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LA POESIE POPULAIRE

au siècle suivant, les premiers imitateurs russes de ce collectionneur étranger, Novikov, Tchoulkov, Popov, Bogdanovitch, furent des contrefacteurs. Ils se sont avisés de corriger l'œuvre de l'inspiration populaire.

Concurremment avec cette poésie orale, une poésie littéraire, sœur des Niebelungen et des chansons de geste, a-t-elle existé dans l'ancienne Russie? Il en reste un monument — le fameux Dit de la bande d'Igor. Mais c'est une ruine solitaire. J'en parlerai plus loin.

De notre temps, mise au jour par les travaux des savants russes : Kiriéievski, Sakharov, Rybnikov, Hilferdinof, révélée au monde occidental par les traductions et les études des Ralston, Bistrom, Damberg, lagié, Rambaud, la poésie populaire a paru dans toute sa richesse. Elle a été une surprise et un émerveillement. Les fragments de chansons populaires françaises recueillis en 1853, les gwerziou de la basse Bretagne, les chants des pauvres du Velay et du Forez, les poésies nationales du Languedoc et de la Provence sont un pauvre trésor en comparaison! Mais il n'y a pas de comparaison à faire. Le prolongement de l'âge épique dans les couches inférieures du monde russe jusqu'à sa rencontre paradoxale avec un brusque développement littéraire et scientifique dans les couches supérieures a produit un résultat sans précédent, je crois, dans l'histoire de l'humanité. Les collectionneurs russes se sont trouvés, aux portes d'Arkhangelsk, face à face avec des dépositaires authentiques d'un héritage poétique datant des époques préhistoriques! Une nuit de chemin de fer les transporte aujourd'hui encore en plein xii" siècle.

Si riche soit-il, cet héritage n'est d'ailleurs pas intact, lui aussi. Quelques savants russes, tel M. Srezniewski,

sont allés jusqu'à en suspecter l'authenticité. L'absence de certaines liaisons historiques et la présence de certains parallclismes avec la poésie populaire, voire avec la poésie littéraire des autres peuples, ont armé leur scepticisme. Rien n'y paraît, en effet, de la vie historiquement connue de l'époque antérieure à la conquête tatare et cette conquête elle-même ne s'y reflète qu'en des images extrêmement confuses. D'autre part, dans Polkane, un des héros de la légende poétique de Boça, on a reconnu aisément le Pulicane des « Reali di Francia », recueil épique italien.

M. Khalanski a contesté, de son côté, jusqu'au fait communément admis de la migration de cette poésie du sud au nord. Il s'est basé sur l'absence d'un mouvement correspondant des populations méridionales. Mais les chants de l'Edda n'ont pas eu besoin d'émigrants germains pour traverser le continent européen, et, quant aux phénomènes de concordance ou même de fusion avec les monuments de la poésie occidentale, ils s'expliquent suffisamment par la physionomie particulière de l'épos russe. Cet épos a été jusqu'à ces derniers temps un être vivant, et il a vécu comme tous les êtres vivants en communion avec le monde environnant.

En résumé, la poésie populaire russe, telle que nous la connaissons, n'a ni caractère homogène ni date précise. Elle est le produit complexe d'une série de siècles et d'un développement organique qui s'est perpétué jusqu'à nos jours. Elle reflète et l'antique vie russe de la période kiévienne et la période moscovite ultérieure, et même la période pétersbourgeoise des temps modernes. Elle a recueilli aussi quelques traits de la vie occidentale.

Comme forme, deux aspects principaux : levers poly-

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morphe de sept, huit ou neuf pieds, et le vers h trois ou six pieds, avec l'emploi le plus habituel du trochée simple terminé par un dactyle :

Comme fond, trois catégories principales : contes héroïques ou hijlines — chants de circonstance — chants historiques, avec un caractère commun : la prédominance de l'esprit païen. L'influence chrétienne y paraît à peine. Et c'est un trait qui, au point de vue de la culture et de l'évolution littéraire en particulier, creuse a lui seul un abîme entre la Russie et l'Europe. Les anathèmes de l'église frappaient ici, avec une égale sévérité, légende chrétienne et légende païenne. De là est venu en partie ce réalisme profond et imperturbable, dont la littérature nationale a paru imprégnée à ses débuts et qui domine aujourd'hui encore son développement.

Les bylines.

Le nom de byline semble venir de hijlo, a été. Le collectionneur Sakharov est d'ailleurs le premier h. l'avoir employé d'après un manuscrit ancien, perdu aujourd'hui. On le trouve pourtant dans le Dit de la bande d'Igor, comme équivalent de récit. Les textes du xvn^ siècle se servent du mot staryna : antiquité.

