‹ Livre d'amourChapitre 2 sur 47 · I.l\ RE I) AMOUR · texte numérisé non relu

I.l\ RE I) AMOUR

J'ai toujours été médiocrement doué de la faculté de L'espérance, j'ai toujours senti l'obstacle el L'empêchement en toutes choses : mes sentiments ont toujours un peu manqué de soleil dans la >aison propice. Mais si mon espérance sait mal sourire, j'ai la foi et l'amour, mon ange : je t'aime, je crois invinciblement à ton amour. Quant à un bonheur complet couronné de plaisir, j'y ai toujours peu cru pour nous ici-bas; j'y ai renoncé en mon cœur bien plus que je ne semble en ces entrevues où trop souvent t'importunent mes désirs. Si tu étais plus dévote et si tu voulais porter ensemble notre amour dans la religion, je ne t'importunerais jamais de ces choses, et notre bonheur triste d'ici-bas serait sans mélange. Va, je t'aime du profond de l'âme et je sais qu'il en est ainsi de toi : pauvre amie, n'est-ce pas là une consolation sublime ? Ne soyons donc ni gais ni riants, mais ne nous disons pas malheureux !

Voici encore un morceau de style romantique, particulier à Sainte-Beuve, pendant la période d'incubation de Volupté. Le mysticisme y absout volontiers la pas-

sion. C'est la marque littéraire d'une époque où tout débordait d'amour et de poésie :

... Combien vous avez été bonne et belle hier ! et que cette demi-heure dans le coin de cette chapelle laissera en moi d'éternels et de délicieux souvenirs ! Mon amie, il y a quatorze ans que je n'étais venu là ; et j'y étais venu il y a quatorze ans avec des émotions bien vives et bien tendres aussi. J'étais très pieux dans ce temps, c'était la première année de mon arrivée à Paris. J'avais un regret navrant de mon pays et de ma mère, je travaillais beaucoup au collège et tout le temps que je ne travaillais pas, dans mes sorties, en récréation, je le passais à pleurer. Mais c'était surtout à l'église que ces pleurs me venaient, et il y a dans les livres de messe un psaume que je relisais particulièrement, Super flumina Babylonis, quand les Hébreux captifs à Babylone s'asseyent près des saules du fleuve, et pleurent en se souvenant de Sion, et refusent de jouer de la lyre sur une terre étrangère. Je me rappelle encore la place et le jour où je lisais ce psaume, près de l'endroit

où nous étions assis hier. Oh ! mon amie, comme ces quatorze ans d'intervalle n'ont pas été perdus pour moi, puisque je me suis retrouvé, après ce temps, assis sur ces mêmes chaises, presque au même coin du pilier, encore tendre et pieux de cœur et si tendrement aimé ! Au lieu du psaume de tristesse, c'étaient tes amoureuses paroles qui m'inondaient, mais qui avaient aussi leur tristesse jiicuse dans cette idée de la séparation et du veuvage où nous vivons. Ma vie commençait alors : je quittais pour la première fois le coin du feu de famille, j'abordais le monde et sa froideur et son incertitude. Aujourd'hui ma vie est close ; j'en rends grâce à Dieu. Cette église était comme une plage que je quittais alors : m'y voici revenu. Toutes les amertumes, les âpretés, les folles erreurs et les choses impies de l'intervalle sont oubliées; oui, elles le sont toutes, et de toi aussi, mon amie. Nous nous aimons à jamais sans une seule ombre possible entre nous, et si des obstacles matériels insurmontables s'élevaient par malheur, ils tomberaient à l'instant même, ils ne compte-

raient pas, puisque nous saurions mourir ensemble et dans les bras l'un de l'autre.

Dans ce temps auquel mon souvenir me reportait hier, deux personnes au monde, j'y pense, m'aimaient inexprimablement, ma vieille tante surtout et ma mère : ma vieille tante est morte; mais toi, tu es survenue, m'aimant autant qu'elle et d'une plus fraîche manière; tes jeunes baisers ont remplacé les siens : ce sont les seuls encore, bientôt, qui me resteront, quand ma mère ne sera plus...

Le roman devient autobiographique, et toute cette lettre est la paraphrase en prose de la fameuse pièce des Rayons jaunes, par lesquels Sainte-Beuve préludait à l'école impressionniste dans ses plus anciens vers de Joseph Delorme. Ceci daterait peut-être la lettre qu'on vient de lire, où la poésie le dispute à la prose, et réciproquement.

