LES HEURES DE MAÎTRE ETIENNE CHEVALIER
Etienne Chevalier, haut fonâionnaire et homme d’Etat français du XVème siècle, naquit, eStime-t-on, vers 1410, et mourut le 3 septembre 1474. Il fut secrétaire du roi, devint conseiller maître des comptes en 1449, puis trésorier de France le 3 mars 1453. Plus tard, il remplit des missions diplomatiques et, durant toute sa vie, il jouit de la pleine confiance des rois Charles VII et Louis XI. La fameuse Agnès Sorel Périmait particulièrement ; elle fit de lui un de ses exécuteurs testamentaires, lorsqu’elle mourut en 1450.
Etienne Chevalier paraît avoir été d’une origine familiale très modeste. Tant qu’il vécut, il ne semble pas avoir eu de blason héraldique. En guise d’armoiries, et comme marque de propriété, il avait adopté un écusson à fond violet sur lequel était écrit, en lettres d’or, son nom : “ Maistre EStienne Chevalier ”* ou son chiffre consistant en deux E réunis par un lacs.f
C’eSt par suite d’une complète erreur, déjà signalée plus haut, que l’on a cru trop longtemps que le Boccace de Munich avait été exécuté pour Etienne Chevalier. Mais celui-ci a possédé au moins deux livres d’Heures.
L’un de ceux-ci sortait de l’atelier qui eut pour chef, sur les limites du XlVème et du XVème siècle, le très remarquable artiste quej’ai proposé de surnommer, provisoirement, le “Maître des Heures du Maréchal de Boucicaut” (probablement Jacques Coene, originaire de Bruges, mais qui vint se fixer à Paris, où il jouissait déjà en 1398 d’une grande réputation). Etienne Chevalier n’a pu avoir ce livre d’Heures qu’après coup, vu sa date approximative de confection ; il s’eSt borné à y faire apposer l’écusson portant son chiffre écrit en lettres d’or, qui lui servait de marque de propriété.:):
L’autre livre d’Heures, au contraire, a été copié et peint direélement pour Etienne Chevalier. Son écusson à fond violet, avec son nom en or, ou ses initiales E.E., y étaient répétés d’une manière presque surabondante, et qui, disons-le, sent quelque peu son parvenu, apparaissant non seulement dans les décorations, dans l’intérieur des initiales ornées, mais jusque dans les détails des miniatures elles-mêmes, sur une corniche d’architecture, sur un dallage, etc. Etienne Chevalier pouvait, du reSte, être justement fier d’avoir provoqué la création de ce volume, car les miniatures qui l’illuStraient constituaient une série de purs chefs d’œuvres, qu’aujourd’hui encore nous saluons de notre admiration.
On suppose que le livre d’Heures d’Etienne Chevalier a dû rester dans sa famille, jusqu’à la mort de son dernier descendant en ligne masculine : Nicolas Chevalier, baron de Crissé, décédé en 1630. L’érudit Gaignières, qui vécut sous Louis XIV et mourut le 27 mars 1715, le connut encore sous son aspect primitif de vrai livre. Mais un jour vint, sans doute vers le début du XVIIIème siècle, où le volume tomba entre les mains d’un vandale. Celui-ci dépeça le livre d’Heures, en détacha à part chaque
* Le nom : Chevalier, généralement abrège en Chlr.
f La leéture du second E est parfois douteuse, et l’on pourrait alors être tenté de voir E. C. Mais, vérification faite, je crois qu’il y a partout E E, le véritable C ayant une forme différente dans les inscriptions du nom.
X British Muséum, Addit. ms. 16997 — Sur ce livre d’Heures et les reproduétions qui ont été données, à Londres, de certaines de ses peintures, voir : P. Durrieu, Les Heures du Maréchal de Boucicaut t du Musée Jacquemart- André, Paris, 1914, in-4 °, p. 40.
page ornée de miniatures, et jeta au rebut le reste du volume, qui fut alors peut-être détruit, et dont, tout au moins, le sort eSt resté totalement ignoré.
A chacune des peintures, désormais isolées les unes des autres, on chercha à donner l’apparence d’autant de petits tableaux indépendants. Dans un certain nombre d’entre elles, se rattachant principalement, soit aux heures de la Croix, soit aux Suffrages ou Oraisons à divers Saints, il avait été ménagé, originairement, au centre des parties peintes, un petit espace occupé par quelques mots de texte, dont la première lettre ayant l’importance d’une initiale ornementée. Partout ces mots de texte, exception faite de l’initiale, furent grattés et leur place recouverte, tantôt par un motif d’imagerie pieuse, dans le Style du XVIIIème siècle, peint directement sur le grattage, tantôt par un fragment collé, découpé dans des bordures d’un autre manuscrit de la fin du XVème siècle ou du début du XVIème.
