SI
Femelle. Les variantes de cette légende sont résamies dans le Rommanl de Rickarz fih d'Robert-le- Diable, du xiv' siècle, tombé daos la bibliothèque bleue, défiguré par des fantaisies, par l'iayention de la Fée minutieuse, par la transformation du démoa Burgifer en un hybride greco-Iatin, Nasomega. Or les démons de M roman portent des noms du dialecte normand : Burgifer, litt. beurte-fer, du patois burguier et Brundemore, litt. glaive de mort, du vieux norm. branc, épée.
Des chasses fantastiques, les unes, comme la chasse Saint-Hubert avec le oerf crucifère, appartiennent au cycle religieux, d'autres comme la chasse Arthur ou Ârthour, au cycle héroïque, mais le plus grand nombre au cycle diabolique. Un souvenir de l'antiquité païenne est resté dans la cache ou chasse Prosorpine ou Quéserpine, de la Basse-Normandie, qui nous rappelle cette même déesse infernale des drames basques, citée par M. Vinsou {Rea. de rffisl. jies rei). Un souvenir biblique subsiste dans la CAowe-Catn, àOrbeo, ■voisine de (a Chasse- Hérode du Périgord. Mais le Moyen-Age est signalé par la Ckasse-du-Dtable, par la chasse de la Mère-Herpint, lie nom d'un être rapace et ravisseur, par la Ckasse-Hellequin ou la ,Mesnie-Hellequin. 11 faut lire dans Ord. Vital {Hist. de Normandie, livre viii), l'apparition do ce seigneur germanique « au visage Doir » condamné à errer les nuits par les airs, appelé par ce dernier Berlechinus, un nom qui nous livre l'étym. controversée d'Arlequin, en norm. Harlinquin, qui a gardé de lui le visage uoir et qui s , pour racine, selon H. Cocheris, Erle-Konig litt. roi des Aulnes. .Slais quel fait naturel a donné lieu à ces chasses aérienaes? Ce sont CCS bruits d'insectes, de cris d'oiseaux de passage, de clameurs d'oiseaux marins qui traversent les régions de l'air et que lea Normands appellent Bemèque, nom altéré de Bernache. Ainsi, en Scandinavie, Odin chevauche dans les airs avec les Walkyries : a Si le vent pleare ou gémit le soir dans les sapins, c'est la chasse . d'Odinqut poursuit les élans et les loups, ii (La Norwége,'L. Ënault); c'est encore le fait naturel élevé au merveilleux. Bn Angleterre règne également la croyance à la chasse aérienne d'Arthur, « Artkur's ckace » et W. Scott a aussi chanté le chasseur Hellequin dans Minstrahy of Scottish borders. On a comparé (Mlle Bosquet) le lambeau de cadavre qui tombe de la « chasse de Proserpine, n quand on crie « part h la chasse 1 » avec la pièce de venaison gâtée qui tombe de la chassa du veneur allemand Folkemberg, quand on
cnâ : H Bonne cfaasse Falkembergl n Les esprits hurleura de ces chasses sont appelés fluardi. Le nom de chasse Macabre ou Machabée, qui existe aux environs de Biois, ne se trouve pas en Normandie, bien que la chnsse d'Hellequin soit une vraie chasse macabre ou des morts, mais on y appelle machabée, une vieille femme, spéc. revendeuse de fruits et de légumes, décharnée, squelette ambulant, un nom dérivé de l'arabe mayabir, cimetière.
Un thème favori de ces chasses, c'est la transformation d'hommes en animaux et d'animaux en bêtes merveilleuses comme le cerf de Saint-Hubert, lu biche de Geneviève de Brabant, On chante ans environs de Laîgle une chanson de ce genre, la « Fille changée en biche ». Elle a été souvent reproduite (v. Aonn. merv. et de Beaurepaire, Poésie pop. de !\'oym. etLe Héricher, i"vol., 181 du 6'/om, Aorm.). Ampère en cite une version bretonne, mais il est difRcile dans cette existence double de voir « un écho de la croyance druidique à la raétempsychnse, a qui suppose des vies successives. Nous préférons à la version de cet auteur celle d'Em. Souvestre : V. p. 14, de ses Dernien Bretons.
La légendf du Juif-Errant, dont G. Paris a suivi la genèse, est répandue dans toute la chrétienté, et on signale de temps en temps en Normandie le passage de l'éternel marcheur, ou du moins « jusgn'au jour du jugement II. Je m'en souviens bien encore, bien que je fusse enfant de trois ou quatre ans, c'était dès lors vers 1815, temps des âmes agitées; le bruit se répandit dans mon quartier natal, dit Turin, à Valognes, que le Juif allait passer. Les femmes accoururent au carrefour, et moi dont le cœur battait très fort sous ma jaquette jaune, tirant de ma mriin la robe de ma mère, j'allai avec tout le monde. OiJ étaient les hommes alors? je ne me souviens pas d'en avoir vu ; rien que des femmes et des enfants. Enfin on cria : le voilà! le voilai et bientôt passa à travers la foule rangée en haie un homme de très haute taille, à la grande barbe, à toque de poil, tabher de cuir, grand bâton de la muin gauche et clochette sonnante dans la droite; il passa ii grandes enjambées sans rien dire.
Mais voici le chant de la fille changée en biche :
Celles qui
buta, c'est In HIIi: et la mère ; me s'en va chantiinl, l'outre se désespère.
(^H'aveï-vouB à pleurer, Harpierite, ma «hire 1
rai nu grand ire Je tuii nile lar j<
La chasie eit apr
a cœur qaî me fait plie et Iriilo :
' et la nuil blanohe biche ; moi par haiion et par Triclies.
El de tout la cbusean, le pir', ma mèr', ma mie, C'eit mon frèro, Ljcin ; vite, alleï, qu'on lui die Qu'il arrâte ses chiens, jusqu'à demain récie.
— Arrile-lei, Ijjon, arrête, je t'en prie.
Troii fais les a cornés saos que pas an l'ait ouïe; La quatrième fois la blanche bicbe est prie.
