tan nea, I creissent d'un pas de bœu,

A la réte des Rois, I crtMSScnt d'un Û (ÛI) de soie.

Les fêtes, en effet, dans les dictcms de payans, sont moins des motlfti do prière et d*adoralion que des dates, des calendriers, des axiomes agricoles ou de sapience. Nous citons une autre série provorhiulo puisée dans cette veine, normande par excellence^ inépuisable comme son patois. C'est celle de la Chandeleur on Chandeleur :

A la Chandeleur, Les grandes douleurs.

A la Chandeleur, Deux heures creiesent le jour A la Chandeleure, La chandelle pleure.

A la Chandeleu, Le mesle est dans Tfeu.

A la Chandeleur, G'qui gèl'la nuit degelle jour.

des médecins. » Sotte ordonnance, croyons-nous, et trait de malice contre le médecin. L'habile commentateur de Rabelais, J. Fleory, dit que cette espèce de mort se trouve dans les traditions des environs de Cherbourg : « Des personnages des récits populaires meurent ainsi et cette fin est présentée d'une façon ironique et comme conclusion d'un récit qu'on ne croit pas. »

Ce n'est pas assez de recueillir les mots populaires, il faut y joindre les dictons qui donnent la physionomie morale et les locutiens qui touchent à la grammaire, à la syntaxe et souvent aux formes du vieux latin populaire. Ainsi, dans notre romancière, si fine observatrice de la langue berrichonne, on trouve cette expresrion, pour dire feindre le réveil : « Il fît celui qui s'éveille, » (Les Maîtres Sonneurs) ; elle est purement latine : « Facto qui res alias agitf » dit Cicéron, je fais semblant d'être distrait.

On peut dire qu'en fait d'altérations dans la bouche du peuple, il harmonise toujours à sa langue les mots étrangers. Ainsi, dans les croisades, les Arabes disaient filassefé pour philosophe, et les Grecs, entendant les Français dire en raillant : « Pousse, Allemand, » répétaient ce mot k leur manière : ««ouçe, AXaefAave. » A Jersey, où se forme une langue hybride, on anglaise les mots français ou normands, et même, chez les Anglais, qui peut reconnaître dans Haporthj un sou, la contraction de halfpenny worth. Entre nations, on rencontre des synonymes d'idées, surtout dans les proverbes ; mais, pour ne pas sortir de notre sujet, nous ne citerons que l'équivalent anglais de notre locution : « dire des contes de ma mère l'oie, un coq-à-l'âne, » c'est : « to tell a story ôf a cock and bull, » dire l'histoire du coq et du taureau. ,

Une étude complète de littérature populaire ne saurait négliger aucune expression de la vie du peuple ; les plus petites bribes doivent être ramassées. A ce titre, on ne peut oublier les berceuses ou chansons de nourrices. Ce n'est pas qu'il y en ait de bien poétiques en Normandie sur un thème aussi charmant. Nous n« croyons pas avoir rien sur le ton de cette balançoire des Pyrénées :

Dourmi, ô dourmi, bounie nin :

La ney e moul freda c buyarda.

(( Dors, ô dors, bon petiot ; la nuit est moult frède et brouillardense. » Les berceuses dé l'Avranchin sont niaises ou insignifiantes ; des rimes et c'est tout :

DodelineUe, venda de* psioltes,

Dodino, vendt des sabols.

Tous ces fermes enfaotilea forment lo point de départ d'une famille de mots : Dorloter, dandiner, dandin et dadin, dodiner, dorlotine, dorelot, dodeliner, dodinelte, etc. o Quant n'ont pas assez fait dodo ces pelitz eûFanchonnés. ■> (Ch. d'Orléans). Un des jeux de Gargantua dans Rabelais est le a dorelot du lièvre. »

Il faudrait aussi tenir compte des formules et des chansons de compagnonnage très importantes en Allemagne, comme Michelat nousie montre. Le compagnonnage avaitencore quelquesrestesdaas notre enfance, et nous entendons encore Tinterrogatoire : ii Bonjour, maître, quel métier, maître? etc. » et la mystificalion faite au jeune compagnon qu'on envoie chercher u le moule à quillettes » ou (I la corde à décorder le vent. ■> G. Sand a traité ce côté populaire dans son Compagnon du tour de France, et Mlle Puget l'a chanté dans II Compagnons du devoir, n Mais tout celas'en est allé ou s'en va. li ne reste que quelques livres des métiers, comme ■ l'arrivée du brave Toulousain et le devoir des braves compagnons de la petite maniole. m (Tioyes, vers 1710). En Normandie, on dit maniqae pour cet appareil des cordonniers.

