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SôO JACQUELINE PASCAL.
eu\-tnémes viennent de Dieu. Il est presque impie de supposer en nous une force qui ne dérive de la force suprême, non pas seulement en principe, mais dans tous ses effets actuels. Toutes nos pensées et toutes nos actions, hors le crime et l'erreur, relèvent de Dieu et lui appartiennent. Nous ne pouvons nous soustraire à son action quand elle a lieu, et notre mérite apparent n'est qu'un mérite emprunté dont le fondement n'est pas en nous. En philosophie, le XVIP siècle nie ou néglige la volonté libre de l'homme, et cette omission est le principe commun qui é^are à la fois Malebranche et Spinoza, et sert de point de départ et de rendez-vous aux erreurs les plus contraires. Ce défaut de la philosophie régnante ^ est exprimé dans la théologie par la théorie de la grâce. Cette théorie, si vraie dans ses justes limites, devient bientôt excessive dans des esprits passionnés et extrêmes, tels que Jansénius et Saint- Cyran. Celui-ci la transporte dans Port-Royal ; Port-Royal la communique à Pascal , qui , l'acceptant dans toute sa rigueur, rejette à la fois tout pouvoir de la raison comme de la volonté, condamne toutes les preuves les plus autorisées de l'existence de Dieu, et jusqu'à la morale naturelle, n'admet comme vrai en métaphysique que le scepticisme^; et par un rapport qui n'a jamais été aperçu , quoiqu'il soit manifeste , fidèle à l'esprit du jansénisme au delà même d'Arnauld et de Nicole, ne reconnaît (|u'une seule source de vérité, de vertu, de mérite pour le genre humain et pour l'individu, la révélation et la grâce. Et ce n'est pas là pour Pascal une opinion, c'est un dogme, un dogme sacré, qui est le fondement et le boulevard de
' Voyez FRAGMENTS DR PHILOSOPmS CARTÉSIENNE, p. 499, DfS
rapports du cartésianisme et du spinosisme.
' Voyez 1. 1*»", pnsidm, et surtout la Préface de la no^neUe édition.
ioos les autres, et pour lequel lui et sa sœur brûlent de donner leur sang. Jacqueline, contrainte, pour obéir à ses supérieurs, de signer le formulaire qui désavoue la grâce invincible, meurt de douleur et de remords, incertaine si cette fatale signature lui sera pardonnée, et si pour sauver Port-Royal elle n'a pas perdu son âme. misère des plus grandes choses I ô petitesse des plus grands esprits! ou plutôt spectacle admirable de la force des principes ! Mettez une erreur dans un principe, et que ce principe tombe dans des esprits énergiques : ils en ti* renl toutes les conséquences qu'il renferme en bien et en mal. Ce que le principe a de vrai protégeant ce qu'il a de faux, la puissance de la vérité devient la puissance même de Terreur, et de degrés en degrés le génie et r héroïsme se trouvent au service des causes les plus équivoques!
Et maintenant avancez dans Thistoire, arrivez au xviii® siècle : une réaction universelle se déclare dans Tesprit et dans les mœurs, et peu à peu amène le triomphe du principe opposé à celui qui a régné dans le siècle précédent. Autrefois c'était l'honneur delà pensée humaine de tendre à Dieu et à la vie future ; désormais on ne pense guère qu'à l'homme et à ce monde. Tout ce qui cinquante ans auparavant occupait les plus grands esprits et faisait battre les plus grands cœurs, est livré à la risée publique. Descartes est traité de rêveur ; Malebranche est donné comme un fou ; Bossuet n'est plus qu'un prêtre persécuteur. Jugez ce qu'on peut dire de Port-Royal et de Pascal ! Donnez-vous le spectacle de l'auteur de Candide pesant dans les balances légères d'un bon sens frivole l'auteur des Pensées ! Une révolution formidable emporte touUî la société do Louis XIV. De peur que l'homme ne s'avise de songer encore au ciel, on lui
promet la félicité el même rimmorlalité sur la terre. Dieu ne signifie plus le prineîpe, mais Tensemble de Vunivers; et au sévère mysticisme qui plane sur tout le xvii' siéole succède Tadoration de la vie et le culte du plaisir.
