LE GÉNIE NATIONAL
Foscolo recréaient le rêve unitaire de Dante. En France, les meurtrissures de l'amour-propre national, les révoltes de l'esprit d'indépendance cherchaient des consolations et des revanches dans la fiction poétique de Chateaubriand, de Benjamin- Constant, de Senancourt, de M™^ de Staël. En Allemagne, sur la tombe encore fraîche de Wieland, les peuples, ivres d'orgueil et de joie, célébraient leur affranchissement. Le romantisme était tout cela, et presque rien de tout cela ne paraissait en Russie. Monde intellectuel et monde littéraire y demeuraient à l'état de mélange incohérent, où le sensualisme grossier et l'épicuréisme des sceptiques français, les éléments de la philosophie naturaliste de Schelling et d'Oken, le slavophilisme et le mysticisme frôlaient l'humanisme idéaliste de Schiller, les leçons d'Adam Smith et de vagues idées de libéralisme constitutionnel. Mais, au milieu de ce chaos, une langue nouvelle était née, instrument merveilleux, attendant la main d'un maître qui l'accorderait à toutes les voix du dedans et du dehors ; et du sein de ce chaos une nouvelle personne morale avait surgi, avec une façon particulière d'être, de penser, de sentir : la Russie, le génie de Krylov déjà et tantôt de Pouchkine, de Gogol, de Tourgueniev.
Pouchkine a-t-il vraiment représenté cette personne ? On en a longtemps douté, même en Russie. Les contemporains du poète, Gogol excepté, ses juges naturels, les premiers critiques littéraires que la Russie ait possédés, Nadiéjdine après Polevoï n'ont guère vu en lui qu'un imitateur toujours, un Occidental. L'honneur est revenu à un Allemand, Varnhagen von Ense, de s'inscrire en faux, lui premier, contre ce verdict. Après quoi, la revision s'en est peu à peu opérée dans la conscience du pays. A l'heure où j'écris, on s'y prépare à célébrer le
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centenaire du poète, au milieu d'un concours d'enthousiasme et d'hommages, comme jamais gloire nationale n'en souleva nulle part de plus universels. Un écrivain français a pourtant récemment encore remis ce procès en jugement et s'est avisé de conclure à un arrêt définitif qui, suivant son expression, « enlèverait le poète à sa race pour le rendre à l'humanité ».
M. de Vogué me permettra de dire que je conçois mal l'intérêt d'une semblable restitution. J'incline, en effet, à penser que plus un créateur d'idées ou d'images est personnel, original et national, plus il a chance d'être intéressant pour la communauté des hommes, à quelque pays qu'ils appartiennent. Et j'imagine que refuser ces qualités à Pouchkine, c'est le ravaler, simplement, au rana: d'un Soumarokov. Il mérite mieux. Assurément son œuvre est suffisamment hétérogène, chargé ed'éléments étrangers et rattachée naturellement à la période de transition dont je viens de donner un aperçu, pour justifier, dans une certaine mesure, les appréciations contradictoires qu'elle ne cesse de provoquer. Mais je la vois, d'autre part, dominée et en quelque sorte pénétrée par une création capitale, qui à elle seule a occupé, de 1822 à 1831, neuf années d'une vie malheureusement trop courte : « Eugène Oniéguine ». Or, ne pas comprendre le caractère essentiellement national de ce poème, c'est, à proprement parler — et je ne crains sur ce point la contradiction d'aucun Russe vivant, — n'y comprendre rien du tout. Je m'en expliquerai tout à l'heure, ayant à commencer par quelques traits de biographie.
Pouchkine.
Elle fait corps, chez ce poète, avec ses créations. II a vécu ses vers. Dans ses origines, d'ailleurs, son caractère, son tempérament, les traits de race s'accusent aussi puissamment que dans quelques-unes de ses œuvres. C'est bien un Russe avec un mélange de sang africain dans les veines. II a, on le sait, pour aïeul maternel le fameux nègf-e de Pierre le Grand, Hannibal, dont il entreprit de raconter les aventures. Le père du poète, Serge Lvovitch, type du grand seigneur russe de l'époque de Catherine II, grandes manières, instruction variée, esprit voltairien et parfaite docilité de courtisan, lui donna de bonne heure des précepteurs français, qui firent si bien qu'en 1831 — à trente-deux ans — leur élève était encore capable d'écrire à Tchadaïev : « Je vous parlerai la langue de l'Europe; elle m'est plus familière que la nôtre ». II se vantait et se calomniait. On en jugera. A dix ans, vivant à Moscou dans un milieu très littéraire, apercevant journellement, dans la maison paternelle, Karamzine, Dmitriev, Batiouchkov, le gamin composa, comme de raison, des vers français et pasticha la Henriade. A quinze ans, au lycée de Tsarskoié-Siélo, établissement destiné à l'éducation de la jeunesse aristocratique, il rima, en français toujours :
Vrai démon par l'espièglerie, Vrai singe par sa mine, Beaucoup et trop d'ctourderie, Ma foi, voilà Pouchkine.
Il y avait encore des maîtres français au lycée, dont un certain de Boudry, qui cachait sous ce nom une
parente compromettante — il était le propre frère de Marat — et des idées en rapport avec ces relations de famille.
Mais, en 1814, « Le Messager de l'Europe » publia des imitations d'Ossian et de Parny, qui étaient bien en vers russes, cette fois, et au bas desquelles des initiales dissimulaient mal la signature d'un des élèves les moins disciplinés du lycée. On écrivait beaucoup dans cet établissement, plus qu'on n'y étudiait. On y rédigeait même des feuilles périodiques. Au milieu d'un groupe de jeunes gens, qui, depuis, ont marqué dans la politique ou dans les lettres — A. M. Gortchakov, le futur chancelier, A. A. Delwig, le futur poète, y figurèrent, — Pouchkine se distinguait comme publiciste infatigable et écolier également paresseux. Karamzine et Joukovski appréciaient ses vers, mais ses professeurs jugeaient '( qu'il avait peu d'avenir ». Dans sa famille, l'opinion de ces derniers avait nécessairement plus de poids.
Au sortir du lycée, en 1817, 1' « Arzamas » recueillit l'élève de M. de Boudry et le jeta aussitôt en pleine mêlée politique et littéraire. Ryléiev faisait partie du cénacle et s'y occupait d'autre chose que de combattre Chichkov et ses théories classiques. Pouchkine en tenait cependant surtout pour les lettres. En 1818, il lut à ses collègues les premières strophes de « Rousslane et Lioudmila ». Joukovski et Batiouchkov s'étonnèrent : « C'est du nouveau! » Les ChiclLJw listes poussèrent des cris d'indignation : « C'est une parodie de Kircha Danilov! » Il y avait autre chose que cela dans le poème. Quelques années auparavant, dans un essai encore enfantin, intitulé « La petite Ville » [Gorodok), comme Byron dans la note célèbre publiée par Moore, Pouchkine s'était avisé de faire l'inventaire de ses lectures et de ses prédilections
littéraires . Molière y figure à côté de Cliénier et Bérans'er à côté d'Ossian. Tout cela se retrouve dans « Rousslane et Lioudmila », mais avec beaucoup d'autres choses : des réminiscences de Wieland et de Herder, l'influence évidente des poètes italiens. Beaucoup plus qu'au recueil de Kircha Danilov le fond du poème est emprunté à l'épopée humoristique d'Arioste. Un travail de marqueterie, en somme, et assez médiocre. Quoi de nouveau, alors? Ceci : l'application des procédés ironiques du conteur italien à une légende nationale; un essai déjà fait en Angleterre par Hamilton et d'autres. Encore Hamilton, dans ses contes de fées, ne s'égayait-il qu'avec un élément fantastique usé par la mode. Pouchkine — et la était son erreur — dépréciait un trésor, qui venait d'être mis au jour. Plus tard, mieux avisé, il devait surprendre le vrai procédé des conteurs populaires : la sincérité.