Il y a aussi des chants de réveil, des aubades. Les plus connus sont : u Frère Jacques, dormez-vous? sonnez les matines, i et kHoI RegoauU, révellle-toî! veille, ô Regnaull, réveille-toi. u

n 7 a une veine plus philologique que littéraire : ce sont des mots qui, partis d'un monde savant, ont émaîlté la langue du peuple normand. Ce monde, c'est le clergé et la magistrature, et ces mots sont latins. Si le sacristain bas-normand répondait la messe à son curé de cette manière : « Per dominon nostron Jeson Christon, » le peuple en recevant des termes latins les a gardés avec leur prononciation normale : une dépréciation discrète et vague s'exprime par ii ce n'est pas secundum;n une audience obtenue et demande octroyée se dit : <i il a eu son audivi. u

Parmi ces locutions on peut citer n venir a jubé » à soumission, en imitant l'attitude du diacre à genoux qui disait au célébrant « Jubé domine » dans cette partie de l'église qui a tiré de là son nom français de jubé. L'anglais dirge, chant funèbre, n'est-il pas le premier mot du psaume Dirigel II y a encore un mot, qui est dans le dict. de Littré; c'est le gaude. On dit encore d'une chose qui n'a rien d'admirable : Cha n'fait pas crier mirabilia.., o'fautpaB crier

mirabilia... Le Normand, qui jalouse le prêtre pour son bien-être et son oisiveté relatives, dit qu'il ne manque jamais de rien : a Saneforum ne manque jamais. » Ce nom est dans Rabelais : o Chattemittes, sanctorons, cagots, ermites. »

Le Tu autem exprime le nœud d'une question, le point principal d'une affaire : « J'y estois, dist Gargantua, et bien tost en sçaorez le tu autem. » (Rabelais). L'àgios à Oeoç se reconnaît dans o faire des agios, » des révérences, des adorations, des adùremus. Le modicum est le dimanche après Pâques où Ton met dans la bouche du Christ plusieurs fois modicum (encore un peu de temps) ; mais on prononce maudicum, pour accentuer cette semaine maudite, d'après maudiciwiy v. fr. pour malédiction.

Vanté té (ravent) est passé Plus de boen temps à espérer ; Le modicon n'est pas passé.

Le mauvais temps peot arriver.

Le v. fr. milsodor, cheval de prix, n'est-il pas litt. mille solidorum ? « Etre comme debitoribus » c'est être stupéfait. Rabelais a employé cette locution. On dit pop. « avoir campos • pour avoir congé, prendre la clef des champs.

La rime impose la prononciation comme dans le cantique de saint Roch :

Pour peste venenosique Qui nous fait tant de travaux.

Prions saint Roch en publique Car c'est l'un des principaux Avec saint Sébastien.

Amen.

C'est dans cette veine que se placent les devinailles à physionomie latine, comme apipassa canosa», la pie passa (la rivière), le chat n'osa ; comme « himul diversitas » , six mules, dix verres, six tasses.

C'est vraiment trop niais que ces dictons dont la clef se trouvei dans les mots isolés. L'important, c'est d'enlever ces notes bizarres avec une volubilité qui empêche de deviner.

