‹ --Littérature--Chapitre 6 sur 65 · DES FEMMES ILLUSTRES DU XVII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

DES FEMMES ILLUSTRES DU XVII* SIÈCLE

chantent ou écrivent, comme l'enseigne Platon S sous l'empire d'un démon qui leur souffle tout ce qu'ils disent. Le poète est un être sacré ; et quand, dans ce délire qu'on appelle l'inspiration , égaré et hors de lui-même, il se montre nu à la foule, c'est un corps transfiguré qu'il expose à la^ vue, et les saintes bandelettes ne le quittent jamais aux yeux.de ses vrais adorateurs. Mais la prose est uue muse sobre ; elle sait ce qu'elle fait, et elle en est res- [jonsable. Quand donc une fem^ie écrit en prose, elle est de sang-froid, et si elle parle d'elle-même, selon moi, elle fait une faute. Je ne connais à la condition de femme auteur que deux excuses, un grand talent ou la pauvreté, et jo m'incline avec bien plus de respect encore devant celleci que devant celui-là ^.

' Traduclion de Platon, t. IV, Ion,, p. 249*

' La pauvreté n'est pas seulement une excuse admissible, c'est une raison légitime et sacrée. Si on éprouve un sentiment pénible en voyant aujourd'hui tant de jeunes filles pauvres, qui pourraient, en embrassant une profession utile, parvenir» avec du travail et de la conduite, à une situation modeste mais indépendante, se jeter, sans vraie instruction et sans études sérieuses, dans ce qu'elles appellent la carrière littéraire, se mettre aux gages des libraires et à la merci des journaux, contraintes, pour plaire à la foule des liseurs de cafés^ de simuler les travers, hélas I et quelquefois les vices à la mode, entretenant le public d'elles-mêmes, de leur vie inUme, de leurs fautes môme, se traînant ainsi et veillissant, entre le mépris et la pitié, dans cette sorte de mendicité littéraire; si en vérité on sert à la fois la cause de la morale et celle du bon goût, si on mérite bien de la société et surtout des femmes quand on refoule, par une critique un peu vive, toutes ces jeunes folles vers des métiers mille fois plus honnêtes que celui qu'elles font, empressons-nous d'ajouter qu'il n'est pas de destinée plus digne d'intérêt et de respect que celle d'une femme qui, ayant reçu une éducation distinguée, et orné sa jeunesse d'une instruction j^lide et agréable, tombée, par un revers de fortune, dans une situation difficile, appelle à son secours les connaissances autre-

Quelle que soit mon admiration pour la Princesse de Clèves, et bien que je la mette à peine au-dessous de Bérémcey j*ai besoin de quelque effort sur moi-même pour la pardonner à M™* de La Fayette ; et le métier de femme auteur que faisait la noble dame me rappelle malgré moi qu'elle avait donné ses dernières affections à un bien triste personnage, grand seigneur intrigant, bel esprit morose, qui osa mettre sa vie en maximes, l'amant sans cœur, Tamant ingrat de Tinfortunée duchesse de Longueville '.

fois amassées pour un autre usage, et nourrit vertueusement sa famille du fruit de ses veilles. Heureuse une telle femme , si au talent elle joint la prudence, si elle recherche les travaux modestes, les ouvrages utiles, empreints d'un caractère moral et pieux, le plus souvent des traductions publiées sous le voile de l'anonyme! Ou s'il faut paraître pour se faire un nom et tirer meilleur parti de sa plume, si encore elle a reçu du ciel une imagination ardente avec le don infortuné de la beauté, dono infelice di hellezsa^ oh ! alors, puiscpi'elle est condamnée à la renommée, qu'elle cache au moins sa vie, qu'elle fuie les sentiers où sont le bruit, l'éclat et la foule, qu'elle demeure auprès du foyer domestique, célèbrç et ignorée, contente de répandre autour d'elle un bonheur obscur, le respect et l'affection !