Le poème ne fut publié qu'en 1820, et, avant qu'il ait paru, la foudre tomba sur la tête du jeune auteur. Dans le public, d'autres vers manuscrits de sa composition circulaient en abondance : une « Ode au poignard », inspirée par l'exécution de Karl Sand, l'assassin de Kotzebue, des épigrammes à l'adresse d'Araktchéiev et une « Gabriélide », imitée de « La Guerre des dieux » de Parny, qui, en fait d'obscénité licencieuse et profanatrice, laissait bien loin derrière elle son modèle, mais s'en éloignait surtout par l'absence de toute arrièrepensée philosophique. Ce genre de poésie simplement et grossièrement ordurière occupe, hélas! une place assez considérable dans l'œuvre de Pouchkine, bien qu'il n'en paraisse rien dans les « éditions complètes ». Les pièces erotiques y sont omises ou épurées par des coupures et des corrections arbitraires, qui vont jusqu'à dénaturer
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entièrement le sens de l'original, comme dans ce quatrain adressé à la princesse Ouroussov où le vers :
Je n'ai jamais cru à la Trinité...
est travesti ainsi :
Je n'ai jamais cru aux trois grâces...
Des recueils erotiques spéciaux ont été imprimés à l'étranger, avec le nom du poète sur la couverture. Et, quelque souci que les biographes aient pris d'idéaliser les motifs de sa disgrâce en 1820, il est certain que la « Gabriélide » y eut une part essentielle. Elle faillit envoyer l'émule de Parny en Sibérie. L'intervention de Karamzine fit réduire le châtiment à un exil dans les provinces du Sud et l'aventure ne manqua pas de mettre une auréole au front de l'exilé. Les contemporains de Pouchkine en Russie, comme ceux de Voltaire en France, inclinaient à confondre la licence avec la
liberté.
Mais l'éloignement de Saint-Pétersbourg eut pour le jeune homme des conséquences autrement bienfaisantes, en l'arrachant à des fréquentations malsaines et en leur substituant deux influences d'un ordre très différent : le Caucase et Byron. De 1820 à 1824, le futur grand poète allait se révéler par des créations qui rejetteraient dans l'ombre ses erreurs de débutant et qui toutes, « Le Prisonnier du Caucase », « La Fontaine de Baktchissaraï », « Les Tsiganes » et les premiers chants d' « Eugène Oniéguine », procèdent de cette double source d'inspiration.
On ne saurait dire qu'il y ait puisé avec un discernement parfait. Il appartenait trop à son temps, à sa race et à son milieu. Certes, il y avait en lui mieux que
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l'étoffe d'un sybarite de la vie et de la poésie : de nobles instincts, de superbes élans. Son éducation, ses origines, son entourage devaient toujours conspirer pour lui couper les ailes. Du Caucase, à cette heure, il prend le décor extérieur, une mise en scène prestigieuse, mais froide sans liaison apparente soit avec l'âme de son évocateur, soit avec les personnages auxquels elle sert de cadre. A Byron il emprunte des éléments d'expression plus précieux parfois, mais de simple forme encore : des motifs, des tournures — et des gestes. A Kichéniev comme à Odessa, il fait le scandale des habitants et le désespoir des autorités par ses allures excentriques et ses frasques pseudo-byroniennes : courses aventureuses à travers la montagne, jeu, duels, excès et violences de toute sorte. La légende veut que, dans une rencontre avec un officier (Zoubov), il ait mangé des cerises sous le feu de son adversaire. Reproduit dans une des nouvelles qui font partie des « Récits de Biélkine », une de ses œuvres en prose les plus goûtées (1830), ce trait serait ainsi autobiographique. Les détails de son dernier et fatal duel avec Dantès-Heckeren sont pour prouver qu'il en était bien capable. D'une bravoure physique indomptable et folle, également dédaigneux du danger et des convenances, il passe aussi pour avoir vécu quelque temps en compagnie d'une bande de Tsiganes. Et dans tout cela je vois encore plus d'exubérance et de sauvagerie, abyssine ou moscovite, que de fantaisie romantique. Byron ne fut jamais joueur ni bretteur. Il ne se serait pas avisé davantage de mordre une femme h l'épaule en plein théâtre, dans un accès de jalousie frénétique, ou de ponter au brelan a^ec ses vers, à cinq roubles l'alexandrin! Toujours, par l'effet des raisons que j'ai dites, l'énergie vitale de son émule russe devait se dépenser
en prouesses de ce genre et apparaître ensuite fourbue et émasculée à l'heure où de plus nobles causes solliciteraient son emploi.
« Le Prisonnier du Caucase » est un « Child Harold » plus humain, qui se laisse aller a roucouler avec une Circassicnne. Le conflit dramatique entre la vie du harem et l'amour d'un homme pour une seule femme constitue le sujet de « La Fontaine de Baktchissaraï », et c'est aussi le sujet du « Giaour ». Aleko, le héros des « Tsiganes », fuyant les mensonges conventionnels de la société, c'est Byron lui-même, mais un Byron défiguré, capable d'introduire dans le camp des bohémiens tous les préjugés et toutes les faiblesses du monde dont il s'est exilé. Les apologistes de Pouchkine ont voulu y apercevoir une répudiation de la morale byronienne et une conversion du poète au nationalisme. Il n'y pensait guère! Il écrivait en 1825 à Joukovski : « Tu demandes quel est le but des Tsis-anes : c'est la poésie ». Il avait imité Byron extêrieurement, parce qu'il en était « fou » à cette époque, et il s'était écarté du modèle dans le développement intérieur de son poème, parce qu'il devait toujours demeurer étranger au fond même de l'inspiration byronienne.
Le poète anglais est un homme de xviii'^ siècle épris d'idéals humanitaires, douloureusement surpris de les voir tomber dans le sang et dans la fange et s'en prenant à l'humanité entière de sa déception. Pouchkine est un Russe du xix^ siècle, amoureux un moment de la liberté, parce que Chénier l'a chantée en des vers qui lui ont paru beaux, disposé, en quittant Pétersbourg, à bouleverser le monde entier, parce que l'exil avait été précédé, racontait-on, d'une correction corporelle et que les récits qu'on en faisait, plus que la chose, mettaient la victime en fureur; mais bientôt assagi et bornant ses
ambitions h une monarchie constitutionnelle, puis, après 1825, devenant monarchiste sans condition. Au total, politiquement, un opportuniste parfait. Au point de vue moral, il ne s'assimilera jamais du byronisme que l'esprit d'indépendance individuelle vis-à-vis des traditions et des usages sociaux et quelques tics encore, comme le souci de ne pas paraître un professionnel, l'affectation de parler chevaux, jeu, ou femmes plutôt que littérature, et de fortes prétentions aristocratiques, au sujet desquelles il s'est expliqué dans le morceau célèbre intitulé : « Ma généalogie » [Moia rodosloçnaïa), en réclamant fièrement la qualité de « bourgeois », mais d'une bourgeoisie qui comptait depuis six cents ans dans l'histoire de son pays.
