CYCLE RELIGIEUX
« Il y a dans Tbistoire des pays chrétiens un moment charmant ; c'est celui de leurévangélisation. Ce n'est plus l'époque des martyrs mais celle des saints convertisseurs, missionnaires, evêques itinérants, et leurs vies sont empreintes d'une adorable mansuétude. Ils
conquièrent les natures et les cultes les plus faroucbaSi fictoire symbolisée par cet éternel dragon qu'on trouve aux origines des églises et des monastères. Ces belles âmes aimantes ne sont pas seulement dévorées du désir de gagner des Ames; mais dans leur sympathie universelle, dans leur existence simple et rapprochée de la nature, elles se prennent de sympathie] pour les bêtes et oiseaux à qui saint François^disait « oiseaux mes frères ,i et que la voix affectueuse d'un grand historien de nos jours appelle « nos frères intérieurs. » Les animaux, à leur tour, sont émus de vénération et d'amour pour ces saints aussi bons que forts. L'idylle chrétienne se trouve dans l'hagiographie. Les saints bretons, gallois et irlandais montrent une suavité toute particulière. Aussi c'est aux hommes de race celtique que nous attribuons la plus grande part dans les légendes religieuses. C'est avec un charme indicible qu'on se repose avec eux dans ces chrétientés que le mot Bangor (grand chœur, collège) rappelle encore sur les deux terres sœuns de Galles et de Bretagne. Il faut lire ces vies de saints, pour la plupart honorés en Normandie, celle de S. Patrice avec son pui*gatoire, qui a inspiré Dante, celle de S. Patern, qu'il ne faut pai confondre avec un autre S, Patemus ou S. Pair, celle de S. Golom-^ ban, celle de S. Brandan, devenu S. Broladre, où se trouve l'idylle des colombes qui font leur nid dans sa main, et la légende de Judas dans les glaces du Nord, celles de S. Renan, de S. Gadwan, de S. Iltut, de S. Magloîre, devenu S. Manlier à Guernesey, de S. Germain qui traverse la mer sur une roue de voiture, de S. Guinolé qui fut le patron de l'île normande d'Aurîgny, et qui est rappelé dans un dicton normand peu respectueux : Est-ce toi? dit-on, et on répond :
En os et en chai (chair) Comme saint Guinolé.
On trouve aussi une jolie idylle dans la vie du S. Paterne normand, ou S. Pair, écrite par un curé de la paroisse de ce nom pour les pèlerins, une chrétienté où vivent en communauté avec Pair, les Scubilion, les Amabilis, Witherius, Gaud, Aroaste, Senator ou Sénier. Cet épisode est ainsi raconté par Fortunat ;
(( Lorsque Paterne allait de Sessiac (Saint-Pair) à Avranches, il
demandaàson frère Scubilion de lui permettre d'emporter deux jeunee colombes qu'il avait nourries lui-même ; celui-ci répondit : Qu'eau
"ëDês me tiennent lieu do ta présence ; & quoi Paterno dit : Qu'elleii restent auprès de celui qu'elles aiment le mieux. Lorsqu'il fut arrivé à dix-huit milles, uu second jour do son voyage, les colombes volèrent vers l'homme vénérable. Ainsi cea oiseaux montrèrent leur prédilection pour le bionheureus Paterne. » (Acta sanclorum Ben.)
L'histoire d'un autre saint normand, S. Marcouf, né à Bayeux, offre un trait du même g;cnru, lorsque, malgré l'écuyer du roi, il ouvre Boo giron au lièvre poursuivi par la chasse.
