‹ Livre d'amourChapitre 9 sur 47 · MADAME DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

MADAME DE SÉVIGNÉ

Il est ici toujours, il ne part que demain ; Si je le devançais ! si mon premier chemin Me ramenait à Bièvre, au Coteau de Chevreuse (1), Ainsi que l'a nommé ma langue aventureuse ; Si nous recommencions dès le prochain soleil Ces deux heures d'amour matinal et vermeil, Dans ces bois, par le frais, bien avant qu'il arrive ! . . . Mais comment t'avertir à temps, pauvre Captive? Comment, sans hasarder mon visage connu, Te donner le signal que je suis revenu ?

(1) Ce n'est pas proprement le coteau de Chevreuse, mai» bien a route qui mène à Chevreuse.

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Tout message indiscret, une lettre essayée, Risquerait un long trouble à ta vie épiée. Non, non, je n'irai pas; mieux vaut me contenu Et rester dans l'absence à me ressouvenir.

Pourtant, après ma nuit à Versailles passée A guetter aux carreaux si l'averse est chassée, Si le ciel à la fin scintille, et si le vent Travaille à raffermir le sol encor mouvant,

— Gai, — jeune, — glorieux comme de mon ouvrage D'une aurore si pure éclose de l'orage, —

Du cocher qui s'étonne, accusant la lenteur, O dieux ! arriver là, descendre la hauteur A pied, gagner d'abord l'église hospitalière, Et l'y trouver déjà toute seule, en prière !

— Viens, chère âme; laissons ce lieu grave et sacré : Sortons (car c'est dimanche) avant qu'on soit entré ; Prends mon bras. — Du logis tu t'es donc échappée ; De sentier, en venant, tu ne t'es pas trompée ; On te croit dans le parc au plus ; ces bonnes gens Ne te connaissent pas des pieds si diligents.

— Mais pour fuir toute vue oisive ou soupçonneuse,

IL EST ICI TOUJOURS

Cette voiture est mieux ; ma pâle matineuse,

Allons, montez ; et puis, le pays est plus beau

Au tournant du village, à ce joli coteau.

Je vous fais les honneurs. Installez-vous à l'aise,

Contre moi, mollement; — nous sommes dans ma chaise ;

Je vous enlève au moins ; — et tu ne trembles pas,

Et ce sein apaisé se résigne tout bas ! —

Voici le bois pourtant, marchons; — pale couronne

Au feuillage mouillé, blanche clarté d'automne,

Fumée éparse au loin, vallon épanoui,

Tout cela, c'est à nous, c'est mon parc aujourd'hui;

Je vous l'offre, Madame, et je vous y promène,

Heureux de vous y voir, ornement du domaine,

En négligé si doux : sous un schall le peignoir (1),

Folle dentelle au front sur les cheveux du soir ;

Et la marche toujours distraite, irrésolue ;...

Et chaque paysan qui passe nous salue.

Vous voudriez plutôt, de ce sentier secret

Tenter la solitude... Eh ! qui ne le voudrait?

Mais l'argile trempée à nos pas se refuse.

1) Le poète affecte ces phrases incidentes absolues, qui sont

"Ili LIVHE DAMOUII

Donc, sans pins de rongeur, suivons, belle confuse;

Il est encore au lit, le dangereux témoin ;

Aux Roches on dort tard, et Paris est bien loin.

Va, renoue à loisir ces mots que tu commences ;

Ayons, comme autrefois, nos discours, nos silences,

Et, fermés au dehors, vivons étroitement

De toutes les douceurs de ce rare moment.

Oh ! oui, causons sans trouble et comme d'habitude

De nous, de notre amour, ma seule et vive étude,

De ces riens dont nos cœurs n'écoutent que l'accent.

Laisse-moi te louer de l'éclat renaissant

Que la marche et l'air libre et la grande lumière

Versent sur ta beauté, tout un an, prisonnière.

Si cet éclat fragile a tort de me ravir,

Mon idole est plus haut, et le temps peut sévir.

Dans ma fidélité guéri de ce qui change,

Autant que toi j'aspire. . . Elle doute. . .Qu'entends-je ?

Vite repentez-vous, et de vos doigts baisés

Essuyez à mes yeux ces pleurs que vous causez,

Et redites-moi bien, et jurez-moi vous-même

familières à la conversation; niais, dans le style écrit et en vers, cela peut faire embarras, obscurité.

IL EST ICI TOUJOURS

Que toujours vous serez cette Adèle que j'aime,

Amante de l'amour et de sa rude loi ;

Que rien ne vous pourra désenchanter de moi ;

Que si, lui, le jaloux, plus tard redevient tendre, —

Que si, dans ce doux cœur, l'affliction s'engendre,

Si l'Ange de prière, assidu dans tes nuits,

Te touche plus souvent de son céleste buis ;

— Ou quand ta fille aînée, à genoux, immobile, Eblouira l'autel dans sa blancheur nubile, Pauvre mère, ce jour, ce soir-là, dans ses bras, (Si nous vivons alors) — dis que tu m'aimeras !

