POÉSIE SATIRIQUE ET JOYEUSE
Si II poâsit populaire normande ne se distingne paa, en reli^on et eu amour, par l'originalité des idées, la délicatesse des sentiments, l'achèvement du cadre, le rhythme et la musique, si, sang lui refuser du mouvement et de la vigueur, la plupart des chanti sérieux restent incomplets ou vulgaires et tinisseut d'une manier* plaisante ou grossière, il reste une veine, encore peu explorée, qui ne manque ni de caractère, ni d'originalité. Dans l'ordre de la joie sensuelle, de la malice narquoise, de la satire rude et grossière, de la finesse madrée, de l'injure qui mord et emporte le morceau, on ne peut y méconnaître un cachet, une verve, une vigueur remarquables. L'amour de la bonne obère et la malice cruelle, caractérisée à plusieurs siècles de distance, l'une par Wace qui appelle le Normand « fier (ffrui) et vauléor et bombancier, n l'autre par Boileau qui le présente comme « né malin » nous introduisent dans un ordre de composition où la physionomie nationale se montre danf^ un relief puissant. L'obscurité s'y mêle, mais l'historien, malgré son devoir d'être vrai, ne peut pousser le naturalisme jusqu'à écrire tout. Ainsi les instructions du comité pour les chants populaires de France, en donnant un grand nombre de spécimens de compositions sérieuses et touchantes et en laissant dans l'ombre le cûté bachique, satirique et railleur, donneraient une fausse idée du caractère français. Comme transition entre la poésie satirique et joyeuse, la poésie d'amour, nous avons une canblène dialoguée, un jeu-parti celle des oreiller*, et nous abordons les sobriquets.
Dans les classes ouvrières et rurales de Normandie, il y a peu d'individus qui n'aient leur sobriquet ; il n'y a pas de paroisse qui n'ait le sien et toujours très salé. Le Blaton pop. de cette province, par Ganel, est bien loin d'avoir épuisé cette veine, et nous croyons l'avoir enrichie dans l'étude spéciale que nous en avons faite au 3* vol. de notre Avranchtn htst. et monitm. Le sobriquet, comme le proverbe, conserve en outre des débris de la vieille langue française, et formule la pensée avec concision et énergie. Ce que nous
disons de cette manière : « l'ami du genre humain n'est l'ami de personne, » le proverbe le dit avec brièveté est toujours avec la rime dans cette formule où nesun (nec unusj a survécu : « Qui sert commun sert nesun. » Le français pourrait-il s'exprimer aussi laconiquement que le fait la locution : servir serviette^ dirigé contre les enrichis ? Le sobriquet des villes et paroisses, qui quelquefois a cessé d'être vrai, l'a été dans un certain temps et il garde une valeur historique. Prenons quelques exemples. Granville, peut-être la plus jeune ville de France, est maintenant une cité considérable, aussi son dicton a vieilli ; mais il était vrai au xv" siècle :
Granville, {^and vilain, Quatre maisons et un moulin, Une sentinelle qui tremble.
Voilà Granville tout ensemble.
C'est aussi au passé qu'il faut se reporter pourjuger de la juàfèsM du blason de quelques localités de la Manche et de son voidtiage :
Àvranches le pimpant, Granville le puant, Coutances le gourmand, Saint-Lô le marchand, Saint-Malo richesse, Pontorson noblesse, Avranches pomperie, Saint-James pouillerie.
Eé Normand a toujours lancé des brocards au Breton, et il Aïi encore d'une mauvaise monnaie : « Un louis de Gagou, quatre pour un sou, » en frappant sur cette race maudite dé BretagnCi lès Cûgothàf litt. les mauvais Goths, du péjoratif gai, breton, éf ^ Gotb, lé nom d'un peuple abborré.
Hais ced sobriquets sont plutôt des caractéristiques (^uè des satires. Pour celles-ci, il n'y a que l'embarras du choix, f'our \ek invectives contre le Normand en général, la collection est considérable et les provinces voisines l'ont stigmatisé à l'énvi. t^ar exemple dans ce dicton :
Rousseau François, noir Ânglois, Blanc Italien, ce sont trois, £ le Normand de tout pelage  qui ne se fie le sage.
