‹ Littérature russeChapitre 19 sur 82 · L HISTOIRE · texte numérisé non relu

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rerie et plus loin — jusqu'à ce samodourstvo indigène, qui, dans certaines de ses manifestations, est bien près de la démence. Cela est encore naturel, parce que le développement psychologique a aussi ses degrés, et que les facultés émotives y sont naturellement h un niveau inférieur. Et cela s'accorde très bien avec une prédominance synchronique de l'esprit positif. Voyez l'Amérique du Nord. Les emportements subits, les engouements rapides et passagers, l'inclination à penser et à agir par saccades font partie de ce trait, s'expliquant en commun par les outrances, les violences, les contrastes du climat et de l'histoire.

En somme, un peuple et une littérature h part, géographiquement, ethnographiquement et historiquement placés en dehors de la communauté européenne occidentale. Sans doute, les trois éléments de la civilisation occidentale : chrétien, gréco-romain et germain, se retrouvent à la base de cette formation excentrique; mais dans une proportion, dans une combinaison et avec une profondeur très différentes. Peuple et littérature ont bien reçu le triple baptême qui nous a tous libérés des barbaries primitives. Par l'apostolat de Cyrille et de Méthode, par la conquête des Varègues, par la civilisation byzantine. Mais l'emprise des conquérants normands, germains par l'origine, a été faible et passagère. Si passagère et si faible, que leur origine même est aujourd'hui contestée. Cyrille et Méthode portaient avec eux le germe du schisme oriental, et par ce schisme, comme par l'influence de Byzance, la Russie a été séparée précisément du monde occidental, européen, isolée dans une solitude séculaire.

J'ai rappelé ailleurs comment, depuis les Croisades jusqu'à la révolution, elle n'a participé à aucune des

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manifestations de la vie européenne. Elle sommeillait à côté.

Tout cela doit se retrouver et vous le retrouverez dans cette littérature que nous étudierons ensemble. Il en paraît quelque chose jusque dans la langue dont se sert un Dostoïevski ou un Tolstoï. Un instrument merveilleux, le plus mélodieux assurément qui soit dans le monde slave, un des plus mélodieux de l'univers. Sonore, flexible, gracieux, se pliant à tous les tons et à tous les genres, naïf ou élégant à volonté, fin et subtil, énergique et pittoresque. La diversité des tours et des constructions, due en partie à la fréquence des inversions, le rapproche des langues classiques et de l'allemand; il s'apparente aux langues orientales par la faculté de faire tenir une imag'e entière dans un mot. L'accent tonioue, très variable et se prêtant à toutes les combinaisons du rythme, un caractère intuitif très marqué et une plasticité merveilleuse en font une langue poétique peut-être sans rivale. Mais l'instrument date d'hier. 11 a des lacunes, des parties empruntées, des dissonances que le travail des siècles n'a pu encore combler, harmoniser, résoudre. Cette langue trouve des mots doux et caressants même pour les choses qui le sont le moins. Voïna, c'est la guerre; voïne, c'est le guerrier. Mais s'agit-il pour ce guerrier de défendre la patrie menacée, il sera Khi'abryî, Zachtchichtchaioiichtchyï. Entendez-vous le cri rauque et sifflant des barbares?

Cette langue est, elle aussi, fille de Pierre le Grand et de la réforme. Je dirai plus loin ses origines. Piegardez maintenant son alphabet. Vous y verrez des lettres latines et grecques altérées, d'autres d'apparence bizarre que ni ces deux alphabets ni l'alphabet allemand ne possèdent. Un résidu, dénaturé encore, de l'ancien

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alphabet slave liturgique ou cyrilliqure. La tour de Babel, toujours!

Le russe moderne appartient à la famille orientale des langues slaves; mais de toutes les langues slaves c'est la plus mêlée d'éléments appartenant h des familles étrangères. La voyelle a, caractéristique du finnois, y a remplacé dans beaucoup de mots l'o primitif des racines slaves. Sur les mots comme sur les constructions l'invasion tatare a également laissé son empreinte. Dans la partie scientifique, l'envahisseur allemand a fait œuvre de conquête définitive, et le grand critique des « années cinquante », Dobrolioubov, a pu dire, non sans exagération d'ailleurs, que la langue littéraire de son pays n'était russe d'aucune façon.

Elle est russe, et, comme elle est aussi une langue de colonisation, elle ne comporte pas de divergence et de corruptions provinciales. Il n'y a guère de patois en Russie. Mais elle est neuve, sans racines profondes dans l'histoire du pays, et neuve également, sans profondeur historique, est la littérature à laquelle elle sert d'organe. D'où, en dehors même des causes multiples déjà indiquées, l'alternance inévitable de périodes d'épanouissement rapide et luxurieux et de stérilité, par épuisement. Nous aurons à en faire la constatation. D'où également une prédisposition aux formules nouvelles, faisant table rase des anciennes, au radicalisme littéraire dans toutes ses acceptions, au mépris hautain des traditions, des conventions et même des convenances.

Toutes ces choses devaient être dites et devront être retenues, pour l'intelligence de ce qui va suivre.

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