DEUXIÈME PARTIE
Première voix Belle, ouvrez votre porte, nouvelle mariée ; Car, si vous ne l'ouvrez, vous serez accusée Par trois petits pigeons, marchant dans la rosée Au bras de votre amant, par la lune écleirée.
Deuxième voix
Ctthmeat qmt j*oirmmU, je suis aa Ut eoveliée ÂYeeque mon mari pour première nuitée ; Attendez à demain la fraîche matinée, 'daûà mon lit sera Tait, ma chambre balayée, tMdb tték iiiàh maH sera à sa joumlte (toohlClp !)
PMhièrè voix
(Somiiiënt que j'attendrais, j*ai la barbe 'gelée, ià hiibt et ïè menton, la main ^i tient Véplfe ; Les fers de mon cheval sont ars par la gilaeée. Belle, ouvrez votre porte, nouvelle mariée.
Car si vous ne l'ouvrez, vous serez accusée Par trois petits faucons qui viennent de l'armée ; Ils vous dht 'aj|>'ér'çu3 tnàrchàht da'ni^la rosèe. Dans té t>bis dé TambUt*, i[)ar la lune ëèTâiféfe.
Et mes petits pagéattx, ils \frti 'ptis leur volée, IMut t>Hè IbÀfr Vol toi 4iaut, la ni«r ils ont fmssSé^ La mer et les poissons, la mer et la marée.
Be6è, -oèvréz l^tfe poi'fe, Homélie lnat>ié».
Sur le chftteau dut^i bnt !à!t la reposée ; Sur Ift 4afbte du roi ont fait la ^éjeunée ; DedêNA là %otft dn foi «nt fait leur abreuvée^ Dans le jardin du roi ont fait leur promenée.
Pour tsiiêittir un bouquet de rose «t geroflée, émû et romarin, lavande cotennée.
Pour en faire un présent à la belle épousée.
Si de sa main mignonne elle nous donne l'entrée
Belle, ouvrez votre porte, nouvelle mariée.
Oui-dà, oui-dà, messieurs, je vous donne l'entrée.
On chantait à Avrancbes une rbnde ([m a quelque rapport au mariage , mais que nous citons surtout à cause de ce refrain girofléCy gironflan^ girlonjftàn^ qui h'a pas encore été expliqué et que Ton dit dans la Chanson du Pont Cassé, épisode des représentations des Ombres Chinoises :
t^Âï dés inies à lYiHrier,
J'en ai tout plein mon grenier.
— Que t'as de béllëii filles 1
— Dés ^Mlf» «t dM gentilles, "^îMtfliflan^ girlonflan.
■*^ 'M'en don'ras tu point ^me 7 iGMoÉiflan, {irlonflan, L*«mofir nf y centraini, etc^
Du HèÀ dtè une apostrophe à la lunO) qui rentre dans les chants d'amour et de mariage, et où Ton remarque deux de ces curieux substantifisf-participeà qu'aimait te vieux français et qui sont une des originalités dé la langue anglaise. Les petites filles, dit^ il dans ses Contes de bonnes Femmes (p. 450), chantent en Norman» die, et quelquefois quand elles sont grandes :
Lune^ lune, belle lune, Faites-moi voir en mon dormant Le mari que j'aurai en mon vivant .
A Vire on dit une chanson de noces qui se rapproche du thème connu des noces vendéenofes, rudéetgriàve leçon donnée à la jeune femme qui entre dans les devoirs du MàHage :
Cé ikmqu^t fràitager Que ma ittàin voctt ^réëente, Il est fait de façon À vous faire Comprendre, iQiie tous ces vains hoRÀ6tft% Passent comme des fleurs.
Vous n'irez plus au bal, Madame la mariée, Vous n'irez plus au bal.
Où bien à rassemblée.
Dans un vaudevire du recueil de L. Dubois, un mari grotesque décrit compiaisainment son costume : il renfermé un vtêux mot gargache^ en v. f. gargaesse^ culotte :
J'avais une belle gar^che
D*un fort coutil Pàéséidénté à vaû lé^'^itâibs
D'un biaii neriffl.
En général, le diétôh et la j^oéslë sont durs pour la femme chez ces descendants des Scandinaves. On se rappelle le refrain : « Bats ta femme et ne la tue pas. » La coutume normande admettait ce principe, mais jusqu'à la méhaigner exclusivement. Or, comme un proverbe a très soulf^nt son <;ontraire, tki peut opposer celui-ci :
Qui rechigne n'a que deu' (deuil), Qui bat sa femme n'a que malheu.
Il y a bien aussi une de ces maussades et égoïstes finales qu'on
est presque toujours sûr de rencontrer dans les poésies normandes :
Vous n'irez plus au bal.
Au bal, aux assemblées ; Resterez à la maison, Pendaant que nous irons.
Mais Tépithalame de la Vendée a beaucoup plus d'art et de sens. On en trouve une version dans la Revue des Deux-Mondes (noY. 1859), dont nous détachons un fragment pour le trait final, assez triste tableau d'ailleurs de Tassujétissement de la femme :
Jamais ne vous plaignez.
Ne grondez davantage, Il faut que vous soyez Pour la paix du ménage Plus solid* que l'acier, Plus souple que l'osier.
La note bretonne est aussi décidée, mais plus flère et plus mélancolique, encore à Tbonneur de la femme. Sur nos frontières, à Dinan, à Tabbaye de Léon, la mariée devait danser devant le prieur en chantant ces paroles :
Si je suis mariée, vous le savez bien.
Si je suis à malaise, vous n'en saurez rien.
Ma chanson est dite, je ne vous dois plus rien.
Gomme thème de rudesse et de dureté, il y a un chant de la Hague, que disent les pêcheurs de Yauville, c'est le père qui retient sa fille en prison, parce qu'il ne veut pas lui donner pour époux celui qu'elle aime ; il veut la séduire par l'argent :
Tes amours, si tu les quittais.
Oh ! que d'argent que lu aurais*
— J'ai m' mieux mourir dans la tour Que d'abandonner mes amours.
— Dedans la tour tu moureras Et point d'argent que tu auras...
— Son bel amant passa par là, Un beau couteau fin lui jeta.
— Faites-vous morte ensevelir ; Faites-vous porter en terre
Par quarant' prôtr* et officiers...
