QUI SUIS-JE, ET QU'AI-JE FAIT
Qui suis-je, et qu'ai-jefait pour être aimé de toi,
Pour être tant aimé, pour avoir de ta foi
Des gages si secrets, de si grands témoignages ?
Oh ! dis, est-ce bien moi sans flatteuses images,
Moi dans mon peu de prix et ma réalité,
Pour qui, gloire et repos, ton cœur a tout quitté ?
Moi rêveur vague, errant génie, aux mœurs oisives,
Est-ce moi dont, hier, en tes mains convulsives
Serrant sur tes genoux le front trop défleuri,
Tu murmurais : « C'est lui, c'est le trésor chéri! »
Ainsi dans mes cheveux parlait ta lèvre éteinte ;
J'entends toujours le son; je sens encor l'étreinte.
Oh! redis que c'est moi ; mais ne me grandis pas,
104 LIVRE d'amoii!
Ne me fais ni plus haut que je suis, ni plus bas,
Pour me bien assurer, ô ma moitié suprême,
Qu'en tout temps et partout je te serai le même.
C'est là ma crainte, Amie; et je me dis parfois,
Couronné de tes dons, lorsqu'ainsi je te vois
Prodigue, incomparable, offrant sans qu'on t'implore,
Oubliant, donnant tout, demandant grâce encore,
La demandant quand c'est à moi de l'obtenir,
A loi, clément objet, de régner et bénir, —
Je me dis : « Sous mon nom elle dresse une idole,
» Elle m'y croit semblable, et dans une auréole
» Sa vision se peint le fragile mortel ;
» Elle aime en moi son rêve et non l'être réel.
» Mais plus tard et des nœuds d'ici-bas détachée,
» Sitôt du bleu parvis la lumière touchée,
» Le prestige fuira, le vrai sera connu,
» Et son œil dessillé me verra terne et nu.
» Et je n'aurai de bon près de mon Eternelle,
» Pour ne pas faire injure à sa chaste prunelle,
» Pour la justifier de m'avoir pu choisir,
» Que cette crainte-là, ce vœu d'humble désir. »
Oui, c'est là ma vertu, c'est le point qui rachète
QUI SUIS-JE. ET Qu'aï-JE FAIT. . . 103
Les endroits plus légers de mon âme imparfaite : J'ai besoin d'être aimé de toi seule et toujours. L'avare est moins que moi dévot à ses amours : Je veux un lac sans fond où rien ne diminue, J'en creuse, autour, les bords d'une ardeur continue, Et tes glorieux dons y vont incessamment Grossir mes biens cachés et mon butin d'amant ; Je crains surtout, je crains ce que le temps retranche : Je vise à l'infini; je veux que chaque branche De notre arbre encor vert se dirige là-haut Et des sucs lumineux s'y nourrisse; — il le faut, Pour que, lorsqu'ici-bas sécheront ses racines, Le front vivant de l'arbre en ait pris de divines.
12 août 1832.
On pourrait mettre à la pièce précédente cette épigraphe : « Je vois que ce n'est pas moi que vous aimez, mais une idée qui vous appartient uniquement et que vous avez rendue digne de vous, ettroppeu ressemblante
on livre d'amour
à la chétive créature à qui vous en faites présent. Vous me réduirez enfin à ma juste valeur. J'espère cependant qu'accoutumée à m'aimcr,et touchée de mes sentiments, vous ne m'en aimerez pas moins. »
[Lettre de madame de Staal à madame du Deffand.)
Enfant délicieux que sa mère m'envoie, Dernier-né des époux dont j'ai rompu la joie ; De vingt lunes en tout décoré, front léger, Où les essaims riants semblent seuls voltiger, Où pourtant sont gravés, doux Enfant qui l'ignores, Pour ta mère et pour moi tant d'ardents météores, Tant d'orages pressés et tant d'événements, Depuis l'heure innocente où, sous des cieux cléments, Sous l'ombre paternelle, immense, hospitalière, Nous assistions, jeune arbre, à ta feuille première;
108 liviie d'amouk
Jeune arbre qu'à plaisir eût cultivé ma main, Qui toujours m'apparais dans mon ancien chemin Comme un dernier buisson, une touffe isolée, A l'extrême détour d'une close vallée; — Enfant qui m'attendris, car pour nous tu souffris, Qui dus à nos chagrins tes sucs presque taris Et restas longtemps pâle; — Enfant qu'avec mystère Il me faut apporter comme un fruit adultère, Oh ! sois le bienvenu, chaste fruit, noble sang ! Que ma filleule est grande et va s'embellissant! Et ce sont tout d'abord, au seuil de machambrette, De grands yeux étonnés, une bouche discrète, Presque des pleurs, Enfant: mais bientôt les baisers, Les gâteaux t'ont rendu tes ris apprivoisés, Ta sérénité d'àme un moment obscurcie, Et ton gazouillement qui chante et remercie ! Tu viens toi-même offrir à mes doigts caressés Tes cheveux qui de blonds sont devenus foncés; Ils seront noirs, Enfant, noirs comme ta paupière, Comme tes larges yeux où nage la lumière.