La légende de l'âne et du loup, où l'dne, pourvoyeur d'un aaint on d'un ermite, est dévoré par la méchante bête, qui est obligée de faire le même service, est tellement répandue que nous n'osons la déclarer normande. Toutefois, elle se localise au Mont Saint-Michel, racontée dans son cartulaire et les livrets do viage (pèlerinage), & Pavilly et à Jumîèges, où l'on célèbre « avec un cérémonial bizarre » (A'orm. merv. 357) la fête du Loup-Vert. Pavilly, avec sa sainte Austrebcrfc et son monastère do filles, rappelle par son nom que les hommes du Nord nommaient Papœ les lieux où ils trouvaient des chrétientés. (V, Worsaae, The Danes in Englanâ et Marmier, Voy. en hlunde). Nous ne citons en passant les Enervés deJamiéga, que parce que Mlle Bosquet aflirrae que cet épisode semi-historique « a acquis une grande popularité en Normandie, » Le Mont Saint-Michel, qui est à lui seul un cycle littéraire, possède un riche légendaire; mais sa plus belle légende, qui a inspiré des poètes, spéc. celui qui signe Sylvettris, [Légendedu M. S.-M.) et qui est purement populaire, a été ainsi résumée par nous dans notre Âvranehin. u Au vi' siècle, alors que cette iorét de Scissy, que la tradition met dans tout l'espace de la baie actuelle, n'était peuplée que d'ascètes, Satan, déguisé en solitaire, s'y transporta pour surprendre leurs âmes. Mais l'archange du Mont Tombe accourt, il engage la lutte et convient avec Satan que les âmes des ermites seront à celui qui bitira le plus bel édifice. Satin élève le Mont Saint-Michel et l'archauge bâtit sur la roche sœur, Tombelaine, un palais de cristal, Le démon s'avoue vaincu et Saint-Michel (un Saint-.yichel normand), feignant de le consoler dans sa défaite, lui propose d'échanger leurs palais. Satan accepte avec joie. Le palais de opistnl était un édifice de glace qui fondit au premier rayon du soleil. »['(lw.»ïon.,tî,2l2). Il y a à Fougères, un conta do diablotins qui apportaient des pierres au diable bâtissant le monastère. Mais
cette légende a eu un retentissement de nos jonrs, du moins sur la côte où nous étions alors. Gomme on a dit que le diable viendrait ressaisir son édifice, prophétie déjà réalisée par sa transformation en prison criminelle, et qu'il finirait par en reprendre possession en personne, un soir les riverains virent de loin un navire noir, sans voiles, vomissant le feu et la fumée ; c'était Satan lui-même. Or ce navire s'appelait la Comète et était le premier navire à vapeur qui venait au Mont Saint-MicheL
Mais le Mont Saint-Michel n'est pas solide : Aux trois pierres fondamentales il en manque une et il oscille sous le souffle des tempêtes, que les riverains appellent les ogres (orgues) de Saint- Michel. En effet, quand le diable alla chercher ces trois pierres dans la forêt de Saint-Sever, son sac creva. Il essaya bien de sa main crochue qui y laissa son empreinte (nous l'avons vue au village de la Filière) de ressaisir son rocher, mais il n'y put réussir et la pierre est restée là ; on y a adossé un four, mais le pain n'y cuit pas ou y cuit mal. Nous avons raconté le miracle de Péril, un peu voisin de celui du passage de la Mer Rouge. Mais la plupart des miracles du cycle montois sont sortis de la mémoire du peuple, excepté peutêtre celui qui donne l'étymologie de Beauvoir. La vue y fut rendue à une pèlerine, qui s'écria à la vue soudaine de cette scène unique au monde : « Qu'il fait beau voir! » On a aussi oublié le Feu Saint- Michel, cette clarté qu'on voyait à la cime du Mont, quand la gHorre devait éclater entre la France et l'Angleterre.
La tradition du Précieux sang, qui est encore l'objet d'une fête à Fécamp {Norm. merv., 369) est le seul vestige du S. Gradal ou Graal dans notre province. Le toit, apporté par la mer de Saint-Marcouf à Fécamp, pour couvrir l'église de la Trinité, est encore une légende « d'une grande popularité » {ibid. 380). Le miracle des roses, répandu en France et en Allemagne, qui met en contraste la dureté de l'homme avec la charité de la femme, est particulier au pays de Caux, opéré sur la fille du sire d'Estouteville, Mlle de Bréauté, dont le nom est resté dans le dicton cauchois : n Belle comme Mlle de Bréauté. » Mais le dicton fier comme un aEcochois » ne s'applique pas au Cauchois, ni même aux « belles Cauchoises » mais aux Ecossais, souvenir de la garde écossaise de nos rois.