— Mandons le dépouilleur, qu'il dépouille la bète. Le d^pouillour a dit : — Y a chose méfaite.
Elle a sein il'unc fille et blonds cheveux sur tèle.
Quand ce fut pour souper :
Et surtout, dit Lpn, faul m.
Quand je la vois venir, ma '
;juc tout le monde vienne vi lur Marguerite, est réjouile.
— Vous n'aveï qu'à manger, tueur de pauvres flUes, Ha lËte est dans le plat et mon cœur aux chevilles ; Le reste de mon corps devant les landiers grille.
Le bras du dépoailleur est rouge jusqu'il l'aisène ; Dans le sang que ma mère avait mis dans nos veines. J'ai laissé hoir' mes ctiiens, comme A l'eau des fontaines.
— Par un malheur si lier, je ferai pénitence. Serai pendant sept ans sans mettr' chemise blanche. Et j'aurai sous l'épin' pour toit rien qu'une branche.
Oa remarquera dans ce langage haziers (ballierB), récte (souper, collation), du I. re-cœnare, laadier (chenet), aùéne (aiaaelle),
Ces chasses aériennes tiennent à la morale populaire et se présentent en général comme la condamnation d'êtres méchants ou impies. Dans le Roman de Richard sans paour, il y a des veneurs aériens, dits « la mesgnie de Charles Quint, qui fut jadis roi de France ; u il faut voir ici, avec Mlle Bosquet, Charles- Marte!, condamné à combattre, après sa mort, les Sarrasins, pour avoir usurpé des biens d'église. On croit, en Basse-Normandie, qu'un prêtre et une noane, qui se sont aimés, sont transformés en démons si hideux que l'enfer les rejette et qu'ils sont poursuivis dans les airs par des troupes de démons et de damnés. C'est de cet amour que doit naître l'Antéchrist, ou mieux l'Antichrist.
Les fées méchantes appartiennent au cycle diabolique. Elles en
veulent eurtont aux mères et aux petits enfants. Ce sont i
voleuses d'enfants et OD lear attribue des faits qui réellement sont imputables aux races vagabondes, Juifs et Bohémiens. Il y a sur ce sujet une jolie légende normande, d'une paysanne qui refuse l'enfant d'une mère n fût-il neuf fois plus beau que le sien, u En rentrant des champs, elle croit s'apercevoir que son enfant a été changé. Pour s'en assurer, elle casse une douzaine d'œufs et elle en range les coques devant l'enfant qui s'écrie :
Ob 1 que de petiu poU de «âme I Oh I que de terrines de lait I
C'était, à ce qu'il paraît, une épreuve suffisante. Alors, elle bat l'enfant jusqu'à ce que la fée lui ait rendu le sien (Norm. rom. tl7). Cette légende a aussi cours à Carolles ; seulement, au lieu de coques d'œufa, ce sont des bénits, coquilles coniques en forme de bénitiers, très communes sur les rochers de cette localité marine. C'est aussi la même que conte la Bretagne, i' Enfant supposé, mais avec des détails mystérieux et dramatiques. La Bretagne est longuement conteuse ; la Normandie n'est pas prolixe.
Tlne voleuse d'enfants appartient en propre à la Manche ; elle s'appelle la Bête Havette, du patois haver, saisir avec effort. On y menace les enfants de la bête havette, comme ailleurs de Croquemitaine. A Briquebec, en particulier, c'est la bête Saint-Germain (Le Fillâtre, ^nn. de la Manche, 1832). Près de Laigle, c'est la Mère-Nique. Or, ce dernier mot est celui (lu diable en anglais, oldrtick, et, dans le Nord, les divinités malfaisantes des eaux sont dites Nick, iVi'xen, dit M. Vaugeois, qui en dérive l'espression pop, «faire la nique, n plus sûrement tirés de l'ail, uicken, faire un signe de t6te. Il faut rattacher à cette catégorie les mangenrs d'êtres humains, les Ogres, nom tiré do l'Orcus des Latins, ou des Hongrois les Fortes- Epaules, les Gargantua et sa femme Gargamelle, deux types bien antérieurs à Rnbelais. Un gobeiin du pays de Caux, le iVain rouge, vindicatif et farouche, habitant des falaises, VHomme- Raage du Pollet, signalé par Shoberl {Excurs. in Normimdy, 1", 239), le Gargarouf du Roman de Jiichard rentrent dans le cycle diabolique, ainsi que tous les géants, qui sont presque tous méchants. » Le corps-sans-âme, dit Campbell, est un des contes les plus curieux qui se redisent en Normandie. La forme primitive en est depuis longtemps perdue. On sait seulement qu'il s'agissait d'un
— M — géant, séduit par les caresses d'une femme qui lui enlevait son àmcj laquelle était dans un œuf de pigeon. Il mourait quand l'œuf était écrasé. Ce conte se retrouve en Islande (Davent , pop. taht from the IVorth, 47) et dans les montagnes d'Ecosse ; il y a une forme semblable dans la Fille de la Mer {Pop. taies of the West Bighlanda 1", 1 et 71).
On peut dire des génies malfaisants que chaque canton a le sien, comme au temps du paganisme chaque localité avait sa divinité. Nous venons d'en localiser plusieurs. Il serait trop long d'en dire davantage. 11 suflira d'en faire déGler une série dont les noms ont on intérêt philologique.