C’eSt sous cette forme de feuillets séparés que les fragments des Heures d’Etienne Chevalier sont parvenus jusqu’à nous.
En 1 805 , quarante de ces feuillets se trouvaient entre les mains d’un marchand de Bâle. Ils furent alors acquis de ce marchand pour la somme de 5,000 francs par M. Georges Brentano-Laroche.de Francfort. En 1 891, Mgr.le Duc d’Aumale les rapatria en France, en les achetant 2 5 0,000 frs . à M. Louis Brentano, fils du précédent acquéreur. Entrés ainsi au Musée Condé de Chantilly, que le Duc d’Aumale a donné à l’Institut de France, ils y constituent le fameux ensemble universellement connu sous le nom des “ Quarante Foucquet de Chantilly.”
Quatre autres morceaux du livre d’Heures d’Etienne Chevalier ont encore été retrouvés. L’un, représentant Le roi David en prière ,a été reconnu, dès 1833, par Passavant dans la collection du poète Rogers. Après avoir traversé la colleâion du Marquis de Breadalbane, il fut acquis en 1 886 à la vente Baillie-Hamilton par le British Muséum (Addit. ms. 37421).
Un autre feuillet, sur lequel on voit peintes les figures de S te. Anne, de ses filles, les “trois Maries,” et de leur descendance, a été identifié par mon regretté confrère et ami Georges Duplessis, et acheté en 1881 par la Bibliothèque Nationale de Paris (ms. 1416 du fonds des Nouvelles Acquisitions latines), avec le généreux concours du Duc de la Trémoïlle, membre de l’Institut.
Un troisième feuillet, dont la miniature eSt consacrée à Saint Martin, appartenait au baron Feuillet de Conches. J’ai eu personnellement la bonne fortune de le faire acheter, en 1889, des héritiers Feuillet de Conches, pour le Musée du Louvre.
Presque en même temps, je constatais, en découvrant sur le revers le chiffre E.E., que le Louvre possédait déjà d’ancienne date, entré au Musée avec la colleâion Sauvageot, un quatrième fragment des Heures d’Etienne Chevalier, portant une miniature relative à un épisode de la vie de Sainte Marguerite .*
Les quarante feuillets maintenant à Chantilly ont été reproduits en couleurs, ainsi que le feuillet de la colleâion Feuillet de Conches, plus tard passé au Louvre, par Curmer, dans sa grande publication de l'Oeuvre de Jehan Foucquet. En 1897, M.F.A. Gruyer, dont je venère la mémoire, a donné des héliogravures, bien plus exaâes, des
* P. Durrieu. Un quarante-quatrième fragment des Heures de Maître Etienne Chevalier, retrouvé au Musée du Louvre, Paris, in-8 ° (extrait du Bulletin des Musées, N° de novembre 1891).
feuillets du Musée Condé, dans son beau livre in 4°, intitulé : Chantilly— Les quarante Fouquet. Les quatre fragments dispersés ont été, d’autre part, publiés à diverses reprises. * Enfin, récemment, M. Henry Martin, le très érudit administrateur de la Bibliothèque de l’Arsenal, a groupé idéalement la totalité des quarante-quatre fragments connus des Heures d’Etienne Chevalier dans un charmant petit volume in 8% illustré de 44 pages de gravures, une pour chaque fragment, f
A l’époque où Gaignières vit le volume encore sous son aspeâ primitif, on n’attachait aucun nom d’artiste au livre d’Heures d’Etienne Chevalier. Cet état de choses persista jusqu’au premier tiers du dix-neuvième siècle. En 1833, Passavant, parlant des feuillets de M. Brentano et de celui du poète Rogers, laisse l’œuvre anonyme. En 1835, Nagler publie en Allemagne, c’eSt-à-dire dans le pays où se trouvaient les fragments, déjà célèbres, possédés par M. Brentano, le volume consacré àla lettre F de son grand’ lexique des artistes ; et il ignore totalement Jean Foucquet. En 1836, le Comte Raczinski s’efforce, lui le premier, de percer le mystère qui enveloppait encore le livre d’Heures d’Etienne Chevalier.