' Dans ses Mémoires, imprimés en 1663, du vivant même de Mine de Longueville, La Rochefoucauld la peint sans pitié, avec ses défauts bien plus qu'avec ses admirables qualités. Il raconte fort clairement qu'il était bien avec elle, puis qu'elle écouta le duc de Nemours, et qu'il contribua à la brouiller à la fois avec celui-ci et avec ses deux frères. Et tout cela pendant que la pauvre femme, tremblante sous la main de M. Singlin, pleurait ses fautes et en faisait la plus dure pénitence à Port-Royal et aux Carmélites! Quant aux Maxirnes, à parler à la rigueur, leur théorie, fausse et banale, est au-dessous de l'examen. Eh! sans doute il y a beau, coup d'égoïsme dans toute créature humaine, cela est vrai, cela même est nécessaire et bon ; mais n'y a-t-il que de l'égoïsme, et Tâme n'est-elle pas capable. aussi d'autres sentiments? Telle est la question; comme il est bien clair que nous devons aux sens la plupart de nos idées, mais il s'agit de savoir s'il n'y a pas encore

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Après M"* de La Fayette , je n'aperçois plus guère au xvir siècle que trois femmes de lettres distinguées, si on veut bien me passer cette expression : M"« de Scudéry, M"« Deshoulières, et M"* Lefèvre, depuis M"* Dacier; et en vérité, si j'avais à choisir pour ma sœur ou ma mère entre ces trois dames, je choisirais le sort de M"*« Dacier, femme excellente, pleine d'instruction, qui a très-peu parlé d'elle, et n'a guère fait que des traductions qui dureront plus que bien des ouvrages prétendus originaux. La traduction de VIlidde, par M™* Dacier, est encore aujourd'hui la seule version qui se puisse lire de l'antique et naïve épopée. Il y a par-ci par-là quelques contre-sens : on y chercherait en vain notre exactitude littérale ; la grâce non plus n'y est pas ; mais la simplicité, mais l'abondance, mais l'énergie et le mouvement n'y manquent point, et l'impression générale qu'elle fait sur l'esprit du lecteur ne diffère pas trop de celle que produitle vieil Homère. J'avoue que les bergeries de M™° Deshoulières me surpassent et ne sont pas faites pour moi , pas plus que celles de Racan et de Fontenelle, pastorales de boudoir, jeux d'esprit qui ne divertissent pas le moins du monde, industrie innocente mais futile, à laquelle il y a très-peu d'industries honnêtes que je ne préfère, celles par exemple qui mettent dans ma cf'llule un chaud tapis, des meubles solides et une bonne cheminée. M"* de Scudéry, était, comme on disait alors, une fille d'esprit qui a composé d'ennuyeux romans et quelques jolis vers, parmi lesquels on a retenu lequatrain sur les œillets du grand Condé. Elle vaut un peu mieux que mon-

une autre source de connaissances. La Rocliefoucauld n'est pas un philosophe, mais c'est un observateur plein de flnesse, et son style possède toutes les qualités du genre sentencieux, un relief admirable et un mélange exquis de malice et de vigueur. Voyez, dans le tome précédent, la Préface de la notnelle e'didonj p. 51-5?.

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sieur son frère, le bienheureitx Scudéry de Balzac et de Boileau. Celui-là s'est vraiment trompé de siècle; il devait vivre de notre temps. Avec ses airs de matamore, son style éventé et sa fécondité inépuisable, il eût été un des lions de la littérature facile. Mais dans la famille il y a une personne qui, sans avoir écrit pour le public, est bien supérieure à l'auteur de la Clélie et à celui de VAhiout tyranniqm et de Vïllmtre Bossa; c'est la femme même de Scudéry, qui, laissée veuve à trente-six ans, aimable et spirituelle, vécut dans la meilleure compagnie, recherchée quoique pauvre , et considérée malgré te ridicule de son nom. Elle a du sens, un certain goût poli et discret, et ses lettres agréables et bien tournée^ se soutiennent à côté de celles de Bussy ^

Je n'aurais pas l'injustice et le mauvais goût de bannir de ma galerie les femmes auteurs, mais. toutes mes préférences, et pour ainsi dire les places d'honneur, seraient pour ces femmes éminentes qui ont montré une intelligence ou une âme d'élite sans avoir rien écrit, ou du moins sans avoir écrit pour le public, selon la vraie destinée et le plus haut emploi du génie de la femme. C'est sur les femmes illustres de cette trempe que je voudrais rassembler les documents les plus authentiques , y choisissant les traits les plus frappants pour en former des biographies sobres et fidèles. J'y joindrais les pages les plus caractéristiques échappées à leur plume, soit dans des lettres confidentielles, soit dans des Mémoires posthumas. Enfin, selon le

. ' Leur correspondance a été publiée ensemble. M. Monmerqué, qui a vu les originaux, se plaint qu'elle le soit si imparfaitement. Ce n*est {>as un malheur qui soit particulier aux lettres de Mi»» de Scudéry; nous croyons avoir établi, dans notre livre sur les Pensées de Pascal^ que tout ouvrage posthume doit désormais être tenu pour suspect, et que bien peu nous sont arrivés intacts.