NoQ» n'en citerons qu'un autre, peut-être moins connu, et qui ett ooulé dans un moule très usité : « Quatre-vingt-dix-neuf Normands et un pigeon font cent voleurs. » Le zézaiement des riverains de la Seine, du côté de Quillebeuf, dont on appelle les habitants ce les enrazés, • se montre dans un clicton qui frappe quatre conmiunes de ces parages :
Qtië le bon Dieu te préserve Du feu du tonnerre, Des bancs de Benrille, De la roclie à Zervais (Gervaitf), Des ciens de Zobles (Jobles) Et des loups de Grestain.
A Avranches, contre une personne peu riche qui fait de YétàVA^^ on lance ce mot : « Poureté de chenneVi^re, où t'enverrons-je à roui? n On dit eticôrè : u C'est misère et sa côtnpà^ie. » Mais pour la misère elle a trois causes principales :
Jeune femme, pain tendre et bois vert Mettent la maison en désert.
Toujours maltraitée la femme, la créature, terme de mépris en Normand :
Femme couchée et fagot de bon bou (bouleau) HomiAe n'en voit jamais le bout.
Femmes, moines et pigeons Ne savent où ils vont.
« Les écrits sont des mâles et les paroles sont des femelle». »
Une femme, une chèvi'e, un pis (puHs), Gh^est pour gâter tout un pays.
Un sobriquet d'un réalisme assez prononcé est celui des habitants de Moidrey; on les appelle les « Cliape à range» et on devine h quel animal on f^iit allusion. Une onomatopée normande, Hombran et Hombrous, lascif, qui s*est dit du cheval, s'applique au gens de Briouze. Les Foireux ou Foiroux de Bayeux, qui ontle mal Saint- Garbot, sont bien connus d'après la farce de Pathelin. On n'a pas besoin du 1. concacare pour comprendre le surnom des gens de Conches. On comprend bien aussi les Piaffeux d'Evreux, et le mot imitatif de sap, origioe de super et de soupe, le bruit du glouton qui avale, a donné au patois sapardj glouton : de là les Sapa$ de
JJboUAfltê mangeux de wupeàe honviers: « ils mangeaient, dit L. du BoiSi tranqninement leur soupe, pendant que les ligneon prenaient leor Tille. » Après la bonillie, c'est la soupe aux choux qui est k nourriture de Normandie« et sa sapience disait :
Une foupe aux ehooz, ▲o médecin ôte cinq sous.
D'après la tique^ insecte parasite très laid et très malin (l*ixode), on dit les Tiques et Tisses de Saint-Pois, les Tiques ou Louvettes dn Grand-Celland. Les cochons de Refuveille, les cochons de Bohon, e'est clair. Il y a un dicton commun à plusieurs lieux, le Toid attribué à CaroUes :
C'est à Garolles en Carollais Que les femmes accouchent an beat de treis meis* Hais seulement la première feis.
Il y a des sobriquets purement caractéristiquesi tirés des produits locaux : Sur les bords de la baie du Mont Saint-Michel quatre communes sont ainsi caractérisées : Garolles, les soles; Saint-Jean-le- Tbomas, ou au bout de la mer, Saint-Jeau, les prunes; GhampeauXi les pléciaux (poissons plats); Bouillon, les doucerons (coquilles bivalves lisses et à chair douce et fade). Il y a les gruelliers de Montanel; les binotiers des Loges-Marchis, de dtno^f, ruches ; les kaisots (chaisiers) de Saint-Cormier. On dit les harengs de Fécamp. Mais nous entrons plus avant dans les noms injurieux qui donnent mieux l'idée du génie normand.