« Les Tsiganes » correspondent d'ailleurs, dans la carrière du poète, à un tournant, qui l'éloigna à la fois des paysages du sud et de Byron. Et la coïncidence n'est sans doute pas simplement accidentelle. L'influence des milieux fut toujours grande sur cette nature impressionnable. En quittant Odessa, il fît ses adieux à la mer et « au poète de la mer, puissant, profond, sombre et indomptable comme elle », en des vers qui sont parmi les plus beaux qu'il ait écrits. Et il accusait ainsi le lien mystérieux qui, dans son inspiration, unissait l'homme à l'élément. Une disgrâce nouvelle l'attendait à ce moment. A Saint-Pétersbourg il avait renchéri sur Parny; à Odessa un Anglais, en lui parlant de Shelley, le fit renchérir sur l'auteur du « Prométhée déchaîné ». Il se sentit des dispositions pour 1' « athéisme absolu » et eut l'imprudence de le dire en une correspondance qui naturellement fut interceptée. On le traita en récidiviste et on l'envoya en quarantaine auprès de son père, qui habitait un village isolé du gouvernement de Pskov.
Cet autre exil fut incomparablement plus dur. Mikhaïlovskoïé ne valait pas Odessa, et le vieux Pouchkine prit tout à fait au sérieux son rôle de geôlier responsable. Les lettres du poète furent décachetées. Il dut renoncer h voir ses amis. Enfin Joukovski s'en mêla et fit si bien que le fils resta du moins seul au village, le père lui cédant la place et s'en remettant à la police locale pour la surveillance à exercer sur l'enfant dénaturé, avec lequel il s'interdisait toute relation. Les amis arrivèrent et le poète put mêler quelques distractions à ses travaux littéraires, qui suivaient leur cours. Sa liaison avec M"'^ Kern date de cette époque. En même temps, il mettait sous presse « Les Tsiganes », commençait « Boris Godounov » et continuait « Eugène Oniéguine ». J'ai hâte d'arriver à ce dernier poème.
Le sujet en est mince. Etendu sur un espace de sept mille vers, il donne une sensation troublante de vide. A la campagne, où il est venu chercher la solitude, Oniéguine rencontre l'amour ingénu de Tatiana, une jeune fille qui habite un manoir voisin. Il la juge insignifiante ; elle prend les devants et lui écrit. Elle s'offre. Voici un premier trait d'originalité nationale. Il procède directement de la tradition locale. Voyez les hyliiies. Oniéguine n'est pas touché ; correctement, il se ménage un tête-àtête avec l'amoureuse et sentencieusement lui dit : « Je ne suis pas votre homme ». On se sépare, on se perd de vue pendant quelques années, jusqu'à une nouvelle rencontre, qui met le héros dédaigneux en présence d'une belle princesse, flanquée d'un mari podagre et entourée d'hommages. Il reconnaît Tatiana. Il lui écrit à son tour; vous devinez dans quel sens. A son tour, elle répond : « Je ne puis être vôtre. Je vous ai aimé ; je vous aime encore; mais je suis mariée et j'entends être fidèle. »
C'est tout, en ajoutant l'épisode du duel avec Lenski, fiancé de la sœur de Tatiana et ami d'Oniéguine, que celui-ci tue, on ne sait trop pourquoi, sinon pour montrer qu'il est capable d'être odieux, ce dont on se pouvait douter sans cela. Concevez-vous une épopée — car c'est à peu près de cela qu'il s'agit — composée en français, en anglais ou en allemand sur ce thème? Elle a été écrite en russe. Elle ne pouvait être écrite qu'en russe. Le sujet ressemble à ces paysages de la steppe, où Dieu a mis si peu de choses et où les hommes qui savent rêver en mettent tant.
Pouchkine a rempli son poème avec des digressions, un commentaire perpétuel du récit, très byronien d'apparence, très différent dans le fond et même dans la forme. Forme et fond se ressentent, chez les deux poètes, de ce fait qu'ils appartiennent l'un à un pays où l'on parle beaucoup et avec désinvolture, l'autre à un pays où l'on parle peu et avec retenue. Les habitants de la steppe sont communément des silencieux. Des circonstances particulières peuvent leur ouvrir la bouche ; alors on a la sensation d'un torrent qui a rompu sa digue. Ils deviennent bavards et prolixes à l'infini. Mais ils restent condamnés à la banalité, à l'étroitesse de l'horizon intellectuel qui les enserre, à la mesquinerie des idées et des intérêts qui s'y agitent.
A Mikhaïlovskoïé Pouchkine n'avait pas d'Hellespont à franchir. Dans ses promenades, il ne rencontrait qu'un mince ruisseau, dont il pouvait traverser le lit à pied sec. Il y a ramassé beaucoup de lieux communs. Pour les lecteurs européens l'intérêt du poème se concentre dans la figure d'Oniéguine. Or ce « Moscovite déguisé en Child Harold », comme Tatiana fut tentée de l'appeler un jour, en se demandant si elle n'avait pas eu affaire à « une
parodie », ce viveur désenchanté n'est ni Child Harold ni Manfrcd et pas davantage Obermann ou Charles Moor; il est Eugène Oniéguine, un personnage si bien russe spécifiquement qu'on en chercherait en vain l'équivalent dans toutes les autres littératures. Dans cette littératureci, par contre, nous le retrouverons constamment. II s'appellera tantôt Tcliatski chez Griboiédov, Piétchorine chez Lermontov, Ohlomov chez Gontcharov, et Pierre Bezoukliov chez Tolstoï. Et ce sera toujours le même homme. Quel homme? Un Russe, vous dis-je, un type, qui, chez Tourgueniev encore, incarnera toute une catégorie sociale, la troupe innombrable des lichnyié lioudi, « hommes de trop », hors cadre et sans emploi dans une société où ils ne savent que faire et hors de laquelle ils le sauraient encore moins; un gentilhomme, dont les ancêtres étaient enrégimentés au service du Tsar et qui, libéré de ce service, est aussi embarrassé de sa liberté qu'un naturel de l'Afrique le serait d'un appareil télégraphique sans fil dont on lui ferait cadeau. Cet Oniéguine^ ce Tchatski ou ce Piétchorine se sent superflu désormais dans la sphère où sa naissance l'a placé et n'imagine pas comment en sortir. Il commence tout sans rien poursuivre; il tente la vie jusqu'à la mort avec l'idée que ce qui est au delà vaut peut-être mieux; il attend toujours quelque chose, rien n'arrive et la vie s'en va, et, quand, à vingt-cinq ans, il essaye de se raccrocher à l'amour, l'amour lui répond : « Trop tard! Regarde-toi : tu as déjà des rides! »
En identifiant ce type avec celui d'Aléko, Dostoïevski a cru y voir encore personnifié l'éternel vagabondage du Russe civilisé que la civilisation a séparé du peuple. Le voici courant les grands chemins, se réfugiant dans le socialisme, ou dans le nihilisme, comme Aléko dans le
camp des Tsiganes, puis en sortant pour poursuivre un idéal qu'il ne saisira jamais. Le personnage se prête à bien d'autres interprétations, tant il est expressif et compréhensif, en même temps qu'indécis et flottant. En tout cas Pouchkine l'a moulé en plein tuf, au cœur même de l'histoire et de la vie nationale.
Je ne saurais partager l'avis de Dostoïevski sur Tatiana. La figure est charmante. Est-elle vraiment typique et essentiellement russe? Par l'esprit de résolution uni à la grâce et à la tendresse, soit; bien que la fameuse lettre où elle déclare son amour vienne de la « Nouvelle Héloïse ». En maint endroit Pouchkine a simplement traduit Rousseau. Par un sentiment profond du devoir, je le veux encore; Tatiana se rattache, de ce côté, à des hérédités lointaines. En maintenant au dehors, pendant des siècles, la classe entière des hommes libres, le service obligatoire et universel devait avoir comme conséquence, au foyer domestique, le développement de certaines qualités et l'exaltation de certaines vertus féminines. Mais la grande originalité de Tatiana, aux yeux de Dostoïevski, est dans le trait final, qui en fait une héroïne de la fidélité conjugale. Et je crains que cette présomption ne fasse sourire mes lecteurs.
