‹ --Littérature--Chapitre 50 sur 65 · A MADEMOISELLE MADEMOISELLE PÉRIER, A PARIS · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE MADEMOISELLE PÉRIER, A PARIS

« C'est assurément, mademoiselle, une preuve convainquante que je suis dans une entière impuissance de sortir, de ce que je n'ay pas accepté Toffre que vous m'avez faitte de vous pouvoir voir chez vous avant votre départ et vous tesmoigner les sentimens que j'en ay. Mais il y a certaines nécessités qui ne reçoivent point de dispense, et la mienne étoit alors de ce genre. Les choses étant néanmoins un peu changées cette nuit, je ne perds pas l'espérance de vous voir demain, et je vas pour cela me procurer lieu de disner chez mademoiselle de la Paye (?;, si ce peut être un moyen de vous voir après. Cependanl, mademoiselle, je ne sçay si vous trouverez bon que je vous dise qu'il me paraît tant de sujets de consolation dans là mort de mademoiselle votre sœur, que je suppose morte comme vous en parlez, que je ne sçay si la piété permet de s'en affliger. Il y a certaines personnes pour lesquelles il y a toujours beaucoup à craindre ; mais entre les assurances que l'on peut avoir en ce monde de la prédestination d'une personne, je ne sache point de plus grande que celle que nous fournit une piété non discontinue, et qui n'a point eu d'interruption, une dévotion sans éclat et toute solide, accompagnée de la plus austère pénitence, et d'une pénitence toute volontaire et couverte mesme du voile de régime. Ce qui me la fait encore plus estimer sont les biens que Dieu donne à ses élus et à ceux d*entre ses élus qu'il daigne le plus favoriser. Ainsi je ne sçay presque si l'on doit souhaiter que vous la retrouviez encore en vie (?) plutôt que le sacrifice déjà consomé. La foy, ce me semble, nous doit partager là-dessus. Mais je souhaite

ÉCRITS ET LETTRES DE JACQUELINE. lïl. 1652 A 1661. 347

beaucoup que vous serviez à consoler M. votre frère, à qui la nature aura Ml sentir ce coup, malgré qu'il en ait , et que vous succédiez à une si chère sœur dans les offices de charité qu'elle lui rendoit et qu'elle recevoit de luy. Il y a tant de marques de la bénédiction de Dieu sur votre famille que je mets entre les grâces qu'il m'a failles de l'avoir connue et de ce que vous m'avez mis au nombre de vos amis. C'est une qualité, mademoiselle, que je conserveray chèrement toute ma vie de ma part et dont je vous demande instamment la continuation de la vôtre.

Telle fut la vie et la mort, tels sont les écrits, les lettres, les reliques de tout genre que nous avons pu recueillir d'une personne que le monde a peu connue parce qu'elle n'a pas travaillé pour le monde. Évidemment l'esprit de Jacqueline Pascal est de l'ordre le plus élevé, et l'âme qui dirigeait cet esprit est de la famille des grandes âmes. Mais nous n'hésitons pas à le dire : tant de génie, tant de vertu n'ont pas eu leur emploi vrai, et Jacqueline, comme son frère, s'est trompée sur la fin de la vie humaine. Ici, comme partout, sont deux routes contraires, également périlleuses : le stoïcisme et Tépicuréisme ; la poursuite immodérée du plaisir et la fuite des joies les plus légitimes ; une rigueur outrée et un relâchement sans dignité; l'enivrement ou la haine de la vie ; un souci des choses éternelles si profond, si dominant que le monde avec ses beautés ra* vissantes et la société avec ses plus sérieux devoirs sont pour nous comme s'ils n'étaient pas ; ou bien un tel enchantement du spectacle de la nature que l'on s'arrête à ces décorations riantes ou sublimes sans s'élever jusqu'à leur invisible auteur; une telle participation aumouve-

3i8 JACQUELINE PASCAL.

