‹ Littérature populaire de NormandieChapitre 19 sur 22 · QUATRIÈME COUPLET · texte numérisé non relu

QUATRIÈME COUPLET

. Messieurs, votre demande N'est pas pour des garçons, (paysans) glon, glon. C'est pour un homm' de guerre Qui est dans les dragons. (Refl'*ain),

Un procédé qui a passé ^ans l'art classique est sans doute parti

de la muse populaire, c'est la tmèse, coupure assez commune, dont nous avons un exemple dans une version de la Claire-Fontaine « qui se dit au Canada avec cette prononciation épaisse, dénuée d'accent, que les voyageurs assimilent au bas-normand.» {Revue des Deux-Mondes^ 1830, décembre.) Cette variante de la Claire- Fontaine, nous l'avons cntenrlu chanter sur l'îlot de Tombelaine par des femmes de Genêts, qui y ajoutaient un tralala vibrant, sonore et prolongé dans ces libres espaces :

Us sont ici tous jeunes gens.

Dont la plupart sont des amants ; Mais le mien n*y est pas pourtant.

Il est là-haut où il m'attend.

Légère, légère, légère,

À la Glaire-Fontaine, ment.

Mon bon ami m'attend.

Mais il faut reconnaître qu'il y a des imitations plus hardies et plus incisives sur ce thème de la mystification, et l'on peut, par elles, mesurer les progrès qu'a faits la raillerie féminine.

Quand ma journée est faite

La, la, la, la, lai Je m'en vais promener.

Dans mon chemin rencontre Une ftUe à mon gré.

L'ai pris' par sa main blanche Et an bois l'emmenai.

La ÛUe était timide, EU* se mit à pleurer.

Et moi comme un idoine Je la quittai aller.

Quand ell' fût dans la plaine EU' se mit à chanter.

Àh ! qu'avez-vous, la belle, Qu'avez-vous à chanter î

Je chante Nicodème,

La, la, la, la, la.

Qui m'a quittée aller.

il y a un autre pot-pourri, étonnanf;, épatant^ avec des réminiscences de chants d'église ; il se chante dans TAvranchin,

spéc. à Cuves, dont un natif, poète à ses heures et homme de goût toujours, M. Yaudon, nous communique une version : o'est une chanson linière :

Je m'y suis levé de grand matin, Pour y cueillir du romarin, Gentil coqueliki, Quocum, vobiscum,

Verbum joli, Genti coqueliki.

La même moquerie est présentée sous des formes plus poétiques et avec une finale plus spirituelle dans une variante, dont nous citerons quelques vers, où Ton remarquera le vieux verbe adirer^ égarer, resté seulement dans la langue du droit, et ce tutoiement final, méprisant, de la fille hors de danger succédant au voussoie' ment de la fille en péril :

J'avais cinquante-deux moutons, J'en ai adiré quinze.

— La belle, que donri'ous

A qui les ramènerait tous?...

Or, attachez votre cheval À la jolie couldrette.

Or, étendez votre manteau Sur la jolie herbette.

Je vais ramener mes moutons, Qui passent dans la prairie.

— Oh ! revenez, belle, revenez, Je vous donrai cent livres.

Oh ! non, je ne reviendrai pas, M'en donnissi-ous deux mille.

Tu devais plumer la perdrix Pendant qu'elle était prise.

C'est alors que le chevalier ébahi et honteux pouvait dire, comme dans une des chansons normandes du recueil de L. du Bois :

Belle, qui menez tel desgois, Dictes-moi qu'esse à.dire ?

C'est toujours le bois et son mystère qui est le rendez-vous des amours et le lieu dangereux pour les filles; toujours le bois et encore le bois :

Quand elle eut passé le bois.

Elle se mit à sourire* — Belle, qui menez tel emoy, A.h ! qu*avez-vous à rire 7

Je ris de toi et non de moi

Et de ta lourderie.

