GILBERTE PASCAL (M"* PÉRIER
Nous savons de divers endroits que c'est Gilberte qui , pendant la fuite de son père accuse d'avoir pris part à une sédition , placée toute jeune à la tête de la maison et de la famille , ayant reçu Tinvitation de laisser jouer la comédie à sa petite sœur Jacqueline sur le théâtre de M. le Cardinal, fit cette réponse à la Corneille : « M. le cardinal ne nous (( fait pas assez de plaisir pour que nous prenions soin de « lui en faire. » Les écrits et surtout les manuscrits jansénistes sont pleins de lettres de Gilberte , devenue madame Périer ; mais ce qui la recommande à la postérité est la vie si connue de son frère Pascal. Cette vie est admirable ; elle fait aimer Pascal , et c'est sa sœur qui lui a rendu ce pieux office. Elle s'efface le plus qu'elle peut, et ne laisse paraître que son frère. Elle l'aimait tendrement, et s'affligeait, sans oser le lui dire, de ses froideurs apparentes. Malheureusement je soupçonne cette biographie d'avoir été plus ou moins altérée par Messieurs de Port- Royal K
Jacqueline est une personne bien plus étonnante encore que Gilberte. Le ciel lui avait accordé tous les dons du génie avec les grâces de la femme. Elle n'était inférieure à son frère Pascal ni par l'esprit ni par le caractère, et on ne sait où elle ne serait point parvenue si elle eût fait cas de la gloire , si elle eût pris soin des facultés qu'elle avait reçues. Dirai-je toute ma pensée? A Port-Royal, les femmes sont peut-être plus extraordinaires, et assurément
'Voyez» dans le volume précédent, p. 1C4, une lettre de MM. Périer fils, où il est constaté qu'en 1677 le parti janséniste empêcha madame Périer d'imprimer la vie de son frère. Cette vie ne parut en France qu'en 1686, à Paris, chez Després; et encore avait-elle subi des altérations, puisque le Recueil d'Utrecht , en 1740, et Besongne en 17^2, en ont publié des passages jusqu'alors ioconnas.
tout aussi grandes que les hommes. La mère Angélique n'est-elle pas l'égale d'Arnauld par Tintrépidité de Târae et la hauteur de la pensée? Je ne préfère point Nicole à la mèrj^ Agnès. Elle a plus de force avec autant de douceur. Et leur nièce, la mère Angélique de Saint-Jean n'a-t-elle pas consumé dans le gouvernement de Port- Royal une prudence, une habileté, un courage, qu'eût pu lui envier son frère le ministre*? Parmi les hommes, qui a plus osé, plus lutté, plus et mieux souffert que toutes ces femmes? Elles aussi, elles ont connu et elles ont bravé la persécution, la calomnie, l'exil, la prison. Quand elles ont écrit, elles l'ont fait avec une simplicité mêlée de grandeur. 11 est impossible de ne pas reconnaître en elles des âmes et des esprits d'une trempe tout autrement rare que les dames qui brillaient le plus alors dans les cercles à la mode. A ces âmes et à ces espritslà donnez un peu de culture, et il en sortira des chefsd'œuvre. Qu'est-ce en effet que le style? l'expression de la pensée et du caractère. Quiconque pensa petitement et sent mollement n'aura jamais de style. Quiconque au contraire a l'intelligence élevée, occupée d'idées grandes et fortes, et l'âme à l'unisson de cette intelligence, celuilà ne peut pas ne pas écrire de temps en temps des lignes admirables ; et si à la nature il ajoute la réflexion et l'étude il a en lui de quoi devenir un grand écrivain. La mère Agnès et la mère Angélique ont beaucoup écrit ; que leur a-t-il manqué, ainsi qu'à leur frère Antoine Arnauld, pour laisser des modèles? l'art difficile d'égaler les paroles au sentiment et à la pensée. Elles auraient dédaigné cet art, ou plutôt elles l'auraient repoussé comme un soin coupable. Loin de faire paraître leur génie, elles se sont appliquées à l'étoufft^r
' M. de Pompone.
