IMPORTANCE RELATIVE DES PORTS DE CE LITTORAL
C'est sur le port Saint-Louis et le bassin maritime du Rhône que doivent, dorénavant, se porter, de préférence, Tinitiative du Gouvernement et l'active sollicitude des pouvoirs publics.
La session actuelle ne s'écoulera probablement pas sans que d'importantes questions relatives à nos ports de mer sur la Méditerranée y soient agitées.
Dans de telles circonstances, le gouvernement a pour devoir strict de se placer résolument au-dessus des considérations particulières, et d'obéir exclusivement aux exigences de l'intérêt général.
On a justement reproché aux anciens gouvernements d'avoir fait de la politique avec les travaux publics, c'est-à-dire d'avoir cherché à capter et à influencer les populations dans un intérêt de parti, aux dépens de la France. La République doit soigneusement éviter de renouveler les mêmes abus, et de donner le même exemple démoralisateur. Ce n'est point au profit d'une coterie ou d'intérêts secondaires, mais au profit du pays seul, que doivent être employés les fonds de l'Etat.
(I) Cette étude a paru dans le journal La Presse; nous la reproduisons avec quelques modifications et additions.
Toute autre conduite, indépendamment des conséquences funestes qu'elle pourrait avoir pour le pays, en le lançant imprudemment dans des dépenses sans utilité, mériterait d'être stigmatisée avec une juste sévérité.
Nous nous efforcerons, pour notre compte, de faire la lumière sur les questions de cet ordre, et, dans ce but, nous procéderons à un examen rapide des conditions de notre littoral méditerranéen et des travaux réellement utiles qu'il peut exiger de la part de l'Administration.
Si la France ne possède pas sur la Méditerranée une étendue de côtes compaYable à celles de l'Espagne, de l'Italie, de la Grèce, de la Turquie, elle n'en possède pas moins un littoral susceptible de jouer un. rôle immense dans le développement de sa puissance politique aussi bien que de sa prospérité industrielle et commerciale.
Adossé à la France entière et à la partie la plus riche de l'Europe occidentale; placé en face de l'Algérie, entre l'Italie et l'Espagne; voisin de Gibraltar, qui lui livre la route de l'Afrique et de l'Amérique ; à proximité de Suez, qui lui ouvre celle de tout l'extrême Orient, ce littoral iacitite à notre marine l'accès de tous les marchés du globe.
Au surplus, c'est moins l'étendue des côtes que la situation géographique des positions maritimes qui doit commander l'attention des gouvernements et des hommes d'Etat préoccupés des grands intérêts publics.
Un seul port bien placé suffit pour faire la fortune d'un pays. C'est Londres et Liverpool qui font celle de l'Angleterre ; New- York et New- Orléans celle des Etats-Unis; Calcutta et Bombay celle des Indes.
Il en sera de même chez nous si nous savons choisir avec intelligence nos stations maritimes, et y porter résolument les forces productrices dont nous pouvons disposer.
Notre littoral méditerranéen est riche en ports de mer; tous, néanmoins, sont loin d'offrir la même importance. Cinq seulement : Nice, Toulon, Cette, Marseille et le nouveau port Saint-Louis-du- Rhône sont placés de façon à concentrer la presque totalité du mouvement commercial ; mais le rayon d'activité de Nice est limité à une étroite surface du territoire ; celui de Toulon, nous parlons du port de commerce non du port militaire, quoique plus étendu, est encore relativement borné ; Cette n'a d'autre cercle d'action que le bas Languedoc ; Marseille et Saint-Louis, seuls, rayonnent sur la France entière et sur "es contrées limitrophes.
Malheureusement, Marseille se trouve dans une position excentrique
relativement au Rhône ; et, jusqu'à ces dernières années, il est demeuré privé de communications faciles avec ce fleuve.
Anciennement, alors que le commerce était loin d'avoir l'extension qu'il a prise de nos jours, et que les transports s'effectuaient par le roulage, cet inconvénient était sans grande importance ; le voisinage du Rhône, malgré^ l'imperfection de son régime, donnant à Marseille une supériorité incontestable sur ses rivaux. Mais, depuis l'établissement des chemins de fer, l'accroissement énorme et continu des relations commerciales dans le monde, l'égalisation des conditions générales du transport, et la nécessité d'en réduire les frais au plus bas prix possible, la situation de Marseille devenait menaçante pour son avenir.