A la Bêle Bavette, à la Béte Saint-Germain, h la Mère-Nique, à Forte-Epaule, etc., nous ajouterons les dragons serpents, vouivres, t Martine, dit Littré, ou bÊte Martine, est en Normandie un démon qui se montre sous la forme d'une martre : la Gargouille de Rouen, le monstre appelé CocorfriVe ou Cocodéque, ea Sologne Codrille,les Trou-auSerperU, la Chinckeface (ou figure de singe) mentionnée dans un vieux mystère :
Laide citoit de cors et Je tache, L'en l'appelait la Chincheface,
marqué du chuintement normand, la Bigorne {ou double corne), laquelle mange les maris ii qui fout le hait de leurs femmes, » la Pilerne (synonyme de Pitois, putois), espèce d'hermine ou laitice {litt. blanche comme le lait), qui représente l'ârae des enfants morts sans baptême, la Tarane, où L. du Bois voit la Taranis des Gaulois ; mais en Norm. la terrenne est le lézard terrestre, litt. lerraneus ; le Rongeur d'os, le Faulol ou Falot, une âme errante, la Fourlore ou le spectre de la femme qui s'est donnée à un prêtre, les Meneurs de nuages, q\i\ rappellent les 7'em/)esfar>ei auxquels est
, consacré le Capitulaire de Tempestariis, les Bières, apparitions ou fantômes et cercueils blancs. On trouverait outre-mer des traditions
normandes : au Canada, le cap Gargantua, dans l'Acadie le monstre Gougon, dont le nom offre une onomatopée d'englou-
Le nord de la Manche, spéc. le Val-de-Saire et la Hague, sont
riches en légendes. La plus célèbre est le moine de Saire, qui a eu
les honneurs d'une belle image. Il est le mauvais génie de ces
, parages et la terreur des marins. 11 crie sur la rade de Cherbourg :
sauT^a VI8 ! » et entraîne daas les (lots les matelots qui volant l ce cri, qui se continue par d'autres : « Par ici, par là I » Il se plsit surtout, posté sur le pont de la Saire, à jouer aux cartes, au clair de luae, avec les passants et, joyeux et railleur, il précipite à l'eau les joaeurs toujours malheureux. Le fond de la légende, c'est un moine qui nia un dépôt et qui fut emporté par le diable ; mais, selon l'histoire, ce serait le receveur d'un seigneur de Tourlaville lequel, ayant dépensé sa recette, lit un pacte avec Satan qui lui donna de l'argent et lo pouvoir de s'échapper de tous lieui a en vent ou en fumée. » (Aaselin, l'aMs de TowlavUle). Dans la Hague, les sorciers volent au sabat, oints de graisse de mort et quand, an matin on e trouve un immobile et brisé sur la bruyère, » c'est qu'il a perdu sa graisse. » (DJguard, La Hague). Cette croyance à la puissance des sorciers sur les éléments, vent, grêle, louoerre, pluie, se retrouve dans tous les procès de sorcelldrie. Une sorcière, qui avait le don de paraître à la fois en plusieurs lieux, Marie Bucaille, fut brûlée à Valognes en plein XVII" siècle et quand quelqu'un apparaît soudainement en deux endroits, on dit encore : <( Tiens, t'es comme Maria Bucaille, t'es partout à la fès. » Il n'y a pas loin, pour le peuple, de la science h. la sorcellerie, et je me souviens encore d'un paysan qui me disait alors que je faisais ma philosophie et que j'étudiais la phytique : a N'est-ce pas, M. Edouard, que vous pourriez faire pleuver, grôlor, et tonner? » Nous apprenons bien autre chose, lui dis-je, sans doute pour justifier que le Normand ne dit ni oui, ni non, ni vêre; nous avions àValognes un jeu qui consiste à répondre aux questions sans employer ni négation ni affirmation, avec cette formule à sale oalembourg :
Je te àéSeniii do ilire ni oui. ni non, ni voire. Jusqu'à Uni que je revienne de U Toire.
Aussi dans ce pays-là on n'aime pas lea rapporteurs qu'on traite de cette manière :
Cnnle- nouvel! es A vingt cliandellM, La paille a a cal.
Rapporte ttia.
Dans oe vagne c où est le vrai ou li
i vous laisse la phrase normande on ne sait plue faux. Ainsi il n'est pas aisé d« dire si un dictoD
Bur Irois saints est naïf ou railleor. On suppose, dans l'ATrancbia, qu'ils se parlaient dans le sein de leur mère, de cette manière :
Range-té, Gervaiï,
Nennj Protaii,
Car Luce me neîe (noie).
Nona rapportons volontiers au cycle du diable la demoiselle de Tonneville, légende de la Hague, qui n'a pas une marque d'antiquité, mais qui représente une femme méchante, obslinée dans son impiété et qui finit par être à peu près emportée par le démon. Elle a été racontée avec des variantes par M. Fleury de la Hague, qui nous l'a envoyée de Saint-Pétersbourg, avec des détails sur la Roussalki ou Dame Blanche russe, et par M. Le Grin qui l'a présentée à la Société que nous présidons. Cette histoire semble avoir été faite pour personnifier ce qu'on appelait les philosophes et les incrédules, pour lesquels notre siècle a trouvé le mot incroyant.
Il y a quelques cent ans vivait noble demoiselle de Tonneville, et le souvenir de la dure et méchante femme survit au temps. Malheur au paysan qui n'apportait pas sa dîme à jour fixe. Son argent suait la sueur du paysan, mais il n'en glissait que mieux entre ses doigts. Elle avait refusé les partis les plus riches de la Basse-Normandie et n'avait pas même honoré d'une réponse de nobles ofliciers du roi, en garnison à Cherbourg. Son plaisir était d'errer dans sa lande de Tonneville qui faisait à son manoir une ceinture de stérilité et de malédiction : » Que Dieu me laisse ma lande et qu'il garde son paradis! n Par uae belle soirée d'automne, elle entendit des chants au loin, c'était le 19 octobre, et c'étaient des pèlerins qui se rendaient à Biville, au tombeau du Bienheureux Thomas. Elle les regarda passer sans offrir l'hospitalité aux vieillards : « Que leur Bienheureux les soutienne; vuilà une belle occasion pour faire dea miracles! ji Et pourtant, lorsqu'ils eurent disparu, elle demeura rêveuse : <( Ces gens sont heureux, dit-elle, parce qu'ils croient et moi je ne crois pas. Bienheureux Thomas, si tu descends sur la terre et que lu m'apparaisses, chassant devant toi mes chevaux que seule je puis approcher, je croirai en toi. » A peine avait-elle achevé qu'elle vit s'avancer d'un pas tranquille ses cavales indomptées, et un homme qui, au lieu de fouet, portait un lys dans sa main. C'était Thomas Hélye. Il revenait sur la terre pour essayer de
BsuTer les Smes, lui gui, oonime noas l'apprcDd un chrooiqueur Boa 1 coatcmporaia, c'est-à-diro du xiii' siècle :
Ardent d'amour, de charilez.