Qui m'as laissé passer le bois Sans un mot à me dire.

La raillerie est douce encore dans la ronde suivante :

Nous étions trois filles.

Toutes à marier.

Nous nous en alltmes Dans un pré faucher.

Haut le pied, mes compagnes, Qu'il fait bon danser t

Nous y rencontrimes

Un jeune berger ;

Il prit la plus jeune,

Voulut l'embrasser.

Toutes nous courîmes

Pour l'en empêcher. (Haut le pied...)

Le berger timide La laîssit aller.

Nous nous écriimes :

Ah ! le sot berger.

Mais la raillerie va devenir Tinjure, le dépit va devenir sottisier ; c*est une engueulade que la ronde des Trois Consinettes :

Nous sommes trois cousinettes, Toutes trois à marier.

Nous nous disions l'une à l'autre ; Ma sœur, fait-il bon aimer ?

Non, je ne puis, gai, gai, Non, je ne puis m'en passer...

Retournez à votre place.

Vous m'avez prise sans m*embra8ser.

Je dirai à votre mère.

Que vous êtes un engelé.

Un mangeur de pommes cuites, Un buveur de lait trnté (caillé)

Regardez sur votre manche, Vous vous y êtes mouché ; Regardez sur votre épaule, Le coucou s'y est perché.

La gausserie normande est impitoyable contre le mari trompé, contre le Jeannin, le Jeanot, le Jean :

Janin, Janot, quel oysel es-tu ?

Es-tu pinchon, linot, merle ou cahu ? (chat-huant).

[Vau-de-Vire de L. Dubois, p. 168).

n y a en Normandie, outre les types de Jean-qui-Pleure et de Jean-qui-Rit, un type de niais, de maladroit, appelé Jean-qui-Perd, dans le genre du Grigouille, que G. SanJ n'a pns mis en récit avec son talent ordinaire. Il rentre dans le thème que nous exploitons, en ce sens qu*il est sourd à la voix de la bergère qui l'appelle toujours :

Jean-qui-Perd, Berce trejours le petit ber,

Jean-qui-Perd.

La bergère l'appelle trejours,

Jean-qui-Perd.

Jean-qui-Perd a tout gâté, n a gâté le lait caillé,

Jean-qui-Perd, etc.

Par un contraste dont il y a peu d'exemples, une chanson normande nous montre le dédain da côté de l'homme, du garçon. Elle nous est communiquée par quelqu'un qui la représente justement comme la mise en action du proverbe : « Brebis offerte a le pied coupé. » C'est sur la donnée connue : « L'autre jour en m'y promenant, je rencontris une fille aux champs, etc. »

Nous voulons clore cette veine, presque inépuisable, par quelques vers du Mitron^ qui se chante dans l'Avranchin ; c'est la chanson assez trivialo, mais avec une couleur normande, d'une fille qui joue le dévergondage et qui laisse en gage à l'hôtesse le vieux débauché qui a commandé le souper:

Approchez, bons drilles, Venez écouter Le tour d'une flUe À un boulanger.

Ce vieu malhoiiiiéla Voulut l'insulter, La jeune fillette L'a bien attrapé.

Donnex-nous du cidre.

Du pain, du fricot, n faut que je m'ine A. tire la Rigaud.

Le thème le plus voisin de tontes ces chansons vives et égrillardes est celui de la jeune fille mariée à nn vieil et riche époux et les variantes normandes de cette satire contre le mariage d'argent se présentent avec un redoublement de verve et de malice éhontée. Dans le Cotentin, ces chansons portent le nom de Babioles. La moralité de ces poésies sort d'une réalité plus vivante dans une pro* vince où ces mariages sont encore trop communs. La première nuit des noces y joue un rôle prépondérant :

Mon pèr* m'a mariée, A mon âge de quinxe ans, A un vieillard bonhomme Qn*a bien quatre-vingts ans...

Le matin je me lève, Chez mon pèr* je m'en vas...

