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LA POÉSIE POPULAIRE

Pouchkine et ses émules n'ont pas brisé aujourd'hui même les cordes de cette lyre rustique.

Le phénomène n'est que naturel. Au point de vue de l'évolution littéraire, il y a entre ce pays et les autres pays de culture européenne un écart de cinq à six siècles. A l'époque où Duns Scott, Guillaume d'Occam et Roger Bacon traçaient en Occident la voie lumineuse où les Colomb, les Descartes, les Galilée, les Newton d'un prochain avenir devaient allumer leur flambeau, la Russie demeurait plongée dans les ténèbres. On a cherché l'explication de cette longue obscurité jusque dans les découvertes craniologiques opérées récemment aux environs de Moscou. Elles auraient révélé, chez les habitants primitifs de ce lieu, un développement excessif des capacités sensuelles, au détriment des autres. La conquête tatare du xin® siècle est, dans le même sens, un événement déterminant beaucoup plus certain. Elle a ruiné la civilisation naissante du centre kiévien. Mais à Kiev déjà l'empire des Vladimir et des laroslav ne suivait que de très loin les progrès du monde européen. Quand les hordes de Baty ont frappé à ses portes, en 1240, rien n'y annonçait la naissance prochaine d'un Dante, et elles n'ont interrompu dans leur labeur studieux ni un Duns Scott ni même un Villehardouin. L'avènement tardif du christianisme dans ces parages avec le baptême de Vladimir (988) et l'hégémonie byzantine, qui en fut le premier fruit, motivaient à eux seuls un retard sur l'heure de l'Europe. La culture de Byzance avait son prix; avant la Renaissance elle s'imposait à l'Occident lui-même; mais elle n'était guère communicative ; elle ne rayonnait au dehors que comme foyer de propagande religieuse, et cette propagande empreinte d'ascétisme contrariait, plutôt que de le favoriser, tout essor intellectuel.

Ainsi s'explique cet autre phénomène que les monuments poétiques de l'époque et ceux même des temps postérieurs ne nous ont été transmis, ici, que par la voie orale. L'écriture, l'imprimerie plus tard furent d'église, en ces lieux, jusque vers la fin du xvii^ siècle, et d'une église résolument hostile à tous les éléments profanes de culture. Dans le code domestique [domostroï) du pope Sylvestre, un contemporain d'Ivan' le Terrible, la poésie nationale est encore traitée de diablerie païenne et nécessairement damnable.

Elle a vécu, l'harmonieuse fille du génie national, dans la mémoire des générations; mais, pourchassée par les anathèmes ecclésiastiques jusque dans ce suprême asile, elle a reculé de seuil en seuil vers les régions froides et solitaires de l'extrême nord. Quand la science moderne s'est avisée de réveiller l'écho des vieux chants modulés sous la porte d'or de Kiev, les chaumières et les cabarets voisins de la mer Blanche ont seuls répondu. Le plus ancien des recueils poétiques, dit de Kircha Danilov, ne remonte qu'au xvin« siècle, et il est de valeur douteuse. Le flot mélodieux a roulé à travers les temps et les espaces, absorbant au passage les légendes locales, les inspirations éphémères, l'apport énigmatique des fictions et des lyriques étrangères, puis se divisant, s'évaporant, se perdant dans les sables et dans la fange.

Le travail accompli en Occident pour les sagas islandaises a donc été retardé ici également de quatre à cinq siècles. La gloire d'ilia de Mourom, le héros éminent du cycle kiévien, n'a laissé de trace écrite que dans des documents polonais, allemands ou Scandinaves. La curiosité d'un voyageur anglais, Richard James, a seule enregistré des modèles originaux de la lyrique russe du commencement du xvii« siècle (1619). Et. par une disgrâce suprême,

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