Des pécheur» si grand pitet
Avait que tant ierl gardant
Ou de pfcliiis ou do folie.
D'abord interdite, elle a'écria : « Quelque sortilège te vaut l'honneur de t'être rendu à mon appel. » Elle dît et le sEiiat disparut. Alors elle cria : n hola I quelqu'un pour conduire mes chevaux, w Alors un digne serviteur d'une telle maîtresse répondit : " Thomas n'avait qu'une fleur de lys ; je prendrai une branche de genêt et nous verrons, si pour conduire des chevaux, jo ne vaut pas bien uu saint. •> Il partit et ne reyint pas. La noble demoiselle mourut très vieille- Quand la cloche tinta son trépas, il y eut, dans tout le pays, comme une muette action de gràcee. Les porteurs enlevèrent la bière, mais quand ils fumât à la grande porte, elle se trouva si lourde qu'ils furent obligés do la déposer. On y attela tous les chevaux du village, qui tombèrent épuisés. Ou enleva la pierre du seuil et on y creusa la fosse et celle qui fut si oi^ueilleuse est foulée aux pieds de tout venant.
Sur ce Dienheureux Thomas, on raconte encore « La messe des aau&agés, ji des naufragés entre le cap de la Hague et Aurigny avec ses vingt-deux récifs. Sauvés, ils vont la nuit remercier leur sauveur, qui allait comme eux en ce moment : « Si alet tout nus pies esbattre... » Ils voient l'église resplendissante de lumière : un vieux prêtre sortit de la sacristie précédé d'un eofaut. La messe commença ; on voyait remuer ses lèvres, mais on u'enteudait aucun son ; l'enfant agita sa sonnette, mais aucun bruit n'en sortait et à la consécration une auréole d'or couronna le front du prêtre : ilbénit les naufragés et disparut, et tout devint noir. Cependant au-dehors le vent faisait rage, la neige fouettait les vitres et la campagne n'était plus qu'une blancheur. Cette messe muette à minuit rappelle les mesus blanches que viennent redire à celte heure, du fond du purgatoire, les prêtres qui ont négligé de dire leurs messes et spécialement les messes payées. C'est une vengeance du créancier normand.
Qu'est-ce que la croyance aux dragons ? Est-ce uu souvenir des énormes hèles disparues qui ont coexisté avec l'homme primitif ?
EsUce l'image de l'hérésie vaincue, du diable foulé aux pieds, de
Satau dompté? Cette derniëre tradition est univuraelle. En Normandie, il y a, dans cet ordre d'idées, l'idole Uolh, d'où Jiolhomagus, Rouen ; il y a la Gargouille ; il y a le dragon de Saint- Germain et beaacoup d'autres. Nous aimons à raconter cette dernière légende d'après la plus récente version qui en ait été faite, celle de M. Legrin, de la Bague. Elle s'appelle « La rouelle de Saint-Germain.
Vers le milieu du v* siècle, Flamanville, petit village normand, assis sur un roc de granit en face de l'Océan, ne se composait que de quelques cabanes de pêcheurs. Un dragon désolait la contrée, et chaque année on voyait se renouveler la cérémonie dans laquelle les Athéniens désignaient les enfants qui étaient donnés en pdture au Minotaure. Mais on venait d'apprendre que l'illustre Germain, le saint évêque d'Auxcrre, parcourait la Grande-Bretagne, détruisant l'bérésie de Pelage et étonnant le monde par ses miracles. Les pêcheurs allèrent le prier de venir les sauver, il promit. Il y avait alors une vieille femme qu'i cause de sa grande piété on appelait sainte Pernelle (Pétronille), Un Jour qu'avec sa fdle Réparate, canonisée depuis, elle était assise au bord de la mer, ses yeux, longtemps fermés à, la lumière, s'ouvrirent tout à coup : h Tiens, ma fiUe, le grand Saint Germain qui vient h nous sur la mer. » On aperçut sur les flofs un évêque revûtu de ses habits pontificaux, qui venait, affourché sur une roue de voiture. Quand il eut touché terre, il s'agenouilla, pria et demanda où était le dragon. Les deux femmes lui montrèrent son autre creusé dans le roc de la falaise. Le pontife s'avança les yeax levés au ciel. Le monstre se souleva, dressa son cou et se dëploya en long serpent et sa gueule vomit le ' soufre et le feu. Le saint avait âtë son étole, et avec elle il étrangla la bête. Il partit pour l'Armorique, afin de combattre les hérésies et apaiser le général Aetius.
En souvenir de cette délivrance miraculeuse, Fiaraanville prit
■ ie nom de Saint-Germaio-de-Ia-Mer. A la veillée, les anciens coD-
■ tent encore l'histoire du bon Saint Germain a de la rouelle, ii
. L'antre de la bête est toujours là et s'appelle le Trou Baligan. La pleine mer en ferme l'entrée. On dit qu'il conduit sous l'église de Fiamanville et que le téméraire qui s'y aventure y trouve une
' table magnifiquement servie; mais s'il s'assied à ce festin, le diable apparaît et l'emporte. Quand la mer est calme, les habitants vous
montrent snr l'Océan le chemin Saint-Martin : Q est snrtont visiblfl dans les rayooa du soleil couchant. Ceux qni se souvienoeat dn Homan de Roland remarqueront qae Baligan y est le nom d'un chef de mécréants, c'est-à-dire d'un démon.