Dans le roman de Rousseau, Julie et Saint-Preux correspondent. Or, voici ce que répondait Julie dans le canevas laissé par Sainte-Beuve :

12 I.1VIIK llA.MOlll

... Mon ami, lorsque j'ai un chagrin, ma première pensée esl de vous Le faire partager et de recevoir de vous des consolations. Vous êtes comme la Providence que l'on invoque surtout dans la douleur. C'est que vous êtes pour moi un ami que rien au monde ne peut remplacer, un ami que je voudrais près de moi. Avec mes pensées tristes et mes habitudes, vous êtes pour moi un besoin. Si je vous écris rarement, c'est que je n'ai aucune joie à vous apporter, aucune espérance certaine à vous offrir; que mon cœur est brisé et flétri ; il n'y a que lorsqu'il déborde d'amertume, qu'il me force h vous écrire. Mon ami, ne me croyez jamais morte pour vous; il y a encore dans mon affection de quoi vous rendre heureux, croyez bien cela. Cette affection en tuera bien d'autres plus vives et plus instantes. Conservez-moi votre cœur, j'y compte avec certitude. C'est un lien entre nous qui se fortifie par le temps et par ce calme apparent. C'est uneten-

dresse qui s'accroît dans le silence. Oh ! croyez tout cela, mon pauvre ami !...

... Je voudrais te faire une vie complète. Si je pouvais répandre mon sang goutte à goutte, pour te faire toujours un bonheur plus vif à chaque goutte répandue, je ne balancerais pas une minute...

Vous êtes certainement l'être que j'ai le mieux aimé, je n'excepte pas mes enfants (ceci est sincère); vous comprenez de quel poids vous serez toujours dans mon existence. Je dirais même, sans m'avouer personnelle, que je ne comprends de votre part, à cause de cela, qu'un sentiment, je ne dirai pas sans bornes, mais sans fin pour moi... Mais, mon ami, vous ne me devez rien, car ce que je vous ai donné, il n'a pas dépendu de moi de ne pas vous l'accorder...

... INe croyez nullement à mon indifférence,

croyez plutôt à ma quiétude, à ma sûreté en vous, sentiments qui ont résisté malgré l'épreuve, et qui trouvent leur justification dans quelque chose de plus fort que vous : la Providence qui me doit votre fidélité.

... La souffrance ne fera que sanctifier et fortifier, s'il est possible, notre amour.

Ces pages ou ces gages, comme les appelle Théophile Gautier, voient le jour pour la première fois. On est libre, si fon veut, de leur appliquer les vers des Émaux et Camées :

Tout amoureux, de sa maîtresse, Sur son cœur ou dans son tiroir, Possède un gage qu'il caresse Aux jours de regret ou d'espoir (1).

Ces croquis, jaunis et fanés, retrouvés au fond d'un

(1) Emaux et Camées (Diamant du cœur).

PRÉFACE i 5

vieux meuble en bois de rose, avaient une destination évidente : il devait en sortir prose ou vers, et c'est pour cela qu'on les a adaptés naturellement à cette nouvelle édition du Livre d'amour, comme devant servir, pour ainsi dire, d'ouverture à la musique de chambre, concentrée et personnelle, qu'est ce Recueil de Poésies intimes. Sainte-Beuve en a défini le caractère dans la préface qu'il dicta à son secrétaire, et qui est la justification de la publication, longtemps tenue discrète, — presque secrète, tout au moins privée, de ce volume :

Ce sont ici, y disait-il, des vers d'amour composés autrefois, en ce temps où l'on avait le bonheur de la jeunesse, des vrais plaisirs et des vrais tourments. On s'est décidé à en assurer l'existence, parce qu'ils ont été faits, de l'aveu des deux êtres intéressés, pour consacrer le souvenir de leur lien. Ils portent avec eux, d'ailleurs, leur explication plus que suffisante, et n'en souffrent pas d'autre ici.

Fruit rare et mystérieux de plusieurs années d'étude, de contrainte et de tendresse, ils se ressentent par moments de ce manque de grand air

et de Boleil ; ils ont sans doute des parties difficiles et obscures; mais ils y gagnent du moins pour la vérité, la sincérité.

Ceux qui, lot ou tard, \ jetteront les yeux pourront y remarquer un mélange cl comme un conflit de deux inspirations que le poêle n'a pas fondues sans doute autant qu'il aurait fallu. L'amour antique, fatal, violent, y perce et revient déjouer par accès l'amour chrétien, mystique, idéal, qui se flattait de régner. Cette contradiction el ce combat étaient une partie de l'orage même que le poète agitait en son cœur et qu'il s'est borné à tâcher d'exprimer.

