II
une biographie de Jacqueline Pascal. Mais c'est particulièrement dans les écrits qui nous restent d'elle et dans ses lettres confidentielles qu'il faut chercher son esprit et son caractère, ce qui la fait admirer et chérir.
Nous ferons trois parts de ces écrits : 1° depuis son enfance jusqu'à sa conversion; 2° depuis sa conversion jusqu'à son entrée en religion ; S*» de là jusqu'à sa mort.
Jacqueline, née en 1625, commença à huit ans à faire des vers, à ce que nous apprend madame Périer ; et en 1636, c'est-à-dire à l'âge de onze ans, elle composa avec mesdemoiselles Saintot une comédie en cinq actes, qu'elles jouèrent elles-mêmes, chose inouïe qui fut pendant quelque temps l'entretien de tout Paris, et commença cette réputation d'esprit que Jacqueline ne perdit plus. 11 serait curieux de retrouver cette comédie, mais elle a entièrement disparu.
Du moins on a conservé les vers qu'improvisa cette enfant en 1638, dans la scène de Saint-Germain racontée par madame Périer. Jacqueline avait fait des vers sur la grossesse de la reine. Madame de Morangis, une amie de la famille, voulut conduire elle-même Jacqueline à Saint-Germain pour qu'elle les présentât à la reine. En voyant un auteur de douze ans, on eut quelques doutes, et on voulut mettre à l'épreuve le talent de la petite Jacqueline. On lui demanda de faire des vers à l'instant môme sur des sujets qu'on lui donna. Elle se tira parfaitement de toutes ces
ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELINE. ï. 1625 A 1646. 47
difiBcultéSy et elle devint la merveille de la cour et de la ville. On recueillit les vers qu'elle avait composés dans cette occasion, et on les imprima sous le titre de Vers de la peifUe Pascal, Jacqueline adressa ce recueil à la reine dans une épitre en prose fort bien tournée. Le recueil imprimé a péri, mais le Recueil de Marguerite Périer en offre une copie * que nous allons reproduire.
Épitre à la reyne Anne d' Autriche j mm à la tête d'un imprimé dont le titre est : VERS de LA PETITE Pascal. — 1638.
Madame,
Si Ton a mis au jour quelques copies de ces petits avortons indignes de la lumière , ça (Hé sans aucune intention de les faire voir au public, mais pour ce qu'il eût été autrement très-difficile de satisfaire à la curiosité de trop grand , nombre de personnes qui les désirent sans autre sujet, sinon que c'est Touvrage d'une fille qui entre encore en sa douzième année; et si je les offre à V. M., ce n'est ny pour acquérir sa protection contre l'envie et la trop grande sévérité des critiques, car ils ne méritent ny envie ny eensure ny protection ; mais pour ce qu'ils sont véritablement vôtres, aiant déjà eu l'honneur de les présenter à V. M. , et qu'après Dieu, de qui nous viennent toutes les lumières, il n'y a rien qui m'ait plus puissamment animée a la poésie que le désir d'employer le peu d'habitude qu'il lui a plu m'y donner à publier le contentement qu'a reçu toute la France en la bénédiction dont la divine bonté à voulu combler votre vertueuse et sacrée
personne. Ainsi, quand je lui fais ce mauvais présent, je ne fais que lui donner ce qui lui appartient légitimement. C'est, Madame , ce qui me fait espérer qu'il sera reçu de V. M. avec la môme douceur dont elle a daigné favoriser les originaux, et me donner l'assurance de me dire. Madame, de V. M., la très-humble et très-obéissante servante et sujette,
Jacqueline Pascal.
Sonnet à lu reym mr le sujet de m cfrosseàse, présenté à S. M,
Sus, réjouissons-nous, puisque notre princesse Après un si long tems rend nos vœux exaucés , Et que nous connoissons que par cette grossesse Nos déplaisirs sont morts et nos malheurs cessés.
Que nos cœurs à ce coup soient remplis d'allégresse, Puisque nos ennemis vont être renversés, Qu'un Dauphin va porter dans leur sein la tristesse. Et que tous leur^ desseins s'en vont bouleversés.
François, payez vos vœux à la Divinité :
Ce cher Dauphin, par vous si longtemps souhaité , Contentera bientôt votre juste espérance.
Grand Dieu ! je te conjure avec afifection De prendre notre reine en ta protection, Puisque la conserver, c'est conserver la France-
Épigramme sfiir le mouvement que la reyne a senti <fe son enfant, présentée aussi à S, M. — Mai 1638.