Le grand triomphe du proposeur de devinailles consiste dana la bêtise de l'auditeur à qui on donne à la fois Fénigme et le mot, et qui ne le devine pas. Par exemple : a Ou je te le dis, ou jie

te le nomme, tu ne le devineras pas, si je ne te le nomme. » C'est le houx. Il y a encore cette énigme, qu'il faut naturellement dire très vite pour emberlificoter le devineur : « Sem, Cham et Japhet, enfants de Noé, de qui étaient-ils fils ? » La devinette repose très souvent sur un calembour, et plus il est ordurier, plus il est goûté. Rabelais, un savant, un philosophe par le fond, est tout à fait peuple par la forme, et, à ce point de vue, c'est un trésor inépuisable et un langage éblouissant. Le mot ordurier a pour lui une saveur à nulle autre pareille et le calembour l'enchante. Il en est un que nous citerons, parce qu'il se rapproche beaucoup d'un autre où le peuple n'a pas respecté un grand saint. Si Rabelais écrit c au cul passion » (occupation), le peuple accentue le même mot dans la chanson de saint Eloi :

Et quand saint Ëloi forgeait Son fils Oculi soufflait.

C'est chez le peuple que Rabelais a trouvé par centaines des exemples de ce burlesque qu'on nomme petterie et conire'petteriej comme coupe gorgée (gorge coupée), coupe testée (tête coupée) et femme folle à la messe contrepeté en « femme molle à la fesse. » Celle de Beaumont-le-Vicomte est trop forte pour être citée dans notre siècle pudibond. Panurge appelle antistrophe ce procédé à propos duquel le peuple dit, a la langue lui fourche. »

Une veine très riche en Normandie est celle des devinailles à la physionomie et à l'apparence obscènes, mais avec un dénouement honnête.

On obtient à la fois un auditeur très intrigué et très surpris. Parmi des milliers de spécimens de ce genre, nous citerons le dernier que nous avons recueilli, et cela de la bouche d'un chaste habitant de la campagne : Qu'est-ce qui est

Pelu comme un cochon, Raide comme un bâton, Les hommes en ont, Les femmes en attendent ?

c'est le goupillon qui asperge les hommes avant les femmes.

Que les patois soient les dépositaires de la bonne vieille langue française, où le gaulois a eu d'ailleurs plus d'influence qu'on n'en a reconnu, de cette langue brève, courte, « trotte-menu, » issue,

non du latin classique, mais de Tidiôme populaire latin, c'est ce qui est parfaitement certain. Aussi Ton a pu dire qu'en France, c'est le peuple qui parle bien, et que ce sont les gens instruits qui parlent mal.

Le siècle de Louis XIY a fait une profonde coupure dans ridiôme national et nous a donné les grands mots pédantesques, les « sesquipedalia verba, » les mots u long d'une toise » qui tranchent sur ce glossaire du moyen-âge, du gaulois dont un fin connaisseur, Fénélon, disait : « Il avait je ne sais quoi de court, de vif, de passionné. » Deux hommes, d'ailleurs nés près du peuple, Molière et La Fontaine, seuls, en gardèrent la tradition. Nous assistons à ce réveil glorieux de la langue de nos pères et de leur génie (( souple, ondoyant et divers. » Mais c'est surtout dans les proverbes que se perpétuent les vieux termes, broyés, réduits, monosyllabes pendant des siècles dans la bouche du peuple. U y en aurait des mille à citer, et nous l'avons fait, selon nos forces, dans notre Glossaire normand^ où cet idiome se montre dans son éblouissante opulence. En ce moment je n'en veux citer que deux, récemment recueillis ; dans l'un se trouve le singulier de ce pluriel ouailles (ovilia) resté en français :

A la Noël Les jours creissent d'un pas à'oel (oviie)

A Tan neu, I creissent d'un pas de bœu,

A la fête des Rois, I creissent d'un Û (Ûl) de soie.

Les fêtes, en effet, dans les dictcms de payans, sont moins des motifs de prière et d'adoration que des dates, des calendriers, des axiomes agricoles ou de sapience. Nous citons une autre série proverbiale puisée dans cette veine, normande par excellence^ inépuisable comme son patois. C'est celle de la Chandeleur ou Chandeleur :

A la Chandeleur, Les grandes douleurs.

A la Chandelour, Deux heures creiesent le jour A la Ghandeleure, La chandelle pleure.

A la Chandeleu, Le mesle est dans l'œu.

A la Ghandelour, G'qui gèl'la nuit degel'le jour.