Les bylines gravitent en deux cycles distincts autour des deux centres de l'ancienne vie russe : Kiev et Novgorod. Dans le cycle kiévien les personnages légendaires apparaissent groupés autour de Vladimir. Un certain nombre de bylines évoquent cependant des héros plus anciens aux origines et aux prouesses fabuleuses. Volga Sviatoslavitch est lils d'une princesse et d'un serpent. Il per-

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sonnifie la sagesse et la ruse. Chez Sviatogor c'est la force qui domine. Il est si grand que la terre a peine à le porter : un trait qui se retrouve chez le Roustem de la légende persane. Comme les Titans du mythe grec, ces personnages symbolisent la lutte de l'homme avec les éléments. Mais le mythe slave est loin d'avoir l'ampleur de ceux que le monde germain ou Scandinave nous a légués. Les Slaves païens manquaient d'une caste de prêtres dépositaires de ces traditions religieuses, qui ont été la source de toutes les grandes poésies.

Avec Vladimir apparaît un semblant de chevalerie. Lui et les siens sont des géants, mais aussi de gais compao-nons et d'héroïques buveurs. Par là l'épopée se rattache t l'histoire, car le Vladimir historique fut, en effet, un grand organisateur de banquets. Mais le lien est mince. Les hjlines ne savent rien ni de l'introduction du christianisme par ce souverain ni de l'énergie et de l'habileté qui à en croire les chroniqueurs, ont présidé a son initiative. Le rôle du Vladimir poétique est borné à inventer constamment de nouveaux exploits pour ses héros, à les régaler copieusement et à les marier. Personnellement, il n'a rien d'héroïque; ses prouesses sont nulles et sa façon d'être habituelle semble celle d'un efféminé et même d'un lâche. Quand les Tatars assiègent Kiev, il se met presque à -enoux devant Ilia, le sauveur désigné. Ilia se fait pri^'er et n'a pas tort, car les procédés du souverain manquent généralement de générosité, voire d'honnêteté

vulgaire.

Il convoite la femme de l'un de ses héros, et pousse les deux époux au désespoir et à la mort. La légende n'est évidemment qu'une variante de l'aventure biblique de David avec la femme d'Urie, et le Vladimir polygame qu'elle met en scène porte les péchés de toute une suite

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de souverains jusqu'à Ivan le Terrible. Mais l'inspiration du poème n'en paraît que plus significative.

Ilia est un compagnon hors pair et le héros favori des bîjlines. Dans sa physionomie et dans ses prouesses on s'est plu à reconnaître la personnification idéale du tempérament et du génie national. Le personnage s'y prête. C'est un paysan d'abord; dans les banquets il oblige les seigneurs de la cour de Vladimir à s'efFacer devant les moujiks de sa compagnie. Et cette origine humble n'a rien d'exceptionnel dans l'entourage du prince. Aliocha qui en fait partie, est fils de pope; Solovieï Boudimirovitch, fils de marchand. Tous deux fraternisent avec Dobrynia, qui, lui, appartient à une famille princière. Ilia et Dobrynia échangent leurs croix en signe d'amitié. Ces mœurs sont bien dans les instincts, les traditions d'un peuple au sein duquel une véritable aristocratie n'a jamais pu prendre racine.

Comme un de ses devanciers du cycle préhistorique, Mikoula Selianinovitch, Ilia est aussi un agriculteur, et en dehors de l'épos russe, je ne vois guère que le Kalevala finlandais pour départir ainsi un grand rôle héroïque à un défricheur du sol. Par certains autres traits de caractère et quelques-uns de ses exploits, Ilia se rapproche pourtant du monde épique et mythologique des pays voisins, jusqu'à paraître confondu avec quelques-uns de ses représentants. Il demeure inactif jusqu'à trente ans et l'influence du mythe chrétien est ici sensible. Plus tard il combat un brigand fabuleux, Solovieï (le Rossignol), qui a des ailes et fait fléchir les chênes les plus robustes sous le poids de son corps; mais le danger l'émeut et les expédients qu'il imagine pour s'y soustraire nous font penser à Hector fuyant devant Achille à Rama pris d'épouvante en présence de Kabandha. Ilia

