II
assez loin de toutes les chambres. Elle y passa tout un byvei sans vouloir permettre qu'où lui donnât le moindre soula^ gement ; on ne pouvait pas même obtenir d'elle de s'approcher du feu, lors4|u'elle venoit pour prendre ses repas : cela nous donnoit à tous beaucoup d'inquiétude. Son abstinence nous faisoit aussi bien de la peine; car quoyqu'elle mangeât des mômes viandes que nous, c'étoit néanmoins en si petite quantité que, comme elle étoit d'un tempérament fort délicat, elle diminua par là ses forces, et ruioâ son estomach, de sorte que, quand on vouloit l'obliger à prendre plus de. nourriture, elle ne pouvoit le digérer. Ses veilles étoient aussi extraordinaires ; nous n'en avions pas une connoissance entière, mais nous nous en appercevions bien par plusieurs conjectures, comme par la quantité de chandelle qu'elle brûloit, et par d'autres choses semblables.
« Elle avoit eu une prévoyance admirable : car considérant que l'habit de religion, dans les différences qu'il a de celui du monde, donne quelques difficultés qui, faisant de la peine au corps, empêchent l'esprit de se perfectionner, pour se munir contre cela, elle s'avisa de s'accoutumer en ce qu'elle pourroil aux choses (jui sont les plus pénibles. Pour cela *, elle se fit faire des souliers fort bas, elle s'habilla sans corps de jupe, elle coupa ses cheveux, et prit plusieurs coëffes même trop grandes, et plus embarrassantes que n'auroit pas été un voile. Enfin, elle fil si bien, que quand elle fut entrée au couvent, elle n'eut pas la moindre peine pour l'habit.
(c Voilà comment elle passa 17 mois qu'elle demeura dans ijolre maison de Clermont. Au bout de ce tems-là, mon père s'en étant retourné à Paris, voulut que ma sœur y
• L'édit. : Pour cet effet.
allât aussi; ce retour fut au mois de novembre 1650. Elle étoit logée assez commodément, aïant en son particulier une chambre et un cabinet ; mon père lui donnoit aussi toute la liberté qu'elle pouvoit souhaiter pour ses exercices de piété, de sorte qu'elle les pratiquoit exactement. Mais elle étoit toujours gênée pour sa communication avec Port- Koyal, qu'elle ne pouvoit avoir qu'en secret. Cela ne l'em- P^hoit pas pourtant de les voir quelquefois, et d'en avoir souvent des nouvelles, de sorte * qu'on lui envoyoit régulièrement ses billets tous les mois, et ceux des mystères dans le tems (pi'on les tire. La mère Agnès luy envoya à lafestede l'Ascension, l'année 1651, son billet qui étoit W mystère de la mort de Notre-Seigneur. Elle médita ce mystère avec tant de soin, que Dieu lui donna des pensées admirables sur ce sujet, qu'elle mit par écrit *. Je les eus par faveur de M. de Rebours qui me les donna, mais avec tant de secret que ma sœur n'a jamais sçu que je les eusse seulement vues. Je ne sçaurois rien dire de particulier des actions de cette année, parce que je n'étois pas à Paris ; •"âis j ai sçu par mon frère que c'étoit la môme sorte de ^ïe^cjue lorsqu'elle étoit à Clermont.
«Au mois de septembre de cette année 1651, mon père ^^\ tombé malade de la maladie dont il mourut, elle s'appl'iua à lui rendre service avec tout le soin imaginable, J^wetnuit. On peut dire qu'elle ne faisoit autre chose ; ^î*r lorsqu'elle voyoit qu'elle n'étoit pas si nécessaire auprès '^''%, elje se retiroit dans son cabinet où elle éloit pros- ''"'ée en larmes, en priant sans cesse pour luy, comme '■»« me l'a dit elle-même. Enfin, nonobstant tout cela,
' ^^édit. supprime la plupart de ces de sorte que, 'Wezplusbas, p. 101.