Il y a les cats d'Ecoquenauville, les cats-grillés de Précey, les eats-rôtis de Gourtils, à cause de ses salines. Les douves de Yernix, sont dénommés de la douve, petite renoncule qui brûle et pourrit Tintérieur des moutons, et les gambes-pourries d'Ardevon, pays de marécages. Les barbelots d'Angey sont ainsi appelés du barbeht^ coléoptère qui vit sur les bêtes bovines et leur perce la peau. Beaucoup de chiens : chiens de Tessy, de Périers, de Turquevîlle, d'Ëxmes. Cette dernière localité avait deux lévriers dans ses armes et on prête ce mot à un roi de France : mes chiens d'Exmes sauront bien se défendre. Pour les chevaux il y a les quercots de Beauvoir, de ses chétifs chevaux. Pour les maris trompés citons les cocus de Servon, et les coz^ou^ du Mont Saint-Michel, raillerie sur. la visite de ses nombreux pèlerins. Il suffit de citer les cuk jaunes de Saint*
Martin-de-Landelles, les euh collés de Tinchebray, bourgade de cordonniers, les ctUs rhabillés de Bacilly, les culs tors de Brionne.
Pont-Àuthou, Pont-de-l'Arche, PonM'Evôque et Pont-Aademer,
Quatre pays d'enfer.
Sodome, Gomorrhe et Marcelet.
On dit les Juifs d'Ecouché, à cause, dit-on, qu'ils proposèrent de tner le Christ, anecdote que Ton attribue aussi aux sourdins (assourdis par leurs bruyante industrie) de Yilledien. Les délégués de la paroisse vont chez un sculpteur pour faire faire un Christ. Leur trouvant l'air niais, l'artiste demanda s'il le fallait mort ou vivant, et eux de répondre « on ne l'a pas dit ; n mais le plus avisé les tire d'embarras : a faites-le vivant, dit-il, s'ils le veulent mort, on le tuera. » Il y a aussi les Juifs d'Harcourt. Généralement, les gens des lieux où il y avait des abbayes sont appelés fils de moines; il y a les fils de moine de Lonlay, de Savigny. Dans la langue populaire on désigne l'idiot par le terme innocent, l'être incapable de mal faire : de là à sot, stupide, il n'y a pas loin ; c'est en ce sens qu'on dit les Innocents de Fresnes.
Quelquefois le dicton réaliste s'adoucit sous l'influence de l'interrogation, c'est un euphémisme plus bourgeois que populaire. Par exemple, au lieu de dire Nantes le pluvieux, Saumur l'amoureux, Angers le gourmand, on s'est ainsi exprimé : Pleut-il toujours à Nantes? Sonne-t-on toujours à Angers? (Cf. Tile sonnante de Rabelais) Fait-on toujours l'amour à Saumur? Mange-t-on toujours à Tours? (Dictons des bords de la Loire, dans la Vendée en 93, par E. Bonnemère.)
Beauchamps, Tous pimpants.
Belles filles, belles armoires, Et rien dedans.
À Beauchamps Tout est pimpant, De la dentelle et des sabots
Et du pain d*orge... pas trop.
Dès le xin** siècle, les gens d'Avranohes étaient appelés les flâneurs.
Avranches est toujours désigné par l'épithète de pimpant ; c'est aussi Avranches-pomperie, mais voici le revers du blason :
Qui lavent lear chemise
Le samedi pour le dimanche.
Les marais produisent les grenouillois de Saint-Gilles, les grenouilles de Rouelle, les crapauds de Jerry (Jersey). On dit les rouges de Saint-€yr-du-Bailleul, Ie«r rougés de Passais, non par allusion politique, mais à cause de la couleur de la barbe et des cheveux, couleur maudite, le rouge étant celle de la barbe et chevelure de Jfudas.
Barbe rouge et aeirs cheveux, Méfie-t-en si tu veux.
Leur braverie signale les glorieux d'Argouges, les glorieux de Sàint-Yîgor, les glorieux de Saint-Nicolas-des-Bois, les Inaqumê (veste à basque) de Saint-James, les huppés de la Gbaise-Baudouin. liais restituons à Brettevilte-rOrgueilleuse son vrai nom de VArgi-^ leuse; de même pour Fressigny-rOrgueilleuse, et tes pimpanisàê bMtaooap de paroisses. Les joleux d'Y ville semble une aUfcutiott: de engeoleux. Un grand nombre de loups : les loups de Moyen, léè loups de Saint-Michel-des-Loups, les loups de Yarangtiebee (ptpt de forêts), les meneux de loups (sorciers) de Servon. A BonireviDala*Louvet « plus de putains que de vaques à lait. »
Qui ne fait ni bien ni ma Comme les gens de Bréha.