{Elle brise le cercueil).
Ah ! vraiment oui, ma fille aura Celui que son cœur aimera.
Ces accents de moralité austère tic ftoat pas ordinaires à la mose normande. On Irouverait difUcitement chez elle des pensées délicates et ingénieuses, comme dans la demande en mariage dans les Landes: n Le monde a commença par un oui, il finira par un non.» Comme aussi dans ce cliant de nocea, do pliyaionomie antique : Il Chantez l'épousfie, jeunes flHes, votre tour viendra d'être chantées.» Sur les marches bretonnes, quand la mariée a dit sa chanson, elle ajoute cette formuletté : Me v'ia mariée, je l'sais ben, — Serai-je heureuse, je n'en sais ren, v'Ia ma ctiansnn, je n'te deis ren. Il y a une idée délicate et même raftinée dans une chansonnette du Midi ; Il Le cœur que tu m'avais donné, pastourelle gentille, je ne l'ai perdu ni joué; je l'ai pris et mêlé au mien, je ne sais plus quel sn, quel est le tien. »
Voyons ce qu'ont fait de ce chaste thème la gaillardise et la lubricité normandes, dans la chanson : « Noue étions trois bons gos, » signalée p. 28 du Bulletin de 1857 :
Doiidaine rnala I
Tous deux dan> la balance, la !
Dandaine et niala t
Tous àcox dans la balance.
Si Tmien emporte le tien,
Si Vlîen emporle le mien,
DondninG, malat
Nous coucherons ensemble, lai
Ces exemples de grossièreté finale Tourmillent chez les Normands ; citons-en encore ua : c'est le monosyllabe qu'ils substituent à corps dans un proverbe honnêtement énoncé dans le T/irésor des Sentences dorées:
Femme EafTf e cl yvroigneese De son oiirps n'esl maîlreaae.
Ces comparaisons affirment une supériorité incontestable aux contrées pauvres et montagneuses sur les gras pays de labour et de pâturage. Les Normands n'ont pas non plus d'accents pour les joies intimes de la maison et du foyer, comme les races saxonne! et germaniques, de ces compositions dont le Home, sweet home est la plus suave et la plus connue. Ils n'ont pas davantage l'amour comprimé par la pudeur ou les lois domestiques; c'est l'amour libre et
soustrait à la surveillance maternelle, comme dans la chanson si connue de la Caille^ qui assocî'^ un refrain rustique à un dialogue vif et amoureux , le tou.1 entrecoupé par une exclamation prolongée :
Mon ami est v'nu me trouver.
Entends-tu, hau!
Micaut Ha*i!
J'ai vu la caille.
Parmi la paille.
J'ai vu la caille.
Dans le bl^.
Ma dit : la bel!', veux-tu m'aimer f
Ncnni, ma mère le saurait.
Dis-moi donc, bel!', qui lui dirait?
Hormis la pie et le corbin, Qui disent dans leur gai refrain :
Fill's et garçons, aimez-vous bien.
Dans TAvranchin la fin delà moisson est l'occasion du couronnement de la dernière gerbe, qu'on appelé Micaut, lisez Michaut^ ou la Saint-Michel, comme la récolte 'les fruits de garde et les fruits eux-mêmes s'y nomment la Michaut ou Migeaut, La chanson cidessus où Ton crie Micaut ! appartient à cette fête de la moisson* Il existe une autre chanson de Micaut, dialoguée aussi, mais d'un style plus ancien, où l'on remarque mésé pour meskui^ aujourd'hui :
Ouvrez-nous pour mésé, Ouvrez-nous pour mésé, Demain de bonne heure.
Demain je m'en wais (vais).
Cette chanson se chante autour de la baie du Mont Saint-Michel dans les cwilleries de lin, et reste dans une classe assez nombreuse dite des chansons cueilloires. Leur caractère musical est de se dire sur un air lent et très prolongé, facile du reste dans un exercice calme et lent comme l'est l'arrachement du lin ou du chanvre, où on laisse debout le plus beau brin pour l'oiseau Saint-Martin, qu'il ne faut pas confondre avec le martin-pêcheur. Y-a-t-il là une importation Scandinave ? Du moins, en Norwège, on laisse debout quelques épis pour Odin, nous dit L. Enoult dans son voyage en
ce pays. Mais le cachet poétique des chansons cueilloires, qui est aussi le caratère général des poésies, des images, du peuple, c'est un raffinement très prononcé, jusqu'au faux, dû au besoin d'idéal qui est le fond de l'homme, et aux charmes de son contraste avec la vie grossière du paysan. Ce thème d'une femme idéale prête à l'improvisation et se développe jusqu'à la fin du sillon :
As-tu pas veu ma mie.
Au bois, au bois, au bois 7 As-tu pas veu ma mie.
Au joli bois j'men vois.
Je Tai veue et parlée. Au bois, etc.
Quel métier faisait-elle ?
Elle cousait en soie.
De qui qu'était l'aiguille ?
Elle était argentine.
De qui qu'était la pointe?
Elle était diamantine.
De qui renfilait-elle ?
D'nn cheveu de sa tête.
Dans qui le serrait -elle? ^
Dans un coffret d'ivoire, etc.
M. E. de Beaurepaire remarque que cette chanson a été imitée, mise en musique par Moulu, et insérée dans les chansons de Le Roy et Ballard, avec cette variante dans le refrain :
Au bois, au bois, madame.
Au joli bois m'en vois.
Le pendant de cette cantilène idéale est le thème du mari qui vend triomphalement les effets de sa femme pour boire ; c'est aussi un thème à improvisation facile, c'est aussi une réjouissance des lineries :
As-tu quèque chose à vendre ?
Oui, j'ai quèque chose à vendre.
La gabrielle (collier) à Jeanne.
Je l'ai vendu,
Argent reçu,
Pour boire un coup,
Pour faire un saoul.
Gai I gai ! ma mère.
J'ai de l'argent pour bère.
Qu'aft-ta encore à vendre ?
J'ai le mouchoir à Jeanne, etc., etc.
