DEUXIEME VOIX
Quatre bâtons, cinq bâtons, six bâtons ; Si j'avais encore un bâton, ça ferait sept bâtons.
C'est un spécimen du genre bête, où le comble de l'art et du rire est le comble de la bêtise.
Ces chants monotones h répétitions, pauvres d'idées, sont tout ai fait dans le génie populaire et se trouvent chez toutes les nations. Tel est l'espèce de réveil des marins, tel que le donne Loti dam
mon Frbrt Yte% : « On entend en bas, dans le faux-pont, ane vingtaine de voix chanter l'une après Tautre, en cascade, comme on fait pour Frère Jacquet^ une sorte d'air très ancien, qui est joyenx et moqueur.
« Us chantent : As-tu entendu, les fribordais, debout au quart, debout, debout, debout ! As-t.i er; tondu ! les tribordais, debout au quart, debout, debout I »
Nous disons c chez toutes les nations, u Voici un refrain pop. anglais, dans le ton de ceux qu'on appelle les chansons des Bons- Enfants, chant qui revêt le même caractère : je l'emprunte au Jei*sey de M. Doucet, qui le dit chanté sur un air voisin de notre Malboroug :
For they are ail jolly good fellows.
For they are ail jolly good fellow;».
For they are ail jolly good fcUows.
Ànd so say ail of us
And so say ail of us,
And so say ail of us
Ces vers railleurs nou^ rappellent le Chant des matelots ^ cité par Heymond, dans son voyage de la Reine Blanche où plus d'une fois il a pincé le langage populaire : « La rime, dit-il, n'est pas riche, les pieds pèchent bien un peu, mais comme tout le monde reprend le refrain en chœur, elle est très appréciée. » Toutefois, elle a bien pu être faite par un ofilcier plutôt que par un simple marin:
Il était un matelot S ^^^
Qui partait pour le Congo, ' A terre il avait laissé Son objet, sa tendre moitié, Margot, Margot, femme adorée.
Et nous allons voir comment^ Le bien vient en naviguant.
1 bû.
c 11 est inutile de citer les autres couplets de cette admirable romance ; qu'il suffise de savoir qu'en tin de compte Margot présente à son époux une ribambelle d enfants et lui dit en manière de con~ solation :
Le bien vient eu naviguant. »
Les chansons nautiques, celles du matelot « naff, lourd et bon enfant )> sont, en g^^néial, plus humoristiques et facétieuses que mordanteç el t^alées; maisil est tiès malicieux pour le bourgeois, le toa-
riste, l'homme de terre, comme en trouve des traits dans la Vie nomade en Angleten*e au xiv« siècle : Les pèlerins embarqués sont très sérieux etsans doute déjà atteints du mal de mer : « Il ne faut point, disent-ils, penser à rire, quand on va par mer à Saint- Jacques. » Les marins facétieux, au milieu des cris de détresse dès malades, viennent hurler à leurs oreilles : « Courage, dans un instant, nous serons en pleine tempête. »
Plus d'une fois, nous avons parlé des grands artistes musiciens puisant leurs mélodies à la source du peuple. Nous en avons un exemple que nous croyons normand : René Lenormand, Tauteur de mélodies fines avec paroles, dont la perle est le Petit Gardcur de chèvreSj nous semble un nom du Val de Vire où on se souvient bien du suave botaniste René Lenormand. « Est-ce une mélodie populaire ? je n'en sais rien, dit E. Reyer. L'auteur appelle sa iiallade rustique « esquisse d'après nature, » elle a tout le désordre rbythmique du genre : voici le Petit Gardeur de chèvres ;
J'avais une amoureuse, Gadina,
Et toujours nous chantions !
Elle gardait les chèvres Gadina,
Mon troupeau la suivait.
Maintenant, je vais seul dans les rochers ; Je ne sais plus chanter comme autrefeis.
Mon troupeau s'égare dans les sentiers :
Elle est partie aux anges, Cadina,
J'irai la retrouver.
Nous chanterons encore, Gadina,
Aa rendez-vous des morts.
Ce chant francisé est pour nous évidemment un chant réel, d'après nature, comme dit l'auteur, et il est aisé de le rendre à sa forme première :
J'avais une amoureuse, Gath'rine, ah I
Et toigours, je chantions !
Elle gardait les chèvres, Catherine, ah !
Mon troupeau la suivait.
Maintenant seul, je vais dans les rochers ; le ne sais plus chanter comme autrefois. Et mon troupeau s'égar' dans les senUers.
EUe est partie aux anges, Gath'rine, ah !
J'irai la retrouver, Nous chanterons encore :
Gath'rine, ah I ▲u rendes-vous des morts.
Maintenant que noos finissons ce que certaines gens appelleront des drôleries ou pis encore, nous sentons le besoin de mettre ces choses-là sous la sauvegarde des gens de talent et de poésie qui en jugent autrement : c'est avant tout nommer G. Sand ; mais ce grand nom a déjà vieilli. H y en a un autre plus jeune, un vrai rural, un forestier surtout (nous préférons ce nom à celui qu'il se donne, un boiiier), un contemplatif des choses belles et simples. André Theuriet, dans V Automne dans les bois, raconte son éveil au charme de la poésie rustique : « Je me souviens avec émotion du moment où le charme de la poésie populaire me fut révélé. C'était dans une petite ville poitevine ; je sortais du collège, saturé de formules scolastiques... Un matin d'été, au petit jour, je fus réveillé par la voix d'un jeune garçon menant ses chevaux à l'abreuvoir. Dans la rue vide et sonore montaient ces paroles que le conducteur chantait à pleine gorge :
Elle a son doux berger Qui la vient voir souvent.
Hé 1 levez-vous, bergère, Hé I levez-vous, car il est jour.
Les moutons sont dans la plaine.
Le soleil luit partout.
Mais les paroles détachées ne sont rien sans la musique. Il fallait entendre cet air d'abord traînant et rythmé comme du plainchant, puis tout à coup s'envolant en noteS: gaies, sonores, légères, comme autant d'alouettes à l'essor. A partir de ce matin, je subis la séduction de la muse rustique et je me mis en quête de chansons paysannes. » Victor Hngo a eu aussi le sentiment de la poésie populaire qu'on reconnaît dans le refrain de la pièce sur « le coche qui va d'Avranches à Fougères », refrain qui tranche sur le reste du poème :
Je ne sais plus quand, je ne sais où Mattre Yvon soufflait dans son binioa.