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CHAPITRE VIII

LE MOUVEMENT EMANCIPATEUR. — LES DOCTRINAIRES. DE TGHADAIEV A KATKOV.

1. L'avènement de Nicolas P"^. Situation précaire de la littérature sous son règne. Compression morale. Griétch. Boulg-arine. Senkovski. Polévoi.

— 2. Tchadaiev. Un coup d'Etat philosophique. L'occidentalisme et le slavophilisme. Commencement de la lutte. — 3. La critique littéraire. Son caractère compréhensif et son rôle social. Nadiéjdine. Chévirev.

— Biélinski. L'hégélianisme en Russie. Le cercle de Stankiévitch. L'œuvre de Biélinski et ses successeurs. — 4. Tchernichevski. Le radicalisme russe. — 5. Dobrolioubov. — • 6. Pissarev. — 7. Le slavophilisme. Ses éléments. Ses dogmes. L' « idée nationale ». — 8. Les Kiriéievski et leur école. Khomiakov. Valouiev. I. Samarine. Les frères Akssakov. Aperçu critique. Impulsion donnée par le groupe aux études historiques. — 9. Le mouvement historique. Pogodine. Soloviov. Kostomarov. — 10. Le mouvement politique. Appui donné par le groupe aux idées libérales. Double mouvement émancipateur. Révolution et réaction, Herzen et Katkov.

L'avènement de Nicolas P''.

Sur l'efFervescence intellectuelle qui avait précédé son avènement et préparé la tentative de décembre, Nicolas jeta un flot de sang et une lourde pierre : dix-sept bureaux de censure distincts travaillèrent de concert à enterrer la fermentation naissante des pensées; la discussion des questions politiques et sociales fut interdite^

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la science demeura circonscrite clans le domaine de l'histoire officielle et d'une critique littéraire sévèrement surveillée. Précaution de luxe! Représentée dans « L'Abeille du Nord » par deux renégats du libéralisme, Griétch et Boulgarine, dans la « Bibliothèque de lecture » par un clown des lettres, Senkovski, qui signait ses feuilletons avec les pseudonymes burlesques de baron Brambâus ou de Tloutioundji-Ogla , la critique rendait plus de services que d'arrêts littéraires. Elle s'acharnait à combattre et les idées libérales et toutes les manifestations de l'intelligence et de l'art qui pouvaient paraître solidaires avec elles.

Le moins capable des trois, Nicolas Ivanovitch Griétch (1787-1867), était encore le plus digne. Auteur d'un mauvais roman, a La Dame noire », il s'est distingué surtout comme grammairien et historien littéraire [Grammaire complète, 1830 ; Essai d'une Histoire de la littérature russe, 1819-1822).

D'origine polono-lithuanienne, trois fois transfuge, élève du corps des cadets de Saint-Pétersbourg et uhlan de la garde russe, puis, après 1800, légionnaire de Napoléon et, après 1812, colonel d'Alexandre Y^, âme de traître et de policier, Thadée Boulgauine (1789-1859) a laissé dans son Gil-Blas russe, « Ivan Vyjiguine » (1829), dans son roman historique, « Mazeppa », et dans ses entreprises contre la gloire de Pouchkine un monument compact et homogène de platitude et de grossièreté.

De rares dons d'assimilation employés à un pitoyable usage font de Joseph Ivanovitch Senkovski (1800-1858), autre Polonais russifié, orientaliste et linguiste fantaisiste^ romancier plagiaire, critique arlequin, la plus contrariante des figures littéraires. Il apprit en deux mois l'islandais pour traduire la saga d'Eymund; il démarqua

impudemment Voltaire après Rabelais, Fielding après Lesage, Jules Janin après Balzac; il s'ingénia ii prouver que la chronique de Nestor était écrite en polonais, et l'Iliade comme l'Odyssée en biélo-russien ; que slai>e veut dire homme et que le chinois ne difi'ère de l'hébreu que par l'intonation; il cultiva le calembour avec passion, opposa Timofiéiev, auteur de quelques vers oubliés, à Pouchkine et s'égaya des « Ames mortes » de Gogol.