Le blason de Quettreville est assez énigmatique, c'est coqub6 ua portrait du diable :
Quettrevillois,
Gambe de bois,
Talon de fer,
Musiau ner.
Un cheval her {hergtiey maigre),
Te porte en enfer.
La friandise signale les sauçous de Saint-Georges-de-Livoye. Beaucoup de sorciers : les sorciers de Fougères, les sorciers de Domjean, les sorciers de Montreuil, les meneux de loups de Servon.
Le blason de Goutances conserve un vieux mot, un composé du V. f. cuidery dont il ne nous reste que outrecuidant ; on dit daM \é sens de c« dernier mot les sorcuidés de Coutanoes et aussi ft fier comme un CoutançAis, » ee qui rappelle a fier oecuaie im Booetoi^f »
e'est-À-dire ua Ecossais. Le noim. lorcuidé avait paué eo A,Bg:ltterre : « In his surgutdert'e. •> dit Spenser, p. 250.
Four le faux témoignage, il est stigmatisé dans les faux témoms d« Bouxeville, par le dicton : " Les témoins de Côrencea, comme je bérona, je dirons, u On demande aux gens d'uae localité voiune de Bayeux : n Quelle est votre profession ? ii Ub répondent ; h J'témjoignoDS. > On leur attribue ce propos : <i J'en jurerais, mais je ne parierais pas. » (Quitard, Dicl. des prov., p. 48i]. Le mot u adroit comme ua prêtre normand, c'est-à-dire matadioit, viendrait de ce que saint Gaucber, prêtre normand, figure dms le bréviaire de Houen. " (fhid. 606). On peut placer ici le blsson de ceux de Liaieux -
C'heat un donnsux De Liiieux,
Ë( de l'autra il en ptend .4eux Et celui 4e Trévièrçs : I
On dit les irii/ewr» de Coulouvray ; les velim (béte s venimeuses) de Salnt-Brîce ; les voleurs de la Chapelle- (Jéoelio. Lîtbaire est traité de la même manière : <> A Lithaire, quand on crie au voleur, tout le monde fout le CHmp, jusqu'au curé. »
La paillardise caractéiise Rouen: \a. grand-gore dans Rabelais, qui dit aussi les véroles de Rouen; au xiii° siècle, \esgatciUeort, lia avaient aussi la réputation de grands buveurs ; c'était chez eux qu'avait été fait lemot cboireàtire-la-iigaud;» il ya une chanson de beuverie dans le Bu'letin du Comité, sous le nom de Biberon rouennais. Un passage de la ifuse norm. nous fait voir le côté bachique de Rouen et on y remarque un refrain local, frélari, d'où le patois faisait le verbe trêlarer; il n'a pas l'éclat et la sonoiitédu carabom^ du Midi :
Mai; y vos Irélarest la chanion ^ Tarpine ;
Les vaudevires elesl glumez de Ioub costez ;
Le pot vide y crïest : allons ! encore cliopiae :
Horgo; ! l'on n'a pas beu à toutes nos santés.
On sait qu'une grappe ligure dans l'écusson du Qrand-Andelys ; on dit donc : « Le vei;|u8d'AndeIyB, les têtes D'y mfttiaseatg^re- »
La paysan raille le citadin dans le dicton : « II faut sept ans de sept oies pour faire un lit de bourgeois. )>
Le terme huguenot est un sobriquet de quelques localités de rOme ; on appelait et prob. on appelle encore les Huguenots les kitti. Les Isle-le-Bas est Tauteur de la violente satire des Huai et du nn/al martyr^ ouvrage rarissime (Saint-Lo, chez Pien, 1634). Le sobriquet des gens de Saint-Gornier, très affublés de surnoms, est les codiletSf qui est peut-être pour coquelets. Nous serions surpris siy par le droit du calembourg, ils ne s'appelaient pas aussi les comards. Le peuple aime le calembourg : nous avons cité celui de Wace sur le mot Normandie, c.-à-d. North mendie, race de men« diants, un des plus vieux calembourgs de notre langue. Envoie! an avtre, qui est ancien aussi et qui montre que Rabelais n'a pas invanté le mot papelard :
Tel devant (ait le papeltrt Qui* par derrière, pape lart.