Une tradition vulgaire, recueillie dans les Essais sur Evreux, de M. de Saint-Amand, (p. 143, Notes) fait connaître les luttes du Saint normand qui eut le plus de démêlés avec les malins esprits,
Goèelinus par 0. Vital, c,-à-d. Saint-I gui arracha au diable aae corne, conservée ^l'abbaye d'Ëvreux jusqu'au dernier siècle. On y entendait chaque nuit : n Taurin, Taurim rends-moi ma corno, n ci l'on entendait ces paroles dans la corne, lorsqu'on l'approchait de l'oreille. C'est ainsi que l'église de Parigc}' conserve encore la corne de la vache de saint Bcrthevin, selon une légende locale racontée par M, Sauvage dans ses Légendes de Morlain. Ce qui a rendu populaire saint Gerbold, qui a d'ailleurs de poétiques parties dans sa légende, c'est qu'il a pour spécialité la dyssenterie, c'est qu'il guérit de ce mal, qu'il jeta jadis sur les habitants du Bessin, oii il s'appelle n le ma S. Garbot, n un mal qui est aussi invoqué dans laFarce de Pathelin,
Lalégendedetidragons, desserpents, des gargouilles, tués ou domptés par les saints, les suivimt docilement rien qu'avec le lien d'une éfole ou fuyant devant le goupillon, ne sont pas sans doute autre chose que la destruction d'un temple païen ou la victoire sur le diable. Le plus célèbre monstre en Normandie est la Gargouille, détruite par saint Romain, aidé d'un condamné h mort, d'où vint l'usage annuel de délivrer un criminel, qui lavaitla fierle {ferelrum) OD la cb&sse du Saint. Noue avons encore entendu raconter par une Brette (Bretonne) un prince qui tue une béte à sept têtes, souvenir de l'apocalypse ou de l'hydre de Lernc, Si ce dernier cas était vrai, ce serait sans doute l'unique tradition mythologique en Normandie, Cf. le Véritable dragon rouge, ou l'art de commander aux esprits célestes, aériens, terrestres et infernaux, suivi de la Poule noire : do cette dernière nous avons raconté la puissance.
Les autres saints normands, vainqueur de monstres, sont saint Nicaise, de Houcn, qui extermina un dragon ou expulsa un démon ; saint Loup, de Bayeux, qui délivra cette cité d'un loup ou de la Béte Saint-Loup, qu'on voit sculptée sur l'église de ce nom, comme on voit auportail de Saiute-Croix, à Saint-Lo, un monstre chargé de chaînes; saint Vigor qui noya un serpent ; saint Germain qui anéantit le dragon dii Trou Ualigan, près Cherbourg. Nous ajouterons saint Samsun, missionnaire gallois et évêque de Dol, qui, avec son étole, traîna une horrible bète dans !a Seine,
Une très intéressante veine de la littérature populaire se trouva dans la botanique légendaire, que nous avons essayé d'exposer
I dans notre Flore populaire de Normandie et d' Angleterre. C'est une
I branche du cycle religieux.
^ 74 — Le peuple retronrait, dans la population des fleurs dee pagoes, les objets de sa croyance, comme dans les vitraux et les sculptures de ses églises. C'était la Bible illustrée, mais vivante. H y a plus, la plante cessait d'être un végétal pour représenter le Christ, la Vierge, les Saints, et, pour que le contraste ne manquit à ce poème divin, Satan. Tous ces êtres charmants qui, pour te savant, sont de* végétaui, et, pour le poète, des symboles, étaient, pour le fidèle, le Sauveur, la Vierge, le Martyr, le Patron. Chacun d'eux élevait la voix pour dire au croyant : Je suis celui qn» t'a sauvé, celui qui iutercède pour toi, celui qui a été martyrÏBéi dont tu portes le nom sacré. La nature entière était un paradis ofa l'on marchait parmi les (leurs des saints, oiï l'on entendait chanter le eheeur mystique et rappeler les fêtes et les grandes époques de Is vie chrétienne. Toutes ces plantes étaient à la Tois un catéchisais, un martyrologe, une litanie, un calendrier.
L'Ancien Testament n exercé peu d'influence sur la botaDÎqv» chrétienne : le sceau de Salomon {thu Salomort's seal), le Ils de A> vallée qui traduit le mot de l'Ecriture : « ego floi campiel /i/i'um conoaRiiiru, Vaiguille d'Adam, le yucca ; la vertje de Jacob, ou l'asphôdèle ; les larmes de Job, fruits du colutea, Véchelte de Jacob, la polemoiae, et le Buisson ardent sont, à peu près, tous les sonvenln bibliques de la flore du peuple.