C'est alors que, sur sa demande et celles des autres villes intéressées, ainsi que sur les délibérations réitérées et multipliées des Conseils généraux et des Chambres de commerce des départements riverains du Rhône, de la Saône, et des canaux qui se relient à ces deux importants cours d'eau, lé Gouvernement, cédant aux réclamations nombreuses et pressantes qui lui étaient adressées, fit procéder à l'exécution du canal et du port Saint-Louis.
Situé à la fois sur la mer et sur le Rhône, c'est-à-dire sur le seul fleuve navigable qui se jette dans la Méditerranée, le nouveau port Saint-Louis possède, en raison de cette situation exceptionnelle, des avantages qu'aucun autre port du bassin méditerranéen ne saurait offrir. On sait, en effet, que, saut quelques rares exceptions tenant à des circonstances particulières, tous les grands ports du monde sont situés à l'embouchure ou près de l'embouchure des grands fleuves, parce qu'ils y trouvent les moyens de communication les plus économiques avec l'intérieur des contrées qu'ils desservent. Le Havre, Bordeaux, Londres, Liverpool, New-York, New-Orléans, Calcutta, Shang-Haï, et tant d'autres que l'on pourrait citer, témoignent éloquemment de cette vérité, et démontrent avec une éblouissante évidence, ainsi que nous venons de le dire, le rôle capital qu'un port heureusement situé peut jouer dans les destinées d'un pays .
Or, Saint-Louis est précisément dans des conditions analogues ; et l'exîrême facilité avec laquelle on peut l'aborder offre désormais à Marseille, qui n'en est qu'à deux ou trois heures de distance, pour ses relations avec l'intérieur de la Francç, le moyen de communication le plus rapide, le plus commode et le plus économique.
C'est donc là, sur ce point de notre littoral méditerranéen si riche
d'avenir, que doivent surtout porter dorénavant toute l'active sollicitude, toute la prévoyante initiative du Gouvernement, parce que c'est là seulement qu'existe une situation maritime incomparablement supérieure à toutes les autres situations maritimes de notre littoral, et de laquelle notre agriculture, notre industrie, notre commerce peuvent retirer des avantages qu'ils ne sauraient trouver nulle part ailleurs.
Devant des considérations de cet ordre, aucune hésitation n'est permise., surtout si l'on considère l'état de notre production intérieure, en face des formidables rivalités qui la menacent et la menaceront chaque jour davantage.
Et si l'on doit s'étonner d'une chose, c'est que l'administration de notre pays n'ait pas encore vu ce que voit tout le monde, et que, s'imposant aux passions aveugles et aux mesquines jalousies, elle ne se soit pas depuis longtemps placée au-dessus des pauvres raisons et des misérables intrigues qui, jusqu'à ce jour, ont entravé et arrêté son action.
Il s'agit d'une œuvre nationale au premier chef; et devant une œuvre nationale toute irrésolution doit cesser.
Sans doute, Marseille est digne du plus haut intérêt ; mais l'intérêt de Saint-Louis est l'intérêt de la France entière, et, de plus, on ne saurait assez le répéter, l'intérêt bien entendu de Marseille lui-même, parce que c'est par Saint-Louis, et seulement par Saint-Louis, que Marseille peut communiquer facilement, rapidement et économiquement avec le Rhône, résultat qui doit être l'objectif principal, le but suprême de ses efforts dans la lutte commerciale qu'il est et va être bientôt, plus que jamais, forcé de soutenir contre les ports étrangers de la Méditerranée. D'ailleurs, l'intérêt de Marseille, fût-il différent de celui de Saint-Louis, au lieu d'être identique et solidaire, que le devoir du gouvernement serait encore de passer outre/
L'intérêt de Marseille, en effet, doit céder devant l'intérêt général du pays.
Marseille est fait pour la France et non la France pour Marseille ; et 300,000 âmes de population ne peuvent exiger qu'on sacrifie à leurs passions jalouses, non-seulement les 6 millions d'âmes des départements du Bassin du Rhône, mais les populations de tout le reste du territoire.