I^'édit. : qu'elle s'y est conduite de même que lorsqu'elle étoit à
Dieu en disposa à sa volonté, et mon père mourut le 24 septembre. On nous le fit savoir à Theure même; mais comme j'étois en couches, nous ne pûmes être * à Paris qu'à la fin de novembre. Dans cet intervalle, mon frère, qui étoit sensiblement affligé, et qui rec^voit beaucoup de consolation de ma sœur, s'imagina que sa charité la porleroit à demeurer avec luy au moins un an, pour lui aider à se résoudre ^. Il lui en parla, mais d'une manière qui faisoit tellement voir qu'il s'en tenoit assuré, qu'elle n'osa le contredire de crainte de redoubler sa douleur, de sorte que cela l'obligea de dissimuler ^ jusques à notre arrivée. Alors elle me dit que son intention étoit d'entrer en religion, aussitôt que nos partages seroient faits, mais qu'elle épargneroit mon frère, en lui faisant accroire qu'elle y allait faire seulement une retraite. Elle disposa toutes choses pour cela en ma présence ; nos partages furent signés le dernier jour de décembre, et elle prit jour pour entrer le 4 janvier. La veille de ce jour-là, elle me pria d'en dire quelque chose à mon frère le soir, affin qu'il ne fut pas si surpris. Je le fis avec le plus de précaution que je pus ; mais quoyque je lui disse que ce n'étoit qu'une retraite pour connoîtrc un peu cette sorte de vie, il ne laissa pas d'en être fort touché. Il se rétira donc fort trislo dans sa chambre, sans voir ma sœur qui étoit lors dans un petit cabinet où elle avoit accoutumé * de faire sa prière. Elle n'en sortit qu'après que mon frère fut hors de la chambre, parce qu'elle craignoit que sa veùe lui donnât au cœur. Je lui dis de sa part les paroles de tendresse qu'il m'avoit dites : après quoy nous nous allâmes tous coucher. Mais
' L'édit. : nous ne pûmes nous rendre à Paris. ' L'édit. : pour le consoler dans ce malheur. ■ L'édit. : ainsi elle dissimula ses sentiments jusques. ' L'édit. : elle avoit emUume.
quoyque je consentisse de tout mon cœur à ce qu'elle îaisohy à cause que je croyois que c'étoit le plus grand bien qui lui pût arriver; néanmoins la grandeur de cette résolution m'étonnoit de telle sorte et m'occupoit si fort l'esprit que je n'en dormis point de toute la nuit. Sur les sept heures, comme je voyois que ma sœur ne se levoit point, je crus qu'elle n'avoit pas dormi non plus, et j'eus peur qu'elle ne se trouvât mal, de sorte que j'allai à son lil, où je la trouvay fort endormie. Le bruit que je lis l'ayant réveillée, elle me demanda quelle heure il étoit : je le luy dis, et luy ayant demandé comment elle seportoit et si elle avoit dormy^ elle me dit qu'elle se portoit bien, et qu'elle avoit fort bien dormy. Ainsi elle se leva, s'ha- Lilla et s'en alla, faisant cette action comme toutes les autres dans une tranquillité et une égalité d'âme inconcevables. Nous ne nous dîmes point adieu, de crainte de lious attendrir, et je me détournai de son passage lorsque je Jd vis prête à sortir. Voilà de quelle manière elle quitta le monde ; ce fut le 4 janvier de Tannée 1652, étant lors âgée de 26 ans et trois mois. »
Complétons cette notice si naïve et si touchante par quelques extraits des Mémoires de Marguerite Périer sur sa famille. Le premier de ces extraits ne sera guère qu'un résumé assez sec du récit de Gilberte.