Cet invincible enfant d'un invincible père
Déjà nous fait tout espérer; Et quoiqu'il soit encore au ventre de sa mère,
Il se fait craindre et désirer.
h sera plus vaillant que le dieu de la guerre, Pnisqu'avant que son œil ait vu le firmament,
S'il remue un peu seulement, C'est à nos ennemis un tremblement de terre.
Stances a la reyne, pour remercier S. M. du bmi accueil qu'elle a daiffiié fai/re aux vers précédents ^ jirésentées de même à S. M. — Mai 1638.
Mes chers enfants, mes petits vers , Se peut'il arriver dans le grand univers la bien qu'on puisse dire au vôtre comparable?
Vous êtes remplis de bonheur :
La reioe vous combla d'honneur.
Sa Majesté vous tit un accueil favorable.
Sa main daigna vous recevoir, Son œil plein de douceur se baissa pour vous voir, Vous fûtes en silence ouïs de ses oreilles,
Et, par un excès de bonté,
Sans que vous l'eussiez mérité , Sa bouche vous nomma de petites merveilles.
Mais, malgré mon sort glorieux.
L'extrême déplaisir de ne voir plus ses yeux Rend mon âme aux ennuis incessamment ouverte;
Si bien qu'un moment de plaisir
Ne fait qu'augmenter mon désir Et me laisse un regret éternel de ma perte.
Épigramme a mademoiselle de Montpensier, faite surk-champ par son commandement, — Mai 1638.
Muse, notre grande princesse Te commande aujourd'hui d'exercer ton adresse A louer sa beauté; mais il faut avouer
Qu'on ne sauroit la satisfoire,
50 JACQUELINE PA8GÀL.
Et que le seul moyen qu'on a de la louer
C'est de dire en un mot qu'on ne le sauroit faire.
AUTRE ÉPIGRAMME A MADAME D'HAUTEFORT, fait le même jour sur-le-champ par le commandement avm de Mademoiselle, — Mai 1638.
Beau chef-d'œuvre de l'univers.
Adorable objet de mes vers, N'admirez pas ma prompte poésie :
Votre œil que l'univers reconno!t pour vainqueur. Ayant bien pu toucher soudainement mon cœur, A pu d'un même coup toucher ma fantaisie.
Stances à madame de Morangis. — Juillet 1638.
Après m'avoir tant fait d'honneur ; Je tiens encor de vous une faveur insigne ;
Car, Philis, sans en être digne, Vous m'avez élevée au comble du bonheur.
J'ai donné moi-même à la reine Mes vers par qui mon cœur montre à Sa Majesté
Qu'au souvenir de sa bonté, Il a tiré du fruit d'une infertile veine.
A vous pour tout remercîment J'offre ceux-ci pareils en nombre à mes années ;
Mes forces à ce point bornées Ne me permettent pas un plus long compliment.
Sonnet à m^adame de Morangis, — Juillet 1638.
Pour bien peindre Philis, vray miracle des cieux, Ses divines vertus qui n'ont point de pareilles ,
Les appas de son corps qui oapiive&t nos yeux Et ceux de son esprit qui charment nos oreilles ;
Je dirais que son œil, toujours victorieux, Fait que tous les mortels lui consacrent leurs veilles, Que ses attraits sont tels qu'ils captivent les dieux, Et les font étonner de leurs propres merveilles.
Mais pour bien exprimer ses rares qualités, Ma peinture n*a pas d'assez grandes beautés : Toujours de mes couleurs quelqu'une est mal plaisante.
Quittons donc oe dessein pléiade témérité ; Car je ressens pour peindre une divinité Mon pinceau trop grossier et ma main trop pesante.
DiXAiN. — Juillet 1638.
Chloris, ne soyez pas cruelle
A l'égal que vous êtes belle,
Et nourrissez dedans l'espoir
Ce bel amant qui chez Sylvie
S'en vint se redonner la vie
Dans le bonheur de vous y voir.
Belle Chloris, soyez contente ,
Puisque. nous voyons que son feu, L'espoir et le désir d'être un jour son neveu , Firent d'un même accord qu'il l'appela sa tante.
Stances /ate sur-le-champ, — Juillet 1638.
Un jour, dans le profond d'un bois, Je fus surprise d'une voix ; C'étoit la bergère Sylvie Qui parloit à son cher amant.