Une pareille prétention ne peut être admise ; et, nous le répétons, nulle considération de parti, nulle raison politique, nul motif de popularité ne saurait la justifier.
Nous n'entendons nullement, en nous exprimant de la sorte, nous
opposer aux travaux utiles que pourrait exiger l'intérêt de Marseille ainsi que celui de nos autres ports méditerranéens. Marseille a besoin de protection pour ses bassins où, par de gros temps, des sinistres se sont déjà plusieurs fois produits. Cette demande à être garanti contre l'envahissement continu des sables du Rhône ; d'autres ports peuvent également réclamer des travaux du même genre; ce que nous voulons dire, et ce que nous demandons expressément, c'est que Ton s'abstienne d'une manière absolue de tout grand travail dont Futilité ne serait pas démontrée, surtout si la dépense devait grever le Trésor dans une proportion anormale.
La France n'est pas assez riche pour dissiper, dans des aventures plus ou moins justifiées, des ressources qui pourraient être si fructueusement employées.
On entend, quelquefois, répéter inconsidérément'qu'on n'improvise point un port de mer, et qu'on ne déplace pas les courants commerciaux créés de longue date.
C'est une profonde erreur.
Sans remonter jusqu'à Alexandre qui fonda d'un seul jet Alexandrie, les ports français du Havre, de Cette et de Saint-Nazaire sont des ports improvisés; Shang-Haï, Hong-Kong, Port-Saïd, Suez le sont comme eux; et, si l'on veut bien examiner de quelle façon ont été fondés les ports de l'Amérique, de l'Australie et de toutes les colonies créées à la suite des découvertes des navigateurs, on se convaincra aisément que tous, sans exception, ont été improvisés. Cette improvisation présentait, en outre, d'autant plus de difficultés que tout, absolument tout, était à créer en même temps, tandis que Saint-Louis, fondé dans la plus belle situation géographique de la Méditerranée, au centre même du plus important mouvement commercial du monde, a, dès à présent, à sa disposition tous les éléments d'une activité industrielle et commerciale vraiment indéfinie, qui n'attend, pour naître et se développer, que les moyens de communication dont l'absence a seule paralysé son essor jusqu'à ce jour.
Quant au déplacement d'un courant commercial, on peut être assuré que, si on leur offre des conditions très-supérieures à celles qui leur sont faites, l'industrie et le commerce, avec la vive et intelligente intuition qu'ils ont de leurs intérêts, s'empresseront d'en profiter/Les grands courants commerciaux obéissent exactement aux mêmes lois que les petits ; et, dans les villes, quand on ouvre à la circulation des personnes et des choses des voies. plus courtes et plus commodes que celles précé-
demment existantes, la population ne manque jamais d'y affluer. Bien plus, comme tout ce qui facilite les relations et le mouvement augmente par cela même ces relations et ce mouvement, il en résulte que les voies anciennes, non-seulement ne souffrent pas des nouvelles créations, mais voient encore s'accroître leur activité propre. C'est ce qu'on peut remarquer tous les jours partout où l'on améliore les conditions du commerce.
La prospérité d'année en année plus grande du canal de Suez est la preuve éclatante, irréfragable d'un fait qui, si l'on peut ainsi parler, équivaut dorénavant à un axiome économique.
Il en sera exactement de même de l'essor du port Saint-Louis.
D'ailleurs, le port Saint- Louis n'a nullement l'outrecuidante prétention de déplacer le mouvement commercial de Marseille ; il n'a d'autre prétention, et celle-là est parfaitement fondée, que d'ouvrir à ce mouvement une voie nouvelle, et de lui donner des facilités de relations qui lui ont manqué jusqu'à ces dernières années, facilités qu'il n'a et ne peut avoir désormais que par l'intermédiaire de Saint-Louis, en même temps que de créer, pour la France, de nouveaux éléments de richesse et de prospérité en faisant naître un courant d'affaires absolument impossible avec les conditions actuelles de notre commerce dans la Méditerranée.
Ces considérations générales exposées, nous aborderons d'une manière plus spéciale les importantes questions que nous nous proposons d'exarpiner.