Le Christ n'a pas beaucoup de plantes marquées à son nom ; fl n'y a guère que l'aster, œil du Christ ; mais sa naissance est marquée par la ftose de Noël; sa passion, par le Roseau de la Passion, la massette ; sa résurrection, par la Pâquette et par VAlleluiei. Quant i la criite-marine, où un romancier normand a va Chriet, c'est une altération de chrttme maritime.
Mais, c'est la Vierge qui a obtenu les plus grands honneurs. C« que le peuple voit en elle, ce n'est ni la mère, ni la patronne ; c'est le côté pur et immaculé : c'est la Vierge. Le peuple a retrouvé, dans les champs, plusieurs parties d'elle-même ou de sa parure : dans la cuscute, les fAfiwuj; f/e /a Vierge ; àaat la nigelle, les cheveux de la Vierge, et même chose encore dans l'adiantum, pour les Anglais aussi le Maiden hair. Voici sa parure : la collerette de ta Vierge, la stellaire ; les manchettes de la Vierge, le liseron des haies ; les ganti de Notre-Dame, l'ancolie ; le sabot de la Vierge, le cyprîpedtnm ; le sceau de Notre-Dame ou racine Vierge, ou le cimus quinquefolia ; Yépingle à ta Vierge, le fi'uit d'un géranium ; l'éperon de h
T^ied d'alouette. It y a bien d'autres plantes qui lai Kvi
consacrées : cous oe citerons plus que ce beau chardon normaDd, le chardon-Marie, un nom que la science a traduit en silybam marianunt, copiant, comme elle le fait si souvent, la nomenclature populaire.
Il serait trop long d'énuméror les plantes que le peuple a consaorées h des saints ; mais cette série touche h la médecine populaire, qui, souvent, est fondée sur un Jeu de mota. On invoque S. Clair pour nbtenir la clarté des yeux. Dans l'Eure, on invoque S. Délié (S. Hélier) pour les eol'anls noués ; S. Butrope guérit les nitropiques, c'est-à-dire les hydropiques. Pourquoi le gui guérit-il de la jaunisse? c'est parce qu'il est jaune.
Hais c'est l'esprit du mal qui a la plus large part dans la flore populaire. Dans la catégorie des plantes diaboliques se pressent le navet da diable et le verjui da diable, la bryone ; le diable en haie, la clématite; le mors du diable, la. scabieu»e succise ; les corne» d« diable, la macre; Vherbe au diable, la oynoglosse; le i-aisin du diable, le taminier; le pain du diable, les mauvais champignons; les entrailles du diatle, les orobanchss; la canivière au diable, le chanvre, et, par cxt. , un mauvais ménage a oîi le mâle et la femelle ne valent ries ; » la tèle da diable, la macre et d'autres plantes diaboliques, le Irè/le à quatre feuilles (rare, mais existe), la maleherbe, Vherbe aux magiciennes, etc.
Parmi les animaux que leur légende fait rentrer dans le cycle religieux, on peut citer la bête blanche comme le lait, la lacCice ou hermine, qui est l'âme d'un enfant mort sans baptême, l'oiseau Saint-Martin, qui n'est pas le martin-péchcur et pour lequel on laisse debout le plus beau brin de chanvre, ainsi nommé parce que le premier laboureur, désolé de ce que les oiseaux mangeaient la semence, invoqua saint Martin, et dès lors le martinet ne fit plus de tort à son champ. Il est un autre oiseau honoré d'une jolis légende et dont la multitude de nomn annonce on oiseau aimé du peuple, Heblel, Reblot, Reblelte, Berrucliet, Racatin, Riqveu, Repepin, onomatopées qui aspirent à reproduire son cri. C'est le roitelet, le petit roi, le [ilus respecté des oiseaux. Pourquoi? C'est que ce fut lui qui apporta le feu du ciel. Il y brîtli ses plumes, mais tous les autres lui donnèrent chacun la sienne, ù l'exception du hibou qui, depuis ce temps, solitaire, nocturne, est un objet d'exécration pour la gent ailée. Le roitelet s'appelle encore l'oiseau du bon Dieu,