Mais la chanson des cueilleries, qui offre le plus de facilité à I^improvisation, est la suivante où le rossignol, oiseau rare en Normandie cependant, joue un rôle , comme dans cette autre oh Tamant dit ; « Le Rossignol charmeur y cheminait quant et mé. »
Dessus le pont de Nantes,
Roussignolet, Chantons, roussignolet, Il y a un coq qui chante.
Il demande une femme, rossignolet, etc.
Queir femme lui donrons-je?
Donnons-lui de ces brunes.
Il ne veut de ces brunes.
Donnons-lui de ces blondes, etc.
Mais la romance qu'on pourrait appeler le chant du roussigneul est celle de la Claire fontaine, que Tocqueville un jour entendit chanter à un Bois-brûlé, au Canada, où les Normands Tavaient portée :
A la claire fontaine, Les mains me suis lavé.
Sur la plus haute branche Le rossignol chantait.
Chante, rossignol, chante.
Puisque t'as le cœur gai.
Le mien n'est pas de même, I) est bien affligé.
Je voudrais que la rose Fût encore au rosier.
yne chanson du rossignol, bien qu'il y ait un irait. d'aio^up dé? licat et discret, est un thème à vocalises, à fioritures, une faotaÂdi^ musicale, une lutte avec le rossignol :
J'en ai pris mon coutiau, léro; De la branche en coopis^ léri.
J'en ait fait un flûtiau, léro.
Un fla, lera,
tirolet, leret.
Aussi.» leci.
Au bois, rossignolet^ léret, Au bols rossignolet
S'wi n'U veil le malm, lériii.
On ht v(il au midi, léri.
Ou bien encoro au et, léré.
On lui, léri.
Fait un, lérun.
Sooris, léri, Au buis rosEJgnolct, lérol.
Il en est de mênie d'une autre plus réaliste, dans legtielle on tire d'un coffre tin nombre indéfliii d'objets ; c'est la bouteille sans fin :
I Liau cliapiau au Tund de n hamliln (boiteux) le jeu
C'est auprès de ces chausons de filasse que nous placerioas volontiers an conte bizarre, écrit sous l'audition même d'une petite fille de douze ans, Marie Cliauvois, de Céaux, pâtouresse, qui le tenait de sa couturière ou cousette et que nous intitulerions volontiers les Fileresses. 1,'idée qui semble s'en dégager, c'est le dsnger de l'excès du (ravail : nous trouvons dans le reouei! des Grimin ee conte que nous avons déjà donné dans notre IJist, et Gloisaire dg, Normand. La version allemande s'iippelle les Trois fileuses ; inversiùa normande, la Fileusn; !a voieî ;
n II y avait une fummc qui battait safille; il passa par là, un monsieur qui lui dit : ma bonne femme, pourquoi donc que voua battes votrefille? — Elle filo, elle file tant que je ne peux pas l'entretenir de niasse, (Contre-vérité, tout à fait dans le genre populaire}. — Donnez-la moi, moi, je l'entretiendrai bien de filasse. — Il emmeoa la (ille et lui donna une grande pnque de filasse à ^ler. La fille se mit sur la porte à pleurer. Il passa par là une grande lemme qui avait de grandes dents et qui lui dit : ma pauvre fille, qu'est-ce que vous avez donc à pleurer 7 — Il m'a été donné une gi-ande paque de filasse à Hier et je ne sais comment atteînter (arranger) mon rouet,— Eti bien I si vous me promettez de ni'inviter à vos noces, votre paque de filasse sera Olée pour ce soir. Le lendemain le monsieur lut donna encore un paque de filasse à filer. La fille se mit sur la porte à pleurer. Il passa une bonne femme qui avait de grosses lippes. Elle dit à la fille : Qu'est-ce que vous avez donc à pleurer? — Il m'a été donné uns paque de filasse à fder et je ne sais comment la filer. — Si vous voulez m'inviter de vos noces, votre paque de filasse sera filëe pour ce soir. Le monsieur lui en donnai encotè
une. Elle se mit encore à pleurer sur la porte. 11 passa encore une bonne femme qui traînait sa couraie (cœur et poumons). Elle lui dit : ma pauvre fille, qu*ayez-yous donc à pleurer ? — Il m'a été donné une paque de filasse à filer et je ne sais comment la filer. — Si vous voulez m'inviter de vos noces, votre paque de filasse sera filée pour ce soir. Le monsieur ne lui donna plus de filasse et l'épousa. Alors la fille appela : Bonne femme, grandes dents, venez à mes noces, venez, venez ; et le monsieur lui dit : ma pauvre bonne femme, qu'est-ce qui vous a fait allonger les dents comme ça? — J'ai tant filé, tant travaillé que mes dents ont allongé comme ça. La fille appela encore : Bonne femae grosses lippes, venez à mes noces, venez et le monsieur lui dit : ma pauvre femme, qu'estce qui vous a tant fait grossir les lèvres comme ça ? — J'ai tant filé, tant travaillé, que mes lèvres sont devenues grosses comme ça. La fille appela encore : bonne femme traîne-couraie, venez à mes noces, venez et le monsieur lui dit : ma pauvre femme, qu'estce qui vous a fait sortir la couraie du corps ? — J'ai tant filé, tant travaillé que ma couraie est sortie de mon corps. Le monsieur alors brisit le rouet, et j'dansîmes, et j'fricotimes et je ne filimes plus. »
Beaucoup de légendes ou de faits historiques perdues se cachent dans les leçons et les proverbes qu'elles ont produits. Dans l'Avranchin deux de ces dictons font allusion à des faits et à des légendes : u c'est comme le chien du prêtre, il cloche, quand il veut.» — «Tu ris comme le cheval à Hudru qui riait de sa bêtise. » Il en est de même de la locution a connu comme le loup blanc » qui, par parenthèse, l'est très peu. Pour exprimer une surprise soudaine et qui donne l'air bête on dit : « pris comme Pataud sous le four, n Mais qu'est-ce que ce Pataud sous le four ? Il y aurait un curieux, mais difficile glossaire ou répertoire à faire des locutions, dont l'interprétation est un des côtés faibles de l'œuvre de Littré. Par exemple j'en entends une très singulière et très crue et dès lors bien normande, dont l'interprétation est ainsi donnée : « faire le curé cocu n c'est quand une femme conçoit avant d'avoir fait ses relevailles, alors qu'elle appartient moralement à son curé. Le cocuage est une riche veine de la gausserie populaire et le Normand y est impitoyable ; une non moins riche, c'est celle qu'on ne peut guère désigner que par le mot de Rabelais, « plus, mais moins bien sentant que rose.» Il faut bien en donner un spécimen, puisqu'il caractérise la race et
nous rempruntons à un glossaire normaad, qui cite un passage sur le même mot grossier qui est en toutes lettres dans le Pathelin : « Le fouerous emporte le morvous » quand la tête entraîne le derrière ; « ne fait pas de buure (beurre) dans une barette foirouse » et on dit d'un homme de sens et d'esprit « si no veut de la foire de niais, faut pas li pendre une pouquette au tchu (cul). « Ce réalisme n*est pas toujours aussi grossier, surtout quand le Normand parle de la pomme, sa vraie poésie : il dit d'elle par exemple quand elle se détache de l'arbre « la pomme refuse la branche. »> Il n'y a rien de grossier non plus dans ce mot, il est vrai qu'il se dit aux marches bretonnes : «boire le vent d'une jeune fille » c.-a.-d. en être amoureux. C'est presque la flairer^ ou la flaireter, ce qui nous donne i'étymologie d'un met anglais qui se francise en ce moment, flirter et flirtage.