Malheureusement il s’engage dans une voie, dont je connais, par expérience personnelle, l’attrait séduisant, mais souvent très dangereux. Cette voie eSt celle qui consiste à vouloir chercher des désignations d’artistes, ayant été les auteurs des images, dans des inscriptions qui peuvent se rencontrer parmi les détails de certaines miniatures du XVème siècle, tracées par exemple sur des vêtements
Eortés par les aâeurs des scènes, sur des édifices, sur un bout de terrain, voire sur des ordures. Cette méthode peut quelquefois donner de bons résultats et, dès 1891, je signalais l’importance qu’il y avait à s’attacher à ce que j’appelais alors “ les signatures dissimulées.” Mais, combien il faut être prudent ! combien il faut se garder des entraînements trop précipités ! Bien facilement, on tombe dans des erreurs complètes et parfois même ridicules. C’eSt ainsi, par exemple, qu’en Espagne, on a pris pour une signature d’artiste la devise de la Maison de Savoie : F E R T, devise cependant si connue. C’eSt ainsi encore que dans le nom de Nabuchodonosor, écrit, suivant la forme française habituelle du XVème siècle :NABVGODENOSOR,ona voulu, par d’arbitraires coupures, et en donnant à un N la valeur d’un U ou V, prétendre découvrir la mention d’un enlumineur, qui se serait appelé V G O D E V O S O R, et dont rien, absolument rien au monde, ne permet de supposer qu’il ait jamais réellement existé.
Le Comte Raczinski remarqua que, dansunedes miniatures aujourd’huiàChantilly, représentant la lapidation de Saint Etienne, une suite de lettres se trouve écrite sur la jambe gauche des chausses d’un des bourreaux et d’après ces lettres, très correctement lues, il conclut que l’auteur des peintures du livre d’Heures d’Etienne Chevalier devait s’être appelé : VIWOAR HSKATUS. Il ajoutait, d’ailleurs, après * Je me bornerai à indiquer, parmi ces reproduirions, les premières en date : Pour le feuillet du British Muséum : Paul Leprieur dans la Revue de l’Art ancien et moderne, 1897, p. 29. Pour celui de la Bibliothèque Nationale : Georges Duplessis, dans le Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1 8 8 1 , p. 7 9. Pour le Saint Martin du Louvre : en couleurs, Curmer dans l’ Oeuvre de Jehan Foucquet-, et, en héliogravure, mes Antiquités Judaïques, pl. XX N' I. Pour la Sainte Marguerite du Louvre, mon travail cité à la note précédente.
t Henry Martin. Les Fouquet de Chantilly, Paris, in-8”. s.d., dans la série des Memoranda publiée par l’éditeur Henri Laurens.
avoir révélé son surprenant “ Viwoar Hskatus,” cette remarque naïve : “ Ce qui rend toute supposition fort incertaine à cet égard, c’eêt que nulle part on ne rencontre de traces d’un artiste qui ait porté ce nom. Cependant on ne conçoit pas qu’un talent si éminent ait pu rester ignoré.”*
Les choses changèrent avec Waagen. Dans le tome i, p. } 14, de son ouvrage sur les œuvres d’art et les artistes en Angleterre et à Paris,f paru à Berlin en 1 8 3 7, Waagen proposa pour la première fois la restitution des peintures du livre d’Heures d’Etienne Chevalier à Jean Foucquet. Comment était-il arrivé à formuler cette hypothèse ? Le tome III de son ouvrage, publié en 1839, laisse bien entendre (p. 371-372) qu’elle découlait pour lui d’un rapprochement avec les miniatures-types du Josèphe de la Bibliothèque Nationale. Ainsi lancée, l’attribution des Heures d’Etienne Chevalier à Foucquet eut une fortune aussi rapide que complète. Le Marquis Léon de Laborde, ValletdeViriville, et après eux tous les auteurs qui ont écrit sur Foucquet, l’acceptèrent comme un axiome.
Je ne voudrais pas troubler les esprits, ni chercher à rabaisser, si peu que ce soit, dans l’eêtime du grand public le merveilleux trésor d’art dont la plus grande portion a été donnée à la France, avec le Musée Condé, par M. le Duc d’Aumale. Mais il faut d’abord reconnaître que nous n’avons aucun document venant appuyer l’attribution due à Waagen ; et, d’autre part, entre les œuvres-types fournies par le manuscrit de Josèphe et les miniatures découpées dans le livre d’Heures d’Etienne Chevalier, il y a une certaine différence d’aspeét. Les miniatures du livre d’Heures sont plus brillantes ; le coloris en eSt plus vif, l’aspeft général plus séduisant. On constate également, dans les figures considérées isolément, une recherche plus accentuée de l’élégance des formes, et principalement une tendance à l’allongement des Statures.