Et lui dit pour tout compliment :
Je vous aime bien plus, sans doute, que ma vie.
Lors j'entendis ce bel amant Lui répondre amoureusement :
De plaisir mon âme est ravie ;
Je me meurs, viens à mon secours , Et pour me guérir, dis toujours :
Je vous aime bien plus, sans doute, que ma vie.
Vivez , ô bienheureux amants , Dans ces parfoits contentements.
Malgré la rage de l'envie ; Et que ce mutuel discours Soit ordinaire à vos amours :
Je vous aime bien plus, sans doute, que la vie.
Un autre Recueil que celui de Marguerite Périer contient plusieurs petites pièces de vers que Jacqueline composa dans cette même année 1638, quelques-unes même auparavant.
Rondeau. — Mai 1637.
Pour un autre» Tœil de Mélite Paraissait avoir du mérite ; Mais, auprès de votre beauté, La douceur de la nouveauté Ne peut avoir rien qui m'excite.
Aimez-moi donc, ma Crisolite, Mon extrême amour vous invite A garder votre cruauté
Pour un autre.
Car, si mon amitié s'irrite, Vous vous verrez bientôt réduite A rechercher ma loyauté.
Mais conservez votre bonté, Et n'ayez peur que je vous quitte
Pour une autre.
Autre Rondeau. — Mai 1637.
Pour vous j'abandonnai mon cœur ; Mais vous avez tant de rigueur
Que si vous n'étiez pas si belle, Je serais sans doute infidèle.
Ce nous serait un grand malheur.
Ayez un peu plus de douceur, Vous verrez ma fidèle ardeur Qui ne sera jamais rebelle Pour vous.
Souffrez que votre œil, mon vainqueur, Appaise un moment ma douleur.
Et ne soyez plus si cruelle.
Autrement nous aurions querelle.
Y trouveriez-vous de l'honneur Pour vous?
Chanson sur l'air d*une sarabande, — Décembre 1637.
Climène était la reine de mon âme.
Cette ingrate dame
Méprisait mes vœux.
Mais quand je vis les yeux de Dorimène,
Je quittai Climène,
Je brûlai pour eux.
Lors mon bonheur, à soi seul comparable,
D'amant misérable
Me rendit heureux.
Me faisant voir les yeux de Dorimène ;
Lors, quittant Climène,
Je brûlai pour eux.
Bénis, mon cœur, celte heureuse journée,
L'heure fortunée
Qui changea mes feux,
Où je pus voir les yeux de Dorimène,
Où, quittant Climène,
Je brûlai pour eux.
54 JA€ai)ELIN« PàSGAL.
Quatrain fait mr-k-ckamp sur ce que Madcmte faisait fermer le volet de sa chambre, — Avril 1638.
Voyez la bonté de Madonte :
Son œil, qui n'a point de pareil, Ne veut pas souffrir le soleil De crainte de lui faire honte.
Quatrain sur la naissance d'un fils à madame la comtmf d'Essejr-y fait sur-le-^hamp.
Que ce petit enfant me met en grande peine !
Je travaille pour lui d'une si forte ardeur.
Que je crains bien qu'un jour il n'enflamme mon cœur.
Puisque dès à présent il échauffe ma veine.
A madame de Morangis.
Stances acrostiches. — Avril 1638.
Poétiques pensers qui ranimez ma veine, Ah ! vous me surmontez ; hélas ! je n'en puis plus. Je m'abandonne à vous, ma résistance est vaine. Les soins que vous prenez ne sont point superflus. Bons dieux, d'où me naît (donc) cette insolente envie; Et quoi! puis-je... à mal louer Sllvie?
Retirez-vous, pensers ; non, vous m'avez charmée ;
Tout obstacle aisément je pourrai surmonter.
Enfin vous me rendez tout à fait enflammée
Du dessein que j'ai pris de vous bien contenter ; *
Et pour mieux satisfaire à notre belle envie.
Mon esprit se dispose à bien louer Silvie.
desseins trop hardis, qui transportez mon flme^ Ne troublez plus, de grâce, un esprit abattu.
Tous mes efforts sont vains, et quoiqu'ils soient de flamme, Us me semblent trop bas pour sa haute vertu.
Ne m'inspirez donc plus une trop haute envie : Je puis bien adorer, mais non louer Silviel
A Monsieur le PrmdeTU Pascal^ son père.