GILBEUTE PASCAL (M"« PÉRIER). 21
dans rhuiuilité, le silence, rentier reiionceuient au monile cl ù ^i-niéiiie. Elles n'écrivaient, comme elles ne parlaient, que par pure nécessité. De loin en loin il leur échappe quelques belles phrases à leur insu et par la seule puissance des grands sentiments. Mais conxmo Tart est absent, dans les intervalles de la passion, leur sl>le inculte et négligé tombe dans la diffusion , la langueur ou la sécheresse. Impérieuse condition de la perfection eu tout genre! Pour Tatleindre, il la faut poursuivre avec ardeur et avec constance. Pour obtenir la gloire, il la faut aimer, et le génie a besoin d'une forte culture pour porter tous ses fruits. Après tout, il en est ainsi de la vertu ellemême : la plus heureuse nature et même des instincts héroïques n'y suffisent point ; la volonté , la règle, une vigilance infatigable s'y doivent ajouter pour prévenir les égarements, maintenir et développer les nobles penchants et les convertir en habitudes. Les femmes de Port-Royal se proposaient un grand objet, leur salut par la perfection religieuse; et pour approcher de l'idéal qu'elles s'étaient formé, elles s'épuisaient en efforts continuels, en méditations assidues, en pratiques austères. La moitié de semblables soins donnés à leur esprit en eussent fait des écrivains du plus haut rang. Disciple de la mère Angélique et de la mère Agnès, comme elles intelligente et passionnée, Jacqueline Pascal s'est fait comme elles un devoir d'éteindre de bonne heure, ou plutôt de détourner ailleurs, tout ce qu'elle avait en elle d'ardeur et de génie. Elle a donc atteint la perfection à laquelle elle a aspiré, et elle a manqué celle qu'elle a méprisée. Nous l'avouons : il n'y a rien d'accompli dans les écrits de Jacqueline Pascal , mais tout y respire le plus beau naturel. On a d'elle plusieurs morceaux en prose et en vers dispersés çà et là dans les collections jansénistes. Nous les rassemblerons en y joi-
giianl un assez grand nombre de pièces inédites, particulièrement des lettres adressées à sa sœur Gilberte et à son frère Pascal. 11 ne faut rien négliger de ce qui peut faire connaître celte admirable famille , et Jacqueline aussi mérite bien d'être étudiée pour elle-même.
Commençons par deux documents authentiques, inédits ou peu connus : d'abord une biographie composée par Gilberte et qui conduit Jacqueline depuis sa première enfance jusqu'au moment où elle entre à Port-Royal ; ensuite, dans les Mémoires de Marguerite Périer,* plusieurs paragraphes consacrés à sa tante , qui développent et achèvent la première biographie.
Ainsi Gilberte Pascal ne s'est pas contentée d'écrire la vie de son frère, elle a voulu aussi conserver pour elle et pour sa famille la mémoire de sa sœur chérie. La biographie de Jacqueline a été publiée en 1751 , dans les Vies édifUmies des religieiises de Port-Royal *. C'est le même style, la même simplicité, la même raison et le même agrément que dans la biographie de Pascal. Mais, comme on devait s'y attendre , l'éditeur a partout altéré le style naïf de madame Perrier. Il a divisé les phrases trop longues et substitué des mots plus modernes à ceux qu'il a crus vieillis. Nous rétablissons ici le vrai texte d'après deux excellents manuscrits, l'un de la Bibliothèque royale de Paris; SuppUment fra^uaù, n^ 1485, et l'autre de la Bibliothèque de Troyes, n® 2203. Le manuscrit de la Bibliothèque de Paris avertit que « cette relation vient de Port- Royal. »
« Ma sœur naquit à Clermont le 5 octobre de Tannée 1625; et, comme j'avois six ans plus qu'elle, je me sou-
• T. II, p. 88^.
viens que dès ce^ qu'elle commença à parler, elle donna de grandes marques d'esprit. Elle étoit outre cela parfaitement belle y et d'une humeur douce et gaye, et la plus agréable du monde; de sorte qu'elle étoit autant aimée et caressée qu'un enfant peut être. Mon père se retira i Paris en novembre 1631, et nous y mena tous. Ma sœur avoit lors six ans , toujours fort belle et tout ù fait agréable par la gentillesse de son esprit et de son humeur. Ces qualitez la faisoient souhaiter partout, de sorte qu'elle ne demeuroit presque point chez nous.