Après avoir composé les premiers chapitres d' « Eugène Oniéguine », Pouchkine écrivait à un de ses amis : « J'ai commencé un poème dans le genre de « Don Juan ». Une année plus tard, il déclarait : « Je ne vois rien de commun entre « Eugène Oniéguine » et « Don Juan ». Ces inversions de jugement sont communes chez les poètes. Mais Pouchkine avait raison, — la seconde fois. De l'esprit du poète anglais, de la philosophie religieuse, politique et sociale qui constitue le fond de toutes ses créations, rien n'est à chercher chez le poète russe;
rien de la protestation, si véhémente chez l'autre, contre les hontes de la civilisation moderne : misère, guerre, despotisme, lutte effrénée des ambitions et des appétits. L'image du soldat volant au pauvre le fond de son écuelle ne hanta jamais l'imagination du solitaire de Mikhaïlovskoié. L'individualisme outré de Byron en lutte avec la société se transformait chez lui en culte exaspéré de son propre individu. Pour Oniéguine, ainsi que l'a observé un critique russe (Pissarev), vivre, c'est se promener sur le Boulevard, dîner chez Talon, aller au théâtre et au bal; penser, c'est critiquer le ballet chez Didelot et reprocher à la lune d'être ronde; sentir, c'est envier aux vagues le privilège qu'elles ont de se mettre aux pieds d'une jolie femme. A prendre les choses au juste, le dégoût de la vie ressenti par ce héros ressemble fort à ce que bîs Allemands appellent Katzenjammer . Et si , comme l'a affirmé Biélinski, le poème renferme « une encyclopédie de la vie russe » , on doit en conclure que cette vie consistait alors à manger , boire , danser , aller au théâtre , s'ennuyer , devenir amoureux par désœuvrement et souffrir tour h tour de l'ennui et de l'amour. Et, dans la sphère aristocratique où l'observation du poète s'est confinée, le tableau peut bien être historiquement à peu près complet.
D'autre part, ce n'est pas « Don Juan », mais bien plutôt (( Beppo » que Pouchkine a eu en vue en abordant son œuvre, tout en se souvenant aussi de Sterne, et même de Rabelais. AjDrès le millième vers il a oublié Byron. Un revirement s'opérait en ce moment dans ses idées, déterminé et par l'épreuve qu'il subissait à Mikhaïlovskoié et par les événements du temps. La catastrophe de décembre 1825 le trouva dans cette retraite forcée. Les victimes étaient, pour la plupart, des parents ou des amis. Présent
à Pétersbour^, il eût fait cause commune avec eux. Il ne se borna pas h remercier le hasard providentiel qui l'avait fait échapper à cette autre aventure; il jugea utile de n'en plus courir la chance; il quitta définitivement le camp des Tsiganes, « fils du désert et de la liberté », et chercha un abri dans la théorie de Cart pou?- l'art.
Elle devait le conduire à Goethe et par Gœthe à Shakespeare. Plus de vers désormais flétrissant le servage, comme dans le morceau intitulé « La Solitude », qui date de Mikhaïlovskoié. Plus d'appels à une solidarité intellectuelle avec Sand ou Radichtchev. La rupture avec le passé est complète. Le poète en souffrira parfois, alors surtout que « le despotisme éclairé », dont il sera devenu l'adepte, lui mettra au front ses griffes de fer. Il écrira : « Le diable m'a fait naître dans ce pays, avec du talent et du cœur ». Mais autour de lui le mouvement d'idées, d'aspirations, de révoltes, auquel il avait participé autrefois, aura beau continuer et le réclamer, il restera dans son Olympe.
Silence, peuple insensé, esclave du besoin et du travail! Ton murmure insolent m'est insupportable.
A l'étude de Shakespeare, abordée maintenant avec ardeur, se joignit celle de Karamzine. Dans la solitude de Mikhaïlovskoié, le poète chercha à compenser les insuffisances de sa « maudite éducation ». Une vieille nourrice, Arina Rodionovna, lui servait en même temps de guide dans le pays merveilleux de la légende nationale. Ainsi fut conçu « Boris Godounov ». Dans la physionomie de ce parvenu du trône, Pouchkine s'est appliqué à fondre les traits de Richard III, de Macbeth et du Henri IV shakespearien. Quelques scènes du drame, celle de l'élection, celle des recommandations suprêmes faites
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par Boris à son fils , sont directement empruntées au dramaturge anglais. L'ensemble n'est qu'un chapitre de Karamzine mis en dialogues à la manière de Shakespeare et en vers blancs, ïambes de cinq pieds, — mètre familier aux poètes anglais et allemands. Mais c'est à Arina Rodionovna que revient la meilleure part de l'œuvre : les scènes où Pouchkine, interprétant les récits de la nourrice, fait intervenir les masses populaires avec leur tempérament naturel, leur esprit et leur langue, ont seules du relief, de la couleur et de la vie. Le personnage du faux Démétrius, qui a porté malheur à tous ses évocateurs, Mérimée y compris, quoi qu'en ait dit Brandès, est manqué complètement. A côté de ce fantoche énigmatique, Pouchkine a eu — sa correspondance le prouve — la vision d'une Marina historiquement vraie peut-être et psychologiquement intéressante : « Elle n'a eu qu'une passion et ce fut l'ambition, mais à un degré d'énergie, de rage qu'on a peine à exprimer. Après avoir goûté de la royauté, voyez-la, ivre d'une chimère, se prostituer d'aventurier en aventurier, partager tantôt le lit dégoûtant d'un juif, tantôt la tente d'un cosaque, toujours prête à se livrer à quiconque peut lui présenter la faible espérance d'un trône, qui n'existait plus... braver la misère, la honte, et, en même temps, traiter avec le roi
de Pologne de couronne à couronne » Le portrait est
tracé de main de maître. Malheureusement, il n'en paraît rien dans l'unique, maladroite et invraisemblable scène, oîi le poète a mis en présence la fille du palatin de Sandomir et son aventureux fiancé. Les deux fio^ures sont à peine esquissées dans le drame, et, si on met « Oniéguine » à part, l'œuvre entière de Pouchkine, poèmes, drames et romans, ne comprend guère que des esquisses. « Poltava » a été écrit en quelques semaines, l'auteur ayant
cherché, semblerait-il, à s'y débarrasser d'un reste de ballast byronien , bien que son Mazeppa n'ait rien de commun avec celui du poète anglais. Byron ne connaissait que le Mazeppa de Voltaire. S'il avait su l'amour — partagé — du hetman septuagénaire pour la jeune fdle de Kotchoubey, personne, a dit Pouchkine lui-même, n'aurait osé toucher à ce sujet après lui. Mais, dans « Poltava » cet amour non expliqué, non motivé psychologiquement , donne uniquement la sensation d'une autre énigme irritante et vaine. A ce moment, Pouchkine travaillait toujours à son « Oniéguine ». Il ne savait travailler que facilement. Si l'inspiration se faisait rebelle, il abandonnait momentanément le sujet et en cherchait un autre. Ainsi la « Lucrèce » de Shakespeare lui suggérait h la même époque l'idée d'une parodie burlesque, qui est devenue « Le Comte Nouline », histoire peu plaisante, croirais-je, d'un gentilhomme souffleté par une châtelaine au moment où il soulève la couverture de son lit. Cette couverture eut maille à partir avec les censeurs de Pétersbourg, et, l'empereur lui-même s'en mêlant, il fallut jeter un voile sur les entreprises du comte Nouline. Ce n'était qu'une amusette, bien qu'on se soit avisé, depuis, d'y découvrir des intentions profondes, un prélude au roman social de Gogol, à la critique des mœurs contemporaines. Dans « Oniéguine », dans « Boris Godounov », Pouchkine donnait simultanément toute sa mesure, et déjà une vie nouvelle commençait pour lui : apothéose et gouffre à la fois où devait rayonner sur les hauteurs, puis sombrer prématurément son beau génie. Le 2 septembre 1826, un courrier impérial arrivait à Mikhaïlovskoié, faisait monter le poète dans une chaise de poste et l'emmenait au triple galop on ne sut pas où, et on se le demanda, au village, avec terreur. Quel-
ques semaines auparavant, Pouchkine avait écrit au souverain, sollicitant sa clémence en termes assez plats, il faut le dire, et même humiliants. C'était la réponse. Le courrier et son compagnon allèrent droit à Moscou, et, en y arrivant, le poète dut, sans prendre de repos ni changer de costume, se présenter à Nicolas, On raconta plus tard que, dans son trouble, il avait laissé tomber, sur l'escalier de la résidence impériale, une pièce de vers fort compromettante : épître attendrie à l'adresse des JJécemhristes . Il se peut. Le poète s'est fréquemment donné les airs d'un étourdi, et l'épître existe. J'imagine qu'elle eût laissé le tsar à ses dispositions indulgentes. Elle est d'un optimisme peu farouche. L'auteur, ayant tiré son épingle du jeu, imaginait facilement que l'épreuve tournerait bien pour tout le monde. L'entrevue fut courtoise d'une part, suffisamment humble et repentante de l'autre, et Pouchkine put à son gré habiter Moscou ou Saint-Pétersbourg.