— Et voilà qu'il est l'heure ; il faut te reconduire; Venons. Oh ! pas d'adieu poignant et qui déchire !

— Que le retour est prompt! — Ici. — Donne ta main, Et, sans savoir pour quand, faisons comme à demain.

5 octobre.

Elle me dit un jour ou m'écrivit peut-être :

« Ami, tâchez pour moi de voir et de connaître

» Ces pauvres gens, ici nommés, dont on m'apprend

» Détresse, maladie, un détail déchirant.

» Allez, car dans ma vie et si pleine et si close

» Je ne puis ; mais sur vous, Ami, je m'en repose. »

Et j'allai, je courus avant le lendemain; Amour et charité n'étaient qu'un dans mon sein. Je sus ce que c'était d'avoir au cœur des ailes, Et tout ce qu'on nous dit des tendresses si belles Pour les pauvres du Christ; les chercher, se hâter ; Demander d'être esclave afin de racheter ;

Prendre un enfant infirme, un vieillard las de vivre;

Partager un fumier avec ceux qu'on délivre ;

Oh ! oui, je conçus tout, et dans l'instant, mon Dieu,

De mon flambeau chéri je reçus tout ton feu !

Oh ! pardonne, et ton Christ me pardonna, j'espère,

Car à Toi, car à Lui, dans l'instant salutaire,

Je fis tout remonter, et le divin éclair,

En traversant mon cœur, y consuma la chair.

J'arrivai, je trouvai ceux dont la faim m'appelle.

Eh ! que vis-je d'abord ? ô misère réelle !

Oh ! rien de gracieux et d'à plaisir rêvé,

Et qu'un premier sourire a bientôt relevé !

Pas de front virginal incliné vers la mère,

Pas de beaux cheveux blancs ! ô misère, misère !

Et pourtant, sous l'horreur des haillons amassés,

Comme arbres tout entiers en racines poussés,

Les vertus subsistaient depuis longues années,

Trésor tel, qu'en retour des oboles données,

Contemplant les devoirs pratiqués sans fléchir,

Pour une Eternité j'avais à m'enrichir !

Depuis ce moment-là, redoublant d'amour tendre,

De chaste et pur amour où l'Ange peut descendre,

Pour Elle, pour qu'à bien ceci lui soit compté,

Je soigne la famille, et quand j'ai suscité

Un bienfaiteur de plus, quelque bonté de femme

Comme il en est encor, je me dis dans mon âme :

« C'est Elle sous ce nom, Elle qu'ils vont bénir

(Nos noms, même en leurs vœux, ne doivent pas s'unir !),

C'est Elle, sans savoir, que leur vive prière

Recommande surtout, c'est Elle la première,

Vigilante, invisible, et par qui Dieu voulut

Leur rouvrir son secours en cet humain salut ! »

La Charité fervente est une mère pure (Raphaël quelque part sous ces traits la figure) ; Son œil regarde au loin, et les enfants venus Contre elle de tous points se serrent, froids et nus. Un de ses bras les tient ; l'autre bras en implore ; Elle en presse à son sein, et son œil cherche encore. Quelques-uns par derrière, atteignant à ses plis, Et sentis seulement, sont déjà recueillis. Jamais, jamais assez, ô sainte hospitalière ! Mais ce que Raphaël en sa noble manière Ne dit pas, c'est qu'au cœur elle a souvent son mal,

Elle aussi, quelque plaie à l'aiguillon fatal ; Pourtant, comme à l'insu de la douleur qui creuse, Chaque orphelin qui vient enlève l'âme heureuse !

Et nous pouvons ainsi sans blasphème, Elle et moi , Toucher à ces objets de prière et de foi. Souffrir et nous sevrer, aimer nos chemins sombres, C'est là notre lot même en ce monde des ombres. Les plus gais de nos jours et les mieux partagés Sont ceux encore où seuls, et loin des yeux légers, Dans les petits sentiers du lointain cimetière Ensemble nous passons une heure tout entière. En ce lieu qui pour nous garde des morts sacrés, Nos pas sont lents et doux, nos propos murmurés ; Rarement le soleil, débordant sur nos têtes, Rayonne ces jours-là ; de nos timides fêtes Les reflets mi-voilés ont gagné la saison : C'est vapeur suspendue et tiède nuaison (1). Si quelque veuve en deuil dans le sentier se montre, Un cyprès qu'on détourne évite la rencontre.

(1) Limes erat tenuis, longa subnubilus umbra. Ovide.

La piété funèbre, errant sous les rameaux. Donne au bonheur discret le souvenir des maux, Le prépare à l'absence ; et quand, l'heure écoulée, On part, — rentré chacun dans sa foule mêlée, On voit longtemps encor la pierre où l'on pria, Et la tombe blanchir sous son acacia !

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