(xui* siècle : Renard^ 15188).
Du reste, le calembourg eat bourgeois et atteste une éducation savante ; aussi on en trouve dans l'avocat Le Houx, le Bérangerdu XVI* siècle :
Gestoy Yerre Ya voos devancer :
Vons le voyez en Àngoulème.
Sur ce poète, Tétude la plus approfondie est celle d'un Anglais, Patrick Mourebead, qui Ta traduit avec le texte original (Londres, 1875), avec une ample introduction. Le poète américain Longfellow s'est aussi épris d'Ol. Basselin dans Haviatha and other poems (1863, p. 369). Il a chanté le YaUde-Yire, la pierre commémorative, le donjon, etc., mais où a-t-il pris « les grâces légères des fougères agrestes souriant dans ses refrains ? Il est dans la vérité lorsqu'il célèbre l'orgie, les chants de la taverne, les tables rougies, etc.
Nous sommes loin de croire avoir épuisé les sobriquets normands de commune : il y en a même qu'on ne peut pas transcrire, les mots sur lesquels on dit en Normandie, par ex. « femme couchiée..., » et « Burque mé... », u les saints du Paradisen hodineut la tête. » Une extrême laideur provoque cette expression, u Si laid, si vilain qu'il faudrait un patron (modèle, copie) au bon Dieu pour an faire un de même. » Quand le jeune Normand a lancé una
injure qui a eu de l'effet, il trioiupbe eo ces termes di son patoîi où bisque, (îbI. beàfr, ■□ colère), sigoifle enrager de colère :
Biiqae, biique, bisque, Biique, bitque, biiqa«-t-i I
C'est surtout en ces termes que la femme agace le mari, et alors OQ ne s'étonne pas trop qu'il riposte ainsi : « J'en sïis saû (saoul} de ma femme, l'erai-je tréjaus 7 ■
La poésie bachique des Normands est lourde et senanellfli mais assez débonnaire ; elle est comme l'ivresse du cidre qui nourrit et gonDe en même temps qu'il enivre, tandis que l'ivresse du vin est vive et spirituelle, celle de l'alcool est sombre et méchante. Uue ronde assez leste associe le vin et l'amour, un certain amour ;
Troii Dears d'amoi Deux je prit, l'une je laïtsai, Branloni la boateille, braaloni, Braoloni la bogteille,
La bonne beuverie convient aussi aux vieilles gens, nous dit ub Taadevire ah l'on trouve un mot qui maoque h la langue française :
A la personne vEeillarde, HsuTais boyre esl-il nuiaant I Nenny, nenny, hèlai I nenny.
Les chants d'ivrognerie laissent une impression profondément triste, quand ils sont le triomphe avouéd'un appétit grossier sur lei devoirs etles afTections. Nous ne connaissons rien en ce genre de plus brutal et de plus douloureux que la fameuse chanson de la Ftmme du Rovlier, citée par Ampère (Imtr. 336) et par Champfleurj dans le Réalisme, où il y a ce passage mis dans la bouche des enfants du roulier :
Mon père est dd UberUn, n s'appelle Sans-gêne, nous sommea ses enranla, Nous Terons tuuB de mènie.
Mais cette chanson OÙ l'on voit la torture de la pauvre femme déchirée dans ses sentiments d'épouse et de mère, n'offre pas un tableau de dégradation et d'égoïsme aussi odieux que la veriioD normande de Catherine, qui représente l'ivrognerie dans la femme; elle essaie, comme les enfants du roulier, de jnstiâer sa passion
par la fatalité du sang : on voudrait leur infli^r le supplice du pain seo et de l'eau :
Catherine se dit malade.
Elle appelle le médecin, Le médecin la regarde, Lui défend de boir' du vin.
Que le diable t'emporte, Maudit chien de médecin :
J*ea ai bu toute ma Yie, J'en boirai Jusqu'à la fin, Tintin, rintintin.