Un autre mot, qui a une importance philologique, est le titre d'un conte recueilli par M. Havard, ce mirlicoquct^ qui rappelle cette (c chanson de Ricoquet, • citée par Rabelais et conservée dans le proverbe : « C'est la chanson du ricochet, » quand on redit toujours la même chose, comme le coq dans son chant. Ce préfixe mtr/t, qui donne, à coquet le sens de merveilleux et qui est le latin miri (de mirus) donne la clef de mirliflore, mirobolant, mirliflche (de fiche^ afOquet), mirlifique, mirliflcoquentieux, oii se dessine le 1. mirificentior. Le coq et la poule jouent un grand rôle dans la langue et les superstitions en Normandie : il y a d'abord les mots cités plus haut, puis à Yalognes le perlicoquet désigne une petite glane et ici le préfixe n'est pas d'interprétation facile. On croit en outre que le coq pond un œuf d'où sort un serpent ou ce triple être fantastique appelé coqcigrue, (coq, cygne et grue,) et quand la poule « chante le coq, » c'est-à-dire comme le coq, elle présage un malheur.

C'est avec la poule noire qu'on évoque le diable, à minuit, dans un carrefour; on crie: «argent de mt poule noire!...» et le diable apparaît, le pacte est fait.

Quand nous disons que le peuple parle bien, nous avons en cela beaucoup de bonnes raisons; il a toujours un mot pour chaque idée ; Rabelais forme assez mal le féminin du mari trompé par sa femme ; le peuple dit cornette. Ensuite il tire son mot d'un radical connu ; enfin il le fait bref, vif et accentué. C'est le peuple qui fait la langue ; l'art consacre ces mots. Je trouve dans une chanson • militaire :

Quoique ça c'est une chose qui m*enrage D'être fait mourir loin du pays.

Et dans Michelet, le styliste exquis : « Ce qui les enrageait le plus, c'est qu'ils ne trouvaient rien dans les maisons. »

Plus on creuse la langue populaire, plus on trouve le latin, le latin vulgaire, celui de Térence, de Plante et même de César, qui a écrit : « ut posset rediri ab illo, n pour qu'on pût revenir de chez lui, d'auprès de lui. Je prends ce terme rural répondre^ qui n'est pas français, et qui est excellent dans le sens de rendre, de rendement Il est très vieux et le voilà dans un terme anglo-normand du xni* siècle : « responce des blées; » c'est le latin « respondere votisn (co/ont), (< respondere colonOy » et absolument « respondere. »

Pour ne parler que de récentes trouvailles dans cette mine inépuisable, je citerai encore : « à la rade du soleil » où appandt le radiare de la langue latine. C'est peut-être dans le pays de Sapienca que Ton trouverait le plus grand nombre de proverbes, cette sagesse des nations ; cette riche veine offre une grande sobriété d'expressions, une concision laconique. Il est rare que le dicton, le proverbe aient plus de deux rimes. C'est une exception que celui-ci :

Le joar Saint-Thomas, Les jours sont tout au bu ; Puche, coule ta lessive Et lave tes draps Sous treis jours Noël feras (auras) .

Dans un degré au-dessus du domaine populaire se place une couche littéraire à demi-classique, celle des universités, des collèges, des séminaires. Ces chansons latines visent surtout les moines, et rentrent dans la satyre rabelaisienne, leur ennemie la plus acharnée et la plus maligne. On chante encore ou Ton chantait naguère dans les collèges :

Vir monachus è monasterio Egressus est in mense julio Pulchra cum puella, la la, Pulchra cum puella.

On dirait que la chanson de Rabelais est le développement de celle-ci. « Ne bouge, dist Gymnaste, mon mignon, je vais te quérir, car tu es gentil petit monachus, » et il chante :

Monachus in claustro Non valet ova duo,

Sed, quando est extra, Benè valet triginta.

C'est bien là la devise de celui qui personnifie l'homme franc et vigoureux. Frère Jean des Entommeures. Il y avait aussi des chansons oniversitaires en français. On chantait naguère un air d'un opéra en vogue :

Les ûls de rUniversité, De rUniversité de Vienne, Seront toiigours quoi qu*il advienne Les favoris de la beauté.