Tel fut le premier fruit du nouveau régime. A Saint- Pétersbourg ces trois coryphées régnèrent longtemps sur le monde des lettres. Mais à Moscou un centre d'opposition libérale et pseudo-romantique subsista. Dans « Le Fils de la patrie », Alexandre Bestoujev (1795-1837), ami de Ryléiev et auteur, sous le pseudonyme de Marlinski, de romans qui faisaient se pâmer les jeunes filles sentimentales de l'époque, combattit non sans verve pour Pouchkine et pour la jeune école littéraire. Dans « Le Télégraphe », un merveilleux autodidacte, marchand sibérien jusqu'à l'âge mûr, ayant subitement ressenti la vocation scientifique et littéraire, Nicolas Aléxiéiévitch Polévoï (1796-1846) polémisa vigoureusement avec Nicolas Tro- FiMoviTCH Katchénovski (1775-1842), professeur d'histoire et fondateur d'une école historique inféodée au scepticisme, mais défenseur attitré du pseudo-classicisme et du statu quo littéraire, politique et social.

Le scepticisme de Polévoï allait plus loin, trop loin même. Ses excursions encyclopédiques, relevées d'une pointe de libéralisme h travers la littérature, l'histoire, la jurisprudence, la musique, la médecine et la langue sanscrite, le conduisaient trop souvent h confondre la pédanterie avec la science dans un même mépris. Ses Esquisses de littéj-atuj'e russe n'en ont pas moins fait époque, en introduisant un premier courant d'air frais dans la moi-

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sissure routinière des vieilles formules esthétiques. Par contre, son essai d'une histoire du développement intérieur du peuple russe {Histoire du peuple russe, 6 vol., 1829-1833), d'après la méthode de Guizot et de Niebuhr, est une faillite.

Et l'auteur ne devait pas rester fidèle à son drapeau. En 1834, (c Le Télégraphe » fut supprimé à la suite d'un article qui déclarait mauvaise une pièce de Nestor Koukolnik. Ce Koukolnik (1809-1868) était un pauvre dramaturge et un plus pauvre romancier. Sa pièce, « La main du Très Haut a sauvé la patrie », ne valait pas assurément le mal que Polévoï avait pris la peine d'en dire. Mais, avec sa rhétorique boursouflée et son patriotisme pompeux, Koukolnik possédait la faveur des autorités. Polévoï, lui, avait une famille à nourrir et des abonnés, au nombre de quatre mille, à garder pour cela. Il se résigna à mettre son drapeau en poche, passant à Saint- Pétersbourg et y ralliant, dans une autre revue, la bande de Boulofarine et de Griétch.

Moscou ne perdit pas à cette désertion. « Le Télégraphe )) y fut remplacé par « Le Télescope », qui en 1836 publiait la fameuse lettre philosophique de Tchadaiev.

Tchadaiev.

Depuis 1825 déjà, dans la vieille capitale, où le terrorisme de Nicolas se faisait moins sentir, un certain mouvement d'idées et d'études philosophiques, issu du grand courant contemporain de la pensée allemande, se propageait au milieu de la jeunesse universitaire. Les frontières n'étaient pas assez bien gardées contre la contre-

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bande littéraire, pour que les doctrines de Kant, de Schelling, de Hegel n'échappassent pas à la vigilance des douaniers, et, sous leur influence, la lutte entre occidentaux et slavophiles se réveillait et se faisait plus ardente. Elle ne perçait pas dans la presse; le chuchotement des disputes orales, l'intimité plus ou moins inviolable des correspondances en gardaient le secret, quand, au milieu du silence, la voix de Tchadaiev retentit comme un coup de tonnerre. Cri d'angoisse religieuse seulement, comme d'aucuns l'ont prétendu? Non certes! Cri aussi, et surtout, de protestation contre l'optimisme conventionnel d'une société insuffisamment consciente de ses destinées, contre le mensonge officiel d'une civilisation encore vide d'idéal.

