‹ Littérature populaire de NormandieChapitre 9 sur 22 · CYCLE HÉROÏQUE · texte numérisé non relu

CYCLE HÉROÏQUE

La Normandie n*est pas une terre de chevalerie, du moins dans le sens élevé où il faut prendre ce composé de courage, d'amour et de religion. Est-ce à dire qu'elle est restée étrangère aux traditions chevaleresques? D'aborl le fond de sa population étant celtique, ce pays ne pouvait manquer de posséder, dans une certaine proportion, de ces épopées qui sont sorties des races désintéressées, aimantes et religieuses. Aussi y trouve-t-on des fragments des grands cycles épiques, de celui du Saint-Graal dans la fête du Pr écieux Sang, à Fécamp; de Charlemagne dan« le bon duc Aubert, vassal du roi Pépin, dans Richard-sans-Peur, un des pairs de Charlemagne, dans la légende de Robert-le-Diable, et de celui d'Arthur dans les diverses traditions de la Chasse- Arthur, de la Fosse-Arthour, à Mortain, et surtout dans les traditions relatives à Tombelaine, traditions bretonnes, il est vrai, mais transposées par Wace en normand et longuement racontées dans le Roman de Brht. Le cycle d'Arthur réclame encore la fondation de la ville de Caen par Caïus, sénéchal du roi Arthuri

d'après une tradition populaire qui donne à cette ville une porte dite la Porte Arthus.

Mais les traditions normandes sont empreintes en général d'un caractère qui n'est pas celui de la chevalerie et même de traits de cruauté. Robert-le-Diable combat contre son père et le blesse. Rollon, dans l'aventure du paysan de Longpaon, fait pendre la femme comme voleuse de son mari, et celui-ci comme ne l'ayant pas assez surveillée. Le Conquérant, le héros de la race, n'est rien moins qu'un chevalier : il est avide, perfide, cruel. Il surprend à Harold un serment sur des reliques cachées. Il maltraite son épouse, la traîne à la queue de son cheval, dans les rues de Gaen, il mutile ce corps « qui tant Taime, » d'après une tradition qui explique l'érection de la Croix pleureuse^ comme son acte de repentir et d'expiation.

Mais la complainte de la Croix pleureuse mérite bien que l'on en cite au moins un passage. On y remarquera ce genêt d'Espagne, la monture favorite du Conquérant, celle sur laquelle, d'après Wace, il combattait à Hastings, et ce nom de Guilmot conservé dans le dicton « du temps du roi Guilmot, » ou comme on dit « du temps des vieux ponts de Rouen :

Quand est arrivé sur la place,

Le gros roi Guilmot attendait, Tout près de s'en aller à la chasse,

Son noir genêt qu'on habillait.

À ce genêt par trois nœuds il l'attache, £t en ses mains par trois nœuds aussi ;

Partout où avec elle il passe, Les mouches vont pour boire après lui.

« Sire, ô que Dieu jamais ne vous le rende I

Un jour grand dépit vous aurez

D'avoir traîné par la grand brande Le joli corps qui tant vous aimait.

Sire, c'est pitié qu'à la malheure J'aie rougi le gazon du chemin

Avec mon pauvre sang qui pleure De couler sans vous servir à rien. »

Ces actes de cruauté ne sont nullement rares dans l'histoire des ducs de Normandie. On nous adresse, du Calvados, la légende de la Bruyère du Corps-Nu : d'où vient ce nom? C'est Robert-le- Diable, qui pour se venger d'un rival, le fait écoroher vif au graad

soleil, 8ur cette bruyère. Tel est le fond du récit de M. Lemaimier.|

d'Ouffîères.

I)*ailleurs, ce genre d'histoire n'est pas rare en Normandie. Dans la romance populaire do Marie Anson (Marie Alençon), la dame 4'Alençon, on voit un mari qui traite sa femme de la même manière, en y ajoutant le meurtre de leur enfant. C'est celle qai commence ainsi :

Marie Anson, dame jolie.

Où est allé votre mari ?