C'est le même sujet que la Chanson des Escoliers^ du xvi* siècle :

C'est la façon des jeunes escoliers D'être amoureux, ils le sont volontiers

Par leur beau parler

Ils se font aimer

Des dames en tous lieux.

Un thème populaire très niais, s'il n'a pour but de se moquer de ceux qui disent des évidences, des truismes comme disent les Anglais, a pour principale expression la chanson de M. de la Palisse, qui ne fait pas honneur au patriotisme français. Le peuple a un bon nombre de dictons et de chansons sur ce thème ; nous nous rappelons un fragment de l'une d'elles :

A vouloir blanchir un nègre Le barbier perd son savon.

Rabelais n'a pas dédaigné ce genre naïf ou railleur, qui d'ailleurs, comme tout ce qui est populaire, a de lointaines origines. Villon avait dit :

Cy gist Pornet le franc archier Qui cy mourut sans desmarchier...

Et mourut Tan qu'il trespassa.

Rabelais reproduit ce dernier vers pour la mort de Badebec :

Cy gist son corps, auquel vesquit sans vice, Et mourut Fan et jour que trépassa.

Nous aimons autant :

Monsieur La Palisse est mort

Mort de maladie.

Un quart d'heure avant sa mort n était encore en vie.

Un autre thème populaire qui a été introduit dans des poèmes classiques, spécialement par Virgile, repose sur une promesse, une espérance dont la réalisation est impossible ; c'est une variation sur le mot : jamais. En entrant dans un cabaret normand, on aperçoit, à l'endroit le plus apparent, la complainte sur la mort de Crédit : (c Crédit est mort, les mauvais payeurs l'ont tué, » et l'image représente Crédit à terre, assommé par de joyeux viveurs, femmes de joie, joueurs de violon, et au-dessus, sous un grand coq, on lit :

Quand ce coq chanté aura, Alors crédit on vous fera.

Les Romains disaient « aux calendes grecques »; les Français disent « à la semaine des trois jeudis, n Rabelais a développé ce motif, a mais, demanda Pantagruel, quand serez-vous hors de debtes? Es calendes grecques, respondit Panurge, lorsque tout le monde sera content et que serai héritier de vous-mêmes. » On connaît le passage de Virgile sur ce sujet dans la première églogne. Antc levés ergo pascent in œthere cervi,.. quam nostro illabatur pectore vultus. »

Par un procédé assez voisin, c'est-à-dire fondé sur l'impossibilité de vérifier, on a formé les inscriptions des cloches, par exemple celle du bourdon de Rouen :

Je m'appelle George d'Àmboise, Cinquante mille livres je poise,

Et quiconque me poisera Cinquante mille livres trovera.

Ou bien encore celle du bourdon de Rennes ou de Poitiers :

Je suis nommée dame Françoise, Cinquante mille livres je poise, £t si de tant ne me croyez.

Descendez-moi et me poisez.

Une partie intégrante du caractère des Normands est la ruse : leur histoire ou leur légende est pleine de stratagèmes : « Les traditions bien connues sur les ruses de guerre des Normands se retrouvent dans toutes les parties de l'Europe où les Normands ont porté leurs armes, dit M. Steenstrup (10® vol. du BulL des Antiq. de IVorm»), Elles sont des traces caractéristiques de leurs expéditions. » Il cite deux de ces ruses, l'enterrement fictif et les oiseaux incendiaires. Pour ces deux histoires nous ne citerons qu'une source, celle de notre poète national Wace, qui nous raconte que Hastings, pour prendre la ville de Luna, se fit passer pour mort et introduire dans la ville assiégée. Voir ce récit dans le Roman de Rou. Voir l'autre dans le Roman de Brut oii les oiseaux de la ville assiégée sont pris et sont chargés sur leurs ailes d'épongés enflammées qui incendient les maisons.