S'il lui était permis de s'expliquer par ses propres exemples, il dirait que la manière de Joseph Delonne revient ici traverser et troubler celle des Consolations, qu'il y a mélange, hélas ! et obscurcissement. On trouvera peut-être qu'il y a chute. Du moins, encore une fois, la poésie en est sincère, et l'âme a coulé par la blessure.

Le meilleur juge est encore le public, qui fit bon accueil, l'an dernier, à la belle édition de luxe, la pre-

mière du Livre d 'amour :, qui ait paru en vente et au grand jour (1). Après le bruit soulevé, dans les Guêpes, par le vertueux Alphonse Karr, Sainte-Beuve détruisit en partie le petit nombre d'exemplaires, qu'il avait fait imprimer, sous le manteau, en 1843. Il distinguait encore — ce qu'on ne fait plus du tout aujourd'hui et qu'on ne faisait déjà plus dès ce temps-là — entre l'impression et la publicité. Moi-même, par un excès de scrupule, — ou plutôt de naïveté, dont j'ai fait depuis mon mea culpa, — après le tapage que suscita, en 1879, le HvredePons, mon prédécesseur en secrétariat, Sainte- Beuve et ses inconnues, j'achevai la destruction du petit volume vert.

Je contrevenais ainsi, sans le savoir et sans le vouloir, à la volonté du maître, nettement exprimée dans sa Correspondance avec M. et Mma Juste Olivier, publiée avec Introduction et Notes de M. Léon Séché (2). Il y est dit formellement, à la date du 19 décembre 1843 : « Mon intention expresse est que ce livre ne périsse pas. » Plus tard, de longues années après, quand l'apai-

(1) Unvol. in-8°, Paris, A. Durel, libraire, 21, rue de l' Ancienne-Comédie, 9 et 11, passage du Commerce, décembre 1904.

(2) Un vol. gr. in-18, Paris, Société du Mercure de France' 26, rue de Condé, 1904.

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sèment dos passions tumultueuses — où la colère entrait pour une grosse part — était venu, Sainte-Beuve, dans des Lettres publiées par la Revue de Paris du 1"" juillet 1904, semblait hésiter. Il écrivait le 28 janvier 1858:

J'ai des vers bien anciens et non publiés, non publiables... (Il ne voulait pas les avoir publiés.) Comme cela ne s'adresse ni à une Iris en l'air, ni à une nuageuse Elvire, mais à un être fort réel et fort existant, cela n'est pas publiable et ne le sera peut-être jamais convenablement. Celui qui exécutera après moi mes volontés, sera juge souverain, dans sa délicatesse.

Ce qui me fît une résolution, ce fut le sans-gêne et le sans-façon avec lesquels les biographes n'attendaient pas le terme légal des cinquante ans après la mort de V auteur pour tondre de ce pré la largeur de leur langue. Je vis le moment où il n'allait plus rien en rester. Pons n'avait fait que l'effleurer, aux bons endroits, il est vrai ; mais depuis!... le Livre d'amour était devenu une carrière ouverte. Sous prétexte de documents à l'appui de

la critique, on en tirait des contrefaçons malveillantes et diffamatoires.

Le plus assommant, — le moins léger, si l'on veut, — de ces commentateurs alla jusqu'à me dire : « Je ne croyais pas que vous eussiez jamais l'intention de le publier. » J'avais écrit autrefois, sous la dictée de Sainte- Beuve, un passage qui me revint, à propos du don que La Bruyère fit de son livre à la petite Michallet et de la fortune qui devait en résulter pour elle : « Je ne sais pas de plus jolie application du principe de la propriété littéraire », déclarait Sainte-Beuve à la fin de son article. — Et, en pareil cas, il ne repoussait pas ce principe.

Sur l'une des feuilles de garde du précieux exemplaire annoté et légué à la Bibliothèque nationale par Paul Chéron, Sainte-Beuve avait écrit de sa main : (( Lege atque tace, et fidei tuœ commissum secreto in posterum serva. » — Il n'y a pas de mystère pour la postérité, qui les évente tous.

Lui-même avait déjà égrené son Livre d'amour, en introduisant un certain nombre de pièces, les moins caractérisées sans doute, dans l'édition de ses Poésies en deux volumes qui parurent, en 1863, chez Michel Lévy, et qui ont fait partie, depuis, d'une façon défini-

tive, «If la Collection elzévirienne d'Alphonse Lemerre, avec Notice par M. Anatole France.

Personne ne songea alors à s'en scandaliser, tant il ist vrai, comme il l'a «lit dans un de ses plus beaux sonnets, que

Le Temps, vieillard divin, honore et blanchit tout.

Jules Thoubàt.

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