Homme du monde ayant voyagé, comme ïchatski, Pierre Iakovlévitch Tchadaiev (1793-1855) promenait depuis quelque temps déjà dans les salons un esprit paradoxal, une humeur chagrine et une verve étincelante. Sous le couvert d'une correspondance adressée à une amie, il avait déjà esquissé en partie ses idées. La lettre publiée par « Le Télescope » n'était pas la première; d'autres circulaient en manuscrit. Leur auteur y apparaissait comme le représentant du second courant d'influence française, dont La Harpe, l'éducateur d'Alexandre I", avait été l'introducteur en Russie et dont la jeunesse libérale du souverain, comme les projets de réforme de Spéranski, avaient reçu l'empreinte. Un scepticisme amer à l'égard de la vie russe, uni à des tendances catholiques, s'y trouvait en germe. Remontant au règne de Pierre II par l'abbé Jubet, la princesse Dolgoroukaïa et le duc de Liria, la propagande catholique avait eu, dans ce pays, une heure de triomphe éclatant. Sous Paul l", elle était arrivée à implanter l'influence des fils

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de Loyola jusque dans l'entourage du souverain. L'écart créé entre la haute société et le clergé par la réforme de Pierre le Grand, le désordre religieux et moral créateur du raskol favorisaient son action, et, pour les lecteurs russes de J. de Maistre, de Bonald, de Chateaubriand, sa doctrine se confondait avec la civilisation et même avec un certain libéralisme, où ils auraient volontiers trouvé leur contentement.

Tchadaiev avait fait les guerres de Napoléon ; il avait séjourné à l'étranger de 1821 à 1826, vécu en Allemagne dans l'intimité de Schelling et du mystique Eckstein, et noué des relations à Paris avec Lamennais, Ballanche et le comte de Circourt. La conception du passé et de l'avenir de son pays, à laquelle il s'était laissé conduire par ces fréquentations, se laisse résumer ainsi : la Russie n'a été jusqu'à présent qu'une branche parasite de l'arbre européen, pourrie parce qu'elle a tiré sa sève de Byzance, inutile à la civilisation, étrangère à la grande formation religieuse du moyen âge occidental, puis à l'affranchissement laïque de la société moderne. « Solitaires dans le monde, nous ne lui avons rien donné, ni rien pris de lui, nous n'avons pas ajouté une idée au trésor des idées de l'humanité ; nous n'avons aidé en rien au perfectionnement de la raison humaine et nous avons vicié tout ce que cette raison nous communiquait... Nous avons dans le sang un principe hostile et réfractaire à la civilisation... Nous sommes venus au monde comme des enfants illéo-itimes... Nous croissons, mais nous ne mûrissons pas... Nous avançons, mais de travers et sans but... »

Jamais l'esprit d'autognose n'a abouti dans une conscience humaine à un verdict plus sévère. J'ai dit comment et pourquoi, pamphlet ou satire, la dètraction devait présider aux premiers bégaiements de la libre

pensée au milieu de ce chantier de reconstruction morale et sociale qu'était devenue la Russie de Pierre le Grand. Les démolisseurs précèdent partout les architectes. Gogol et ses émules seront encore de la première équipe.

Tchadaiev n'est pessimiste pourtant qu'en ce qui concerne le passé et le présent. La Russie, à l'entendre — je cite une de ses lettres à Alexandre Tourgueniev — est appelée « à donner un jour la solution de toutes les questions intellectuelles, morales, sociales, qui se débattent en Europe ». C'est déjà, chez cet occidental, la visée hautaine des slavophiles et le rêve orgueilleux de Dostoïevski. Mais il volt une condition préalable à l'accomplissement de cette mission : entrer dans la communion des peuples occidentaux. Comment? Par l'union avec l'Eglise occidentale. Il imagine d'ailleurs cette réconciliation dans un cadre très large, emprunté à la vision de Dante : un Pape et un Empereur, également éclairés par la raison et par la fol et se donnant la main pour le gouvernement du monde.