J’indique immédiatement les obje&ions possibles d’une critique impitoyable. Mais je me hâte d’ajouter que, tout en poussant, comme il convient, la prudence aussi loin que possible, il ne me semble pas qu’on puisse sérieusement mettre en doute l’attribution des Heures d’Etienne Chevalier au même maître que les miniatures, formellement authentiquées, du Josèphe de la Bibliothèque Nationale.
Ayant eu jadis l’occasion de traiter la question, J: j’ai fait ressortir que nombre de détails, constituant des traits caractéristiques, sont communs aux deux séries.
Dans le Mariage de la Vierge des Heures, par exemple, réapparaissent les fameuses Columnce vitineœ de St. Pierre de Rome, et une inscription, tracée sur la miniature même, indique que ces colonnes symbolisent là, comme dans les miniatures du Josèphe , le Temple de Jérusalem ou Temple de Salomon ( 'Templnm Salomonis). Ailleurs, ce sont des morceaux d’architeéture analogues et rendus de la même façon ; des types et des poses de personnages identiques, des attitudes pareilles adoptées pour les chevaux, etc., etc.
Un autre argument peut encore être invoqué. Il eSt deux traits de la vie de Jean Foucquet que révèlent les documents d’archives, l’un que le maître a été en Italie.l’autre qu’il a habité Paris, où il se trouvait au moment de la mort du roi Charles VII. Or, dans les peintures des Heures d’Etienne Chevalier, ce qui correspond parfaitement à cette double donnée, nous rencontrons, se mélangeant comme d’une manière intime, d’une
* Comte Alexandre Raczinski, Hitloire de l'Art moderne en Allemagne (Paris, 1836-1841, 3 vol. in-4” et un atlas in-folio) 1. 1 , p. 257.
t KunSlwerke und Künüler in England und Paris, Berlin, 1836-1839, 3 vol. in-8“.
J Les Antiquités Judaïques et le peintre Jean Foucquet, p. 96-97.
part, le souvenir fréquent des édifices et des œuvres d’art existant en Italie au XVème siècle, et d’autre part, des vues de plusieurs monuments de Paris et de sa banlieue ; le chevet de Notre-Dame, la façade de la Sainte-Chapelle, le donjon de Vincennes, représentés avec la plus parfaite fidélité.
Une curieuse remarque peut encore être faite. Dans les Heures d’Etienne Chevalier, la miniature relative au Martyre de S te. Apolline eSt composée de telle façon .qu’elle nous fait assister à l’exécution théâtrale d’un “ mystère ” au XVème siècle. Ôr, que nous apprend un des documents relatifs à Jean Foucquet ? C’eSt qu’en 1461, le peintre fut précisément occupé, pour la ville de Tours, à préparer un “ mystère,” dont on projetait de donner une représentation au roi Louis XI.
En poussant encore plus à fond ces observations et en multipliant les rapprochements, on acquiert de plus en plus la conviétion que les miniatures peintes sur les feuillets des Heures d’Etienne Chevalier sont tout autant de la main de Jean Foucquet que les peintures, celles-ci bien authentiques, du Josèphe.
J’ai dit qu’on connaissait quarante-quatre feuillets détachés des Heures d’Etienne Chevalier. Déjà, en 1891, j’indiquais que le total n’était que “ provisoire.”* Je suis revenu sur le fait, en 1907, dans mes Antiquités Judaïques, f J’écrivais alors : “ Avec ces quarante-quatre feuillets, la série des sujets que l’on rencontre habituellement dans les livres d’Heures n’eSt pas complète. Il eSt donc permis d’espérer qu’on retrouvera peut-être encore d’autres fragments du manuscrit dépecé au XVIIIème siècle.”
M. Henry Martin a poussé plus loin les choses. Avec sa grande connaissance des traditions appliquées, en France, à l’illuStration des livres d’Heures, il a cherché à dresser la liste des miniatures qui devaient se trouver primitivement dans le volume et qui sont à rechercher. Son enquête l’a conduit à ces conclusions que je résume :
Il doit manquer de la série des peintures contenues originairement dans les Heures d’Etienne Chevalier :
Au commencement du volume, douze pages de calendrier ;
Une miniature illustrant un extrait de l’Evangile de Saint-Luc, qui pouvait représenter, écrivant ou peignant la Vierge, l’évangéliSte avec le bœuf, ou peut-être une Annonciation ;
Une Vierge de douleur pour l’illuStration de l’oraison “ O intemerata ” ;
La miniature de tierce des heures de la Croix, qui devait représenter, soit le Couronnement d’épines, soit un Ecce homo, soit peut-être encore la Flagellation ;
La miniature des matines des heures du Saint-Esprit, qui représentait, sans doute, soit la Résurrection du Christ, soit son Baptême par Saint Jean-BaptiSte ;
Les miniatures de tierce et de sexte des heures du Saint-Esprit, où se voyaient probablement, soit le Christ bénissant les apôtres, soit les Disciples d’Emmaüs, soit l'Incrédulité de Saint Thomas, soit Saint Pierre prêchant ;
La miniature illustrant les vêpres des heures du Saint Esprit, consacrée, selon toute vraisemblance, soit à la Descente de Jésus aux limbes, soit à la dernière Cène, ou représentant peut-être Saint Pierre célébrant la messe.