Dans le chapitre des grossièretés poétisées vient se placer une formulette finale (atténuée !) des contes et histoires en Basse-Normandie, du côté de Yalognes :
via mcn conte,
De Robert men oncle,
Qui crachait dans l'âte (àtre)
Et disait : maque, maque,
Cli'est d'ia pâte.
Les rondes perpétuent des traditions chevaleresques et féodales ; mais, comme les chants religieux, elles se terminent souvent par une gaudriole. Telle est la variante normande de la «Tour, prends garde, » où le roi des marmitons pourrait bien être pour le « roi des Myrmidons » :
La tour, prends garde, Car je t'abatterais.
Je n'te crains guère, Ni toi ni tes soldats.
J'irai m'en plaindre.
Au roi des marmitons ou au duc-que de Bourgogne.
Va-t-en t'en plaindre.
Au diable si' tu veux.
Dans l'Avranchin, on chante la ronde des Sabots, dont voici un texte, évidemment altéré, mais sous lequel on aperçoit une fille vagabonde, une rouleuse, ou une musicienne bohème :
Eq passant par la Lorraine,
Mes sabots, la ridondaine*
Ah ! ah ! mes sabots de bois.
J'ai rencontré trois capitaines (Mai flabol^ t^.)
Le premier m'a dit : je t'aime.
Le second m'a dit : tu m'aimes.
Le troisième m'a dit : vilaine.
Je ne suis point si vilaine,
Puisque le fils du roi m'aime.
Qu'il m'a donné pour étrenne
Un violon de bois d'ébène.
On chante dans rA.yraDchiQ la ronde du château, qui semble garder le souvenir du malheureux Ango :
Ah ! mon beau château,
Verte, verte, verte, Ah I mon beau château.
Verte, verte, verte Ango.
A Bayeux, le peuple chante un refrain que M. Olivier fait remonter aux cours d'amour, où Ton voit haiter^ plaire, racine du fr. souhaiter, et /)k^ (plaid), réclamation; il est cité par lui dans Tarticle sur les chants populaires du Dict. de la Conversation :
Sans het (dehet) Ni sans plet.
Beau chevalier, rendez-vous à merci Aux dames que voici.
On trouve ici ces mots hait plaisir, et dehait déplaisir, du vieux français, qui ont leur source dans une onomatopée de forte respiration et qu'on retrouve dans tous les idiomes celtiques : hait en irlandais et en gaélique; het en breton.
Il y a dans l'Avranchin la ronde des Chevaliers de la marjolaine.
La plus populaire est celle de Biron, mais elle raille son infortune sur l'air moqueur de Malborough, ou plutôt de son type, le duc de Guise :
Quand Biroo voulut danser.
Ses souliers se fit apporter.
Ses souliers tout ronds.
Vous danserez, Biron.
Le thème chevaleresque de la dame dans la tour, dans le donjon, tant développé par les troubadours et les trouvères, avec leurs belles dames, comme Belle Tsabel : « An halte tor se siet belle
Ysabel, n comme belle Am#lot, a belle Amelet soûle en chambre filoit, » se rencontre rarement en Normandie, et encore ce motif sérieux y est altéré par la légèreté railleuse du refrain :
Madame est au pied de la iour.
Triste, songeant à ses ameurs, Lon, lan, 1ère,
Lan derira lanière,
L*amour me fait mourir.
Beau chevalier est dans la tour, Pleurant sa belle nuit et jour. <Lon, kn, etc.) L'amour me fait mourir.
Ap. DE Be^ubepaire, Essaie p. 60.
Ce chant berceur, caressant, de lanière, a donné une expre^sioft normande, assez vague, synonyme amoureux de « va te promener, » c'est « va te faire lanière. »
A ces chants de donjons on peut rattacher les nombreuses Filles du Geôlier qui font évader leur amant, et des Pères barbares qui retiennent dans les tours leurs Mies, qui veulent se marier contre leur gré, leur hait. Dans la Hague, à Yau ville, on entend les pêcheurs et les coupeurs de varech gravissant leui falaise en chan* tant une chanson de cette catégorie :
C'est le roi qui est là haut, 11 mit sa fiUe dans la tour.
Pour abandonner ses amours.
Au bout de cinq à six semaines, Son papa vint la visiter :
— Bonjour ma fille, — bonjour, papa ;
— Bonjour, ma fille, oommeiit qu'ça va T
— J'ai un côté maof é des vers.
Et les pieds roAf^és par les fers, N'auriez-vous pas à me donner, Cinq ou six sous de sous marqués,
— Oh I vraiment oui, nous en avons Plus de cinq cent, cinq cent millions.
Tes amours, si tu les quittais.
Oh I que d'argent que tu aurais !
— J'aime mieux mourir dans la tour.
Que d'abandonner mes amours.
— Dedans la tour tu moureras, Et point d'argent que tu auras* Son bel amant passa par là.
Un beau couteau fin lui jeta.
— Faites-vous morte ensevelir ; Faites-vous porter dans la terre Par quarante prêtres et officiers.