Hélas ! ses admirateurs eurent à regretter Mikhaïlovskoié. Une vie de dissipation et de désordre, nuits passées au jeu, orgies de toute sorte, l'entraîna, coupée seulement, aux heures d'écœurement, par de courtes retraites à l'ancien lieu d'exil, où l'inspiration ne le suivait plus. En 1830 seulement, fiancé à Nathalie Nicolaievna Gontcharov, il éprouva un moment de recueillement accompagné d'un nouvel afflux de puissance créatrice. Il put continuer son « Oniéguine » et, en même temps qu'un grand nombre de morceaux lyriques, rimer ces contes populaires dont les éditions illustrées se multiplient aujourd'hui, et dont quelques-uns, comme « La Légende du tsar Saltane », sont des chefs-d'œuvre. Les petites fantaisies dramatiques intitulées « Le Chevalier avare », « Mozart et Salieri », « L'Hôte de pierre »,
datent aussi de cette période féconde. On me semble en avoir exagéré la valeur.
Hélas! encore. Le mariage tourna au désastre. Le poète, qui, mélancoliquement, se proclamait à ce moment « athée du bonheur », et, cyniquement, parlait, à propos de sa fiancée, d'un ce7it troisième amour, n'était évidemment pas fait pour les joies du foyer. Après une lune de miel écourtée, le jeune couple se jeta en plein tourbillon de vie mondaine, chacun y cherchant de son côté des plaisirs de moins en moins partagés. Bientôt, les soucis se mêlèrent aux distractions. Dépensant sans compter ses gains très considérables pour l'époque, Pouchkine avait des besoins continuels d'argent. 11 accepta une sinécure grassement payée au ministère des Affaires étransfères et ambitionna de succéder à Karamzine, comme historiographe appointé. Il eut l'héritage et se plongea dans les archives avec le projet d'en tirer une histoire de Pierre le Gi'and. Mais le règne plus voisin de Catherine II et l'épisode dramatique de la révolte de Pougatchov devaient retenir l'homme d'imagination qu'il était. Un récit historique et un roman : « La Fille du capitaine », furent successivement composés sur ce thème. Le récit est sec; une grande simplicité et un sens très vif du réel donnent au roman de l'intérêt et du charme. La figure, exquise et vraie, du vieux domestique-mentor Savélitch a sa place dans la galerie des types qui passeront à la postérité. Mais, guidé par Walter Scott ou inspiré par le mandat officiel qu'il venait de réclamer, l'auteur n'est pas sorti de la banalité. Des problèmes politiques et sociaux qui s'étaient agités dans cette sombre aventure, du remous de passions populaires, qui avait poussé en avant « le marquis de Pougatchov », comme disait Catherine, il n'a rien aperçu ou rien montré.
Cette époque fut fertile, pour Pouchkine, en projets et en ébauches, où l'influence de la littérature anglaise apparaît comme déterminante, mais où la puissance créatrice du poète et son tact littéraire lui-même semblent trop souvent en échec . Tantôt il imaginait d'imiter Bulwer et son « Pelham », dans un roman de mœurs contemporaines, qui, avec une chronique de plusieurs générations, eût été un antécédent de « Guerre et Paix «. Il n'en est resté que quelques pages. Tantôt il rédigeait en français, avec de nombreuses fautes de syntaxe et d'orthographe, le canevas d'un drame ou d'un poème dont la Papesse Jeanne serait l'héroïne. Le drame devant trop rappeler « Faust », il penchait pour un poème dans le genre de « Christabel » de Coleridge. Mais l'exécution ne vint pas, et l'on n'est pas tenté de le regretter.
Visiblement, l'auteur d' « Eugène Oniéguine » est à bout de souffle. Dans le milieu où il évolue maintenant son inspiration s'écourte et sa vision se rétrécit. En 1831, les sympathies éveillées en Occident par l'insurrection polonaise lui suggèrent une apostrophe rimée Aux calomniateurs de la Russie, et voici tout ce qu'il trouve pour les mettre dans leur tort : « Des rochers glacés de la Finlande aux sables brûlants de la Colchide savez-vous combien nous sommes? » L'appel au nombre brutal, comme tel empereur de Chine pourrait être tenté d'en faire un aujourd'hui contre l'Europe coalisée. Et, au fond, la paraphrase, simplement, de cette boutade bien connue, qui est du même auteur : « Je méprise naturellement ma patrie de la tête aux pieds; mais il me déplaît que les étrangers partagent avec moi ce sentiment ».