On pouvait assurément lui objecter que sa conception du progrès européen basé sur l'unité de l'Eglise chrétienne tombait à faux depuis le xvi^ siècle et qu'à adopter un principe abandonné par une bonne moitié de l'Europe, la Russie risquait de faire fausse route. Mais on ne discuta pas avec lui. On préféra se fâcher. « Le Télescope » fut supprimé, l'éditeur exilé à Vologda, le censeur qui avait laissé passer la lettre destitué et l'auteur confié à un médecin aliénlste. Encore ces sévérités n'arrivèrent pas à satisfaire l'irritation presque générale. Libéré de la camisole de force, le philosophe se réfugia à Paris, et, dans F « Apologie d'un fou », dans d'autres écrits, qui ne furent publiés qu'après sa mort, essaya de justifier ses conclusions, tout en atténuant un peu leur rudesse

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excessive et leur ampleur paradoxale. A vouloir frapper fort, il avait certainement manqué de frapper juste. Dans les rangs même de la jeunesse universitaire sa doctrine se heurtait h des résistances et à des contradictions passionnées. Mais, ici, de ce choc même une étincelle jaillit, qui devait illuminer l'horizon intellectuel de l'époque. Herzen, Biélinski et les slavophiles de l'avenir, Khomiakov, Kiriéievski et Akssakov, en ressentirent la secousse et contractèrent la flamme. L'élude de la philosophie et de l'histoire nationale en reçut une impulsion nouvelle. Après 1840, il y eut à Moscou une droite et une gauche hégélienne, et, avec Nadiéjdine et Biélinski, la littérature nationale rejoignit les plus hauts sommets de la pensée contemporaine.

En même temps, l'école des slavophiles indépendants, groupant à côté des Khomiakov les deux Kiriéievski et les deux Akssakov, constituait un autre corps de doctrine, dont deux générations de penseurs éminents allaient recueillir et augmenter l'héritage. Le mouvement d'idées ainsi développé devait trouver d'abord sa plus forte et sa plus haute expression dans le domaine de la critique littéraire, parce que la censure mettait en interdit les autres champs d'investigation et que, sous son œil vigilant, les discussions d'art se prêtaient le mieux à cette cryptographie intellectuelle, qui demeure aujourd'hui encore une loi de nécessité pour la presse du pays. Pour la même raison, et avec le même caractère d'exutoire nécessaire, le roman y a occupé et y occupe toujours une place exceptionnelle, nullement en rapport avec ses destinées naturelles.

La Critique littéraii^e.

L'éditeur du « Télescope » en 1836 était Nicolas IvanoviTCH Nadiéjdine (1804-1856). Il avait débuté en 1828 dans « Le Messager de l'Europe » sous le pseudonyme de Niédooumko. Un savoir encyclopédique mis au service d'un esprit clair, pénétrant et vigoureux lui permettait bientôt de toucher à diverses branches de la science en y égalant presque les meilleurs spécialistes européens de l'époque. Etudes morales et historiques, philosophie et ethnographie, il abordait les matières les plus variées avec une égale supériorité. Comme critique littéraire, il passa longtemps pour un charlatan, détracteur pédant et barbare de Pouchkine, Il avait, en effet, jugé assez sévèrement les premières œuvres du poète, fruit de l'inspiration byronienne. Par contre, il fut un des premiers à applaudir « Boris Godounov «. Élève philosophique d'Oken et de Schelling, le premier aussi il parla en Russie de l'idée comme âme de toute création artistique et de l'art comme association de la forme et de l'idée. Le premier il sut y concevoir que la littérature comme expression de la conscience nationale est une des forces puissantes qui conduisent les peuples dans la voie de leur développement naturel. Il fut mal compris : il était un autre Tchatski.