c( On commença a lui apprendre à lire à l'âge de sept ans, et comme mon père m'avoit chargée de ce soin, je m'y trouvois fort empochée *; car elle y avoit une grande aversion; et quoy que je peusse faire, je ne pouvois obtenir d'elle qu'elle vînt dire sa leçon. Enfin un jour par hazard je lisois des vers tovft haut dans un livre; cette cadence lui plut si fort qu'elle me dit : Quand vous voudrez me faire lire , faites-moi lire dans un livre de vers *, je diray ma leçon tant que vous voudrez. Je fus surprise de cela, parce que je ne croyois pas qu'un enfant de cet âge pût discerner les vers d'avec la prose, et je fis ce qu'elle souhaitoit, et ainsi elle apprit peu à peu à lire. Depuis ce tems-là, elle parloit toujours de vers; elle en aprenoit par cœur quantité, car elle avoit la mémoire excellente^; elle voulut en savoir les règles; et enfin à huit ans, avant que de savoir lire, elle commença à en faire qui n'étoient point mauvais : cela fait voir que cette inclination lui étoit bien naturelle.
' Édition de 1751 : dès qu*eUe c.
' L'édit. : éwibarrassée,
*L'6âit. : lire des vers.
* Autre rapport avec son frère Biaise.
« Elle avoit en ce teins-là deux compagnes qui ne contribuoient pas peu à la luy entretenir; c'étoient les fiUes de madame Saintot qui en faisoient aussi , quoyqu'elles n'eussent pas beaucoup plus d'âge qu'elle; de sorte qu^en Tannée 1636, mon père étant allé> faire un voyage en Auvergne où il me mena, madame Saintot lui demanda ma sœur pendant son absence. Ces trois petites filles , se trouvant ensemble , ne voulurent pas demeurer inutiles ; et elles s'avisèrent de faire une comédie, dont elles composèrent le sujet et tous les vers sans que personne leur aidât en rien; cependant c'étoit une pièce suivie, de cinq actes divisés par scènes, et où tout étoit observé. Elles la jouèrent elles*mômes deux fois avec d'autres acteurs qu'elles prirent, et il y eut grande compagnie. Tout le monde admira que ces enfants eussent eu la force de faire un ouvrage entier , et Ai y trouva quantité de jolies choses ; de sorte que ce fut Fenlretien de tout Paris durani bien longtemps.
« Ma sœur continua toujours à faire des vers sur tout ce qui lui venoit dans Tesprit, et sur tous les événements extraordinaires. Au commencement de l'année 1638, comme on fut assuré de la grossesse de la reyne, ce lui fut une belle matière; elle ne manqua pas d'en faire, et ceux-là furent les meilleurs qu'elle eût faits jusqu'alors. Nous étions en ces tems-là logez assez près de M. et de madame de Morangis, qui prenoient tant de plaisir aux gentillesses de cet enfant qu'il ne se passoit guères de jour qu'elle ne fût chez eux. Madame de Morangis fut ravie de voir qu'elle a\ï)it fait des vers sur la grossesse de la reine, et dit qu'elle vouloit la mener à Saint-Germain pour la
' L'édil. : quoiqu'elles ne fussent pas beaucoup plus âgées qu'elle. Mon père étant Van 1636 allé...
lui présenter. Elle Vy mena en effet » et comme elles y furent arrivées, la reine se trouvant alors occupée dans son cdbinety tout le monde se mit autour de cette petite à l'interroger * et à voir ses vers; et Mademoiselle qui étoit alors fort jeune lui dit : Puisque vous faites si bien des vers, faites-en pour moy. Elle tout froidement se retira en un coin, et fil un épigramme pour Mademoiselle, où il y avoit des choses qui faisoient bien voir qu'elle ne Tavoit pas apportée toute faite, car elle parloit du commandement que Mademoiselle, venoit de lui en faire. Mademoiselle, voyant que cela avoit été sitost fait , lui dit : Faites-en aussi pour madame d'Hautefort. Elle fît à l'heure même une autre épigramme pour madame d'Hautefort, qu'on voyoit bien aussi qui avoit été faite sur-le-champ, quoyqu'elle fût fort jolie. Peu de tems après, comme on eut permission d'entrer dans le cabinet de la reine, madame de Morangis prit ma sœur, et 1'/ mena. La reine fut toute surprise de ses vers, mais elle s'imagina d'abord qu'ils n'étoient pas d'elle, ou du moins qu'on lui avoit beaucoup aidé. Tous ceux qui étoient là présents eurent la même pensée, mais Mademoiselle leur ôta ce doute en leur montrant les doux épigrammes qu'elle venoit de faire en sa présence et par son commandement. Cette circonstance augmenta l'admiration de tout le monde, et do[mis ce jour-là elle fut souvent à la cour, et toujours caressée du roi, de la reine, de Mademoiselle et de tous ceux qui la voyoient. Elle eut même l'honneur de servir la reine quand elle mangeoit en particulier. Mademoiselle tenant la place de premier maitre^d'hôtel.