n'est plus jeune à l'époque de ses plus merveilleuses prouesses et sa barbe blanche évoque celle de Roland. Il hésite lonfçtemps à secourir Kiev; il est perpétuellement en dispute avec Vladimir, et voici qu'à ses côtés la troupe entière, querelleuse et turbulente, des héros légendaires de l'Europe et de l'Asie, Roustem, Achille, Sigurd, Siegfried, Arthur, et toute l'Olympe des demidieux, depuis rindra indien jusqu'au Thor-Wuotan o-crmain et au Peroune russe, surgissent devant nous en sa compao-nie. Mais aussitôt les dissemblances s'accusent : quand Uia consent enfin à sauver Kiev, ce n'est ni comme Roustem pour ne pas être accusé de lâcheté, ni comme Achille pour satisfaire une vengeance personnelle. Trop philosophe et trop bonhomme pour cela. Le palatin Ogier, dont le fils a été tué par le fils de Charlemagne, réclame la tète du meurtrier pour prix de son concours contre les Sarrasins. Ilia est incapable de semblables marchandages. Il n'obéit pas davantage à un sentiment de dévouement personnel pour Vladimir. Insensible au point d'honneur et même h la gloire, il vise plus haut : il ne lève son bras redoutable que pour la défense de la veuve et de l'orphelin, pour le salut de la communauté. On devine le parti que l'école slavophile a pu tirer de cette donnée. Et assurément la comparaison qu'après elle quelques écrivains de l'Occident se sont plu à établir avec les héros grecs et les plus nobles paladins des chansons de geste, tourne à l'avantage d'Ilia. Mais ici encore la comparaison est hors de propos. Les héros grecs n'étaient pas chrétiens et les paladins des chansons de geste n'étaient que des mécréants. Ce dernier type ne prend un aspect idéal que dans les romans de la Table Ronde, et aussitôt il y paraît solidaire de la croyance féconde, dont la vraie chevalerie chrétienne est sortie,

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que le plus noble emploi de la force est de venger la faiblesse. Ilia en procède aussi, postérieur certainement, dans l'élaboration définitive du type, aux romans de la Table Ronde, et indubitablement chrétien, en ses plus nobles parties, qui ne sont pas les plus apparentes.

A part, en effet, ses instincts humanitaires, il n'a rien d'un chevalier. Trop grossier, trop terre à terre, et surtout trop pacifique . Il ne se bat que contraint et forcé. Jamais pour le plaisir. Et en cela il est bien le représentant d'une race que les fatalités historiques seules ont rendue accidentellement belliqueuse, sans qu'elle ait été jamais emportée par un de ces courants d'ardeur guerrière qui ont soulevé au moyen âge les communautés occidentales.

Ilia est grand mangeur et gros buveur. A la veille d'une bataille il lui arrive de s'enivrer et de demeurer douze jours dans les fumées du vin et dans l'inaction forcée. S'il n'est terrassé par la boisson, il devient tapageur et insupportable. A jeun il se montre prudent et calculateur, n'aimant ni à déployer inutilement sa force ni à l'exposer à de trop hasardeuses épreuves. Quand il s'est résolu à affronter le péril et qu'il a réussi à réprimer le frisson dont une telle décision est toujours accompagnée chez lui, il plaisante et goguenarde volontiers, comme c'est encore aujourd'hui l'humeur du paysan russe.

Un type sympathique, en somme, mais exceptionnel même dans la légende, isolé sur les sommets de l'inspiration populaire. Les émules d'Ilia ne lui vont pas à la cheville, se confondant beaucoup plus bas, très bas, en une troupe de mauvais sujets, maladroits, vantards et lâches, dont lui-même a une méchante opinion, étant obligé la plupart du temps de faire leur besogne. Leur seul mérite, c'est la force, une vigueur physique, qui leur

permet de triompher de tout, même du sens commun. Ils donnent de la tête contre des murs de forteresse et les murs s'écroulent. Sans idéal et sans idée ils représentent, dans la conscience populaire, le degré inférieur de l'héroïsme, la puissance élémentaire de la nature, de la terre, du vent et du coup de poing.