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goût de noire temps, qui est aussi le mien, chaque notice serait accompagnée d'un autographe comme d'un portrait. Chacune de ces dames serait ainsi peinte au physique et au moral avec sa physionomie particulière et avec le costume du temps. Je m'efforcerais aussi de marquer avec soin le rapport des personnages de cette galerie à ceux de la galerie de Perrault, j'entends pour l'esprit et le caractère; en sorte que le lecteur de ces deux ouvrages suivrait de biographies en biographies et de portraits en portraits le cours du siècle depuis la mort de Henri IV jusqu'à celle de Louis XIV, et traverserait cette grande époque en cette aimable et glorieuse compagnie.

On y verrait d'abord les hautes et sérieuses ligures des contemporaines de Sully, de Descartes, de Bérulle, de Richelieu, de Corneille. Au premier rang seraient deux femmes diversenient admirables : ici la bienheureuse M"* de Chantai , digne élève de saint François de Sales, fondatrice de l'ordre charitable de la Visitation, née comme , sainte Thérèse pour souffrir et aimer, consoler etsoulager * ; là celle qu'il m'est impossible de ne pas appeler la grande M"' Angélique, faite pour commander comme la première pour aimer et servir, la vraie sœur ainéedu grand Arnauld, qui, s'étant éveillée ahbesse à quatorze ans, entreprit à seize ans de réformer, comme saint Bernard, et son monastère et tous ceux du môme ordre, et par là de contribuer à la réforme générale des ordres religieux et de TEglise de France; qui, commençant courageusement la réforme des autres par celle d'elle-même, dit adieu au au)nde, à sa famille, à ce père qui l'adorait, dévora son cœur en silence et ne lui permit de battre que pour Dieu ; '

• Née à Dijon, en 1572, morte à Moulins, en 1641. On a publié ses lettres en 1660, Son fils est le père de M*»» de S^vig^é.

capable des plus grandes choses, et n'en trouvant pas de plus grande que de se dompter elle-même, naturellement altière et volontairement humble, patiente et douce à force d'énergie, trompant sa nature ardente et passionnée en la transportant jusque dans le renoncement à soi-même, attirant par un ascendant irrésistible tout ce qui rapprochait à sa sainte entreprise, relevant ou plutôt fondant de nouveau Port-Royal, en faisant une école de science et de vertu, de foi solide et de vraie sagesse, jusqu'au jour où cette grande âme, déjà par elle-même hardie et extrême, rencontra une autre âme plus extrême encore, le sublime et insensé M. de Saint-Cyran, homme fatal qui introduisit dans Port- Royal une doctrine parliculière, imprima à une œuvre simple et grande le caractère étroit de Tespril de parti, et fit presque d'une réunion de solitaires une faction. Avec quel respect et quelle émotion je me plairais à recueillir les plus beaux passages de la mère Angélique! Elle a beau s'anéantir dans le mépris d'elle-même et dans la fuite de toute vanité; ses plus simples entretiens, ses lettres les plus familières, révèlent de loin en loin le fond de son âme, et contiennent cà et là des traits admirables de candeur, de fierté, de pathétique. Mais qu'on ne s'y trompe pas : tout ce qu'on a imprimé d'elle, longtemps après sa mort, a subi les corrections d'éditeurs qui ont effacé, pour le polir, son style inculte et négligé, et qui font parler, de 1630 à 1660, M"* Angélique Arnauld, comme ils parlaient eux-mêmes à Utrechl ou dans quelque coin du faubourg Saint-Marceau, vers le milieu du xvni* siècle. J'ai eu sous les yeux, j'ai copié et je pourrais faire connaître des lettres autographes de celte Cornélie chrétienne, où son âme se montre à découvert dans sa grandeur naïve, sans avoir passé par la censure janséniste ^

