‹ Livre d'amourChapitre 34 sur 47 · QUOI ? CETTE JEUNE FEMME · texte numérisé non relu

QUOI ? CETTE JEUNE FEMME

SONNET

Quoi ? cette jeune femme, aux noces de Pavie, Belle, heureuse, élégante, assise à nos côtés, Qui te regarda tant, et pour qui tes beautés Et mon nom de poète aussi faisaient envie !

Quoi ? la dame en sa tour qu'un matin j'ai suivie, Qui, fière des balcons sous les Valois sculptés, Courait à sa terrasse et chantait ses gaîtés ; Quoi ? morte dans l'année et d'un souffle ravie ?

Mais que serait-ce donc si cet amour profond, Eternel, et de qui tout un passé répond, Avant la jeune femme et sa fuite si vive,

Avant ce prompt trépas qui nous consterne tous, Lui tomme elle au festin, lui près d'elle convive, Etait mort dans nos cœurs!... Oh ! vivons! aimons-nous.

Amicx, ab gran cossirier Sui pe* vos et en greu pena.

Tenson entre la comtesse de Die et Rambaud d'Orange.

— Ami, dans quel grandi tourment

Par vous suis-je, et grande peine?

Mais l'ennui qui me malmène

Vous atteint légèrement.

Pourquoi donc vous dire amant,

Si la tendre inquiétude,

Le pur soin que rien n'élude

A votre vœu répond mal,

Et vous fait morose et rude ?

Ah ! le lot n'est plus égal.

— Mon Amie, Amour, s'il s'assure D'avoir ensemble uni deux cœurs, Mêle le charme et les rigueurs ; Chacun les sent en sa nature.

Je sens le baume et la blessure Selon mon cœur, et sachez bien Qu'au dedans il ne tient à rien Que je ne croie, à ma manière, Porter sur moi dans l'entretien La part de douleur presque entière.

— Ami, si vous sentiez le quart Du mal de mon âme contrainte,

Oh! que vous verriez mieux ma part!

Que vous auriez douceur et plainte !

Que vous trouveriez aussitôt

Ces mots puissants et qu'il me faut,

Ces mots d'enivrante mémoire,

Qui d'un cœur jaloux d'être aimé

Vont au cœur soudain désarmé,

Et convainquent quand on veut croire !

— Mon Amie, à regret ma nature est ainsi: Mais elle, et puis le sort, si longtemps obscurci, M'ont fait de peu de joie et de peu d'espérance (1). Lorsque de votre cœur, qu'un doute a traversé, Un nuage glaçant dans vos yeux a passé,

Je rentre en ma vieille souffrance !

Tout mon vœu se retire, et ma parole a fui ; La source manque ; l'or qui par vous avait lui N'est plus que sable en moi ; je n'ai rien qui vous tente ; Je le sais, et, plutôt qu'un transport où je mente, Comme orphelin soumis qui n'eut matin ni fleur,

Je m'en remets à mon malheur !

— Ami, j'ai tort, pour votre bonheur même,

De trop aimer ; je m'en veux corriger.

J'ai trop vécu d'un sentiment extrême,

Profond, brûlant, loin d'un monde qui n'aime

Que s'égayer d'un agrément léger ;

J'ai trop gardé, rêveuse dans la chambre,

(1) « J'ai toujours été médiocrement doué de la faculté de l'espérance... » (Roman par lettres.)

Ma robe d'or, mon bouquet rayonnant, Et mon collier avec tous ses grains d'ambre : Cela sied moins à nos soirs maintenant. Mais je saurai m'en dépouiller, j'espère, Pauvre collier, l'égrainer en secret, Bouquet chéri, le froisser sans colère, Et vous aimant, mon Ami, faire taire Ce trop d'amour qu'un autre bénirait !

— Ne m'aimez jamais moins, ô ma clémente Amie ! Oh! ne dépouillez rien de la foi raffermie! Mais s'il tombe au collier, avec les ans jaloux, Quelque grain, vite ensemble, ensemble, à deux genou) Pleurant, nous les saurons, ces perles tant chéries, Ramasser, rattacher en ornements meilleurs Au fil toujours vivant des belles rêveries, Ne laissant perdre que nos pleurs !

Car l'espoir me reprend, dès que ton œil me darde Un de ses bons rayons; dans ce feu de tes yeux,

Comme quand Béatrix regarde,

Je me sens tirer aux cieux !

— Non pas, Ami, non pas, il faut une amour moindre,

Non pas avec épine au bouton qui veut poindre,

Mais plus pâle et d'automne : on s'aime presque autant,

D'un cœur plus reposé, d'un feu moins agitant.

J'eus tort; vous possédez faveur et courtoisie,

Et le monde vous rit en sa grâce choisie.

Allez, il vous désire ; absente, je croirai

Au (ond d'affection chez vous inaltéré ;

Je vous saurai fidèle et lirai dans votre âme.

Vous disiez vrai, j'étais excessive en mon blâme.

— Non, mon Amie, oh! pourquoi te blâmer?

Comme devant, oh! jure de m'aimer

De cette unique et divine manière !

Et que mon œil ait perdu sa lumière,

Et que ma voix ait perdu sa douceur,

Ce mol accent où l'humble ravisseur,

Le désir tremble et s'anime et t'agrée,

Si, depuis toi, depuis l'heure sacrée,

Le monde vain avec ses passe-temps,

Vain s'il amuse, exigeant s'il encense,

202 livre d'a.mimii

Prompt à payer en retours irritants, Me fut jamais qu'ennui sans complaisance, Si tout mon mal n'est pas dans ton absence , Tout mon bonheur à ravir des instants!

— Oui, je te crois, Ami, pardonne!

Redis-moi,... mais quelle heure sonne?

Et voilà qu'il faut nous sevrer !

Déjà!... Servitude et supplice!

J'en pleure; oh! vite un mot qui puisse Tout éteindre, tout réparer!

— J'ai pour toi cette lettre pleine De nos débats et de ma peine ; La veux-tu prendre ou différer?

— Pas de lettre qui me laisse Sur la ronce où je me blesse !

Pour le rendez-vous prochain

Garde-la, revois la fin !

Mais viens, parle, adieu! j'implore

Quelque divin mot encore ; Car le dernier mot dévore Et laisse au cœur le brandon.

Comme une odeur l'air immense, Il remplit toute une absence, Et, s'il est ardent et bon, La remplit de son pardon.

C'est le dernier mot qui couipte; Quand l'esprit au ciel remonte, Il y va d'un mot porté.

Une parole suprême, Soupir d'un mourant qu'on aime, Emplit une Eternité!

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