Dans la bouche de Potoughine, le raisonneur de « Fumée », Tourgueniev a mis, d'autre part, cette constatation terrible : « Ce qu'on appelle notre littérature épique, seule parmi toutes les autres d'Europe et d'Asie, ne fournit pas un couple typique d'êtres qui s'aiment; le héros de la sainte Russie commence toujours ses relations avec celle que le sort lui destine par la maltraiter sans merci... Ouvrez nos légendes : l'amour ne s'y manifeste jamais que comme la conséquence d'un charme, d'un sort. Il s'infiltre par la liqueur de l'oubli; on en compare l'effet à une terre desséchée ou glacée... »

De nombreuses figures féminines traversent pourtant ces légendes. Elles sont peu attrayantes. Triomphantes souvent, avec un air de supériorité qui les élève au-dessus de l'élémiCnt masculin ; mais ce n'est ni à l'amour ni à leur charme qu'elles le doivent. Ilia de Mourom se voit terrassé par unePolénitsa géante — Polénitsas est le nom générique de ces viragos — qui rôde par la steppe avec une massue de plusieurs mille livres sur l'épaule, narguant les hokatyi-y (héros) et qui, d'aventure, se trouve être sa fille. Vassilissa, fille de Mikoula, unit la force à la ruse pour délivrer son mari, Stavre Godounovitch. La légende ne dit rien de sa beauté ni de celle de ses compagnes. Et cette négligence suffirait à distinguer les Polénitsas des Amazones comme des Walkyries. On se bat avec elles, et on est souvent battu; on ne leur fait pas la cour.

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La femme russe moderne ne participe pas à cet égard de la légende. Quelques-uns des traits du type légendaire paraissent cependant jusque dans les créations artistiques les plus récentes de la poésie et du roman. Que l'artiste soit Pouchkine, Tourgueniev ou Tolstoï; qu'il s'agisse d'aimer, ou simplement d'agir, de faire le bien, de trouver le bon chemin, l'initiative appartient le plus souvent à la femme. Elle inspire, guide, redresse et — se jette volontiers à la tète des gens.

Ni dans la légende ni dans l'histoire ce type ne demeure d'ailleurs unique. Il vient de la tradition païenne. Le christianisme byzantin y a ajouté la femme du Terem. Celle-ci a « les cheveux longs et l'entendement court m, un esprit borné et une chair faible. Nastasia, femme de Dobrynia, la Pénélope indigène, se lasse plus vite que l'autre d'attendre son mari que la guerre retient loin du foyer conjugal et oublie trop tôt le serment qu'elle a fait de ne pas épouser Aliocha.

Tout autre est le monde dont le cycle de Novgorod évoque l'image à nos yeux : un peuple de marchands, de pèlerins à la terre sainte, de navigateurs, de constructeurs de villes. Querelleurs et batailleurs encore, mais seulement dans l'enceinte de la cité et chefs d'expéditions en pays musulmans, mais pour cause de trafic. « Les Vénitiens de la croisade russe », a dit avec justesse un écrivain. Leur histoire tient en deux légendes, qui comportent beaucoup de variantes. Celle de Sadko ne nous montre qu'une assez vulgaire figure de négociant entreprenant et dévot. Le héros de l'autre, Vassili ou Vaska, fils de Bousslaï, est un bourgeois qui, pour l'humeur orageuse et tapageuse, ne le cède pas à Ilia lui-même, remplissant la ville du tumulte de ses frasques et de ses fureurs sanglantes. Comme il s'apprête

à faire un grand carnage de ses concitoyens, son père intervenant, Vaska l'enferme dans une cave. Sa vie n'est qu'un tissu d'extravagances et de crimes. Pour les expier, il entreprend un pèlerinage à Jérusalem et meurt au retour dans un saut hasardeux, qui le fait buter sur un rocher : une image de la destinée défiée par son oi'gueil.

On a supposé que les premiers chanteurs de bylines furent des aèdes professionnels, attachés à la cour des princes Varègues. Les skoromokhy de l'époque moscovite, auxquels le pieux et scrupuleux tsar Alexis fit une guerre acharnée, auraient recueilli leur tradition. Ils furent longtemps la grande distraction des maisons seigneuriales. Leurs héritiers actuels ne fréquentent plus que les chaumières et les cabarets de la province d'Olonets.

Chants de circonstance.

Dans les chaumières et dans les cabarets sont chantées encore d'un bout à l'autre de la Russie d'autres mélodies naïves, accompagnant ou remémorant les menus événements de la vie populaire, fêtes du calendrier chrétien et fêtes du calendrier païen, confusément mêlées par la tradition ; koliada de Noël et roussalnaîa en l'honneur des nymphes slaves {j-oussalki) ; chants des moissons [dojinki)^ chants des fiançailles {svadléhnyiè piesni) et chants des enterrements {^pokhoromiyiê).

Les conjurations {^zagovory) contre la sécheresse , contre le feu, tiennent une place considérable dans cette poésie, comme aussi les énigmes {zagadki), les proverbes [posslovitsy] traduisant la sagesse populaire

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