«Mademoiselle Pascal S nommée Jacqueline, donna des marques d'un esprit extraordinaire dans son enfance, faisant des vers dès l'âge de huit ans, qui étoient admirés de tout le monde, et même à la cour; car elle en faisoit pour la
'Supplément français, n» 1485, p. 13. Voyez au tome précéàni. Appendice n» 1, p. 3SI.
reine, qui prenoit plaisir à la voir et à lui parler. Étant à Rouen, on lui proposa un prix pour des pièces de poésie ; elle le remporta à Tâge de treize ans. A Tâge de vingt ans, elle fut touchée de Dieu, et prit résolution de se faire religieuse à Port-Royal;' mais mon grand-père n'ayant pas voulu qu'elle le quittât, elle demeura chez lui vivant en religieuse, se conduisant par les avis de la mère Angélique et de la mère Agnès, avec qui elle entretenoitun commerce exact. Elle entra à Port-Royal, en qualité de postulante, le 4 janvier 1652, le lendemain qu'elle eut signé le partage de la succession de mon grand-père avec mon onde ol ma mère. »
Marguerite Périer semble éprouver quelques remords d'avoir passé si légèrement sur Tenfance extraordinaire de sa tante, et dans un autre endroit elle la raconte tout au long avec des détails nouveaux. Elle avait évidemment sous les yeux la biographie écrite par sa mère ; elle en reproduit plus d'un trait, mais elle en ajoute un grand nombre qu'elle a dû recueillir dans les souvenirs et les traditions de sa famille. Au risque de quelques répétitions, nous donnerons ici tout entière cette addition * ; c'est ainsi que Marguerite l'appelle. Gilberte s'efface à dessein dans son propre récit, mais elle paraît davantage dans celui de sa fille ; l'humilité de Tune des actrices ne nous voile plus aucun côté de ces scènes intéressantes, et on y voit plus fortement marqués les sentiments du grand cardinal sur tous ces enfants merveilleux.
(( J'ai rapporté les talents extraordinaires de ma tante pour la poésie, dès l'âge de huit ans, et aussi l'occasion
' 5uppi. /r. no 1485, p. 21.
qui obligea mon grand-père de se retirer en province, au sujet des rentes de l'Hôtel de Ville sur lequel il avoit la plus grande partie de son bien. Il arriva que peu de tems après qu'il y fut, il prit une fantaisie à M. le cardinal de Richelieu de voir représenter une comédie par des enfants. Madame la duchesse d'Aiguillon sa nièce, qu'il aNoit chargée de cela, jeta les yeux sur ma tante qui n'avoit pas neuf ans ; elle envoya un gentilhomme pour en parler à ma mère, qui, quoiqu'elle n'eût que quatorze ans et demi, étoit la maîtresse 'de la maison. Ce gentilhomme lui dit que madame d'Aiguillon la prioit de lui donner mademoiselle sa sœur pour être actrice dans cette pièce que le cardinal souhaitoit beaucoup. Ma mère, qui étoit pleine de douleur de l'absence de mon grand-père, répondit au gentilhomme fort naturellement que M. le cardinal ne lui donnoit pas assez de plaisir pour penser à lui en faire. Ce ^'eiitiihomme rapporta cette réponse à madame d'Aiguillon qui étoit bonne et obligeante. Elle le renvoya dire à ma mère qu'elle savoit la peine où elle étoit pour M. son père, et que cette occasion lui procureroit infailliblement son retour, qu'elle s'y employeroit très-fortement, et en parlerait aussi à M. le chancelier. Ma mère alors s'adoucit et la pria de lui permettre d'en parler aux amis de son père, et lui donna jour pour revenir. Les amis de mon grandpère conseillèrent à ma mère d'agréer cela, ce qu'elle fit ; alors elle pria un comédien célèbre de ce tems, le nommé Mondory, qui étoit de Clermont, et qui avoit pris le nom de Mondory parce que son parrain, qui étoit un homme de condition de cette ville, s'appeloit M. de Mondory, de l'instruire pour faire son personnage : il l'instruisit parfaitement. Lors donc que la comédie fut représentée, madame d'Aiguillon promit à ma mère qu'elle présenteroit cette enfant à M. le cardinal et à M. le chancelier qui avoit promis de s'y trou-