{Elle brise le cercueil) Àh ! vraiment oui, ma fille aura Celui que son cœur aimera.
La complainte d'amour la plus chantée est celle de Henriette et Damon^ qui a plus de trois cents vers et qui, roulant sur le thème d'on père qui fait de sa fille une religieuse pour assurer sa fortune à son fils, semble être une protestation contre le droit d'aînesse ; nous ne la donnons pas cependant comme un poème vraiment populaire, et comme elle est très connue, nous n'en citerons que quelques vers :
Henriette était fille D'un baron de renom.
D'une illustre famille Etait le beau Damon.
Il était fait au tour.
Elle était jeune et belle Et du parfait amour Elle était le modèle.
Les récits de cruauté féodale atteignent leur apogée dans Barbe- Bleue et en Normandie dans la Croix-Pleureuse que nous avons citée et dans celle de Marianson (Marie d'Alençon), que son mari traite plus cruellement encore que le Bâtard ne traitait Mathilde, mais on y ajoute le meurtre de leur enfant : le début est charmant et la fin est atroce :
Marianson, femme jolie.
Où est allé votre mari ?...
La mère étant sur le balcon Avisit son gendre venir.
Celui-ci, trompé par la falsification des anneaux, est emporté par la rage :
A pris l'enfant par ses maillots.
Et en a frappé les carreaux.
— A pris la mère par les cheveux, L'a attachée à son cheval.
— N'y avait ni arbre ni buisson Qui n*eût sang de Marianson
— Quand il l'eut longtemps déchirée, De fatigue s'est arrêté.
~ C'est pas pour toi, franche putain ; C'est pour mon cheval quia faim.
Ah I venez ça, rusée catin, Où sont les anneanx de vos mains.
Prenez les clefs du cabinet.
Mes trois anneaux vous trouverez.
Quand il a vu les trois anneaux.
Contre la terre il s*est jeté.
— N'est-il barbier ni médecin
Qui puisse mettre ton corps en sain ?
— Il n*e8t barbier ni médecin
Qui puiss' mettre mon corps en sain.
Ne faut qu'une aiguille et du fl Et un drnp pour m'enseveli.
On remarquera ici un curieux latinisme « en sain — m sano, » Properce dit a ad sanum. » La donnée de cette complainte est extrêmement répandue ; la canzone piémontaise garde même le nom de notre héroïne et le couplet normand (V. Rathery, poésie pop, en Italie) s'y présente sous cette forme :
Su tutte le rive, in tutte le siepi Scorre il san^e délia Marianson.
La chanson du Gratèd Louis de Bretagne associe de même la couleur féodale et la cruauté, mais ici c'est de la cruauté paternelle, ou l'honneur poussé jusqu'à la férocité et dès le début se révèle un sujet tragique par trois plaintives interjections :
Hélas! hélas! hélas f
Le grand Louis de Bretagne
A la guerre s'en va.
— Il part d'un* si grand hâte Que son oiseau laissa
— L'oiseau qui brait, qui pleure De la grand faim qu*il a.
— La fille au roi d'Espagne À manger lui porta :
— Petit oiseau des cages, Mange-moi donc cela.
— Pour l'amour de ton maître Qui mon amant sera.
— Le père est aux fenêtres Qui entendit cela.
— Il appelle la reine.
Ma reine, venez ça.
— Entendre votre fille Et quels discours eUe a.
^ ^Mt kii trstMihet la tftte.
Iléhisi liél» ! tiélas !
— Pant loi tranètner H tête, Arider les ûetA litas, etc.
Oq trouve ici deux expressions intéressantes, avaler^ abattre et reine^ daas le sens ancien, conservé en anglais.
Le thème universel da la femme <»atragée qui se tue, dont Lucrèce est la principale héroïne, et dont la cane de Mont fort (Instr. d'Ampère, 229, et Mém. de Chftteaubriand), offre, sauf la mort, le type populaire le plus remarquable, ce thème a un bon nombre de variations en Normandie : c'est l'idée développée dans trois chansons citées par M. de Beaurepaire {Essai, 57). En général l'outrage est consommé à bord des navires et signale tout particolièrement la licence du marin. Une de ces variantes qui se chante à Ducey :
Beau marinier qui marines,
Vive Tamour, Apprends-moi za chanter,
Vive le marinier.
offre un pléonasme ou répétition qui existe aurai dans une chanson piémontaise sur le mèm t si^et : u Beau marinier de la marine, oh I chante une chanson. » Cette même donnée de la fille outragée à bord d'an navire, se chante, du côté de Yalognes, sur un air traînant et mélancolique, où la fille dit dans son nom propre l'objet qu'elle a perdu, avec ce refrain :
S«r le bord ée l'Ue, Sur le bord de Tean, Str le bord 4ii vaisseat.
Ce qui se dit avec plus de poésie dans une chanson italienne citée par Y. Rathery : « Nous possédions une belle fille, nous n'avons pu la garder, et nous n'avons pas su la garder sur la fleur des eaux, et nous n'avons pas su la garder sur la fleur de la mer. i) C'est aussi une chanson marinière que celle du Matelot de Bordeaux, très retentissante avec ses échos, et fidèle aussi à la répétition de l'idée dominante, qui est l'eau :
À SaiaM^lo eoiit arrivés
Sur le bord de la tinèn
Trois bâtiments chargés de blés,
Sur ri, sur To, swr le bord de Teau
Dans l'eau, Sur le bord de ia rfvièfs.
Puisque nous parlons de ctiants luai-itimes, sigoaioua ua chaot, SOT HD air treînant et mélancolique, qu'affectionnent les marina des parais de GrauviUe :
Le viagl du moii d'oclotire.
Je nous Bomm' embnrqués.
En grande diligence.
C'est pour nous Éloigner De In (erre île France.
