‹ Littérature populaire de NormandieChapitre 10 sur 22 · POÉSIE POPULAIRE · texte numérisé non relu

POÉSIE POPULAIRE

Dans la poésie populaire normande, où Ton retrouve les trois cycles, nous avons été devancé par un travail remarquable, très neuf alors, celui de M. Eugène de Beaurepaire. Nous croyons l'avoir développé et augmenté dans notre étude sur le même sujet, dans l'introduction de notre Glossaire normand.

Quand on a voulu établir la faiblesse de l'influence exercée par les Scandinaves sur la Neustrie, on a cherché dans la langue, dans les mœurs, dans les lois; on n'a pas mis en ligne de compte la poésie. Il y avait de la poésie chez les Scandinaves, de Tidéal, de l'exaltation, de l'héroïsme ; il s'en est trouvé très peu chez les Normands. Toutefois, comme tout peuple, le Normand introduit la versification, ou mieux la rimaille, dans une foule de circonstances, mais qui ne sont rien moins que poétiques.

Peut-être même avait-il et a-t-il encore une position particulière sous ce rapport, relativement aux autres provinces. Rouen était considéré comme un pays de rimes et de chansons : « Vous savez qu'à Rouen on ne parle autrement qu'en rimes, » dit Bonaventure Desperriers. D'après un poète normand du xiii^ siècle, Jehan le Chapelain, l'hospitalité se payait chez nous en contes gais et en chansons joyeuses :

Usaiges est en Normandie

Que qui hébergiez est, qu'il die

Fable ou chanson lie à son hoste.

Aujourd'hui encore, il n'y a pas de repas de fête sans chanson ; mais, à la différence des bons temps gaulois, on y roucoule quelquefois la romance. Plusieurs de ces chansons de noces et festins ont un refrain qui rappelle les signatures des trouvères et des conteurs :

Qui a composé la chanson ?

C'est un fils de bonne maison, etc.

Des couplets qu'ici je vous chante

Les auteurs sont deux bons enfants, etc.

On termine ces réunions par rinyitation à se retirer de cette manière :

AUex-TOus eo, gens de la ooœ, ÀUei-¥o«s en cbacan ches yrmn.

Mais, comme il faut toujours blaguer^ railler, faire de l'esprit t faire glorieux ou frapper glorieux » même étaler Tégolsme et la goormandise, on ajoute :

S*il nous reste eneore quelque chose, Nous le mangerons bien sans tous.

An moyen-âge on finissait d'une bien antre manière ; Toiei ht finale du roman du Marquis au cort-nez :

AUez-TOus-en, la chanson est finie ; Dieu tous bénisse, tous qui TaTex oîe.

En Normandie même, des chants légers se mêlaient aux cérémonies du culte : a Ei Normandie, lit-on dans V Histoire littéraire de France^ dans les longues processions, tandis que le clerg4 reprenait haleine, les femmes chantaient des chansons badineS| nugaces cantilenas. »

Aussi le sentiment, la délicatesse, Tamour du cœur ont rarement leur expression dans cette riche et grasse province. Bien qu*on y parle « de Toiseau bleu couleur du temps », on n'y trouve pas de vieilles romances sur ce thème de Toîseau bleu, qui était un être réel, et dont on fait aujourd'hui «m s^'mbole, l'image du cœur amoureux, de l'imagination ailée, habitante du bleu, voltigeant dans des régions d'or, de pourpre et d'azur. Auli-efois c'était bien le messager de l'amour :

nu fond des bois M^anÎTe une voix

Qui pleure et chante ; C'est mon bien aimé Que tient enfermé Une main méchante.

Oiseau bleu, couleur du temps.

Vole, vole, à tire d'aile.

Va me chercher mon fidèle.

Je rattends,

Déjà près de lui Mon cœur s'est enfui ; Mon ftme est absente.

Quand il reviendra

Il me trouvera

Ou morte ou mourante.

Oiseau bleu, couleur du temps, Vole, 'voie, «te.

Malgré ma pâleur.

Ami, ne prends peur

De ma léthargie.

Le bruit de tes pas.

Deux mots dits tout bas

Me rendront la vie.

Oiseau bleu, couleur du temps, Vole, vole, à tire d'aile, Va me chercher mon fidèle, le Tattends.

Xes choses les plas prosaïques sont rimées : c'est le hoquet, c'est \e toast ou la santés c'est le bénédicité, c'est la dette, c^est la beu* verie, c'est la finale des contes, c'est la pluie et le beau temps, et la collection de ces drôleries serait assez caractéristique ; nous l'avons faite ailleurs. Nous n'en citerons que deux, Tune parce qu'elle renferme une rime très moderne et l'autre pour son excès de réalisme et de crânerie gloutonne :

l*ai le hoquet.

Dieu me l'a fait ;

Par Jésus Je ne l'ai plus. '

Je l'ai encore Par le pavillon tricolore.

lien père bet bien, Ma mère co mieux ;

M An aÀva -Jk >^^'«««t<»^ ^»*i*^'«*

Ma mère à terrinée, Bt mé à candronnéo.

Xes jeiui dee enfants, qni devraient être orûeueiUis pour toute la (Franco, ;comnie ils l'ont été par Halliwell piour l'Angleterre, ^reo- ;£8XBieBt,''oatre une terminologie originale et archaïque, des f^rach ments d'anciennes poésies, des allusions historiques, des satires* Jl y a à Yalognesle jeu de la Pomme d'or, qui semble alluder à l'expulsion des Anglais hors de. notre pays:

Belle pomme d*or à la délivrance, N*y a qu'un roi qui gouverne en France.

La guerre est finie.

N'y a pus que des amis.

Belle pomme d'or, Sortez dehors.

Dans TAvranchiB, le jeu du chevalier Joli et du chevalier Cornard, qui nous rappelle qu'il y a eu le chevalier Sigurd-le-Cornu, contient le portrait d'un animal fantastique :

Je viens de la part Du chevalier Cornard, QuMl y a un oiseau A bec d'or, tête d'argent.

Yeux de rubis, ailes de fer, Corps d'acier, pattes de coco.

Voilà son oiseau.

A Gran ville, où pivolette signifie papillon eipivole, hanneton , les enfants ont un refrain sur le hanneton, dont le dernier mot représente la cloche du couvre-feu, celle qui donne aux ribauds (qui tinte à ribaud) le signal de la retraite :

Pin vole, vole, vole, Fais treis tours et pis t'envoie, Tintaribaud.

Mais le jeu vraiment caractéristique de la Normandie, une école de finesse et de duplicité, c'est celui qui consiste à toute question <f à ne dire ni oui, ni non, ni vère. » La nécessité de la lime amène cette finale « Jusqu'à tant que je revienne de la fère. »

Avant de parler de la poésie populaire contemporaine, il serait bien de jeter un coup d'œil sur celle d'autrefois, d'autant mieux que plusieurs des chants du passé subsistent encore aujourd'hui.

Page 1