Au cours des années qui suivent, quelques rares éclairs d'inspiration originale et forte, comme dans « Le Cavalier de bronze », dédié à la mémoire de Pierre le Grand, sont
précédés et suivis de retours de plus en plus fréquents à l'imitation et à l'adaptation. En même temps, la correspondance du poète comme ses vers le montrent en proie à une désespérance progressive, à des obsessions lugubres. Il choisit la place de son tombeau. Il demtinde à Dieu de ne pas lui ôter la raison. « Tout plutôt que cela! » En 1834, il écrit « La Dame de pique », conte fantastique imité de Hoffmann, la plus faible de ses œuvres. En 1836 il essaie du journalisme militant avec « Le Contemporain n, dont il entreprend la rédaction; et la feuille est vide, sans intérêt, couleur ni saveur. Historiographe officiel et quémandeur fréquent de secours pécuniaires, qui ne parviennent pas à le tirer d'embarras, il ronge son frein, se cabre fréquemment. Ses plaisirs, ses passions, ses fréquentations ne lui troublent pas assez la vue, pour qu'il ne se rende pas compte de ce que sa situation de révolté soumis et de prophète domestiqué a de dégradant. Il s'en irrite, sans trouver en lui-même le ressort nécessaire pour s'en affranchir, et, dans son existence ainsi tourmentée, une catastrophe devient inévitable. Ce pouvait être le saut dans les ténèbres, dont il avait le frisson, en pensant sans doute à Batiouchkov. Ce fut la balle de Dantès — un légitimiste français, d'origine irlandaise, fils adoptif du ministre de Hollande, baron de Heckeren. Le 27 janvier 1837, à la suite de lettres anonymes l'attaquant dans son honneur conjugal, Pouchkine alla à son dernier duel. Mortellement blessé, il eut la force de tirer à son tour et de pousser un cri de rage triomphante à la vue de son adversaire qui s'affaissait lui aussi dans la neige. Au risque de paraître sacrilège devant un grand nombre de mes lecteurs russes, j'ose exprimer ma conviction, qui est que ce dénouement tragique d'une carrière irrémédiablement compromise déjà
n'a pas enlevé un grand poète à la Russie. Telle était aussi, d'ailleurs, l'impression des contemporains le mieux avisés. En 1835, Biélinski déclarait cette carrière terminée au point de vue artistique; il désignait Gogol comme devant prendre, entête de la littérature nationale, la place abandonnée par l'auteur d' « Eugène Oniéguine », et il n'est pas revenu sur ce jugement.
Comme celle de ses devanciers, la gloire de Pouchkine, sans rivale dans son pays tant qu'il a vécu, y a subi, depuis, diverses vicissitudes. Ça été d'abord une période d'obscurcissement naturel et inévitable, au milieu de la grande crise intellectuelle et politique des années 1860-1880. On devait s'apercevoir alors que le poète ne s'était intéressé à aucun des problèmes essentiels qui de son vivant déjà passionnaient une élite de plus en plus nombreuse. A ce moment, aux yeux de la jeunesse ardente, que les Biélinski et les Dobrolioubov dressaient à leur école, il apparut comme un sybarite dédaigneux et puéril à la fois. Plus tard, quand la théorie de V art pour l'art eut reconquis des adeptes au sein d'une société apaisée et rendue aux joies délicates de l'existence, l'astre reparut à l'horizon. Il brille maintenant en plein zénith.
Comparé à ses pairs, Pouchkine n'a certes ni la profondeur de Shakespeare et de Goethe, ni la force de Byron, de Schiller et de Heine, ni la passion de Lermontov et de Musset, ni l'ampleur de Hugo, ni enfin cette puissance de communion avec l'âme nationale, qui a permis à un Mickiewicz de dire : « Je suis million ». Il leur est supérieur très souvent par une harmonie exceptionnellement parfaite entre la forme et le sujet, une justesse miraculeuse d'expression, un mélange singulièrement heureux de grâce et de vigueur, un sentiment presque infaillible enfin de la mesure. Ayant touché par-
fois au sublime, il n'a jamais risque de franchir le pas terrible, où trébuchèrent tant de poètes. Sauf dans quelques morceaux comme « Le Prophète » (1826), paraphrase superbe, bien qu'un peu incohérente, de quelques versets d'Isaïe, que Dostoïevski aimait à déclamer, il a été surtout un poète de grâce.
Cette nature ardente, violente et impétueuse se combinait mystérieusement avec un pouvoir créateur sino-ulièrement calme, maître de lui et de son sujet. L'acte de créer dégrisait instantanément le poète de ses autres ivresses. Il y remplaçait l'extase classique et la surexcitation romantique par « la froide inspiration », dont il a parlé dans une épître à Joukovski. Et c'est comme cela qu'il fut essentiellement un réaliste. Dans l'œuvre de Shakespeare il mettait hors pair Falstaff, en y voyant le type souverain, celui où le poète avait le mieux montré l'envergure de son génie. Et le tempérament en ébullition, le démonisme sceptique du Don Juan des légendes du sud, se transformaient dans sa conception en jouissance voluptueuse de la vie et conscience tranquille de la beauté.
A-t-il indiqué et incarné même, dans ses créations, la vraie destinée du peuple russe : fusion harmonieuse des éléments divers et contradictoires de la civilisation européenne, dont rêvent quelques prophètes contemporains? Dostoïevski l'a cru. Grigoriev a pensé que la mort seule avait empêché le poète de réaliser ce compromis, dont
le génie national serait appelé à fournir la formule
par la douceur et par l'amour. Il est curieux que Dostoievski ait invoqué à ce propos « Le Banquet », qui n'est qu'une traduction assez exacte faite par Pouchkine de quelques scènes du drame de John Wilson : « The City of the plague » (1816). L'aptitude et l'aisance du poète
russe à reproduire les images de la vie anglaise ont paru h son compatriote indicatives d'un pouvoir de compréhension exceptionnel. Mais dans les couplets dont le traducteur a enrichi le texte original je relève une comparaison de la peste avec l'hiver qui n'a rien de britannique assurément.
L'universalité de Pouchkine, qui a fait tant travailler en Russie l'imagination de quelques-uns de ses admirateurs, n'est, me semble-t-il, chez lui qu'un trait de romantisme. En donnant naissance à la poésie historique, le romantisme a dégagé cette conception générale qu'à côté de notre idéal présent, d'autres idéals représentatifs de la beauté peuvent exister à travers le temps et h travers l'espace. Goethe par son « Tasse », son « Iphigénie », son second « Faust », devenu concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges, Thomas Moore avec ses odes descriptives sur les Bermudes, ses mélodies sentimentales sur l'Irlande, son roman poétique placé en Egypte, son poème romanesque placé en Perse, ont réalisé le programme ainsi créé avec une ampleur dont Pouchkine ne s'est même pas approché. Il n'en a pas moins été un des plus grands artistes de tous les temps, et de l'avoir possédé peut suffire à la gloire d'un peuple encore jeune et d'une littérature qui en est à ses
débuts.
Sa langue, si riche et souple et mélodieuse qu'elle soit, ne laisse pas de se ressentir de son éducation. M. Korch y a relevé récemment de nombreuses incorrections et des gallicismes fréquents. Moins apparente dans les vers, l'influence des modèles français s'accuse dans les récits en prose. Courte, limpide, un peu sèche, la phrase de « La Fille du capitaine » est essentiellement voltairienne. Le vers le plus habituellement employé par le poète a été
l'ïambique de huit syllabes, mètre commun à beaucoup de poésies populaires. Il a usé aussi fréquemment de la rime et même de l'alternance des rimes masculines et féminines, marquée par l'accent tonique (jenâ : rime masculine; kniga, rime féminine). Mais, à cet égard, il n'a pas fait preuve d'une grande virtuosité.
En 1830 déjà l'auteur d' « Eugène Oniéguine » était entouré d'un groupe compact d'élèves et d'imitateurs. Très sévère pour lui-même, porté à l'indulgence pour les autres, généralement affable aussi, sauf pour quelques journalistes de Saint-Pétersbourg, il mettait les œuvres de Baratinski au-dessus des siennes et soumettait les siennes à l'appréciation de Delwig.
Son école.