Il y a en Normandie deux localités où l'on remarque une popa» lation eiotiqne, exotique de costume, exotique de langage : c'e*t Granville, à quatre lieues de Cancate, son berceau, son point de départ; Cancalaises et Granvillaisea sont des sœurs séparées par on bras de mer. L'autre, c'est le faubourg de Dieppe, celui des pêcheuses, le Pollet. Ces deux localités, où la race est critique, se distinguent par un esprit pieux qui, comme cela se fait chez les Bretons, mêle la religion aux actes de la vie civile et de l'exiateoca maritime. Les pêcheurs de Dieppe font à bord la prière en commun. Un mousse parcourt le bateau dès le matin, en répétant cet appel ;
A la prière,
Devant et derrière,
Depui* l'étraire i l'étamliDrd 1
Rèreills qui dort !
Puis il descend dans la cale, allume la chandelle du bon l chante :
La chandelle du bon Dieu est allumée ; Aa eainl nom de Dieu soit l'alîzée (vent uni, régulier), Au prorit du maître cl de l'équipage, Bon lempï, bon vent pour conduire la barge.
Si Dieu plaît.
Eniln un des vieux matelots, appelé le curé, dit les prières et an retour de la pèche lointaine, entonne le Te Deum en entrant an port. (IVorm. rom. p. 307). Mais voici venir la veine du surnaturel. Quand, après un vœu, le navire accélère sa marche, les Polletaîs s'écrient : n Le navire est doublé, » voulant dire que des étrea mystérieux sont mêlés à l'équipage. La caractère celtique des PoUelais outre « leur imagination si ardente et si sombre n {fbid, 273), se montre dans le cnlte des morts, si prononcé dans les races kymriques et armoricaines avec leurs traditions de migrations des flmes sur des barques chargées d'êtres invisibles, telles que les J raconte Procope, décrivant l'ile Brittia. Le sornom d'un témoin 1
LDB une charte de G.-le-Coaquéraat, Paue-ltt-âmti, semiAe se rattacher à cette tradition.
Aussi )a Tète des morts est-etle célébrée religieusemeot à Dieppe. Si des pêcheurs montaient leurs barques ce jour-là, ils se verraient doubles, c'est-à-dire qu'un second marin, semblable à chacua d'eux, les aiderait dans la manœuvre. Ce môme jour, à mÎQuit, on entend par les rues du Pollet un char funèbre, traîné par huit chevaux blancs, précédés de chiens blancs. Il porte tous les morls de l'année, dont on distingue aisément la voix.
Si la commémoration des morts n'a pas délivré les dmes de tous les naufragés, on voit s'avancer à toutes voiles une espèce de Vaisseau-fantôme, un navire aux manœuvres en désordre. Il jette une drome sur la rivage. On s'attèle au cordage, on s'écrie : c'est mon père, mon mari, mon promis. Mais le câble retient un navire n ancré par la main de Dieu et pour l'éternité, ii Puis le coup d'une heure sonne et le navire disparaît. On n'entend plus qu'un cri : n Payez vos dettes! » c'est-à-dire, acquittez vos prières et vos vœux. (F. Shoberl, Excursions in Norm. I, 251 et Vitel, Histoire de Dieppe, II. 308.) Assurément, il y a dans les traditions dieppoises une mansuétude, une poésie qui rappelle le caractère de L'esprit celtique et qui contraste avec le reste du légendaire normand, si fortement empreint de la rudesse, de l'égoïsme, de la cruauté des peuplades germaniques et Scandinaves, celles de TEdda et de Nibelungen,
Noua ne parlerons guère des sorciers, quoiqu'on y croie encore UD peu en Normandie. On a toujours associé la science et la magie, témoin grammaire devenu grimoire, témoin le dicton :
Témoin le vieillard qui me disait qu'on pouvait faire des magies avec des herbes, mais à la condition a qu'on dirait des mots, > témoin mille autres mots et croyances, spëc. celle de l'Âvranchin où l'on disait quand une tempête avait tout dévasté : « Les écoliers ont passé par là. » Si dans le Midi on indique le signal du sabbat par ces mots : « Pé su fielo, m dans le Nord c'est également : u Pied par sus fuuille. n Les innombrables procès de sorcellerie nous livrent les noms, généralement gracieux, comme Verderet, que porte [i Ëfttao pour engager hommes et femmes à venir au sabJîat. Tous ces
atQd^B da diable portent des désignations assez claires ilfouatn d'aiguillettes, chemlleurs, joueurs de verge à'Aaaron ou sourciers, et l^OUTi de trésors, meneurs de loups, appeleur^ do poule, la poule noire h Simon (le diable) qu'on évoque à minuit dans un carrefour en criant « argent de ma poule noire I » Le iliable apparaît, promet des trésors et le pacte est fait. Aussi dit-on d'un homme riche, dont on ignore la source d'opulence : n II a la poule, m
Est-il besoin de parler des ponts construits par le diable? C'est la légende universelle pour les ponts hardis et difficiles à construira. Nous ne citerons celle de l'Avranchin, à Pontaubanlt, que comme reflet de la croyance bretonne : il fut bâti par la reine Anne, h laquelle on attribue tant d'anciens monuments. C'est très sauvent, dans cet ordre de choses, l'esprit de la femme qui tire l'homme des grilles du démon. La mystification du diable est au fond d'un conte très répandu : il existe en Ecosse, et Garapbell l'a intitulé The Soldier, il ent aussi dans les contes des frères Grimm, sous le nom de Lustig, d'où notre nom fr. loustic. A propos de son frère écos- Bais, c'est le cas de citer un mol de Michelet ; a Nous fûmes bien étonnés de nous trouver si sensibles aux légesdes écossaises. Nous y retrouvions l'écho lointain des antiquités de la grande famille celtique, n En Basse-Normandie il est intitulé Pimpemelle. Nous l'avons raconté tout au long dans notre Glossaire Normand; ici noos l'abrégeons. Le conteur commence quelquefois ainsi : « écoutez une petite histoire; ii c'est la formule du début de certains contes du danois Andersen.