Telle est la philosophie et la religion nouvelles. Elles ont beaucoup détruit : mais qu'ont-elles fondé? C'est le propre de tout principe extrême de ne souffrir que soi, et par conséquent de tout ravager autour de soi ; mais il fait vite son temps ; car la durée n'a été promise qu'à la modération et à la sagesse.
Aujourd'hui le Xix^ siècle a devant lui la dévotion sublime mais outrée du xvir siècle, et la philosophie libre mais impie du xvur ; et il cherche encore sa route entre ces deux siècles. Ceux qui se donnent pour ses guider veulent tantôt le faire remonter jusqu'à l'un, et tantôt le retenir attaché à l'autre. Vains efforts ! le monde marche, il ne s'arrête ni ne revient sur lui-même. Le xix** siècle, pour être digne de ses deux aines, ne doit être aucun des deux. Son caractère distinctif, qui déjà commenceà paraître, consiste précisément à fuir toutes les extrémités qui jusqu'ici ont séduit et entraîné l'esprit français. Il ne peut être condamné à sacrifier la philosophie à la religion, ni la religion à la philosophie, le ciel à la terre ni la tern' au ciel, l'homme à Dieu ni Dieu a l'homme. Est-il donc impossible de s'arrêter sur la pente des systèmes et de concilier tout ce qui est vrai et tout ce qui est bien? Au fond, la vraie sagesse, c'est la modération en toutes choses. Cette vertu supérieure est-elle réservée à quelques esprits d'élite épars à travers les âges, et a-t-elle été à jamais refusée aux nations ? Pour moi, je pense, comme PlatoO) qu'après tout une nation n'est qu'un grand individu, une personne éminente qui possède toutes les facultés
d'un être particulier sur une grande échelle , qui aies mêmes droit» et les mêmes devoirs , la même destihée et les mêmes espérances. Déjà le problème est à peu près résolu en .politique : la démocratie et la royauté, l'ordre et la liberté vivent et se développent ensemble. Pourquoi la religion et la philosophie no finiraient-elles pas par s'entendre? Pourquoi tout ce qu*il y a eu de grand dans le xvir siècle, la règle des mœurs, la dignité du caractère, le regard à un Dieu partout présent, ne pourrait-il pas s'allier à ce qui distingue excellemment le xviii® siècle, à savoir, la conscience de la volonté libre de l'homme, la noble idée du grand rôle de l'homme sur la terre, le besoin de l'amélioration des établissements humains, et une foi énergique dans un progrès constant et mesuré? Le destin de l'humanité est-il d'errer sans cesse de réaction ^- en réaction dans un cercle d'extravagances dont les for- ;^ mes seules varient? Non: ce que les meilleurs génies y^ ont conçu ne peut pas être une chimère, et les nations i\ sont appelées à entrer successivement en possession de ce ^1 qui fut d'abord le rêve de quelques hommes. C'est là, à I [ nos yeux, la vraie, la grande, la bonne démocratie. Jusqu'ici i| lasagesse a été le partage de certaines âmes. Il faut aujourr d'hui qu'à l'aide des lumières et d'une instruction habilei:. ment répartie entre toutes les classes, elle descende jusque i 1 dans la foule. A la suite de tant d'expériences douloureuiH ses, il faut que la France qui a souffert tout entière s'éclaire éï ■ tout entière aussi, et devienne peu à peu une seule et même personne qui, se souvenant du passé qu'elle a traversé et ^' en faisant un sérieux inventaire, rejette tout ce qui est :^ vieilli, inutile ou dangereux, et aspire à un avenir pur I; de tous lés excès, où se réalise en toutes choses cet F idéal de force réglée et de haute modération , qu'il suf- J fit d'avoir conçu pour ne pouvoir plus s'en séparer,
et pour répudier également toutes les folies, quelles que soient leurs formes ; eussent-^lles Téclat et la gr&ee du génie de Voltaire, ou la grandeur et la gravité de eelui de Paseall