uTpouktte au bon Dieu. Mais nous n'avons pas de ces chants oii l'oiseau parle lui-même, comme dans ce chant de l'Alsace : Je suis le merle noir. C'est tin pt'ocâdé germanique qui va jusqu'à faire parler la balle et l'épée. La version calvadosienne que M. Le Monnier a présentée à la Société savante d'Avranchns, ajoute une scène où l'on voit en contraste notre poutstte au Oon Dieu et la mésange, qui est trf^s méchante : « Un jour que Jésus avait dit aux hommes des vérités qu'ils ne voulaient pas entendre, ils voulurent le lapider. Les oi-eaux eux-mêmes s'intéressèrent k son sort i « Il est bous le buis, il est sous le buis, n disait la mésauge qui voulait le perdre : n Tu en as mentj, il est sous le sapin, » disait le roitelet qui voulait le sauver. »
Les abeilles sont traitées avec beaucoup d'égard et même comme des membres de la famille, putsqu'à la mort de quelqu'un de la ferme ou de la maison on revêt les ruches de guenilles noires. On leur fait de la musique sur les poêles el les chaudrons pour engager les essaims à se poser et on leur parle avec amour : u Apiés belles, apiés bellbs, h du lat. apes, leur dit-on dans une partie de la France, et dans l'Avranchin on leur dit avec douceur ; Il Assias, belles, assias, n c'est-à-dire asseyez-vous et aussi : « Ailliez, ailliez ! u sans doute c réunissez-vous. »
Il est encore sitr les animaux une croyance qui développe l'idée spiritualiste du peuple jusqu'à les douer de la parole. Dans cette mystérieuse nuit de NoBl oii les pierre? vénérées tournent trois fois sur eltûB^mêmea, appelées roche-qui-mre, pierre- qui-loume, à l'heure de minuit les bêtes fléchissent le genou et comme le dit Mlle Bosquet : ii les bœufs, les vaches, les chevaux, les doessont gratifiés du don de la parole; ils s'entretiennent gravement des devoirs de leur condition et se plaignent on s'applaudissent du traitement de leurs maîtres. » Mais malheur à l'homme qui va les voir ! 11 reçoit une volée qui fait qu'il ne voit rien. Cette élévation de l'animal au rôle d'homme est attestée par mille faits, par ox, par l'âne de l'église d'Argentan, où est sculpté sur un pilier, celui qui porta loua les matériaux de l'édifice. Il y a « le cheval h Hudru qui rit de sa bêtise, n il y a le cheval Bayai'd, des quatre fils Aymon, dont la croupe s'allonge indéfiniment. On peut rapprocher de cette messe de minuit, à Noël, les messes célébrées à la même heure par des prêtres qui sont morts, sans s'être acquittés des prières promises et payées, les messes de nuit, dites à rebours,
la messe nocturne des naufragés que nous avons déjà racontée.
Cette croyance est des plus répanduea ; elle existe à Mortain bous le nom de la messe d'un beure, et M. Sauvage l'a signalée dans les légendes de cette localité. C'est aussi le fond de la foi aux revenants, qui pour la plupart sont des personnes qui reviennent pour remplir une promesse faite en ce monde, coupée ou par la mort ou par l'oubli. On croit encore un peu aus devins, aux devineresses, aux médecines, femmes qui >< cernent le mal, h aux noueurs d'aiguillettes, à ceux qui « remontent la luette, m aux guérisseurs du a carreau. » Nous avons connu, y a quarante ans, une pdiouresse, monomanc incendiaire, qui, après trois incendiée, ne fit d'aveux que sous l'empire de la peur du devin. On parle encore d'une espèce de messe que l'on faisait dire à un saint imaginaire, « Saint-Va et Saint-Vient, n pour obtenir vite mort ou gaérison. Cet usage existe en Bretagne dans !a messe du Tepidu (l'un ou l'autre) : « Dieu fasse qu'il soit tepidu l » disent les Bretons pour le malade dont l'état est incertain.
Dans ce cycle l'eligieux se placent naturellement les chants populaires des fêtes dont les principales sont les Rois et Noël. Ces chants s'en vont. Des quêteurs chantent peut-être encore à cette fête des Rois, pour avoir la « part à Dieu, a un vieux chant rustique décousu et altéré :
Sur nos haalbo[s, Monsieur de céans et madame ausii, Donner de vas biens A ce pauvre ici.
(Jue l'jtinc de voos Aille eu puradis Et la niUe auesi.
Uue de rêves, que de pèi y ait planté, planté.
La part de Dieu, s'il vous plaît.