« It y avait une fois, comme on dit tonjours, une fois, un soldat qui revenait chez lui. Il n'avait qu'un sou et s'appelait Pimpemelle ; c'est le nom d'une Jolie petite rose très épineuse. C'était aussi un militaire très aimable, de bon cœur, sans souci, mais un peu malin. Il cheminait par la grande route, au soleil, et chantait une chanson de régiment où l'on dit beaucoup de mal do la misère et de la mort, il était fier et comme l'on dit cher nous, il battait glorieux.
fl C'est pour cela, sans doute, que l'une et l'autre en veulent au soldat. Vint à passer un homme, plein de beauté et de grâce, avec trois autres, qui paraissaient être à la fois ses amis et ses serviteurs; c'était Notre-Seigneur et les apôtres saint Jean, le bienmmé, le porte-clefs saint Pierre et le grand converfisseur saint Paul. Les quatre voyageurs étaient couverts de poussière ; ils demandèrent l'aumône au soldat et PimpernelUe, partageant son
son, o&acan eut un liarâ. Alors Jéeua-Clirist voulut le récompeiuer
de tant de charité. Mon ami, tu es pauvre et tu es auraônieux ; tu seras récompensé. Je suis le Seigneur Jésus-Christ et je te donne à choisir entre le Paradis et le pouvoir de faire entrer dans ton sac tout ce que tu souhaiteras. Pimpernelle avait encore de fortes attaciies à la terre ; la campagne était verte, le soleil rayait, partout des fleurs, les oiseaus s'égosillaient do chanter. 11 prit le dernier don. Va en paix, dit le Seigueur, et qu'il soit fuit comme tu le veux. Pimpernelle arrive à la ville prochaino. Les enseignes et les bonchons lui disaient : Beau soldat, soldat altéré, venez ici ; venez ici, beau soldat, mon ami. Mais il avait encore plus faim que soif et il ne se décidait pas à entrer, quand il aperçut un succulent gigot de mouton à l'étal d'un boucher et sans bien se penser à la promesse du Seigneur, il se dit à lui tout seul : Oh ! si je te tenais dans mon Bac ! Tout à coup, il sentit son sac plus lourd et flaira l'odeur de la chair fraîche. Alors Pimpernelle eut la foi,
Lb petite et joyeuse voix des enseignes et des bouchons cbantil Ba musique; la bouteille de vin du cabarctier, la tourte du boulanger suivirent la mCme route et Pimpernelle se délectit da boire et de manger. L'hisLoire ne dit pas comment le boucher, le cabare-' tîer, le boulanger furent payés ; mais Notre-Seigneur ne peut que faire bien les choses. En bon militaire, la halte faite, Pimpernelle ge remit en route, sifflant la marche de son régiment. 11 arrivit le soir il une ville et le plus près de son village, où il allait surprendre parents et amis, A l'auberge oîi il entrit. il n'y avait pas de place : « Nous n'avons, dit l'aubergiste, qu'une chambre où nous n'osons mettre personne, car il y revient. Qu'est-ce que cela fait, dit Pimpernelle I j'ai couché en plus mauvais lieu. On le mit dans la chambre hantée et on crut que c'était un homme mort ; « mais ce n'est qu'un soldat, avait dit l'aubergiste, un mauvais gueni, comme vous le voyez. » Pimpernelle, avec son souhait, fut servi à bouche que veux-tu et il dormait déjà de ce bon petit sommeil qui suit la fatigue et un bon repas, quand il entendit du bruit dans la cheminée. On trimballait la crémaillère : bon, cela commence, dit-il ; j'ai bien envie de voir comment cela finira.
)i En levant la tête, il vit un petit diable, gros comme un fort criquet, qui le regardait d'un œil vert et semblait guetter l'ennemi : «Toi, tn vas passer dans mon sac ; tu y trouveras une paire de soaliers que tu vas décrotter. » Le diablotin flt bien une grimace,
maia il obéît, loujoura pnur la grfice de Diea et de Notre-S< Un autre ose encore paraître ; « Toi, saute dans mon sac, et ta Ta^ bourrer ma pipe, » et le petit démon fit la chose, comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie. Un troisième diable se montrait encore : « Va dans mon sac et m'y chante une chanson d'enfer pour me désennuyer d'être tout seul ; ce n'est pas ma coutume, » Mais à cette musique, voilà qu'il arrive une enfilée de diables le long de la CFémaillëre, que c'en était gênant : n Fichez-moi tous le camp dans mon sac, las de canailles, crapules et mauvais sujets, etje vais vous hacher menu comme chair à pâté. » Au jour, il descendit dans la salle de l'auberge, oii il fit voir ce que jamais personne n'avait vu, des diables dans un sac. 11 se rendit chez un forgeron et deux forts compagnons écrabouiltèrent le sac sur l'enclume. C'était bien drâlc les cris des diables, le craquement des os ; mais, chose singulière, il ne coulait pas de Rang ; on dit que les diables n'en ont pas. Quand on ouvrit le sac, il ne restait rien qu'un diablotin de vivant, qui demandit grâce à Pimpernelle, qui la dounit, et ce diable lui dit qu'il y avait une cuve pleine d'or 80U3 l'escalier do l'auberge. Pimpernelle n'en voulut pas prendre nn seul louis. Du reste, il n'avait pas benucoup de mérite à cela, puisqu'il pouvait tout faire entrer dans son sac. C'était comme Juif-Ërrant qui avait toujours cinq sous dans sa bourse. Je voudrais bien en avoir toujours autant, toujours autant avoir je voudrais bien.