C'est le chant îles marins long-couriers : les marins du cabotage et les pêcheurs en disent un qui est parfaitement simple ou nul :
Allons à Bolle-lle Pécher il 'la sivrâine; AlluBS i Lorîent
doelqoes allusions à l'Ainérique, à Terre-Neove, à l'Âcadie se retKontrent dans la langue populaire des càtes de NormaDdie. 11 y a la chanson : « Ce sont trois marchands de Terre-Neuve » citéedans le Bulletin de 1834. Pour indiquer une longue distance, un profond loiutain, les enfants, dans la Manche, disent «bien loin, bien loin, juqu'au Missipipi. » Le nom de Cadien, donné sur nos câtes aux Pran^iais nés dans l'Amérique du Nord, rappelle notre belle et' ancienne colonie d'Acadie, que Longfellow a chantée dans son poème d'Évangeline, où il a rassemblé tous les éléments populaires : le -vieux curé, le ménétrier qui joue le Carillon de Dunkerque, la coitTe normande, » The Norman cap. » En Basse-Norm. il y a ce refrain de crânerie :
Je m" fous i' ça, Je siii du Canada.
Un thème poétique général, mais bien répandu en Normandie, où, par son sujet et par sa mélodie traînante et mélancolique, il peut, renfermer une leçon de prudence, sinon de moralité, c'est la lamentation de la 611e qui a perdu sa virginité. Or, les plus àaagSTeax dévirffineurs (ce mot est le litre d'un livre connu), ce sont presque toujours des matelots; ils embarquent les filles et le tour est joué. C'est un sujet qui est entré dans le domaine littéraire, tÂmoin les « Elégies de la belle fille lamentant sa virginité perdue, m jaa JiiLj'ot Ferry. La Manche chante une de ces lamentations sur uit air d'une tiistesee profonde, à portements de voix trèi proloa-
gés, qui font an grand effet lancés dans les vastes espaces. Il mériterait bien d'être recueilli et noté. En voici un fragment typique, dont la franchise d'expression est plus ni^ve qu'indécente :
Oh I qu'avez-vous la belle, Qu'avez-vous à pleurer, Qu*avcz-vou8 à pleurer.
Sur le bord de TIU, Sur le bord de Teau, Sur le bord du vaisseau ?
Je pleur' mon pucela^^e Que vous m'avez ôté.
Que vous m'avez ôté Sur le bord de Ttle, Sur le bord de Peau, Sur le bord du vaisseau.
C'est bien le thème de la chanson la plus populaire de Normandie, transportée au Canada, dans TAcadic, que celui de la Claire^ Fontaine; mais, dans cette dernière, il a reçu des formes plus littéraires et des voiles métaphoriques. De Tocqueville l'entendit chanter par un Bois-brûlé, dans les forêts du Canada. De cette jolie chanson, qui, en raison même de son immense popularité, a reçu bien des variantes, nous détacherons ce qui en est le sujet central :
A la claire fontaine Les mains me suis lavé...
Sur la plus haute branche Le rossignol chantait :
Chante, rossignol, chante, Puisque t'as le cœur gai.
Le mien n'est pas de même.
Il est bien affligé...
Je voudrais que la rose Fût encore au rosier.
Cette chanson, entendue dans les bois de cette région, nous rappelle qu'il y aurait à faire une intéressante et patriotique histoire de la langue normande et de sa littérature en Acadie et au Canada. Nous en avons écrit quelques éléments et notre point de départ fut ce nom de Cadien qu'on donne, sur le littoral de l'Avranchin, aux Normands nés ou élevés au-delà de la mer. Une de nos sources fut le joli poème de Longfeliow, cette Evangeline normande : « Witk her norman cap, n entourée du vieux prêtre normand, du ménétrier
normand qui joue le carillon de Dunkerque ; l'autre source, c'étaient nos marins revenus de Terre-Neuve, où ils boivent le spruce et le thé de jam, que nous croyons être un myrtille. On retrouve là nos sobriquets familiers : Lafrance^ Laliberté, Lavaleur, Laframboise^ Sansfaçon, Vadeboncœur, {Cinq mois chez les Fr. d'Amérique^ par de de La Mothe, p. 75), et ces deux derniers entrent dans une chanson libertine et troupière que nous entendions dans notre enfance :
£n avant 1 Fanfan-la-Tulipe,
En avant Sanstaçon,
En avant Cadet-va-d'bon-cœur.
Au Canada, un nom normand de drap à côtes, corduroy (cœur de roi) s'applique à des chemins faits de rondins, de traverses de bois. Or, par une métaphore analogue, nous appelons encore dans l'Avranchin « satin broché » une palissade faite de pieux droits et de barres horizontales. On dit au Canada : n Dans c'pays-ctVe, j 'sommes des pauv' Franças sauvages, mais des bons Franças tout d'même. » On traite de messire les curés de paroisse, comme autrefois on le faisait en Normandie, et la plus grande histoire ecclésiastique de notre province est celle de « messire Jean Trigan, » curé près de Cherbourg. Voulez-vous entendre un chant normand canadien, très moderne, fait sur le combat des Sept-Chênes (1816); il ne manque ni d'entrain ni de crânerie : a Li Normant est fier et vanteor. » (Wace) :
Voulez-vous écouter chanter Une chanson de vérité ?
Les Bois-brûlés sont arrivés Comme de braves guerriers.
Etant sur le point de débarquer.
Deux de nos gens se sont écriés :
Via TAnglais qui vient nous attaquer.
Tous aussitôt j*nous sommes dévirés (virés de bord) Pour aller les rencontrer...
J'avons tué presque toute son armée ; De la bande quatre ou cinq se sont sauvés.
Si vous aviez-vu les Anglais l
Et tous les Bois-brûlés après !
De butte en butte les Anglais culbutés !
Les Bois-brûlés jetaient des cris de joie.
Qui a composé la chanson 7
C'est Pierre Faleon, le bon garçon. EUe a été faite et composée Sur. la victoire qpe j'avons gagnée :
Elle a été faite et composée :
Chantons la gloire des Bois-brÛlés.