Un autre chant pour la part à Dieu se dit & Bayeux, Pluquet l'a donné; mais il y a un mot singulièrement altéré. Le quêteur s'adresse au plus jeune du festin et on a écrit nphœbe, domine^ n ce qui n'a pas de sens ; lisez k ephebe domine. »
On jouait naguère autour de ta baie du Mont Saint-Michel, à Genêts, au Mont, à Pontorson, \& pastorale, c.-^-à., la Nativité. Nous
l'avons entendae à Genêts, il y a quelques quarante aas. Oa ptiis«it dans la Bible des Noëls vieux et nouveaux, sur les plus beaux air$ de oe temps, imprimés à Saint-Malo chez Hovius ûb, 1792, en pleine Révolution. Ces airs dont on ne peut pas dire, ooaune des vieux recueils o tant de musique que rustiques », sont des chants probnes et très populaires. Nous en oiterons quelques-uns, comme oblitérés ou comme formant contraste avec la sainteté des Noêls. On
n'y entendait pas oialice alors, mais depuis u Réveillez-vouSi
belle endormie. Laissez paître vos bêtes. gué, lan la, lan lire. Vous me l'avez dit, souvenez- vous en. Prends, ma Philis^ prends ton verre. De tout temps le jardinage. Quand Iris prend plaisir à boire, Turlure. Un jour Guillot voyant Tircis. reguingué, ô Ion lan la. Laissez paître vos bêtes. Que vous ai-je fait Gloris. Si j'avais un sou marqué, j'achèterais un âne. Ne m'entendez-vous pas, trop idmable Lisette. Les ofQciers de terre. Messieurs de Nantes, etc. » La farciture se rencontre assez souvent dans ces Noêls bretonsnormands. Un d'euK est farci de couplets français et de deux versets du ifa^nt/?ca^; un autre est farci d'un vers français et d'un vers latin, compréhensible au peuple :
Célébrons la naissance
Nostri Salvatoris
Qui fait la complaisance
Dei sui Patris ;
Cet enfant tout aimable,
In nocte medUà
Est né dans une étable
De easià Maria,
Ensuite vient la Pastorale proprement dite, pièce dramatique par Claude Macée, hermite de la province de Saint-Antoine. La pièce, y est-il dit, se peut représenter dans une chambre dans le coin de laquelle on dressera une étable. Marie et Joseph demandent à loger; l'hôte refuse. Joseph conduit un âne chargé d'outils de charpentier et (( si le lieu ne permettait pas d'avoir un âne, Joseph les portera dans un panier... acteurs... l'archange Saint^Michel et Lucifer ODchaîné et cinq à six démons. » C'est de ces rôles que sont sortis, eomme sobriquets d'abord, puis comme noms de famille. Lange, Le Dieu, Le Diable, etc.
Qu'y a-t-il à tirer de ces pièces naïves au point de vue des idées et de la langue? Assez peu de chose. Dans le couplet soivaat, on
remarquera uq mot lombé ea dâraétubdei mais conservé chez les Anglais (/fotir, farine) :
Notre Gati», toute de cœur, Nous fait et porte avec honneur Des flniits, du Mt, mi peu de fleur.
Un Noël tombe dans la focétie ; mars, sans doute, on le chantait sérieusement ; il y a là un procédé aimé du peuple et qu'on trouve dans maintes chaosons :
Tel, sous ses pauvres habits, GMhait un peu et pain bit.
Pour la, la, la, la.
Pour la. Sain, Sain, Sain,
Pour la, la, pour la Sain,
Pour la Sainte-Vierge,
Et Joseph concierge.
sans doute dans le sens étymologique conservus^ serviteur, a Yils drapeaux, » mot oblitéré qui a fait place à langes, et « poupon » se retire devant bébé. Une canette^ pur patois, une petite cruche.
Les Noêls sont chantés encore par les enfants dans les rues d'Avranches, et, hier même, nous entendions ces deux vers, qui ne font nullement rire les chanteurs :
La mère Marie lui donnait son lait Et le père Joseph il leur éclairait.
On devine le thème de Thumble bergère et de la mondaine; nous en citerons un fragment, d'ailleurs intéressant pour la langne :
Veax-tii venir voir ra/oeoiKBhée
Avecque moi ; C'est une dame fort discrète.
Ce m'a-t-on dit.
Qui nous a produit le prophète
Souvent prédit.