Ici l'histoire de Pimpernelle s'arrête, nous ne le trouveroDs qn'k sa mort. Pimpernelle mourut : il n'avait pas pensé à enfenner la mort dans son sac. Il s'en alla vers le Paradis. Arrivé à la porte, il trouva saint Pierre, et avec poUtesse et bonne grâce, il demanda l'entrée. Saint Pierre lui rappela qu'il n'avait pas opté pour le paradis, et lui dit qu'il était fâché de ne pouvoir ouvrir à un si brave homme. Pimpernelle alla frapper à la porte de l'enfer. Aussitôt on le reconnut, et on cria de tous côtés : c'est Pimpernelle 1 Les diables avaient tellement peur de lui que personne n'osa lui ouvrir. Un diablotin glissa sa tète sous la porte et Pimpernelle le cloua h. terre par l'oreille ayec d'horribles cris. Pimpernelle aurait pu les mettre tous dans son sac, et régner seul dans l'enfer, en faisant bombance pendant toute l'éternité. Mais il avait son idée. Il alla retrouver saint Pierre. Le vénérable portier à barbe blanche était & son poste. Impossible de tromper sa consigne. Pimpernelle
fit observer à saint Pierre que son sac n'était pas un homme et il obtint de le jeter dans le Paradis : « Je me souhaite dans mon sac, s'écria Pimpernelle. Saint Pierre fut tenté de se fâcher, mais ce qai est dans le Paradis n'en sort pas. »
A la mode de Normandie, le conteur éteint le feu et termine sa canterie par cette formulette :
Je m'en allis par les quemins, J'trouvis une enfilée de boudins, J'en As part à tous mes amins, Et tui, tui, tui, Mon p'tit conte est fini.
Le conteur normand ajoute quelquefois une double malice à ce conte ; c'est que saint Yves, quoique avocat, entra dans le ciel. On voulut l'en faire sortir; on chercha un huissier pour le mettre dehors, mais on n'en trouva pas.
Il y a une belle collection de dictons diaboliques en Normandie : a C'est le diable qui battit Jean, » d'origine inconnue, pour exprimer une grande difficultés On dit dans le même sens « c'est le diable à confesser, » allusion à quelque hypocrisie de Satan ; — « Quand le diable se fit vieux, il se fît hermite, » c'est la légende de Robert~le-Diable, ermite à Rome. « De jeune £Lnge vieux diable, » est une locution qui parle d'elle-même, <( c'est le valet du diable, il fait plus qu'on ne lui demande. » Goethe à exposé cette légende dans son conte Du balai du Sorcier. Quand il pleut avec des rayons de soleil, on dit :
Il pleut, il fait solei, C'est le diable qui bat Sa femme à coups de balai.
Le Bas-Normand, qui a conservé le v. f. poiser^ peser, importer, resté dans le nom des moulins de Quicampoist, un mot qui nargue la concurrence, comme l'expression féodale Quiquengrogne est un fier terme de défi, l'emploie dans son juron favori : « Le diable ne m'en put » (v. fr. poist) litt. le diable ne m'importe pas, nargue du diable I
La croyance au grimoire, qui repose sur la science et la sainteté du prêtre, n'est pas encore complètement éteinte dans les campagnes normandes. La science est sœur de la magie pour le
paysan ; car, pour faire « des magies, » il fiiut « dire des BOtots.. » Mais nous devons nous borner à la plus remarquable 4efl évo^a* lions que Ton connaisse en Normandie, sous le nom de CAotioMC de Cambremer^ dont la légende de Faust renferme oertains UmU^ « Le chapitre de Bayeux était condamné à envoyer tous les aiia un de ses chanoines à Rome pour y chanter Tépître de la mesae de minuit. Or, en l'année 1537, c'était le tour de maître Jean Patye, chanoine de la prébende de Gambremer ; malK il en prenait si pea de souci que, la veille de Noël, il n'avait pas encore fait de préparatifs pour partir. A tout ce qu'on lui disait, il répondait qu'il arriverait à temps. Donc, le soir même, il évoqua le diable et lui ordonna de le porter à Rome : « Avec quelle vitesse faut-il voyager?» — En pensée de femme, dit le chanoine. En pareil cas, Faust répond à Méphisto : ;< Plus vite que la pensée^. » Le chanoine ajouta : Ya m'attendre à la porte de la cathédrale, an coup de neuf heures je serai sur ton dos. Puis il se rendit à l'église, entonna le 'Domine labia des matines et rejoignit sa monture. Bientôt ils se trouvèrent au-dessus de la mer, dont on entendait bruire les flots, et Satan conseilla au prêtre de lui adresser ce distique supin, o'està-dire, qu'on peut lire dans les deux sens et qui est de sa composition :
Signa te, signa te, me temerè me tangis et angis, Roma tibi subito matibus ibit amor.
Le chanoine normand ne donna pas dans le piège. « ARom toujours, dit-il, ce qui est porté par le diable est bien porté el le ebanoine tenait très bien le diable par les cornes, bien posé à califourchon sur sa croupe, comme le représente l'image qu'on a faite de ce groupe fantastique. Bref, le chanoine chanta l'épitre, puis, étant allé déposer sea ornements dans la sacristie, il demanda à voir la charte où était stipulée la redevance du chapitre de Bayeux, et faisant mine de la lire, il la jeta au feu. Après ce tour de Normand, il repartit comme il était venu, et lorsqu'il mit pi«d à terre sous le portciil de sa cathédrale, ses confrères chaDiaient iaudes et il leur raconta son aventure. On en profita, mais conune tout n'était pas orthodoxe en cette affaire, le clergé de Bayeux fit une procession générale, dans laquelle maître Patye marcha pieds nus et la corde au cou. Cet acte d'expiation lui valut l'absolution du Pape. Nous avons pris une grande partie de cette histoira dans VEuai sur Bayeuw^ de Pluquet, et dans ses Contes populaires
ans l'Avranchio, où l'épigramme et l'injuro se i6cfaainent contre les meuniers ou farinofs, une facétie diabolique qui «'appelle le Patron des Meuniers; elle vient d'être relatée dans un joornal d'Avranchoa. Le fond de l'hialoîre, c'est un meunier qui ee plaint que sa corporation n'ait pas de patron. On l'amène dans la cathédrale d'Avranches, on )ui bande tes yeux et on lui dit de choisir parmi les statues. Il met son choix sur celle du diable. Le meunier est l'être détesté et le Normand Je cloue au pilori :
HAnier pailou (garçon meunier), La corde au eau. Les fen èi pies, Voleur de bliéa.
Mous ne pouvons mieux clore le cycle diabolique que par un joli conte, bien raconté, que uous devons h M. Le Vallois, de Saint- Bilaire, né dans le nord de la Manche, dans le pays où cela se dit cAffiriA,- il est écrit dans le dialecte de cette région. Malheureusement, le conte manque de dénouement.