ver. Ma- tante avoit fait des vers pour demander le retour de son père. Dès que la comédie fut jouée, où elle avoit fail des merveilles, elle fut présentée à M. le cardinal qui la prit et la mit sur ses genoux (quoiqu'elle eût alors neuf ans ^, elle ne paroissoit pas en avoir sept], et la caressa lui disant lui-même qu'elle lui avoit fait un plaisir infini; alors cette enfant commença à pleurer et à lui dire les vers qu'elle avoit faits : il demanda ce que c'étoit. M. le chancelier lui dit de quoi il s'agissoit. M. le cardinal dit d'abord à l'enfant qu'il en parleroit au roy; mais M. le chancelier l'ayant assuré qu'il pouvoit accorder à cette enfant ce qu'elle demandoit, et madame d'Aiguillon s'y étant jointe, il lui dit ces propres paroles : « Eh bien,' mon enfant, mandez à « M. votre père qu'il peut revenir en toute assurance, et c( que je suis bien aise de le rendre à une si aimable face mille. » Car il les voyoit tous, ma mère qui avoit alors quinze ans, mon oncle qui éloit aussi fort jeune, tous trois parfaitement beaux. Alors ma tante d'elle-même, sans qu'on eût pensé à le lui dire, dit à M. le cardinal : <( J'ai encore une grâce à demander à Votre Ëminence. » M. le cardinal dit : « Demandez tout ce que vous voudrez ; lu c< es trop aimable, on ne peut te rien refuser. » Alors elle lui dit : c( Je supplie Votre Ëminence de permettre à mon a père d'avoir l'honneur de la remercier de sa bonté. » Le cardinal lui répondit : « Non-seulement je le lui permets, c< mais je veux qu'il y vienne et m'amène toute sa famille. » Ensuite il la rendit à madame d'Aiguillon et lui recommanda de faire bien régaler toutes les actrices de la comédie : ce qu'elle fit faire magnifiquement. On manda tout cela à mon grand-père qui partit en môme tems et revint à Paris. Dès qu'il fut arrivé, il alla à Ruel où étoit alors M. le cardinal.
* Elle en avait réeUement treize, étant née en 16S5.
Quand on le lui annonça, il demanda s'il étoit seul : on lui dit que oui ; il lui fit dire qu'il ne vouloit point le voir sans sa famille. 11 y retourna le lendemain avec ses trois enfants. M. le cardinal lui fit mille amitiés, et lui dit qu'il connoissoit son mérite, et qu'il éloit ravi de le rendre à une famille qui demandoit toute son application, qu'il lui recommandoit ses enfants, qu'il en feroit un jour quelque chose de grand. »
Ailleurs, Marguerite Périer dit positivement qu'en Normandie sa tante , un peu avant sa conversion ^ fut recherchée en mariage par un conseiller du parlement de Kouen ^
Enfin, reprenant sa narration à l'endroit où nous l'avons laissée, c'est-à-dire à l'entrée de Jacqueline Pascal à Port- Royal, le 4 janvier 1652, elle la termine ainsi :
« Quoique ^ l'usage de Port-Royal fût de demeurer un an |)oslulante avant de prendre l'habit, on lui donna quatre mois après l'habit de novice. Quatre ou cinq ans après sa profession, on la fit première maîtresse des novices et sousprieure à Port-Royal-des-Champs... Ma tante s'y trouva ilonc lorsqu'au mois d'avril 166i on leur ordonna de renvoyer les novices et les postulantes, qui fut le temps où l'on commença à persécuter les religieuses pour la si- ^nuature du formulaire ; ce qui la toucha et l'affligea si sensiblement qu'elle dit et écrivit même à quelques personnes •fu'elle sentoit bien qu'elle en mourroit; et cela arriva m effet le 4 octobre 1661, âgée de trente-six ans. »
C'est à l'aide de ces traits épars qu'il faudrait composer
' Tome précédent, p. 318.
' /Wrf. p. 35?.