LA HOlfDÀBnB
Au Boîni, e$Mïù bian uiM%
De fins féseanx T M sa coucha esMle éiatfé»
De beaux tîAsattX I
Son ciel n'est-il pas de brodare
D'or campané ; N'a-t-il pas aussi pour ornure
L'or basané ?
Ta me dégoûtes, ma voisine
D'aller plus loin Pour voir une femme en gasine (sic)
Dessus du foin.
Dans le rôle de Colin parlant à Iluben noas rencontrons une expression essentiellement du nord de la Manche :
£t toi, Ruben, vieux tallebot.
Or tallebot y veut dire une tache de noire saleté. Un autre terme inexpliqué du même quartier est « la furie talbot^ » terme qu'on emploie ironiquement contre une fureur portée jusqu'à la furie. Y a-t-il là une raillerie normande contre le général anglais Talbot, qui se distinguait aussi par sa vivacité et ses colères. Le verbe halener, exhaler son haleine, tombé en désuétude, se dit encore dans notre pastorale : a Un enfant nouveau-né, de deux animaux halené. » Yoici un verbe qui n'existe plus que dans nonchalant : « Que te chaut-il, cruel? Que te chaut-il, méchant. » Et un mot oublié : « une vierge ancelle. » On trouve un mot étrange dont le sens se devine mieux que l'origine :
Ne suis-je pas roi couronné, Le plus beau et le plus parfait homme Qui soit dessous le tour du dominé ?
C'est la rime sans doute qui amène « meurtrerie, diablerie, ragerie. » Mais, dans cette collection de vers, pour la plupart vides de sens, un passage se détache, très remarquable de couleur et de pittoresque, dans un temps de littérature terne et grise pour les spectacles naturels. Nous ne pouvons nous empêcher de citer ces vers qui sont d'une tout autre manière que le reste. C'est l'apparition de l'ange :
Sachez qu'avant minuit l'on ne voyait d'étoiles. Le ciel était couvert de gros et sombres voiles ; Mais peu après minuit ces voiles s'épanchant Sont allés tous se rendre au loin vers le couchant... Quant un subit éclair, éperdu dans la nue , Nous a surpris ensemble et l'esprit et la vue.
Mille eons éclatants, mille brillants éclairs.
Nous avons vus alors élancés dans les airs...
Ses yeux étoient perçants (de Tange), sa voix était charmante,
L'air frémissoit au bruit de ses ailes brillantes,
Il accordoit si bien le doux son de sa voix
Qu'elle en a reveillé les échos de ces bois.
Son corps étoit porté par deux ailes dorées.
Et de mille couleurs peintes et azurées...
Elle (cette divinité) voloit en rond, s'élançoit vers les cieux,
Et perçant dans la nue échappoit à nos yeux.
Et puis en s'élançant dessus notre hémisphère.
D'un vol prompt et léger elle rasoit la terre.
En laissant après elle ^n lumineux éclair.
De mille cercles d'or elle embellissait l'air.
De ses vives clartés la nuit épouvantée
Dans ses gouffres profonds s'est tôt précipitée.
D'abord à son éclat je la croyais l'aurore.
Le berger Tircis, qui débite ces vers, n'a pas besoin de nous dire qu'il a (( abandonné Tétude et la rhétorique... pour suivre la vie rustique, n
M. E. de Beaurepaire, qui a beaucoup décou vert en poésie normande, trouve dans la Bible des Noëls^ imprimée à Caen, deux Noêls, consacrés à la Madeleine et à la légende du semeur de blé. Ces deux pièces sont jolies, et il trouve encore aujourd'hui des vestiges de ces Noêls dans son pays natal, rAvrancbin. Dans l'un, c'est •la Madeleine pimpante, si pimpante que, quand elle entre à l'église, l'enfant de chœur en perd sa leçon :
La Vierge allant à la messe.
Le jour de la Chandeleur, Rencontra la Madeleine Tenant un bouquet de fleurs.
Madeleine, belle dame.
Veux-tu venir avec nous ?
Mais comment donc irois-je ?
Je n'ai pas mes beaux atours.
Mais, si vous voulez m'attendre.
Je m'en vais les vêtir tous. Ceinture qui l'environne Lui fait bien quatre-vingts tours.
La couronne est sur sa tête, Les quatre soleils y sont.
L'enfant qui chante l'antienne En a perdu sa leçon.