Si je meurs, que l'on m'enterre pans la cave où est le vin, Les pieds contre la muraille JtAla tête sous le gin (robinet); S'il en tombe quelque goutte.
Ce s'ra pour rafrs^chirr mon Min.
Tintin, rintintin.
Ou dira : Gath'rine est morte, Elle a fait un' triste fm.
Elle est morte larronnesse, Ivrognesse, franche putain. Son grand-père et sa grand-mère . Ont tous fait la mêmie fin.
G^lt^ Yi^çsion incomplète renferme un passage bien connu de ^ chanson du menuisier de Nevers. Notre refrain normaad tintin^ ^ifiHntirij comme celui du Berry, tirelit tirela, entrecoupant d'un QiPcent gai et insoucieux des idées profondément tristes, nous semble avoir une grande valeur de contraste. Tous ces refrains populaires ne sont pas de simples sons sans portée poétique ; nous ne diroQ9 pas, avec Edel. du Méril, qu'ils a admettent fort souvent dans leur rhytbme des sons qui n'ont aucune valeur intellectuelle. » Sans doute il y en a, mais peu. Certans refrains sont devenus des mots, comme fanfare, ronron, turlututu, « va te faire lanière » sign, berner; « c'est comme si tu disais tralala »> c'est-à-dire une chose légère <et frivole. Toutefois, il y en a d'explication difficile, comme celui d'une chanson de Mortain, où l'on a peut-être voulu imitçr un i^azouillis d'oiseau :
Quand la feuille était verte , Mon p'tit diriti, diriti Deritru la la
Le même pénible aentimetit se dégage du thème de l'ivrogne qui vend pour boire toul ce qu'il possède, comme dans celte chaason eur un rythme à cadunce, aimé des masees ;
ai vendu ma culotte,
Men chapiau, uisi ma rediagolte,
Tout me» répète u
l superfluf, atc.
Mais cette pensée péiiibk' est portée à son comble, quand l'ivrogne vend ce qui n'est pas à lui, ce qui est à sa maîtresse, à sa femme, et qu'il clinnte sa mauvaise action avec une gaîté épanouie, comme dans ce couplet, déjà cité h un autre point de Tue :
— Q'as lu encore à veoilre !
— La gabrielle à Jeanne.
Je l'ai vendue, Argent rejue.
Pour boire un coup, Poor me Taire eoûi.
Gai, gai, ma mère,
l'ai de l'argenl pouc bère.
A la fille amoureuse et sunsuelle on applique des termes très mordants, très pti^'siologiques : on dit d'elle qu'elle a. a le vesoD, le turlu et le chariot, « Or, turlu a donné toute une famille : une turlurette, un tiirivreav, turlurer, Uirlutle, engin de pêche, turlutu, miriiton, tvrluelte , cornemuse, turluretle , chansonnette, tutv , mot enfantin, trompette et le nom pop. du geai : Nicolas tuyau, lourlourou, jeune soldat joyeux, turlutaine, caprice amoureux : Il Mlle B. avait une lurtutainc pour Pierre, n (Ed. About}. Ce terme de veson devient wson, une putain : en argot : vessie.
Selon un critique pénétrant, c'est à cette source des vilaines amours qu'un poète railleur, incisif, Henri Heine, aurait puisé son scepticisme en amour: n dans l'imitation singulièrement habile des chansons populaires qu'il avait prises pour modèle. Or, un des caractères de cette poésie, dans l'expression de l'amour, c'est un mélange d'ineffable candeur et de blessante ironie. Tant que l'amant veu^ séduire, il trouve les accents de la plus émouvante tristesse et des plus caressantes flatteries; mais, vient-il à triompher, il notifie sa satiété avec la brutalité la pins révolianti . De même la jeune fille qui n'aime pus, écoute sans s'attendrir lea plaintes les plus élo-
quentes et notifie congé à l'importun, avec une dureté, que les menaces de mort ou de suicide ne peuvent tléchir. » (Revue de$ DeuX'MondeSy 1884;.