C'est la même chose dans l'histoire de la dame de Pr6aox« La légende de Bardouville, qui rappelle celle de Héro et Lëandre, %èrfiiit assez touchante, si la Seine était le Bosphore et si le Léaodra normand n'était l'abbé de St-Georges. Ici encore apparaît le ierril>Ie mari qui tye l'abbé et enferme sa femme dans un donjon. 6. Le Roux dépouille les églises et les abbayes, disant a que le pain ^u Christ est doux et savoureux. » Dans ses songes il dévore on cadavre sur un autel. Il se rit des prophéties d'un moine : « Vrai 4>ieu I vous êtes clerc, mon voisin, et voudriez tenir faveur aux gens d'église ; mais moi je suis cousin des clercs, je connais Jeur finesse et ne m'y laisse point prendre. » Tout cela est dans la magna chronica de Mathieu Paris. Enfin, après bien des crimes, résumés dans la légende de Robert-le-Diable, il est tué dans cette forêt maudite, la Forêt neuve, que le Conquérant avait faite avec plus de soixante paroisses, dont il avait détruit les églises, des églises bâties du temps du bon roi Arthur : « Pour Dieu assises, très le tans Artus, le bon roi. » Ainsi le dit la chronique rimée de Phil. Mouskes, le trouvère, qui met ainsi en contraste la douceur celtique et la rudesse Scandinave. Enfm, quand Guillaume-le-Roux a été percé de la flèche de Gaultier Tyrrel, un grand bouc noir l'emporte en disant : « île suis le démon et j'emporte, pour lejugement de Dieu, Guillaume qui n'a ce&sé de tyranniser l'église du Christ. » Ce n'est pas tout encore : l'abbé de Cluny dit à Saint Anselme : c J'ai vu la nuit dernière le roi amené devant le trône de Dieu ; le juge infaillible a prononcé sa condamnation éternelle.» Or, le peuple dit encore, comme Homère, les songes viennent de Dieu, Ex Aïoç ovap.

Quoique remarquable par ses exemples de courage et d'énergie, l-histoire normande serait triste comme le spectacle continu et mo-

Dotone de la force, sans les femmes. Il soffit de faire passer rapidement soas les yeux les héroïnes normandes de l'histoire ou de la légende.

C'est Hélène, du roman de Brut, celle qui aurait dénommé Tomblaine (Tombe d'Hélène); Inde, la mère de Robert-le-Diable ; la reine Mathilde, Rosamonde , rimpératrice Mathilde , Eléonore d'Aquitaine, Marie de France, la poétesse anglo-normande, Marie d'Ëstouteville, du miracle des roses, et Mlle de Bréauté, la dame de beauté, l'héroïne innommée de la côte des deux Amants, Marie Anson, la dame jolie, et la Pénélope normande ou la dame de Bacqueville, la dame du Manoir-Fauvel, l'héroïque Jeanne Bacon, châtelaine du Molley, Charlotte Gorday et les saintes normandes, sainte Quitterie, sainte Pience.

Il faut y joindre Berthe, de la légende dite la Fontaine^ qui, voyant son mari inanimé d'une blessure et qui manquant d'eau, fît jaillir une source d'un coup de la lance de ce guerrier, le sûgneur du château du Ham, sur les bords de la Vire. Enfin une romance, qui se chante dans les environs de Saint-Valery-en-Caux, ajoute une héroïne à la France, et si elle a été composée, comme on l'a cru, par allusion au mariage de Catherine de France avec Henri V, roi d'Angleterre, nous aurions en elle une contemporaine de Jeanne d'Arc, de Jeanne Hachette et de Jeanne Couillard , l'héroïne de Saint-Lo. Quoi qu'il en soit, cette romance respire l'amour de la France et la haine de l'Anglais, et par ces sentiments est bien la contemporaine de l'occupation étrangère.

Le roi a fille à marier, A un Anglois la veut donner, Elle ne veut, elle ne veut, Elle ne veut ; mais jamais moi.

Jamais mari, jamais mari N'épouserai, s'il n'est François.

La belle ne voulant céder Sa sœur s'en vint la conjurer :

Acceptez, sœur, acceptez, sœur.

Acceptez donc à cette fois :

C'est pour la paix, c'est pour la paix A France donner avec l'Anglois.

Et quand ce vint pour l'embarquer.

Les yeux on lui voulut bander :

Eh ! ôte-toi, retire-toi, Retire-toi, franc traitre anglois.

Car je veux voir, car je veax voir Jusqu'à la fin le sol françois.

Et quand ce vint pour arriver.

Le châtel était pavoisé, Eh ! ôte-toi, retire-toi.

Retire-toi, franc traitre anglois.

Ce n'est pas là, ce n'est pas là.

Le drapeau blanc du roi françois.

Et quand ce vint pour le souper.

Pas ne voulut boire -ou manger.

Eh ! ôte-toi, retire-toi, Retire-toi, franc traitre anglois.

Ce n'est pas là, ce n'est pas là Le pain, le vin du roi françois.

Et quand ce vint pour le coucher, L'anglois la voulut déchausser.

Eh ! ôte-toi, retire-toi, Retire-toi, franc traitre anglois.

Jamais homme, jamais homme N'y touchera, s'il n'est françois.

Et quand ce vint vers le minuit.

Elle fit entendre un grand bruit, En s'écriant, en s'écriant Avec douleur : ô roi des rois.

Ne me laissez, ne me laissez Entre les bras de cet anglois.