« Elle faisoii, outre des vers, cent autres jolies choses, comme des billets qu'elle écrivoit à ses compagnes, les
' L'édit. : petite f%lle pour rinterroger et pour voir. II. 5
plus jolis du monde ^ Elle avoit des réparties les plus justes qu'on eût pu souhaiter. Cependant tout cela ne diminuoit rien de la gayeté de son humeur, et elle jouoit avec les autres de tout son cœur à tous les jeux des petits enfants; et quand elle étoit en particulier, elle étoit sans cesse après ^ ses poupées.
«Cette même année 1638, au mois de mars, mon père s'étant rencontré chez M. le chancelier avec beaucoup d'autres personnes qui avoient intérêt comme lui aux rentes de Vhôlel de ville, il se dit ce jour-là des paroles, et même on y fit quelques actions un peu violentes et séditieuses; ce qui étant rapporté à M. le cardinal, il donna ordre de mettre les principaux dans la Bastille. On s'imagina que mon père étoit de ce nombre, de sorte qu'on le vint chercher pour cela^; mais il se garantit, et on en prit trois autres. Mon père pendant ce tems^à demeura caché chez ses amis, tantost chez l'un tantost chez l'autre, sans oser venir ^ chez luy du tout. Dans cette affliction il recevait beaucoup de consolation de * toutes les gentillesses de cet enfant, car il l'aimoit avec une tendresse tout extraordinaire. Mais cette douceur ne dura guère; car au mois de septembre de cette année 1638, la petite vérole lui vint, dont elle fut malade à l'extrémité. Mon père oublia lors ^ toutes ses craintes , et dit que quelque danger qu'il y eût pour luy, il vouloit être dans sa maison pour
1 L'édit. : des billets fort spirituels^ et omet : les plus jolis du monde,
' L'édit. : elle s'am'usoit avec ses poupées.
» L*édil. : nombre ; et ce n- étoit point sans fondement puisqu'on vint pour V arrêter ; mais....
* L'édit. ; sans venir che;i lui. Dans celte....
* L'édit. : il se consolait beaucoup par toutes.
* L'édit. : alors.
voir de ses yeux tout le cours de la maladie; et en effet, il ne la quitta jamais un moment, couchant même dans sa chambre. Elle guérit de ce mal , mais elle en fut toute gâtée. Elle avoit alors treize ans, et elle avoit Tesprit assez avancé pour < aimer la beauté et être fâchée de Tavoir perdue. Cependant elle ne fut point du tout touchée de cet accident; au contraire elle le considéra comme une faveur, et elle fit des vers pour en remercier Dieu, où elle disoit, entre autres choses, qu'elle regardoit ses creux ^ comme les gardiens de son innocence, et pour des marques indubitables que Dieu vouloit la lui conserver; et tout cela venoit de son propre mouvement. Elle passa tout cet hiver-là sans sortir de la maison, n'étant pas en état d'aller parmi le monde. Elle ne s'ennuya point du tout , en s'occupant fort de ses poupées et de ses autres bijoux. « Au mois de février de l'année 1639, M le cardinal eut envie de faire jouer une comédie par des enfants. Madame la duchesse d'Aiguillon prit le soin de chercher des filles, et proposa à madame Saintot si elle pourroit donner mademoiselle sa fille la jeune, et s'il y auroit moyen d'avoir ma sœur, et lui dit qu'elle avoit pensé que possible ^ cela pourroit servir pour le retour de mon père, si cette petite le demandoit à M. le cardinal. Cet avis donné de cette part parut si important à tous nos amis qu'ils crurent qu'il ne falloit pas perdre cette occasion. Ainsi elle apprit le rolle qu'on lui donna et fit son personnage, mais avec tant d'agrément qu'elle ravissoit tout le monde \ d'autant plus qu'étant de fort petite taille, et aïant le vi-
* L'édit. : pour f>ouvoir,
' Les manusc. et Tédit. : ses yetuc, ce qui n'a pas de sens. Je lis ses ereux, d'après les vers qui suivent, p. 57.
