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Sainte-Beuve se rangeait, philosophiquement, dans ce qu'il a appelé « le groupe secret des adultères (mœchi), de ceux qui sont tristes comme Abbadona, mystérieux et rêveurs jusqu'au sein du plaisir et pâles à jamais sous une volupté attendrie (1). »
Sur ce thème favori, il avait ébauché un roman d'amour, qui ne s'est pas entièrement perdu. On a pu rassembler quelques fragments, sous forme épistolaire, — celle qui lui était le plus familière pour ces conceptions de portraits de femmes, dont il voulait bâtir un roman. Volupté est une longue lettre, et le Clou d'or
(1) Les Cahiers de Sainte-Beuve, page 63, — un vol. gv. in-18, Paris, Alphonse Lemerre, éditeur, passage Ghoiseul, 27-31, 1876.
aussi, publié il y a quelques années (1), est une suite inachevée <IVsquisscs par correspondance. Les lettres qu'on va lire les ont précédées et les rejoignent, sans contusion d'héroïnes, dans cette galerie de cadres commodes, où Sainte-Beuve, à la manière de Rousseau et de George Sand, enchâssait ses rêves de poète. La comparaison avec Jean-Jacques se soutient, car ils éprouvaient mêmes maux, mêmes souffrances physiques, cause peut-être de leur sensibilité extrême à tous deux. Les pages suivantes ne dépareraient pas un roman illustré de vignettes romantiques, avec intérieurs d'église, par Granct ou Tony Johannot. Le langage subtil, amoureux et mystique de ces lettres se ressent déjà, plus d'Amaury que de Joseph Delorme, — deux époques marquées et distinctes dans l'œuvre et la vie de Sainte- Beuve.
... Mon amie, écrivait-il, une autre idée m'a encore affligé un peu, c'est de sentir qu'il se passe actuellement quelque chose en toi, — quelque chose comme une lutte, comme un sacrifice d'espérances et d'illusions trop chères. Tu m'as admirablement
(1) Pari», Calmann Lévy, éditeur, 1880.
exprimé cela hier : tu veux que ton amour soit plus grave, plus fixe, plus résigné, moins de jeune fille, avec moins de superstitions et de gentillesses capricieuses, tel en un mot que l'âge, les rides, la mort n'aient plus rien à y changer. Tu veux donc le dépouiller toi-même d'avance, ô mon amie, le dépouiller dans ton cœur de sa jeunesse, de cette robe légère, et charmante sans doute, mais qui n'est pas lui. Et cela te fait souffrir. Mon amie, j'en pleure comme toi et ne puis rien te dire. Moi, mon amie, te l'avouerai-je ? cette robe de grâce et d'illusions charmantes, mon amour ne l'a pas eue, ou du moins il ne l'a portée qu'à peine, par rares moments et comme un habit de fête inaccoutumé. C'est pour cela peut-être que cet amour en moi ne frappe pas assez tes yeux : il n'est pas étincelant de blancheur, ô mon Ange ; il est sombre, il se confond avec ces nuances tombantes du soir dans ces églises où nous allons ; il a été veuf, pour ainsi dire, et un peu découragé dès son berceau ; il s'est habitué au deuil, même au sein du bonheur.