meot de la société, au tourbillon des affaires, aux jeux de Tambition et de la gloire, qu'au milieu de cette agitation on oublie son terme fatal et Tabime de Téteriiité qui attend César ot Alexandre tout comme le pâtre le plus obscur. Port-Royat représente, au xvii'' siècle, sous la forme chrétienne, la solution stoique du problème de la destinée humaine; et Pascal, avec sa sœur Jacqueline, nous est le représentant extrême de Port-Royal. Leur principe avoué était le retranchement de tout attachement, de toute superfluité et de tout plaisir ' ; dès lors la vie, qui sans aucun plaisir et sans aucune affection est à peine possible, n'est plus qu'un obstacle, un mal, un exil qu'il faut abréger le plus qu'on peut; et la vertu se réduit à l'apprentissage de la mort, à une mort anticipée, à un lent suicide. Sur quoi en effet roule toute le vie humaine? sur le mariage et sur la société. Or Pascal déclare le mariage un

' Vie de Pascal par madame Périer. « Cette rigueur qu'il exerçoit sur lui-môme ôtoit tirée de cette grande maxime de renoncer à tout plaisir sur laquelle il avoit fondé tout le règlement de sa

vie Une raanquoit pas non plus de pratiquer exactement cette

autre qui l'obligeoit de renoncera toute superlluilé.... Ayant toujours dans l'esprit ces deux grandes maximes de renoncer à tout plaisir et à toute superfluiié, il les pratiquoit dans le plus fort de son mal avec une vigilance continuelle sur ses sens, leur refusant absolument tout ce qui leur étoit agréable; et quand la nécessité le contraignoit à faire quelque chose qui pouvoit lui donner quelque satisfaction, il avoit une adresse merveilleuse pour en détourner son esprit afin qu'il n'y prît point de part. » Sur le retranchement de toute superfluité, voyez dans le présent volume, p. 197, la lettre où Jacqueline reproche à son frère de mettre les balais au rang des meubles superflus et de vivre dans l'ordure. Contre tout attachement, voyez encore la vie de Pascal : « non-seulement il n'avoit point d'attache pour les autres, mais il ne vouloit point du tout que les autres en eussent pour lui, » et le fameux morceau : Il est injuste qu'on s'attache^ etc.

homicide et presque un déicide % et l'absolue solitude lui est la condition impérieuse du salut. S'il en est ainsi, le monde, rappelé à sa vérité, doit être une Thébaïde. Folie sublime, mais folie manifeste ! Platon y incline par quelques endroits; mais Socrate et les Grâces le retiennent S tandis que Pascal s'y précipite avec l'impétuosité de la logique et de la passion. Peut-être est-il bon qu'il y ait de temps en temps quelques martyrs volontaires de cette espèce, pour faire paraître tout ce que l'âme humaine contient de force ; mais facH-s de là et considérée en elle-même, la dévotion de Pascal et de sa sœur est une frénésie.

Selon nous, Pascal est l'exagération de Port-Royal, comme Port-Royal est l'exagération de l'esprit religieux du xvil^ siècle. Ce siècle admirable a naturellement payé la rançon de ses grandes qualités par leur excès. Étudiez la philosophie de ce siècle; nous ne sommes pas suspects de l'admirer médiocrement; il faut pourtant le dire : une erreur essentielle est au fond de toutes ses théories et l'égaré dans un idéalisme exalté. Cette grande philosophie, à force de penser à Dieu, oublie un peu trop l'homme. Pour elle» il n'y a de vraie cause qu'une seule, la cause éternelle et partout agissante. Tous les mouvements du monde physique sont des effets directs de Dieu. Nos actes

* Voyez t. ï««", p. i57-58 : C'est se rendre coupable d'un des plus grands crimes en engageant un enfant âe son âge , de son innocefice et même de sa piété à la pius périlleuse et la plus ba9se 4es conditions du christianisme {le mariage)... Les maris, fuoique riches et sages suivant le monde, sont en vérité de francs ^yayens devant Dieu; de sorte que... engager un enfant à un homme du commun, c'est une espèce d'homicide, et comme un déicide en leurs personnes.

' Voyez rargunieûl des Lois, t. vu , de notre traductiou de Platon.

Page 1