A. cetto prosodie inégale il faut appliquer la prononciation noi^ mande où joie se prononce yoi^^e, gloire, gloère^ gagné, ^a^ia, ete« Mais la langue anglaise, si envahissante, ne s'infiltre-t-elle pas dans le franco-canadien ? Assur^ent, là aussi, comme dans les îles normandes, M. de la Mothe cite ces anglicismes : « supporter une candidature, objecter un discours, faire application (demande)^, démettre un fonctionnaire. »
Un dbs caractères les plus prononcés de la poésie populaire; c'eât que le peuple ne demandé pas autant à comprendre qu'à sentir; de là le décousu, Tinterpolation, le soubresaut de ses cfaantsr et récits. Souvent, ils débutent par un motif qui n'a pas de rapport* avec le sujet, à moins que la vague intention d'un contraste ; sottventaussi la finale n'ofn*e que de lointaines relations. Très lugubresr en eux-mêmes, ces cbants commencent par un prélude gai, riant, printanier : « Plantons le may, » dit Tune d'elles en Normandie, qni a été imitée par un poète anglais sous le titre de « Sweet Madelainen d*àprès, dit-il, « an old Avranchin ballad, » Ampère en a publié une de ce genre, et M. de Beaurepaire en cite quatre* variairtes normandes. La suivante justifie bien ce caractère de n'avoir « ni queue ni tête » :
De Paris à la Rochelle,
Plantons le may.
De Paris à la Rochelle,
Ahl sous les bois, Sous la feuillée nouvelle* L'autre jour j'y cheminais Dedans la forêt du ré.
— Le rossignol charmeur Y cheminait quant et mé.
— Qui me dit dans sen langage Que ma miette était morte:
— Je m'en fus droit au logis Où la beir m'avait aimé.
— Je n'y trouvai que la mère- Qtti ne cessait de pleurer.
— Je n'avfia qu'un' pauvre fille, Via quMls sont à Tenterrer.
— Je pris mon ch'val par la bride Çt mon manteau sous mon bras.
— Je o'fùs pas à mi la route, J*entendis les cloch' tinter.
— Je n*fus pas à mi cem'tière.
J'entendis le prêt* chanter.
— Je ne fus pas à mi la porte, Je vis les cierges fumer.
— Je n'fus pas à mi bancelle.
Je vis le drap mortuer.
— Je m'en fus dreit à la bière, Pour voir si eir reposait.
Que je dorme ou que je veille, Gela ne vous regarde plus.
— La ceintur^ que vous nie doanites Fait tr<ûs tours autour d^ mé.
— I^ anneaux que vous m'donnites.
Ils sont encore à oies deigt^
— La coiffe que vous m*donnîfe3 Est encore dans n^on cofiîret,
— Prenez tout et donnez lé A qui priera Dieu pour mé.
— Faites en dire trois messes, Un' pour vous et deux pour mé.
— N'allez plus aux assemblées Danser, rire et vous ivrer.
— Ne conduisez plus les filles Sans lanterne y allumer.
— Et que la Vierge Marie Vienne en aide aux trépassés.
Dans la suivante, qui ne manque pas de grâce, nous ne voulons que signaler un procédé du conteur populaire, qui consiste à vous jeter brusquement au cœur même de Taction : « Semper ad eventum festinat et in médias res auditorem rapit, c'est parfaitement exprimé par Horace. Il y en beaucoup de spécimens dans les narrations bretonnes, spéc. dans le Page de Louis XI, du Barzasbreiz ; en voici un de la littérature normande :
J'ai fait un rôve cette nuit, Que ma mie était morte.
— Sellez, bridez-moi mon cheval, Que j'aille voir ma blonde.
— Je n'était pas à mi chemin.
Mon cheral tombit par terre.
— n a tombé sur les genoux, Sor trois boutons de roses.
— Et moi j*en ai coeilli la fleur Poor porter à ma belle, ete.
Ampère parle de yersions de ce thème, où il est question d'an rosier qui pousse sur la tombe des amants, et remarque que ce détail se rencontre fréquemment dans les ballades Scandinaves, n se trouve aussi dans des versions normandes ; Tune d'elles évoque une des plus poétiques figures de Tancienne France, le jeune clerc, le cloarek breton, si souvent cité dans les gwerz bretons, tels, par exemple, que le charmant cloarek de Coatven dont nous avons cité un passage :
Sor ma tombe que Ton y plante Un rosier de roses blanches.
Les écoliers qui vent aux ordres T coeill'ront chacun une rose.
Et prieront Dieu pour la belle, Pour la belle morte d*amour.
Sor la tomb' du garçon on y mit une épine ; Sur la tomb' de la belle on y mit une olive, etc.
On chante, dans la Manche, une chanson dont le refrain est Al, jo/, /à, mt, réj comme celui de la jolie chanson de Bois-Gilles» citée par Ampère dans ses Instructions. Cependant nous croyons que ces refrains ou savants ou recherchés descendent des classes élevées, effleurent le peuple et ne le pénètrent pas. Le cachet vrai de la muse populaire, ce sont les refrains onomatopiques, sans signification bien précise que celle d'un sentiment vague et général, et surtout les refrains redondants et retentissants comme dans cette chanson :
M'en revenant des noces.
Une lieue, n'est pas loin, Larintintin, larintaine, Larintintin, larintin.
La poésie narrative, avec set longs récits, disparait dans la vie active et variée des temps modernes. Il n'y a plus place pour elle, alors que des genres plus brefs ne se conservent plus guère que par fragments. Aux spécimens que nous avons cités on peut ^jouter
Minette et Roulette^ poésie narrative, récitée dans le CalTados et eitée dans le Bulletin (de 1853, 54) comme se rapprochant de la chanson du Bouquin, dont celle-ci, de rAvranchiUi est une varianti :
Ta sortiras, biquette, biquette. Tu sortiras de ce chou là.
Nous croyons que c'est à cette classe narrative qu'il faut rapporter la Chanson du roi Charles, que nous ne connaissons que par le titre, donné dans le Bulletin, comme ayant été recueillie aux environs de Lisieux. On chante, dans toute la Normandie, dit ce même Bulletin, la vraie chanson de la Vieille, qui forme un petit poème, le même titre que la célèbre ^igousse de la Bretagne, et qui, dès le début, accuse le scepticisme normand :
Je sais ben un* chanson De tontes menteries.
On chante, dans le pays de Gaux, une romance qui a pour sujet la mort de Pierre de Bréauté, qui, à la fin des guerres de la Ligue, provoqua en duel le gouverneur de Bois-le-Duc ; chacun devait se faire accompagner de vingt-et-un des siens. Ce n'est pas la première fois que la poésie populaire, dans ce pays batailleur, nous montre des Normands dans des duels à nombreux personnages. Il y avait des Normands au combat breton des Trente. Il y avait, par exemple, J. Gharruel. Cette complainte offre une curieuse analogie avec celle du sire de Bois-Gilles, rapportée par Ampère dans ses Instructions, La romance de Henriette et Damon, avec ses deux ou trois cents vers, rentre dans la poésie narrative.
