FIN DU REGLEMENT
Maintenant reprenons le cours de la correspondance do Jacqueline, en commençant par les lettres relatives au miracle de la sainte ipine, opéré sur l'œil malade de la nièce de Jacqueline et de Pascal, une fille de madame Périer, cette même Marguerite auteur du Recueil où nous trouvons toutes ces pièces.
A MADAME PÉRIER ^ OLOIBE A JÉSUS, AD TIIÈ&4AIIVT SACREMENT.
A Port-Royal, ce 29 mars 1650.
Ma très-chère soeur ,
Le carême ne peut m'empêcher de vous faire ce petit mot, quoyque je vous aye déjà écrit vendredi dernier 2, parce que je n'ay rien que de bon à vous mander. Je crois que vous savez que nous avons le jubilé qui commença
• Rec. de M. Périer, p. 113. Le Recueil d*Utrecht donne celte lettre, p. 283.
* C^tte lettre, du 24 mars, manque.
lutT pour durer quinze jours pendant lesquels, entre autres }x)nnes œuvres, il est ordonné qu'on communiera le dimanches avril. Je vous fais ce préambule pour augmenter la joye que vous aurés d'apprendre que votre lille aînée doit être confirmée, et faire sa première communion fo jour; elle me Ta dit ce matin en se recommandant à mes prières avec tant de sentiment qu'elle en pleuroit. Voilà une bonne nouvelle; mais j'en ay encore une autre <|iii n'est pas en effet meilleure, mais elle est plus étonnante. Pour vous la dire telle qu'elle est, et sans rien accroître ny diminuer, il faut vous raconter simplement comment la chose s'est passée.
Vendredi 24 mars 1656, M. de la Potherie, ecclésiastique, envoya céans un fort beau reliquaire, où est enchâssé dans un petit soleil de vermeil doré un éclat d'une épine »lc la sainte couronne, à nos mères, afin que toute notre communauté eût la consolation de le voir avant que de le rendre ; on le mit sur un petit autel dans le chœur avec l)t»aucoup de respect, et toutes les sœurs l'allèrent baiser à ^'f 'noux après avoir chanté une antienne en l'honneur de là sainte couronne, après quoy tous les enfans y allèrent l'une après l'autre. Ma sœur Flavie, leur maîtresse, qui en Hoii tout proche, voyant approcher Margot S lui fit signe i\r faire toucher son œil, et elle-même prit la sainte relique ••l l'y appliqua, sans réflexion néanmoins; chacun étant retiré, on le rendit à M. de la Potherie.
Sur le soir, ma sœur Flavie qui ne pensoil plus à ce qu'elle avoit fait, entendit Margot qui disoit à une de ses petites sœurs : Mon œil est guéri, il ne me fait plus de mal. Ce ne fut pas une petite surprise pour elle, elle s'approche et trouve que cette petite enflure- du coin, qui étoit II* matin grosse comme le bout du doigt, fort longue et
' En marge : M"» Marguerite Périer.
fort dure» n'y étoit plus du topt, et que son œil qui faisoit [)eineà voir avant Tattouchement de la relique, parce qu'il étoit fort pleureux, paroissoit aussi sain que Tautre sans ((u'il fût possible d'y marquer aucune différence; elle le presse, et au lieu qu'auparavant il en sortoit toujours de la boue ou au moiQS de l'eau bien épaisse, il n'en sortit rien non plus que du «ien propre. Je vous laisse à penser dans quel étonnement cela la mit; elle ne s'en promit rien néanmoins, et se contenta de dire à la mère Agnès ce qui en étoit, attendant que le temps fit connoitre si la guérison est aussi véritable qu'elle le paroit. La mère Agnès eut la bonté de me le dire le lendemain ; et comme on n'oistni espérer qu'une si grande merveille se ïùi faite en si peu de temps, elle me dit que si la petite continuoit à se bien porter, et qu'il y eût apparence que Dieu la voulût guérir par cette voie, elle prieroit bien volontiers M. de la Potberie de nous refaire la même faveur pour achever le miracle; mais jusqu'ici il n'a pas été nécessaire; car encore gu 'il y ait huit jours que cela s'est passé, parce que je ne ^us achever cette lettre mardy dernier, il n'y a pas en elle \a moindre trace de son mal, et il faut à présent sans comparaison plus de foy à ceux qui ne l'ont pas vu pour croire qu'elle l'a eu qu'il n'en faut à ceux qui l'ont vu pour croire qu'elle n'en peut avoir été guérie en un moment que * par un miracle aussi grand et aussi visible que de rendre la vue à un aveugle. Elle avoit, outre son œil, plusieurs autres incommodités qui en procédoient : elle ne pouvoii presque plus dormir de la douleur qu'il lui faisoit ; elle avoit deux endroits dans la tête oij on ne la pouvoit presque plus peigner, parce que cela répondoit là; et moimême il n'y avoit.que deux jours qu'en regardant son mal il me fit venir la larme à l'œil, et je trouvai qu'il com-
' Que manque dans le manuscrit.
mençoit à sentir mauvais. Présentement il n'y a rien de tout cela, non plus que s'il n'y avoit rien eu. Néanmoins pour ne nous promettre point des grâces si particulières trop légèrement, on a trouvé à propos de la faire voir à M. D'Alançai, qui Ta vue il n'y a pas longtemps, et beaucoup depuis que Ton a quitté l'eau de M. de Chatillon, et qui la trouva si mal qu'il la condamna au feu sans hésiter, etnous fit voir clairement la raison qu'il en avoit.Il doit venir aujourd'hui sans faute, Dieu aidant. S'il vient assez tost, je vous manderai le jugement qu'il aura porté, et en même temps les raisons de croire qu'il n'y avoit que le feu qui la pût guérir; sinon, ce sera pour mardy. Dieu aidant.
C'est une double joye d'être favorisé de Dieu lorsqu'on est haï des hommes. Priez Dieu pour nous afin qu'il nous empêche de nous élever en l'un et de nous abattre en l'autre, et qu'il nous fasse la grâce de les regarder tous deux également comme des effets de sa miséricorde. J'ay une joye particulière de n'avoir aucune part à ce miracle ; cola fait que ma joye et ma reconnoissance ne sont traversées d'aucune crainte. J'ai cru prévenir vptre désir en vous envoyant l'antienne et l'oraison que l'on chanta devant la sainte relique; je m'en vas de ce pas demander permission de la dire tous les jours en mémoire de ce bienfait , tant que je serai eu état de dire mon office ; je prétends la dire après matines; mais pour vous, si vous avez cette dévotion, vous le pouvez faire à trois heures après midi, qui est l'heure où il «a plu à Dieu de l'opérer, comme c'est celle où il a donné par sa mort une si merveilleuse puissance aux instrumens de sa passion. Adieu.
Depuis, M. D'Alançai a vu Margot, et a jugé la guérison pleine et miraculeuse, mais il a remis à huit jours pour eu assurer; on n'en dit mot jusques-là.