' Elle était fille du célèbre avocat Antoine Arnauld , sœur de

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En avançant un peu dans le siècle, à la suite et a côté de la famille des Arnauld; nous trouverions celle des Pascal. Dans ce recueil, composé à ma guise , je ferais une place à part aux deux sœurs de Fauteur des Provincialeft et des Pensées, Jacqueline et Gilberte, toutes deux parfaitement belles, ce qu'il est permis de ne pas mépriser,

Gratior et pulchro veniens in corpore virtus ,

l'une spirituelle, passionnée et obstinée comme son frère, morte de cbagrin à trente-six ans pour avoir signé le formulaire contre sa conscience; l'autre fiére aussi, mais moins extrême, ayant gardé au sein d'une dévotion profonde les affections de sœur, de femme et de mère; l'une, et l'autre écrivant sans art, mais toujours d'une façon distinguée et avec une élévation naturelle.

Sous la Fronde, nous aurions une ample moisson à faire de beautés et de grâces d'un ordre bien différent. Viendraie(>t alors les grandes dames avec leurs intrigues de cour, leurs amours légères, leurs dures pénitences,, leur style négligé et de haut parage; à côlé de Condé, M'"* de Longueville, la grande Mademoiselle et la Princesse Palatine; à côté de Retz, M"*« de Cbevreuse; avec Rancé, M"" de Montbason, et l'orgueilleuse Guémenée avec l'infortuné de Thou *.

Avançons encore, voilà le siècle de Louis XIV. C'en est

Robert Arnauld d'Andilly, de Henri Arnauld, évêque d'Angers, du grand Arnauld, de la mère Agnès Arnauld, tante de M. de Poropone, de M. de Saci, de la mère Angélique de Saint-Jean Arnauld, etc. Née en 1591, morte en 1661. Voyez surtout ses Lettres, Otrecht, 1745.

' C'est à M"»« de Guémenée qu'avant de monter sur l'échafaud, de Thou écrivit le billet qui se lit à la suite de la Relation de Fonirailles, dans l'édition de MM. Michaud et Poujoulat.

fait de la mâle vigueur du temps de Richelieu; c'en est fait de la libre allure de la Fronde; Louis XIV a mis i Tordre du jour la politesse, la dignité tempérée par le bon goût. Heureux les génies qui auront été trempés dans la vigueur et dans la liberté de Tâge précédent, et qui auront assez vécu pour recevoir leur dernière perfection des mains de la politesse nouvelle! C'est le privilège de M"« de Sévigné, comme de Molière et de Bossuet. M"® de Sévigné serait la reine de cette galerie. Il y aurait une place aussi pour M"* de Grignan , et à cause de sa mère, et à cause de son père Descartes, et pour elle-même qui joignait à une âme noble, plus hardie que celle de la prudente marquise , une raison libre et ferme , un esprit original et un style accompli dans sa sobre gravité. Il serait bien difficile de ne pas admettre M"® de Rambouillet et la fameuse Julie. Je ne vois guère le moyen de séparer M''* Paulet de Voiture * et la duchesse de Mazarin, la brillante et folle Hortense, de son vieux cavalier servant, Saint-Evremond. .

- Voyez comme déjà le siècle en avançant décline; mais qu'il est beau encore avec M"* de La Vallière, devenue Louise de la Miséricorde 1 Nous en pourrions donner plus " d'une lettre inédite où se révèle une âme charmante. Son heureuse et superbe rivale, M"* de Montespan, figurerait avec sa docte sœur, M"" de Rochechouart , abbesse de Fontevrault, qui traduisait le Banquet, y compris le discours d'Alcibiade^, et avec sa nièce, la spirituelle et belle marquise de Castries, que Huet surprit un jour lisant on cachette le Cri^on 3. Nous emprunterions à M. Sainte-Beuve

• Sur M"« Paulet, voyez les Mémoires, il est vrai souvent menteurs, de Taliemant des Réaux.

' Voyez Tédition de Racine de M. Aimé Martin, tom. V, p. 97. ' Huet, Comment., etc., p, 3S^

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