Dans un pays militaire comme la France, les chansons de guerre ne manquent pas. Le thème le plus commun est celui des adieux de l'amante et du soldat, dont une des variantes les plus populaires dans la Manche est :
Je pars demain, Mon cœur en est chagrin.
Non moins répandu est le thème féodal et chevaleresque, auquel les croisades ont sans doute fourni la plus large base : celui du mari qui revient après une longue absence, et qui arrive au moment où sa femme va prendre ou a pris un autre époux. Une chanson de ce genre se résume en ces deux vers :
Je croyais être veuve, J'ai ce soir deux maris.
Une autr-e, fluè ancienne, s'exprime ainsi :
Entre vous, gentilshommes, Qui à la guerre allez.
Le cœur de moi soupire, H doit bien soupirer.
— Si vous voyez mon maître.
Pour Dieu, saluez-le, etc.
Les femmes déguisées en soldat forment aussi un sujet très popiulaire. Ce thème rajeuni par les guerres de la Révoluiion, oii il y a en plusieurs femmes soldats, grenadières ou dragonnes. Une de ces chansons, sur ce sujet, se dit sur le littoral de Coutances, en yoloi le dénouement :
Elle déclara par là Qu'elle était un soldat.
Mais le récit le plus tragique et le plus bizarre de ces sortes de déguisements est celui de la fille qui a dit la messe et dont la com* {ilainte se termine par cette morale :
Approchez, brave jeunesse, Venez voir ma triste fin.
Ayant le cœur libertin, C'est ce qni cause ma tristesse.
J'ai suivi ma volonté.
Mauvaise vie j'ai mené..
C'est avec des chants militaires et merveilleux qu'on ferait l'épopée populaire de l'Empire, avec l'Homme-Rouge, avec Murât qui enchantait les balles, avec le Petit Caporal, l'Empereur invulnérable et des chants sur les trois événements qui ont laissé la trace la plus profonde dans les mémoire?, la bataille de Marengo, la retraite de Mouscou etla bataille que le peuple appelle de Mont- Saint-Jean. On entend un air douloureux avec ce refrain : «0 Mont- Saint-Jean. )) Pour représenter une extrême misère, on dit : a C'est la grêle de Mouscou.» Le souvenir de Marengo reste dans un dictpn railleur sur une rixe ridicule : « C'est la bataille de Marengo... à coups de cuillers à pot. » La campagne de Russie arracha à la nation un long gémissement. On entend dans l'Avranchin ce couplet disloqué :
Frémissons tous, soldats français,
Sur Tarmcc de Russie :
Après de si brillants hauts faits,
Nos armées sont détruites.
On se souviendra de toi,
Moscou, la jolie ville.
Nous avons péri par le froid,
Réduits par la famine.
Le souvenir de cette guerre reste encore dans une poésie narrative du même pays, dans laquelle un fils revient tellement changé qu'il peut parler de lui-même comme d'un étranger et que sa mère elle-même ne reconnaît pas ; elle Huit par ce couplet :
Je Tai parlé dans la Russie :
n m'a donné des compliments A vous faire en passant. . .
Je suis votre fils Nicolas Qui vous a causé tant de peines.
Je viens pour essuyer vos pleurs Et j'apporte la croix d'honneur.
Ou dit encore d'une grande misère de famille, avec un nuance de mépris : « C'est la grêle, la grêle de Mouscou, »
Si nous continuions des citations dans la poésie populaire depuis la Révolution, nous la verrions modifier son caractère, ses sympathies s'agrandir, ses chants s'inspirer à des motifs plus générau3(, tels qu'un amour plus pur, la gloire, la liberté, la patrie, la France, auxquels un poète bourgeois a donné une forme littéraire. Nous ne citerons qu'un refrain de la Révolution, qui reparut à la Restauration, chant de parti, chant de guerre civile :
On va leur percer le flanc, Rataplan.
La chanson de la Gamelle^ paraphrase d'un chant belliqueux, |^ chantait dans la période d'apaisement qui suivit 93. M. Sarot^ dans ses études sur la période révolutionnaire de la Manche^ dit qu'elle était très répaadufi dans ce département; M. Méniger l'a mise dans son livre, d'accent populaire, sur Granville. Nous en dirons le premier couplet :
Ah ! s'ils avaient le sens commun, Tous les peuples n'en feraient qu'un.
Loin de s'entr* égorger, Ils viendraient tous manger.
À la même gamelle.
Vive le son, vive le son, Da chaudron.
Bien que la muse populaire chante beaucoup moins qu'autrefois, cependant les grands événements contemporains Tinspirent encore. Un obant de francs-tireurs, parmilesquels il y eut des Normands, conservant le souvenir de la dernière grande guerre, nous servira à clore cette revue historique de notre littérature :
Clip et clap, Ahl Prussien du diable.
Tu nous fais doper ; Mais prends patience, Les hommes de France Firent rattraper, Et clip et clap, Te faire chanter.
Clip et clap.
En avançant vers le temps actuel, on verrait la littérature et la langue se rapprocher du peuple et puiser dans son domaine comme à la source où s'enrichissent et se régénèrent les idiomes. Ce n'est du reste que la continuation d'un mouvement ancien et ininterrompu : « Les pères de l'Eglise puisaient à pleines mains dans les dialectes ; ils augmentaient le vocabulaire, remettaient en honneur la poésie populaire, et l'idiome vulgaire osa se montrer à côté de la langue savante. » (Burguy, Gloss. de la langue (ïoil^ Introd.) La variété et l'abondance exubérante de l'idiome des écrivains originaux du XVI* siècle , tout particulièrement de Rabelais, furent puisées à la source populaire. En Angleterre, suivant Fr. Schlegel, au XVIII* siècle. (( la poésie finit par le goût général des chansons populaires, échos partiels d'une époque plus reculée qui s'était perdue; Percy et le goût pour Shakespeare firent aussi renaître de bonne heure Tamour des vieilles ballades et des vieilles chansons populaires. » Walter Scott a été le grand promoteur ou continuateur de ce mouvement dans la littérature contemporaine.