I.I\ RE J> AMOIH
» Le château vous attend, ou, si c'est trop d'emphase, » Le blanc chalet vous rit au front de la forêt. » La mer baigne ses pieds ; chaque (lot qui nous rase, » Comme une ride au sable, ôte à l'âme un regret.
» Quand l'ouragan s'y lève, au ciel seul est la foudre ! » Océan et forêt, tout se courbe en ce lieu. » Un trône humain sansvous saurabiensedissoudre : » Dans ma tempête assis, venez causer de Dieu.
» Mes filles y seront, et des Rouges-Fontaines » Nous irons tous revoir l'onde et le hêtre épais, » Non plus par les hasards des ronces incertaines, » Mais par les bords riants des sentiers que j 'ai faits . »
— Eh! non, je n'irai pas, — tant la ville inquiète
Me tient ! ni ce désert par Ulric embelli,
Ni l'antique Saint-Point, colline du poète,
Ni vous qui me priez, Madame, à Chantilly,...
Pardon, je n'irai pas, dans ce Paris je reste. Fièvre de politique, acharnement? — D'accord. Certes, nos parvenus font leur règne funeste, Et c'est mériter bien que de combattre encor ;
Certes, pour qui rêvait de France souveraine, Elle est pesante aux pieds, nauséabonde au cœur, Depuis deux ans passés, la boue où l'on nous traîne : L'affront a réchauffé mon sang de vieux ligueur.
Mais le dégoût l'emporte, et, voyant peu l'issue, Je fuirais vite aux champs, n'était que mon seul bien, Celle que, ces deux mois, je n'ai pas aperçue, Demeure ici toujours ! voilà le vrai lien,
Le lien douloureux que je baise avec larmes, Qu'elle baise et bénit dans son amour sacré. Le jaloux rôde en vain comme un voleur en armes; Plus patient que lui, j'aUends et je vaincrai.
94 LIVKK 1) AMOL'K
.l'attends, guerrier sauvage, à mon poste fidèle, Jours et mois et saisons (1), immobile et caché ; Elle, au dedans, épie et me sent là près d'elle : Couple au rocher d'amour dos à dos attaché !
Au tournant des longs murs, par la nef des églises, Combien de fois je croise ou suspends mon chemin! Collé contre un pilier, sourd aux heures précises, L'œil pareil à la pierre : «Allons; c'est pour demain! »
Et demain comme hier, et pas plus de message ! Ainsi vont les printemps. Ne riez pas, ô Sage, Ni vous pour qui l'amour est tout délicieux! Ne riez pas de moi; ne m'offrez pas d'ombrage; Et vous qu'ont fascinés Naples et son rivage, Ne m'en peignez pas tant la lumière et les cieux !
(1) Jours et mois et saisons, pris adverbialement et comme on dit jour et nuit.
Toujours l'aspect, toujours le cadre : où donc est l'âme ? Pourquoi le frais Tibur sans Lydé qui m'enflamme? Chantilly sans Glermont (1) ; ombrages superflus ! Mais que je chérirai mes peines fortunées, Si je gagne à l'attente où sèchent nos années, De la voir une fois de plus !
(1) Mademoiselle de Glermont, dans la jolie nouTclle da Ma dame de Genlis
My shame incrowds, my solitary pride. goldsmith, The deserted village .
Jeune, avide, inconnu, j'ai désiré la gloire, J'ai voulu quelque éclat à mon front ennobli ; Puis, quand j'eus obtenu plusque je n'osais croire, J'ai soudain demandé l'oubli.
J'ai fait, pour regagner l'obscurité première, Le contraire des forts et des cœurs glorieux ; Je me suis tu longtemps, j'ai caché la bannière Qu'appelaient déjà bien des yeux.
J'ai fui mon nom redit et le bruit déjà proche, Aussi prompt, je crois bien, qu'un autre, aux jours pasS' Que voulait faire évêque Aquilée, Antioche, Fuyait les peuples empressés.
J'ai fui du nid qu'on guette et du buisson qui chante, J'ai laissé mon sentier de peur qu'on le connût ; Et dans la foule entré, dans la poudre mouvante, L'un de tous, j'ai payé tribut.
Et ce n'est plus qu'au soir, par la lande secrète, Sous les rares croissants, qu'au verger désiré, A l'ermitage en fleurs, Vaucluse du poète, J'ai repris le rêve sacré,
Trompant l'œil curieux, le passant qui m'efFraie, Qui, dès qu'il sait sa route à quelque frais réduit, Passe auprès chaque fois, et secouant la haie, Réclame, comme un droit, son fruit;
Non pas au moins, non pas qu'entre tous il vous aime, Non qu'il vive des sucs arrosés de vos pleurs ; Car au détour de là, tous fruits, les moindres même, Lui sont aussi bons ou meilleurs.
Or, si j'étais ainsi, quand, par pudeur pour elle, La Muse me vouait aux seuls échos des bois, Qu'est-ce donc à présent qu'un chaste amour s'y mêle Et qu'un nom tremble dans ma voix ?
0 sainte Poésie, intime, et qu'il faut taire, Belle aujourd'hui pour une..., un jour pour quelques-uns; Mon secret devant tous, mon orgueil solitaire, Amour a doublé tes parfums !
Aussi je viens à toi, mais plus timide encore, De moi laissant au monde un spectre sans chanson, Une ombre qui sourit ; l'âme a suivi l'aurore Et se renferme en son buisson.
Au loin l'air retentit; l'orme superbe expose Mille prix disputés à ses rameaux pendants : Le buisson s'épaissit d'une fleur longtemps close, Qui ne se penche qu'en dedans.
Hélas! et bien souvent en vain elle se penche, Car Celle qui devait, à temps, la respirer, Esclave, ne vient pas, et la rose trop blanche Aura passé sans enivrer.
Poésie odorante, immobile et pâlie !
Berceau tout d'épais6eur, et d'ombre, et de gazon! Blancheur que nul zéphir n'essuie et ne déplie ! Rosée où ne boit nul rayon !
Oh ! puisse-t-il un jour, si chéri dans son ombre, Berceau qui nous aura, tous deux, si peu reçus, Sous ses rameaux baissés, toujours clos au grand nomb; Mais des vrais amants aperçus,
Puisse-t-il immortel, dans sa fleur encor rare, Peindre aux tendres heureux nos noms avec honneur, Et par nos chants si doux sous le sort qui sépare, Leur dire d'aimer leur bonheur !