LE PETIT PATOUR CONTE DE NOURRICE DU PAYS DE ChennU.
Y avait une fès coume une fès, un petit garçon qui s'en aliît garda! ses berbis. I vendit ses habits pour hère et mouégier. U^and i r'vint, sa mère touernait la galette. Sen père li dit : Qui que t'ainmes muus de t'assîre tout nun (nu) sus la tuule (poêle) ou biîn â'ten allai en enféî — J'ainme muus m'n'allat en enfé. — Via qu'est bonon et pai trop. — I rencontc en quemin le bouon Dieu, qui li dit coume chenna : — Salut, men pouer quenaille. Où qu'tu Tas donc coume cha? — J'm'en vais en enfé. — Vitns-ten aveu mé putôt; lu seras biin pu héreux. — Ah ! nan, car v'ià men père par d'aus la haie qui m'j'etterait des caillouets. — V'ià qu'est honou et pai trop. 1 continue sen p'tit bouonhon-me de quemin et, au bout de quique temps, i renconte la bouonnne Virge. — Boujou, men flaset, qu'o li dit, où qu'tu vas donc coume cha tout seu (seul) ? — J'm'en vais en enfé? — Viins-t'en aveu mé putôt ; tu s'ras biîn pu héreux. — Ah I nan, car v'ia men père par sus la haie, qui m'jetterait des caillouets, — V'ià qu'est bouon et pai trop. I va, Itb, tant et tant qu'i n'en pouvait pus. II était niitnère, quand
i ren'contrit rdiable, habillii de rouege sur un gevarouege. — Bouon se, l'biaoû gâs, où qu'tu vas coume cha? — J'men vais en enfé. — Eh biin ! viinst-t*en quand et mé ; j'y vais d'çu pas. — V'ià qu'est biin et pai trop. Le p'tit pâtou monte en trousse (croupe), le geva part coume eun écliai et galope, galope, galope si bel et si biin, qu'à la fm des fins la terre manquit sous leus pieds et i tumbirent dret dans la couer d'un biau palais. — Oh I le biau ch&tet» dit le p'tiot. — Entre, m'ndmin, que dit le diable. — Le v'ià qui entre. Il entend des quenaillcs couchiis dans de biaux liets, qui criaient, qui faisaient... l'enfé. — Silence, mille vipères, que fit le diabe. No n'entendit pus riin. — Oh ! le biau dodo. — Ch'est l'tiin, tu n'as qu'à t'y.couechier. V'ià qu'est bouon et pai trop. Le p'tît gas s'coachit, mais tout d'un coup i s'écriit : Cha m'pique, cham'brûle. — Enfonce té pus qu'cha, cha n'ie piquerai pai. — Tant qu'jenfonce, tant pus qu'cha m'pique et qu'cha me brûle.
On remarque dans ce conte, outre son patois, des formes grammaticales et narratives qui appartiennent à la manière du peuple. Nous recevons du Mortainais un conte légendaire dont le fond, un homme assommé por des mains invisibles, n'a rien de bien neuf, mais où il y a des formes qui intéressent l'art difficile de reproduire les narrations populaires.
« J'ai passé ma jeunesse, à dix minutes d'Orcel, au bas de la montée de Saint-Jean-des- Visions et autres choses bien pires ont rendu l'endroit terrible, et s'il y a tant de changement anui (aujourd'hui), c'est à cause de l'image de la Ste Vierge du bord de la route. Hélas! quand je repense aux histoires que nos gens racontaient l'hiver sous la cheminée, j'en tremble encore. Je n'aurais pas sorti le soir toute seule la longueur de mon nez. Voici une de ces histoires. C'était voilà près de trois cents ans : Un appelé Morin s'en retournait à son logis de la Monneraie, que vous connaissez bien. Il faut vous dire que personne ne passait par Orcel sans armes, et puis il paraît que les riches dans ce temps-là pouvaient porter des armes. Morin était brave ; mais qui n'a jamais eu peur le temps de sa vie n'a jamais vu le danger de près. Il s'en revenait gaiement du bourg de Saint-Jean chantant crânement Vfmogyne, une chanson du temps ; si vous voulez, je vais vous la dire. J'ai bien la voix un peu cassée, mais tant pis, il faut bien que je fasse pénitence à présent. Je chantais comme un oiseau dans ma jeunesse ; les gars, qui gardaient leur bestial (bétail) pas loin de
moi^ venaient me tourmenter, car je faisais semblant de me faire prier et j'étais si fier au fond. La voilà :
Il me faut, disait un guerrier, A la belle et tendre Imogyne, Il me faut, je suis chevalier, Partir de suite en Palestine
Le spectre, le squelette d'Alonzo
Saisit de ses bras hideux Son infidèle qui l'implore ; Ils sont disparus tous les deux Que leurs cris s'entendaient encore.
Morin n'eut pas le temps de la dire tout entière. La route n'était pas ce qu'elle est ; à la place du pont, il y avait un malheureux petit noc, vous savez bien ce que 3'esfc, un bout d'arbre creusé ; Morin fut bien forcé d'écourter sa chanson, car une personne était couchée tout le long du noc. Il eut plutôt peur qu'autre chose. Il recule et ajuste son fusil : Créature, six cents tonnerres, qu'il dit, ton nom. Si tu ne réponds et ne file et vite, tu peux faire ton oraison. L'autre ne bouge point. Le fusil craque et une voix de femme fit entendre un gémissement et la vision disparut. Morin prend ses jambes à son cou. Ah ! je vous assure bien que s'il avait été avec Loth quand il fuyait l'incendie de Sodome, celui-là n'aurait pas été changé en statue de sel. Aussi le château d'Orcel était beaucoup dans sa pensée. On y voyait une dame vêtue de
noir avec un masque sur la figure des cris effrayants, je ne
sais pas quoi, on n'y comprenait rien, etc. Et si on ne voit plus ces choses-là, c'est que les prêtres ont conjuré les mauvais génies et ont fait bien des prières pour ça.