* Potsible pour peut-être; Tédit. oinet ce mot.
* L'édit. : tout les spectatettrs.
sage fort jeune, elle ne paraiseoit pas avoir plus de huit ans 9 quoyqu'elle en eût treize. Après la comédie , elle j descendit du théâtre, affin que madame Saintot la menât
à madame d'Aiguillon qui la vouloit présenter à M. le cardinal. Mais comme elle vit que madame Saintot tardoit, et que M. le cardinal se levoit pour se retirer, elle s'en alla à luy toute seule. Quand il la vit approcher, il se rassit , la mit sur ses genoux , et en la caressant il vit qu'elle pleuroit. 11 lui demanda ce qu'elle avoit. Alors elle lui fit son compliment que madame d'Aiguillon accompagna de quantité de paroles obligeantes; sur quoy M. le cardinal dit qu'il lui aecordoit le retour de son père, et qu'il pouvoit revenir quand il voudroit. Alors cette petite d'elle-même, sans que cela eût été prévu, lui dit : Monseigneur, j'ay encore une grâce à demander à Votre Eminence. M. le cardinal éloit si ravi de sa gentillesse et de celle petite Hberté , qu'il luy dit : Demandez-raoy ce que vous voudrez, je vous l'accorderay. Elle lui dit : C'est que je supplie V. E. de trouver bon que mon père ait l'honneur de lui faire la révérence quand il sera de retour, affin qu'il la puisse remercier lui-même de la grâce qu'elle nous fait aujourd'hui. M. le cardinal lui dit : Non-seulement je vous l'accorde, mais je le souhaite ; mandez-luy qu'il vienne en toute assurance, et qu'il vienne me voir, et m'amène toute sa famille. Les choses s'étant passées ainsi comme nous le souhaitions, mon père eut une entière liberté. 11 fut en remercier M. le cardinal, et nous y mena tous.
« Sur la fin de l'année 1639, mon père aïant été fait collègue de M. de Paris dans la commission de l'intendance de Normandie, dans la généralité de Rouen, fut obligé d'y aller demeurer, et nous y mena tous, M. Corneille ne manqua pas de venir nous voir ; il étoit ravy de voir les
choses que faisoit ma sœur, et il la pria de faire des vers sur la «onœption de la Vierge , qui est le jour qu'on donne les prix. Elle fit des stances, et on lui en porta le prix avec des trompettes et des tambours en grande cérémonie. Elle recevoit cela avec une indifférence admirable ; elle étoit même si simple que, quoyqu'elle eût alors quinze ans, elle avoit toujours des poupées qu'elle habilloit et déshabilloit avec autant de plaisir que si elle n'eût eu que dix ans. Nous lui faisions reproche de cette enfance, et nous le lui fîmes tant ' qu'enfin elle fut contrainte de les quitter, mais ce ne fut pas sans peine : car elle aimoit mieux ce divertissement que d'être dans les plus grandes compagnies de la ville, quoyqu'elle^ eût un applaudissement général, parce qu'elle a'avoit nul attachement pour la gloire ny pour l'estime, et je n'ay jamais vu personne en être moins touchée.
oc Cette réputation qu'elle avoit acquise par les gentillesses de son enfance ne diminua point dans les autres tems; au contraire, elle alla toujours en augmentant, parce qu'elle avoit toutes les grandes qualitez de chaque âge , de sorte qu'on la souhaitoit partout, et ceux qui n'avoient point d'habitude particulière avec elle recherchoient avec grand soin sa connoissance. Lorsqu'elle arrivoit en quelque compagnie où on ne l'attendoit pas, on y voyoit tout le inonde se réjouir de sa venue , et un petit murmure s'élevoit ^, et elle satisfaisoit toujours ceux qui s'attendoient de lui voir dire quelque chose de beau. Mais ce qui est plus admirable , c'est que tout cela ne Télevoit point, ei qu'elle le recevoit ^ dans une indifférence si grande que
• L'édit. : nous lui reprochâmes si souvent cette puériHté qu'enfin....
* L'édit. omet : et un petit murmure s*élevoit.
' Ledit. : re<*«voit les applmiâissements avec une...