Ah ! quel mari j'ai là...

Autre:

Mon père m'a mariée A un vieux avocat.

Ah I Ah ! çà n'va guère,

Ah ! Ah I çà n'va pas.

La première nuit des noces Avec lui je m*coucha, n me tourna l'épaule, Et puis s'endormit là...

Autre:

Gomme j'étais jeune, j'étais gentille,

Zest, sest, zest, oui.

J'avais des amants à choisi,

Zest, zest, zest, oui.

Je pris le père, laissai le fils,

Pour un peu d'argent que fy vis.

Quand le pea d*areent fut fini, J'aurais voulu tenir le fils..^ Je voudrais qu il vint un Mit Qu'on écorcbât les vieux maris.

J'écorcherais le mien aussi Pour en, avoir on plu^ joli.

Autre:

Mon père m'a mariée

A un vieillard bonhomme,

La fougère, la belle fougère,

La fougère graine, graine,

La fougère grainera, Qui n'a ni maille ni denier.

Fors un bâton de vert pommier.

De quoi il me bat les cdtés.

S'il me bat, je m'en irai Ayeç les vaillants mariniers.

Ils m'apprendront le jeu de dés.

Le jeu de cartes après souper ; Il en aura, il en aura...

Pour une étude complète 4e T^sprit normand^ il resterait à faire l'imagerie normande, où cet esprit se réfléchit d'une manière assez frappante ; mais c'est un côté en dehors de la littérature populaire, proprement dite.

La brouette du diable est un vieux thème satirique contre les voleurs de différents métiers, spéc. contre le meunier détesté. Un couplet suffira comme spécimen. :

Toi, monsieur le meunier.

Tu joues très bien ton rôle.

Tu vides tous les greniers, B|ais je sais que tu, voles ; Viens dans mon carrosse, ô gué.

Viens dans mon ca/rrosse.

La noce du papillon, qui s'appelle en Angleterre butterfly'sball, représente la plupart des animaux comme apportant leur présent à une noce mi^évaMf 9t rijdii^lf .

Le vêtement, la parure sont l'objet de quelques chants sérieux, comme la Chanson du Cotillon où il y a a la' couronne sur la tête, le ruban en bavolant », niais bien plus souvent ce sont des descriptions grotesques, dont çelle-ci est une des plus prononcées ;

J'avais une belle paire de hannes (culottes) Perchie au eu, Que j'avais prinse à la potence.

A un pendu :

Saperdié !

On trouverait des chansons encore en vogue, dans les recueils des trois derniers siècles, dont la richesse prouve qu'on chantait beaucoup plus dans ces temps-là que depuis la Révolution qui a profondément modifié le caractère français dans le sens du sérieux et du bien-être. Nous ne citerons, en finissant, qu'un recueil essentiellement normand, pour clore cette veine railleuse, hardie, satirique : (( La fricassée, crotestyllonnée (croustillante ?) des antiques modernes chansons par une grande herchelée (enfilée, réunion) des plus memoriaulx et ingénieux cerveaux de notre année, Rouen, 1604. »

Une classification rigoureuse des vers normands, d'après leur contenu, amènerait une classe bâtarde, qu'on pourrait appeler niaiserie, où il n'y a pas d'idée, où il n'y a que la rime; en voici un exemple entre cent :

Faire cas de ce que no dit, Comme une poule qui véne (vesse) Au haut d'un quêne

Nous avons entendu, en Normandie, un chant facétieux et peu respectueux du culte, un« espèce de parodie des vêpres, dont du moins on emprunte la mélopée. On l'appelle en Breta gne les vêpres d'Aucaleu, chantées à plusieurs voix. La première dit un verset, la deuxième un autre, et ainsi de suite indéfiniment en augmentant de trois en trois :

Un bâton, deux bâtons, trois bâtons ; Si j'avais encore uh bâton, ça forait quatre^ bâtons

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