Issu d'une famille des provinces baltiques, le baron Antoine Antonovitch Delwig (1798-1831) quitta le lycée de Tsarskoié-Siélo en même temps que Pouchkine, après un examen également peu satisfaisant. Il avait lui aussi employé son temps à rimer, et, en 1814, il débuta dans « Le Messager de l'Europe » avec une ode sur la prise de Paris. Ayant ensuite casé sa paresse inguérissable et son épicuréisme précoce sous l'égide bienveillante de Krylov dans une modeste place de sous-bibliothécaire, il continua à remplir les almanachs de ses productions lyriques, dont Pouchkine faisait le plus grand cas, y appréciant, disait-il, une divination merveilleuse de l'antiquité grecque à travers les traductions allemandes ou les imitations italiennes. Bien entendu, Delwig n'avait appris ni grec ni latin au lycée. En 1829 il voulut publier un journal de critique littéraire, mais déjà sa frêle santé
était ébranlée. Une maladie de poitrine l'enleva en pleine jeunesse.
Eugène Abramovitch Baratinski (1800-1844) eut des débuts orageux dans la vie, qui lui firent quitter le corps des pages, avec défense de servir autrement qu'à l'armée et comme simple soldat. Il faisait partie, en 1819, des chasseurs de la garde, quand, sans même l'en prévenir, Delwig publia quelques-uns de ses vers. C'était un produit de ce byronisme spécifiquement russe, mêlé de sentimentalisme anglo-français, que Joukovski avait introduit et Pouchkine adopté dans ses premières créations; un byronisme rêveur, désenchanté et mélancolique. Le régime imposé au pays par Araktchéiev favorisait le développement de cette forme d'inspiration, à laquelle Lermontov devait donner une plénitude et une puissance si grandes. Baratinski fut sacré grand poète avant de devenir officier, ce qui ne lui arriva qu'en J825, après qu'il eut tenu longtemps garnison en Finlande, où il composa son poème « Eda », dont une Finlandaise est l'héroïne. Il devait conserver toujours l'impression des sévères paysages, qui l'inspirèrent dans cette œuvre. Deux autres poèmes dans le genre épique, « Le Bal » et « La Tsigane », portent la date de Moscou, où l'auteur put se retirer en 1827, après avoir pris femme et quitté le service. Mais les pays étrangers l'attiraient irrésistiblement, après la rude épreuve qu'il avait subie dans le sien. Il eut la joie de passer l'hiver de 1843-1844 à Paris, dans l'intimité de Vigny, Sainte-Beuve, Nodier, Mérimée, Lamartine, Guizot, Augustin Thierry, et enfin de voir 1 Italie : un rêve caressé depuis l'enfance. Il composait peu maintenant et exclusivement dans le genre lyrique. Sur la route de Naples, il écrivit « Le Bateau à vapeur », une de ses dernières poésies et la plus belle
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peut-être, et mourut au bord du golfe célèbre, comme en réalisant le dicton populaire.
Pouchkine l'appelait « notre premier poète élégiaque ». Il admirait dans « Le Bal » un ingénieux mélange de badinage et de passion, de métaphysique et de sentiment. « Personne n'a mis plus de sentiment dans ses pensées et plus de goût dans ses sentiments », disaitil, en reprochant au public contemporain de ne pas apprécier à sa valeur une œuvre dont la maturité dépassait son niveau. Il voyait dans l'auteur du « Bal » un penseur, et, pour cette raison surtout, le jugeait très grand et très original. On peut ratifier son jugement, tout en tenant compte du milieu auquel il s'appliquait. Je doute que l'originalité dont Baratinski fut capable ait été très goûtée à Paris.
La Russie posséda à ce moment un autre penseur, d'une envergure autrement grande, qui n'eut pas la bonne fortune d'être pour Pouchkine un objet d'admiration. Cet astre éphémère gravitait en dehors de l'orbite où évoluèrent les Baratinski et les Delwig. Il allait peutêtre s'en approcher, quand sa course fut brusquement interrompue. On a deviné qu'il s'agit de Griboiédov.
Griboiédov.
Alexandre Sierguiéievitch Griboiédov (1795-1829) eut sur Baratinski et sur Pouchkine lui-même l'avantage d'une éducation très complète. L'année 1812 interrompit, il est vrai, ses études et lui faisait dire plus tard qu'il avait eu besoin de quatre années pour oublier quatre autres années passées dans un régiment de hussards. Il quitta l'uniforme en 1817, mais non le milieu mondain
OÙ l'uniforme et sa naissance l'avaient placé. Et, en commençant à penser et à écrire, il se trouva naturellement éloigné de la brillante constellation où rayonnait Pouchkine et dont VArzamas était le centre. La Biéssiéda l'attirait; le prince Chakhofskoï, le prolifique et insipide dramaturge, collaborait à ses premiers essais; toute la bande moutonnière des Chichkovistes lui faisait cortège. Pour rompre ces liens, il eut besoin de quitter Pétersbourg, en débutant dans la carrière diplomatique.
Il alla en Perse et en Géorgie, y trouva des loisirs pour se recueillir et travailler, et, en 1823, le manuscrit de sa comédie : « Le Malheur d'avoir trop d'esprit » [Gore ot ouma) circula à Saint-Pétersbourg. L'effet produit peut se comparer à celui que « Le Mariage de Figaro » produisait en France quarante années plus tôt. Les conditions furent aussi analogues : la pièce ne put paraître sur la scène; on la jouait dans des maisons privées et, pendant le carnaval, les étudiants en représentaient des fragments dans la rue. Le succès pourtant retentissant des premiers chants d' « Eugène Oniéguine » se trouva balancé un moment, et Pouchkine parut en concevoir quelque chagrin, car, si prompt habituellement à admirer ses rivaux, il jugea l'œuvre très sévèrement. Ses critiques ne tardèrent pas à trouver de l'écho, et découragé, aigri, Griboiédov retourna en Géorgie. Arrêté en 1826, sous l'inculpation de connivence avec les Décembristes, remis en liberté et attaché à Paskiévitch pendant la campagne de Perse, il ne reparut à Pétersbourg qu'en 1828, porteur d'un traité de paix et d'une tragédie, « La Nuit géorgienne », conçue sous l'influence de Shakespeare et plus que médiocre. On le renvoya en Perse comme ministre plénipotentiaire, et le 30 janvier 1829 il fut égorgé à Téhéran, au cours d'une émeute populaire.
