L HISTOIRE
Entre les marchands de Novgorod et leurs successeurs du xvi° siècle l'invasion mongole s'est placée. Elle ne suffit pas à expliquer l'arrêt prolongé du développement organique dans le grand corps qu'elle a laissé en vie. Antérieurement déjà des lacunes, des suspensions périodiques de croissance et d'évolution y avaient paru. Elles se sont reproduites après la disparition de cette cause. Elles semblent tenir à un vice de constitution, conséquent au climat et à la race autant qu'à l'histoire. Sous un ciel inclément l'histoire a amené un mélange accidentel d'éléments, dont l'action encore mal combinée détermine tantôt, en s'harmonisant, des poussées violentes d'énergie, tantôt, en se contrariant, de brusques interruptions de mouvement. Le résultat tient de l'Amérique et de la Turquie. Par sa situation géographique entre l'Europe et l'Asie, par sa situation historique entre une suite d'enclumes, où le prêtre byzantin, le soldat tatar et l'aventurier allemand ont tour à tour martelé son génie, ce pays à la fois jeune et vieux a été et est encore désorbité et déséquilibré. Inculte par-ci, raffiné par-là. Pourri avant d'être mûr, a-t-on dit. Ne le répétez pas! Prématurément mûri d'un côté, oui, avec un assemblage troublant d'instincts sauvages et d'aspirations idéales, de luxe intellectuel et de misère morale. Mais patientez avec la nature et laissez-lui le temps d'achever son travail.
Elle a fort à faire. Le mélange des races et leur lutte contre les conditions hostiles d'existence, contre le climat, contre l'invasion étrangère, lui ont donné ici à résoudre un autre problème : fondre un amalgame également contradictoire de force et de faiblesse, de ténacité et d'élasticité, de rudesse et de bonhomie, d'insensibilité et de bonté. En le trempant et en l'endurcissant dans son être intime, le combat perpétuel a rendu le
Russe très susceptible d'attendrissement extérieur. Mieux que personne il sait souffrir; mieux que j^ersonne aussi il sait ce qu'il en coûte. Et cela le rend compatissant. Sous une écorce souvent grossière, vous avez chance de trouver un homme infiniment doux. N'y insistez pas; n'y comptez pas trop! Il a des retours terribles.
Les mêmes causes ont développé en lui le sens pratique. Dans l'art comme dans la vie, le réalisme n'est pas pour lui une théorie; il est une application de ses instincts naturels. Même en poésie, même en religion, il a horreur des abstractions. Nul esprit métaphysique, aucune sentimentalité, une grande abondance de ressources, un tact parfait des hommes et des choses, et dans les idées, les mœurs, la littérature, un positivisme poussé jusqu'à la brutalité — telle me semble sa psychologie sommaire. Mais tout cela, toujours par l'effet des mêmes causes, s'allie avec une tendance marquée à la mélancolie. Rien du spleen britannique, essentiellement personnel et insociable. La très large sociabilité slave s'y oppose, tempérant, voilant cette forme particulière de la tristesse humaine. C'est la tristesse. « Tristesse, scepticisme, ironie » sont les trois « cordes de la littérature russe », a dit Herzen. Il ajoutait : « Notre rire n'est qu'un ricanement maladif». Les uns pleurent, les autres rêvent. Chez ceux-ci la mélancolie incline à un mysticisme brumeux, qui triomphe des instincts réalistes ou s'allie avec eux, en des accouplements étranges. Dostoïevski en est sorti.
Demandez enfin au climat, à la race, à l'histoire pourquoi ce Russe que je vais vous montrer concevant des idées, réalisant des formes d'art, a peu d'originalité dans les façons de penser, beaucoup dans les façons de traduire la pensée des autres, dans les sentiments, les goûts, les gestes, oui, une originalité en ceci qui va jusqu'à la bizar-