Professeur de littérature russe à l'Université de Moscou et rédacteur, avec M. Pogodine, du « Moscovite », Etienne Pétrovitch Chévirev (1806-1864) figure le pôle opposé de la critique et de la philosophie d'art contemporaine. Par ses relations et ses inclinations naturelles il tenait aux slavophiles. Ses leçons contiennent en nombre égal

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des faits positifs et des hypothèses, auxquelles il attribuait la même valeur dogmatique. Il avançait avec la même assurance et que Vladimir Monomaque était l'auteur d'une Instruction curieuse, destinée à ses enfants, et que l'enseignement de Hegel procédait d'un ensemble d'idées développées par Nikifor dans une épître à l'adresse de Vladimir. Son « Histoire de la poésie chez les anciens et les nouveaux peuples » (Moscou, 1835) serait une compilation utile, si elle ne se trouvait gâtée par une fantaisie de jugement et un goût du paradoxe tout aussi déconcertants. Chévirev les appliquait avec la même sérénité aux produits de la littérature contemporaine : Pouchkine aurait mieux fait de composer telle de ses œuvres poétiques en prose; le talent de Gogol s'est développé au contact de la peinture italienne, etc. L'art italien fut le grand cheval de bataille de cet érudit excentrique. A proprement parler, il divagua.

BiélÏ7îski.

Dans le champ immense qu'elles embrassaient ainsi, sous couleur de critique littéraire, et au milieu du chaos intellectuel qu'elles y trouvaient, la tâche était trop grande pour des intelligences de moyenne envergure. Le grand Biélinski lui-même (Vissarion Grigoriévitch, 1810-1848) eut peine quelque temps à y trouver son chemin.

Fils d'un médecin militaire, il fut un élève peu appliqué de l'Université de Moscou et un membre très assidu des cénacles littéraires et philosophiques qui pullulaient autour de cet établissement. Le jeune Stankiévitch (1813- 1840), riche, maladif, rêveur, épris d'art et d'idées huma-

nitaires, présidait le groupe le plus nombreux. On se réunissait dans sa maison et on philosophait, en vidant des samovars. L'aimable amphitryon savait son Schelling et son Hegel par cœur et guidait ses hôtes dans le monde nouveau pour eux des conceptions abstraites. Ses œuvres, poésie et prose, n'ont été publiées qu'en 1890. Elles indiquent un esprit élevé, une âme généreuse, une intelligence moyenne et un talent médiocre. Tel qu'il a vécu dans les souvenirs de ses contemporains, Stankiévitch semble avoir eu pour qualités maîtresses la simplicité et la bonté. Herzen a dit de lui que Tolstoï lui-même « n'aurait pas trouvé de plu-ases dans sa bouche ». Il écrivit peu, n'eut, hélas! pas le temps, dans sa vie si brève, d'empiler des volumes; mais il servit de Mécène et de truchement intellectuel à toute une génération.

A partir de 1834, avec les frères Akssakov, les poètes Kliouchnikov etKrassov, Biélinski figura parmi ses commensaux; en même temps qu'il faisait ses débuts comme critique littéraire dans la Molva (La Rumeur) et dans « Le Télescope ». On pouvait voir à ce moment en lui un simple continuateur de Polévoï : même esprit romantique; même façon de considérer l'artiste, le poète comme un être à part, un croyant aux prises avec son imagination et avec l'inintelligence des foules; même esprit aussi de négation.