Nous pouvons confirmer les « caressantes flatteries » d'avant le mariage, sans rien préjuger pour après, eu citant un fragment de chant de noces :
L'a prise par la main L'a menée à l'église.
Allons, miqnette, Marchez à petits pas.
Et prenez garde De ne trébucher pas.
Un poète moderne normand, M. Blier, qui a souvent associé avec un fin sentiment de ce double genre, la muse française et la muse populaire, a aussi élevé à la littérature un thème populaire, celui du loir, du lérot, léret en normand :
Lérot, lérot, gentil lérot.
Quand ta dors dans le creux d'un fau (hêtre)
Bien repu, bien gros et bien chaud,
De f^oid ni de faim ne te chaut
Jusques à la saison prochaine.
Mais nous, nos femmes et nos filles.
Il faut nourrir nos familles.
Suer d'ahan sur les faucilles.
Ou glaner le blé par brindilles.
Ah ! ah I Lérot, gentil lérot !
Dans Epopée intime^ il a inséré textuellement des refrains populaires : a Do, do.,.. Te lairras-tu mouri ? Le cœur lui batj gai gai^ le cœur lui bat gaiment. Girofle^ girofia. Que Vas de belles filles^ etc. »
Parmi les thèmes qui ne sont pas même représentés dans les Instructions du Comité, il y en a un qui est un des plus féconds de la Normandie, celui qui donne à la femme sa réelle supériorité de finesse et d'esprit sur Thomme, celui de la femme et de la fille qui se moquent de la niaiserie de l'homme en fait d'amour. Aussi ces thèmes sont-^ils mis surtout dans une bouche féminine. Ils ont d'anciennes origines dans la littérature populaire, mais la plus vieille version normande que nous connaissions est celle de la fille qui se débarrasse d'un poursuivant en se disant la fille d'un lépreux. Voici ce vaudevire, très loué d'un homme for
versé dans la littérature populaire, Texcellent commentateur de Rabelais, M, Rathery; ce chant tiré du ms. de Bayeux, ne nous est connu que par ce qu'en a cité Pluquet :
Et qui vous passera le bois î Dites, ma douice amie.
Quand elle fut au bois si beau,
D'aimer il la requise :
Je suis la fille d'an mezeau,
De cela vous advise.
Dieu soit maudit le m...
Qui la fille a nourrie, Qui ne la fait en lieu bouter
Que homme n'en ait envie.
Quand elle fut dehors du bois.
Elle se print à sourire :
Belle qui menez tel desgois.
Dites-moi, qu'est-ce à dire T
Elle répondit à basse voix :
Je suis la fille d'un bourgeois,
Le plus grand de la ville.
L'on doit couard maudire.
Femme je ne croirai d'un mois.
Tant soit belle et abille.
Ce genre de raillerie, douce et spirituelle, est celui de la Petite Camuson, qui, avec le refrain Vive le roi Bourbon, devint une chanson royaliste fort en vogue en 1815. Elle est retirée de la fontaine par trois dragons qui mettent un prix à leur service :
Quand ell' fut retirée.
Chanta une chanson, La Petite Camuson.
— Ce n'est pas çà, la belle, Que nous vous demandons.
C'est votre cœur en gage, Par ma foi, nous l'aurons.
— Leur fit la révérence.
Leur tourna les talons.
Cette donnée forme le fond d'une chanson qui se dit à Avranches et sur les marches bretonnes, et que nous ne citerions pas sans son refrain bizarre, extravagant, tour de force éblouissant où le chanteuFf
aa bonheur triomphant, jongle avec les mots, comme un prestidigitateur, devant un auditoire ébahi, en le mettant an déA de deviner; c'est le pot-pourri dans toute la force du mot. C'est un type rare, que nous n'avons rencontré qu'une fois. Il nous fut chanté par un de nos élèves de rhétorique, à demi-breton, dans une collation que nous Bmes en revenant de visiter les fouilles d'un camp galloromain, le Ghâtelier, au Petit-Gelland. Nous donnons ce refrain en prose, où l'on sentira des intentions de rimes et d'obscénité. A la fin le mot garçon est pris dans le sens de gars^ paysan.