Beaucoup de contea normands roulent sur cette donnée : le diable trompé par le paysan, surtout par sa femme. La fabulation des trois questions existe au»si en Allemagne dans la légende de saint André, où le diable, sous la forme d'une femme, tente de fiéduire un évêque ; un pèlerin se présente et la prétendue femme, pour se débarrasser de lui, pose trois questions, dont voici la dernière : n Quelle est la distance du ciel à la terre? — Tu le sais mieux que moi, riipond le pèlerin, puisque tu as mesuré l'espace, quand tu es tombé du ciel, h Et le malin disparaît. Même histoire dans les Sagas, L'i:sprit du paysan exalté et donné comme supépérieur à c;(ilui du diable et de l'homme instruit, forme le fond de cet ^u/CTis/jf'^j'e/ (miroir du hibou), d'où nous avons retiré le mot espiègle, de ce fils de paysan qui fréquente toutes les classes et fait tout les métiers : a C'est le fou du peuple, u dit Michelet, par contraste avec les fous des princes. i> Le récit original a été traduit en français; it a chez nous passé à l'état de livre populaire et il a été introduit dans la bibliothèque bleue,

Excepté les Arabes, il n'y a pas de peuple qui n'ait un théâtre : deux des plus remarquables théâtres populaires sont le théâtre breton et le théâtro basque, deux langues. M. Vinson nous a fait connaitre celui-ci où il a retrouvé des éléments mythologiques, spécialement un Bacchus. Sa pièce la plus représentée est GeHeuieue de Bradant, où les auteurs basques ont mis des réalités fort hardies, par exemple quand la magie montre à Sifroi, dans l'eau d'une terrine, son épouse Geneviève couchée avec le cuisinier Drogan. « Voyez donc comme ils sont dans le lit, l'un dessus, l'autre en grand plaisir. » Comme eu Normandie, les pièces portent le nom général de pastorales, Paimi les pièces normandes, après la Nativité, figure aussi ans premiers rangs l'histoire de Geneviève, mais elle n'est plus Jouée que par des acteurs de bois ou de carton, ou par des ombres chinoises. Nous touchons ici à une veine assez lécoade. Nous analyserons plus loin [es pastorales normandes; nous signalerons ici des sujets plus communs encore : la Tentalion 4e Sainl-Ancnne, la Mère Gigogne, le Pont cassé, etc.

On court peut-être encore, dans quelques coins do la Normandie, la farandole, dans laquelle nous avons eu notre part, il y a quelque cinquante ans, sous le nom de VAngulle (anguille), enfilée, avec accompagnement de la chanson de Mme de Pompadour sur un rhytbme galopant, essoufflé, qui justiHerait son étymologie par

furentola^ la fariease, sur une note finale singalière. Mais comment finir sur une syllable muette ?

Noos n'irons plos an bois, Les Unrien sont eonpét, Los ponts (arcades des bras) sont onrerts.

Belles Olivettes, Les ponts sont ouverts Belles olwom.

La farandole n'est pas une danse : c'est une course ; les rondes normandes ne sont qu'un branle circulaire, le Normand chante peu et ne danse pas du tout. Son voisin, le Breton, chante beaucoup, danse un peu ; il a une musique à lui, le biniou, et on dit : c'est joli un biniou, mais ce qu'il y a de plus joli, c'est deux binious. C'est l'instrument des races celtiques : cornemuse en français, biniou en breton, bag^pipe en écossais, et jusqu'en Galabre, pifero. Le Breton, ce qu'on ne trouve guère en Normandie, a une poésie noble, élevée, distinguée, auprès de chants et de récits vulgaires ; c'est ainsi qu'un poète royal a composé de beaux vers sur sa captivité :

Nymphes qui le pays gracieux habites,

Où court ma belle Loire, arrosant la contrée...

Rhdne, Seine, Garonne et vons Marne et Charente,

Fleuves «pi'alentour environne

L'Océan et le Rhin, TAlpe et les Pyrénées,

Où est votre seigneur que tant fort vous aimes ?

Avec cette finale affaiblie, mais d'une tournure franchement populaire :

Vaincu je ftis et rendu prisonnier.

Parmi le camp en tous lieux fiis mené, Pour me montrer, ça et là promené.

« Desinit in piscem mulier formosa supernè. »

(François I«r.)

Page 1