Insuffisamment préparée et mal orientée, cette première campagne du futur grand homme fut interrompue en 1836 par la suppression du « Télescope ». La catastrophe laissait Biélinski absolument sans ressources. Il tomba malade, put faire une cure au Caucase, grâce à l'assistance de quelques amis, et ne reparut à Moscou qu'en 1838. Dans l'intervalle, une petite révolution s'était opérée au sein du cénacle, dont Stankiévitch demeurait

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le chef. Hegel et Fichte y avaient détrôné Schelling, et le culte de la « réalité concrète » s'était imposé à la dévotion des participants. Ebloui par les clartés nouvelles de cette révélation, subjugué par la dialectique puissante dont elle s'armait, incapable de reconnaître ses contradictions intimes, Biélinski l'accepta les yeux fermés, et, remplaçant Chévirev à la rédaction de « L'Observateur moscovite », s'employa à en propager l'enseignement. Il prit au pied de la lettre la fameuse phrase : « Tout ce qui est est raisonnable », et adora la réalité dans toutes ses manifestations, l'absolutisme et le servage y compris. 11 prêcha le « quiétisme indou » et le renoncement à toute protestation et à toute lutte. Il proscrivit, dans le domaine de l'art, toute participation directe à la vie ambiante, politique ou sociale. Il prétendit en exclure la poésie satirique, et même la poésie lyrique. Il attribua une valeur artistique aux œuvres seules traduisant une contemplation objective, olympienne, de l'existence. Mais il dut s'apercevoir bientôt que sa doctrine faisait le vide autour de « L'Observateur )). En 1839 la revue cessa de paraître, faute d'abonnés. Pour retrouver un gagne-pain, Biélinski quitta Moscou, Saint-Pétersbourg lui offrant la ressource d'une collaboration aux « Annales de la Patrie ». Mais, dans la première capitale de l'Empire, une autre révélation l'attendait.

Il y vit de près, il y toucha du doigt une réalité qui ne se laissait plus idéaliser, comme là-bas, et qui n'avait rien d'adorable. Il sortit meurtri des premiers contacts qu'il eut avec elle et sa foi fut ébranlée. Il était d'un âge et d'un tempérament qui rendent les conversions faciles et promptes. Brusquement, le critique littéraire se doubla en lui d'un publiciste véhément, passant de l'analyse des œuvres d'art à celle de la société, dont elles ne sont que

l'expression, y dénonçant et y flétrissant Tabsence d'intérêts intellectuels, l'esprit de routine, l'étroitesse de l'égoïsme bourgeois, le désordre des mœurs provinciales, le défaut général d'honnêteté dans les rapports avec les inférieurs. Une révolution non moins radicale, ■ mais logique, s'opérait simultanément jusque dans ses vues esthétiques, ses sympathies et ses antipathies littéraires. On le vit, non sans étonnement, louer les écrivains français contemporains pour la part qu'ils prenaient aux événements de leur temps, se prendre d'admiration pour George Sand, à laquelle il refusait naguère toute espèce de talent, voire pour Déranger. Il fit mieux : il vanta Herzen ! Hégélien il restait encore, mais en une interprétation nouvelle du dogme, en une conscience nouvelle des éléments, dont toute réalité est faite et une aptitude nouvelle h y opérer le départ nécessaire du bien et du mal. Ainsi modifiée, la doctrine lui enseignait aussi le sens historique et les lois du développement littéraire, qu'il ignorait jusque-là, et le faisait se repentir d'avoir proclamé tantôt qu'il n'existait pas de littérature en Russie. En 1844 il fut capable d'estimer à sa valeur l'œuvre de Pouchkine et de quelques-uns des ancêtres du poète, et le huitième volume de ses écrits, qui correspond à cette année, comprend toute une histoire de la littérature nationale, depuis Lomonossov jusqu'à l'auteur d' « Euofène Oniésfuine ».

Son influence à ce moment fut considérable. On peut dire que toute la grande pléiade d'écrivains contemporains, avec Gogol, Grigorovitch, Tourgueniev, Gontcharov, Nekrassov, Dostoïevski s'est formée à son école. Et, par la note réaliste qui y domina, cette école fut aussi celle du grand philosophe allemand, bien que le réalisme d'un Gogol doive assurément être considéré

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