Adèle est ton doux nom, nom de ta mère aussi :
Parrain religieux, je t'ai nommée ainsi,
Refusant d'ajouter au sien (suivant l'usage)
Un de mes noms, pour toi j'eusse craint le présage.
Que d'aimables bienfaits tu me rends aujourd'hui !
Toi seule, Enfant sacré, me rattaches à Lui:
Par toi je l'aime encore, et toute ombre de haine
S'efface au souvenir que ta présence amène.
Mon amitié peu franche eut bien droit aux rigueurs,
Et je plains l'offensé, noble entre les grands cœurs (1) !
Tu me souris en tout, Créature bénie !
Ta sœur aînée est belle., et certes le génie,
Embrassant une amante à l'orgueil de ses feux,
Eclate en ce visage ardent et sérieux.
Déjà noble avec art, digne comme une Infante,
Rêveuse et le port droit sous l'étoffe bouffante,
Assise, sans jouer, au salon, au jardin,
(1) Non, il n'est pas un noble cœur : artificieux et fastueux, il est vain au fond ; tous ceux qui l'ont pratiqué de près ont fini par le savoir ; mais j'ai longtemps été dupe. — J'étais dans l'antre du Cyclope, et je me croyais dans la grotte d'un demi-dieu.
La lèvre relevée où flotte le dédain,
Où prélude en naissant la haute fantaisie,
Telle enfin qu'à grands traits Boulanger l'a saisie
De son pinceau rapide en glorieux hasards,
Cette Léopoldine est fille des Césars :
Elle attire, elle impose; elle est fine, elle est belle ;
Mais c'est Lui, surtout Lui, que sa lèvre rappelle;
Le dédain, à demi sous la grâce aiguisé,
Dit assez l'âpre veine où son sang fut puisé.
Or, toi venue après, et quand pâlit la flamme,
Quand ta mère à son tour, déployant sa belle âme,
Tempérait dans son sein les fureurs du lion,
Quand moi-même apparu sur un vague rayon,
Comme un astre plus doux aux heures avancées,
Je nageais chaque soir en ses tièdes pensées,
O toi venue alors, Enfant, — toi, je te voi
Pure et tenant pourtant quelque chose de moi !
Tu seras noble et douce, ettout simplement bonne, Humble appui de ta mère, et sa fraîche couronne, La dernière que tard elle voudra garder ! Que ne puis-je à ses yeux par la main te guider,
Jeune ange ; que ne puis-je, en longues matinées, Suivre avec toi les bords de tes vives années, Et dans l'odeur première, aisée à retenir, Au fond du vase élu fixer mon souvenir ? — A peine tu sauras mon nom, sans rien d'intime. Ces visites, Enfant, qu'on cache comme un crime, Si rares qu'elles soient, vont cesser, aussitôt Que ta langue achevée aura dit tout un mot, Et qu'heureuse, empressée à ravir la parole, Rivale en sons joyeux de l'abeille qui vole, Tu pourras sans obstacle à chacun raconter La vie et ses douceurs, — et qu'on t'a fait monter Bien haut, dans une chambre étroite et retirée, Mais où ton bon ami t'a de joie entourée... Faut-il ne plus te voir, cher objet? — Non, toujours Je veux que l'on t'amène, et qu'aux obscurs détours Sans rabaisser jamais ton âme qui s'élance, Ta mère sur ce point t'enseigne le silence ; Que ni frère ni sœur ne puisse être un danger ; Que, si sur ses genoux, pour mieux t'interroger, Ton père t'asseyait, rien vers lui ne transpire, Et qu'ignorant pourquoi, tu saches ne pas dire !
1 13 LIVRE DAMOUll
Enfant, mon lendemain, mon aube à l'horizon,
Toi ma seule famille et toute ma maison,
(Test bonheur désormais et devoir de te suivre :
Elle manquant, — hélas ! . . . pour toi j'aurais à vivre.
Pour ta dot de quinze ans j'ai déjà de côlé
L'épargne du travail et de la pauvreté ;
Je l'accroîtrai, j'espère... 0 lointaines promesses!
Ne hâtons pas l'essor des plus belles jeunesses.
Qui sait si de tes yeux quelque éclair échappé,
En tombant sur un cœur, ne sera pas trompé?
Qui te dira d'où part l'incurable blessure ?
Aime ta mère, Enfant: voilà la chose sûre!
Les feux qui nous auront nous mêmes dévorés
Pourront-ils, en ce temps, te rester ignorés ?
Les soupçonneras-tu dans leur cendre mourante ?
T'en détourneras-tu distraite, indifférente ?
Les jeunes gens, d'un bond, franchissent nos douleurs :
Que leur font nos amours ? leur ivresse est ailleurs.
Mais que ta piété devine ou qu'elle ignore, Enfant, femme à ton tour, ou jeune fille encore,
Oh ! que jamais un mot, à ta mère cruel,
Ne s'oublie à tomber de ta lèvre de miel,
Pour qu'en nos durs sentiers, où jusqu'ici tu glisses,
Ses larmes sur ton front soient toutes de délices !
22 août 1832.