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Il avait débuté par des traductions de Shakespeare et médité longtemps le projet d'adapter h la scène russe l'œuvre entière du tragique anglais. Mais sur les bancs de l'école il songeait déjà à la comédie qui a illustré son nom et il en apercevait les analogies avec « Les Abdéritains » de Wieland et « Le Misanthrope » de Molière. Le dénouement de « Le Malheur d'avoir trop d'esprit » est, en effet, à peu près copié dans le chef-d'œuvre du comique français : « Je m'en vais chercher dans l'univers où il existe un petit coin propre à abriter une âme sensible et offensée . Ma voiture! Ma voiture! )) Et pourtant Tchatski, l'homme qui parle ainsi, n'est pas un misanthrope. Un niisotchine plutôt, suivant l'expression d'un critique moderne. Si, à l'exemple d'Alceste, il a conçu « une effroyable haine », celle-ci s'adresse moins à l'humanité qu'à un certain état social, essentiellement local, conditionnel et susceptible d'amendement. Ce qui l'offense dans ce milieu, c'est le goût exagéré des importations exotiques, c'est la servilité bureaucratique, c'est l'influence tyrannique du tchine^ toutes choses absolument contingentes et qui lui paraissent odieuses, parce qu'il a vu d'autres milieux, où ces choses n'existent pas, ne sont pas considérées, tout au moins, comme des éléments de bonheur. Il revient d'Allemagne et de France et il a vingt-cinq ans. Alceste en a quarante, et il est revenu de la vie. La comédie de Molière se résume d'ailleurs en une étude de caractère; celle de Griboiédov vaut surtout par la mise en scène, fortement caricaturisée, d'un salon moscovite à la mode de 1820. Tchatski tombe dans ce salon comme unaérolithe. Quelles idées y apporte-t-il? Un mélange très confus, où s'accuse toute la fermentation intellectuelle de l'époque. De part et d'autre, penseurs et artistes arrivent à ce moment, dans la patrie de Tchatski et de Griboiédov, à une perception
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de la réalité de plus en plus aiguë et à une interprétation de leur vision de plus en plus simple. La littérature originale et l'école naturelle — je ne dis pas naturaliste^ en Russie ce serait une hérésie — sont nées. Mais la réalité n'a rien ici d'attrayant. A mesure qu'on en prend mieux conscience, les lacunes et les tares de la vie nationale se font sentir davantage, et plus ardent aussi se fait le désir de combler les unes et d'extirper les autres. Comment? La réponse est double, correspondant au double courant, occidental et nationaliste, qui continue à emporter les esprits. Rejoindre concentriquement la civilisation européenne, en s'appropriant les formules traditionnelles de son développement? L'égaler et même la dépasser par une application excentrique de formules autonomes? Entre les deux termes du dilemme les esprits hésitent, mais leur certitude et leur accord sont absolus quant à l'impossibilité de rester sur place. En dehors des salons moscovites, où règne l'idolâtrie du tchine, la demande de réformes est générale. Le relèvement intellectuel des masses populaires inféodées à l'ignorance et à la barbarie par la loi du servage fait partie des deux programmes. Et c'est ainsi que le mouvement qui tend à émanciper la littérature nationale se complique d'éléments politiques et sociaux. Courants intellectuels et projets de réforme sociale portés par ces courants se confondent dans beaucoup d'intelligences. Tout en proclamant par la voix de Tchatski ses préférences pour le costume national, son amour pour le passé historique du pays, son admiration pour les traits d'héroïsme et de grandeur morale qu'on y peut découvrir, Griboiédov passe pour un jDrécurseur de Tchadaiev, V occidental convaincu, dont la voix retentira prochainement. Et d'esprit, sinon de fait, il est certainement un Dècernhriste, un compagnon de Ryléiev dans cette société secrète de 1' « Alliance du
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salut », qui à un moment groupa l'élite intellectuelle du temps. Déjeunes officiers, Pestel, Narychkine, Mouraviov, Orlov, y coudoyaient des poètes populaires comme Ryléiev et Bestoujev, et des aristocrates comme Obolenski, Troubetzkoï, Odoïevski, Volkonski, Tchernichev, les proscrits d'une heure prochaine.
En 1813, entrant à Paris dans les rangs de l'armée russe, Ryléiev se prenait sérieusement pour un libérateur. Quelques années plus tard il devait protester en des vers faibles mais pleins d'ardeur contre l'infamie de la Sainte-Alliance et faire appel contre Araktchéiev aux anciens citoyens libres de Novgorod. La suppression des sociétés secrètes en 1821 ne fit qu'accentuer comme de raison le caractère politique des tendances qui s'y faisaient jour et qui généralement n'allaient pas au delà d'un vague libéralisme constitutionnel. Celle qui avait Ryléiev pour chef se reconstitua dans l'ombre et se ramifia en province jusqu'à la malheureuse tentative de 1825.
Il y a un peu de tout cela dans la comédie de Griboiédov, en un mélange assez incohérent et fort obscur. C'est par ce trait surtout que son œuvre se distingue de celle de Molière. On a besoin d'une lanterne pour y pénétrer. Je la tiens pour à peu près impossible aujourd'hui à la scène et d'une lecture difficile. En son temps elle est venue encore trop tôt. Dans le salon moscovite, où il déballe au débotté ses idées confuses, on prend Tchatski pour un fou. C'est l'élément comique de la pièce, et c'est aussi une prophétie. Tchadaiev, tout à l'heure, passera pour de bon quelques mois à la maison des aliénés, et, avant lui, Ryléiev expiera sur l'échafaud le malheur d'avoir eu trop d'esprit, au milieu d'une société insuffisamment mûre pour les secousses d'une révolution.
Pas plus que Griboiédov, ce Ryléiev lui-même n'avait rien de révolutionnaire. On ne fait pas des révolutions avec des discours, et les uns et les autres ne savaient, comme Tchatski, que discourir. De 1823 à 1824 le célèbre Dècembriste rédigea tranquillement avec Bestoujev un journal littéraire, « L'Etoile du Nord », où l'on trouvait reproduites les théories artistiques du « Globe », avec les articles de Sainte-Beuve et de Jouliroy, qui commençaient à y paraître, et où « le libéralisme en pratique » des romantiques anglais et français recevait un tribut périodique d'hommages. Le hasard joua un grand rôle dans cette prise d'armes de 1825, qui ne fut qu'une échaufFourée.
Plus prudent, plus prompt aussi au découragement, Griboiédov, après avoir tâté le terrain avec sa comédie, s'était discrètement mis à l'écart. La pièce ne fut mise à la scène qu'après sa mort, en 1831, et avec de nombreuses coupures. A vrai dire, lors de son apparition, et même plus tard, le gros public y goûta surtout la partie caricaturale, la figuration, en charge, d'un personnel mondain connu, la satisfaction donnée aux instincts satiriques du grand nombre.
Mais d'autres prophètes allaient venir, moins sujets aux défaillances et aux compromissions. Sur la tombe de Pouchkine, la voix de Lermontov devait retentir bientôt avec des accents plus mâles, traduisant un esprit nouveau d'indépendance et de révolte. Un moment réprimé, le mouvement émancipateur ne pouvait plus être arrêté sur la voie d'un développement progressif, où un triomphe au moins partiel était promis à sa cause. De 1830 à 1870 l'histoire littéraire et l'histoire politique de la Russie tiennent dans les étapes victorieuses de cette cause de justice, de lumière et de liberté, et je vais donc essayer
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de les indiquer brièvement, en m'attachant d'abord à ceux d'entre les ouvriers de cette grande œuvre qui lui apportèrent l'effort le plus énergique à la fois et le plus conscient. Hommes de science, philosophes, historiens, critiques littéraires, ou artistes, poètes et romanciers, je vais les montrer s'essayant en commun à saisir et h étreindre la réalité sous son couvercle épais d'ignorance et de fausses conceptions, et, dans le cadre devenu légendaire de la littérature dite de divulgation et di' accusation, groupant un faisceau de vérités, poignantes, cruelles et sanglantes comme des verges, qui d'année en année, de jour en jour, mettront à nu, et fouailleront et flétriront les misères, les abjections, les hontes de la vie nationale. Puis, derrière ces inquisiteurs, ces délateurs, ces justiciers, je ferai voir les porteurs d'une parole de clémence, de paix et de foi, prédicateurs opposant aux négations violentes et désespérantes des autres leurs affirmations résolues et convaincues, prophètes d'une religion nouvelle appelée dans leur conviction, non seulement à relever le niveau intellectuel et moral du pays, mais à le hausser jusqu'à une destinée exceptionnelle, comme aucun pays n'en ambitionna encore.
Chronologiquement, cette succession de phénomènes n'a assurément rien d'absolu. Elle est cependant exacte dans l'ensemble, et je m'y tiendrai, pour mieux mettre en relief des traits, qui risqueraient autrement de paraître confus et pour en dégager avec plus de clarté le sens général d'une évolution, qui a donné à la patrie de Lomonossov et de Pouchkine la physionomie intellectuelle et morale qu'elle porte aujourd'hui devant le monde.