Et quatre heures sonnant à la tour,

La belle fînissait ses jours,

La belle fi, la belle fi

Nissait ses jours d'un cœur joyeux,

Et les Anglois, et les Anglois

Y pleuraient tous d'un air piteux.

La luxure de la femme, personnifiée dans les Messaline, les Marguerite de Bourgogne, trouve aussi un type en Normandie dans la dame des Uogues, dont on montre le château, autre tour de Nesle, aux environs de Fécamp. Elle jetait les cadavres de ses amants dans la mer, du haut des falaises d'Yport. Elle alla jusqu'à séduire un abbé de Fécamp, qui en mourut de douleur, après avoir fait une confession publique. Les religieux Id dénoncèrent à Henri II,

qui la condamna a être brûlée vive et donna ses biens aux moines de cette abbaye. (V. Norm. rom. 476). C*est de ces femmes folles de leur corps que les Normands disent qu'elles ont*« le turlu, le vesoriy le chariot. »

L'avarice est représentée par la châtelaine de Rouvres, qui pesait à faux poids le lin qu'elle donnait h Hier aux pauvres femmes et qui fut condamnée à tenir en enfer une énorme balance, qui penchait toujours d'un côté. La ruse normande à la guerre a été illustrée par maint exploit : la prise de Luna par Hasting, dans un cercueil, atteste celle des pères. Pour attester celle des fils, il y a dans Froissart un curieux récit de la manière dont G. de Graville s'empara d'Evreux : (( Messire (iuillaume, voyant un jour le châtelain au guichet, s'approcha de lui petit à petit en le saluant moult honorablement; celui-ci se tint coi en lui rendant son salut; tant fist messire Guillaume qu'il vint jusqu'à lui, puis commença à parler d'aucunes oisivetés, lui demandant s'il n'avait point ouï les nouvelles qui couraient. Aucune, dit le châtelain, moult désirant savoir, mais s'il vous plaist, apprenez-les nous. Alors il lui parla d'un jeu d'échecs qu'on venait de lui envoyer. Or trouva-t-il cette bourde pour tant qu'il savoit que le châtelain aimoit raoult le jeu d'échecs. Le gouverneur accepte de faire une partie et Graville, en passant sous le guichet, saisit une hache cachée sous son bras et le pourfend jusqu'aux dents.» On trouverait d'autres histoires de ce genre dans un conteur normand, E. de Lonlay, dans ses Légendes normandes et Hist. merveilleuses.

On ne finirait pas de raconter tous les actes de violence, de perfidie, de luxure, de l'histoire et de la légende normandes. Nous voulons clore ce ré«it par la Chambre des Demoiselles. Sur la falaise d'Etretat, il y a trois rochers aigus , renfermant une plate-forme , dite Chambre des demoiselles. Un chevalier de Fréfossé, seigneur d'Etretat, remarqua trois jeunes sœurs, aussi sages que belles, et les fit conduire dans son château. Mais comme elles lui résistaient, il les jeta dans un tonneau hérissé de clous et le fit rouler du haut de la falaise. Dès lors trois fantômes revinrent sur la plate-forme et les pêcheurs les entendaient chanter. Dès que Fréfossé sortait, il les voyait à ses côtés, images du remords, de sorte qu'il mourut de douleur. Il y a aussi dans la baie de Plainvic, à la Hague, une grosse roche, de forme singulière, que les bordains appellent la Dame d'Equinandre. Un de ces conteurs classiques, qui faussent les tra-

ditioDS, en croyant les embellifi Ta transformée en la diuidesse Equinandra {Mém. de Cherbourg^ i852). Rien n'empêchait qu'on ne poétisât aussi une île voisine, Aurignyï puisqu'on trouve dans Tacite une druidesse authentique, Aurinia : a Auriniam veneraii suntj » dans les Mœurs des Germains.

Au cycle religieux se rapportent toutes les légendes relatives à la construction des églises : ici ce sont des statues de saints qui tiennent à leur vieille place et qui, transportées ailleurs, y f eviennent obstinément. Là ce sont des animaux qui portent tous les matériaux de ces édiflces. Ailleurs ce sont les rivalités tragiques des constructeurs des maîtres de Tœuvre. Par exemple, il y a Thistoire de maître Berneval, Tarchitecte de St-Ouen, de Rouen, dont la tombe existe dans son église, contenant son corps et celui de son rival : « Sous un dais à riches fenestrages, sont représentés deux architectes, tenant en main les instruments de leur état. Celui de gauche tient le plan d'une rose, dans laquelle on a cru reconnaître celle du portail des Marmousets. Ce personnage est Berneval a maistre des œuvres de machonnerie de ceste église, qui trespassa Tan 1440. » Mais la figure voisine est moins facile à reconnaître, et sa qualification sera probablement toujours un sujet de conjectures. Voilà ce que dit la science, par la plume de M. Pottier; mais la légende est moins embarrassée. Elle vous apprend que Berneval fit la rosace du midi en abandonnant l'autre à son élève et que désespéré, de rinfériorité de la sienne, il le tua et fut tué à son tour. Les moines de St-Ouen placèrent le maître et Télève sous cette même dalle funèbre. Voilà ce que conte la légende, par la bouche de M"« Bosquet.

Cette légende est attachée à de simples églises rurales, comme à celle de Ponts-sous-Avranches, à celle de Norrey, d'après le récit de Lavalley, intitulé le maître de t œuvre.

Nous ajouterions de nouveaux éléments pour apprécier le caractère normand, si nous pouvions, sans blesser des vivants, faire usage d'un manuscrit qui, à la véracité de l'histoire, joint l'intérêt du roman et qu'on pourrait intituler les Vendettes normandes^ auK marches bretonnes. Son récit commence à la légende et aux croisades, par l'apparition du diable ou de l'Homme rouge. On y voit toutes les formes de la colère et de la vengeance depuis cette origine, en passant par l'a vertement, la mutilation, la scène d'une mère qui, le crucifix à la main, maudit son fils qui l'assiège dans le

cb&teaa de Saoey, puis le duel à cheval, ensaite k duel à pied) etc. Nous en avons diBcrètement détaché quelques scènes dans notre A^n'ënchin hiêi, et monum. On trouverait de nouvelles révôlations d'tee forte race, avec nn sons plus estimable, dans Tônergie indîviduelle qu'elle a ajoutée au sang saxon en Angleterre. C'est bien Taxiôme « help yourself, » et a Aide-toi, le ciel Vaidera » que laet es scène la légende de Sainte-Adresse, ainsi qu'an certain scepti'cisme et dédain du surnaturel qu'on trouve souvent dans son histoire. La voici telle que la racoiile M"* Bosquet : « Un jour que la met était dans sa plus grande fureur, un vaisseau vint à dériver vers la côte de St-Denis chef de Gaux. L'équipage, le pilote, à genouxi imploraient la protection de saint Denis. Le capitaine s'empare du gouvernail : et maintenant à l'ouvrage; si quelque chose peut nous sauver, c'est l'assistance de Sainte-Adresse^ sans quoi nous sommes infailliblement perdus. Sa courageuse résolution fut couronnée d'un plein succès : le vaisseau échappa à la tourmente. Depuis ce temps saint Denis fut dépossédé de son protectorat; sainte Adresse devint la patronne du village et la tradition ajoute, ce qui est fort croyable, qu'elle fit bon nombre de miracles aussi manifestes. »

A cette sainte de fantaisie il serait convenable de joindre des saints imaginaires, inventés par les Normands, dans un sens railleur et môme grossier. Dans l'Âvranchin on parle, en riant aux éclats, de St Foutin, dont le nom révèle assez l'influence, de St Planplan, qui se contentait de mn, de St-Lâcr.e, du saint qui buvait et mangeait tout et laissait le reste aux pauvres. Nous avons parlé de l'in- Tocation à « St Va et Si Vient et à St Attire-à-Li » pour obtenir une solution prompte, bonne ou fatale, pour une maladie, ce que les Bretons appellent un viage de Tepidu, c'est l'un ou l'autre, mort ou vie. Du peuple, la langue française a gardé Ste Nitouche. Rabelais a-t-il inventé'son saint Adauras (ad auras), le saint des pendus?

Nous ne mentionnerons les légendes de clochers qui sonnent sous terre ou sous les eaux, comme celle de l'étang de Fiers [Norm. merv. p. 495), comme celle delà rivière de Corneville (ibid. p. 502), avec laquelle on a fait l'opéra des cloches de ce nom, comme celle de la Sélune, sous les Biards, que nous avons racontée dans la Normandie illustrée, que pour les rapprocher d'une tradition allemande, citée dans les contes des frères Grimm, d'après laquelle on entend sonner sous terre la cloche que le seigneur de Falkenstein avait jetée dans le puits avec le prieur chapelain.

L'histoire a quelquefois présenté des faits plas dramatiques que la fiction. Le drame ne manque pas en Normandie, dans les temps anciens et même dans les temps modernes : à Yalognes, en plein dix-septième siècle, on brûlait une pauvre fille accusée de posséder le don d'ubiquité, Marie Bucaille, et de là vient le dicton « T'es donc comme Marie Bucaille, partout à la feis », adressé à celui qui se montre soudainement en deax endroits. C'est en plein dixseptième siècle que se produisent les amours des Ravalet de Tourlaville, amours de frère et de sœur, beaux comme des anges, décapités en place de Grève, un drame dont s'est épris Théophile Gautier, lisant sur les murs de leur château des vers mythologiques si prophétiques, qu'on les eût dit faits après les événements.

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