Il ne serait pas impossible que le livre d’Heures d’Etienne Chevalier ait contenu les laudes des heures de la Croix et des heures du Saint Esprit. Dans ce cas, il manquerait, en outre de ce chef, deux miniatures ; mais il serait difficile d’en indiquer le sujet d’une façon précise.
• Un quarante-quatrième fragment des Heures de Maître Etienne Chevalier, etc., p. 5*
Enfin, de la série des miniatures consacrée aux Suffrages des Saints, on peut sans témérité affirmer que six au moins ont disparu. Ce sont celles qui étaient peintes en tête des Antiennes et oraisons des saints Michel, Laurent, Sébastien, Christophe, Antoine et de Sainte Barbe. Il pouvait sans doute y avoir là bien d’autres saints et saintes représentés ; mais ceux qui viennent d’être énumérés y figuraient certainement.
“On voit donc,” dit en terminant M. Henry Martin, “qu’il reste encore à retrouver, outre les douze pages du calendrier, treize miniatures au moins, peut-être quinze, et sans doute bien davantage. Puisse cette petite étude contribuer à les faire découvrir.”
Les choses en étaient là, lorsque, dans le courant du mois de février de la présente année 1923, je reçus une lettre de MM. Maggs Bros., les grands libraires de Londres, qui m’annonçaient qu’ils venaient de retrouver un nouveau feuillet des Heures d’Etienne Chevalier, précisément un de ceux signalés d’avance par M. Henry Martin comme restant à découvrir, le feuillet portant la miniature relative au Suffrage, ou prières, à Saint Michel.
Que ce feuillet provienne des Heures d’Etienne Chevalier, c’eSt ce qui ne peut faire aucun doute. On y trouve, tant sur le reéto que sur le verso, le chiffre d’Etienne Chevalier : les deux E liés ensemble. D’autre part, comme dans une partie des feuillets de Chantilly, on y constate l’application de ce système qui fut employé, lors de la mutilation du manuscrit au XVIIIème siècle, et qui consiste à avoir caché quelques lignes de texte, au milieu de la page à peintures, sous un morceau des bordure découpée dans un autre manuscrit, de date plus récente.
Le feuillet retrouvé par MM. Maggs Bros, offre un intérêt spécial au point de vue matériel.. Les feuillets de Chantilly sont collés sur des morceaux de bois qui empêchent d’examiner le revers des peintures. Au contraire, le nouveau feuillet découvert en Angleterre eSt entièrement libre et peut être étudié sur ses deux faces. On peut ainsi se rendre compte de la manière dont était disposé le corps du livre d’Heures.
Le feuillet mesure 203 millimètres de hauteur sur 142 millimètres de largeur. Le texte eft écrit sur 16 lignes à la page, avec une justification ne mesurant que 93 millimètres de haut sur 5 8 millimètres 1 de large, ce qui laisse de très grandes marges tout à l’entour., Le texte occupe un refto. Sur sa marge latérale extérieure se déroule une bordure d’ornement, où des palmes frisées, bleu et or, alternent avec des tiges de roses. Le chiffre E.E. eSt deux fois introduit dans cette bordure, en haut et en bas. Quant à la miniature, elle occupe le verso du feuillet et couvre un espace très supérieur à celui réservé pour la justification du texte, car elle mesure, y compris un filet d’encadrement en or variant de 1 millimètre à 1 millimètre 1 d’épaisseur, une hauteur de 157 millimètres, sur une largeur de 120 millimètres.
Le texte, écrit au reâo, contient la fin d’une prière, inspirée, comme point de départ, de l’histoire de la maladie du roi Ezéchias, telle qu’elle est racontée dans la Bible, Isaïe, chap. xxxviii, et que je reproduis ligne pour ligne, en ayant soin seulement de développer les abréviations, et après avoir d’abord suppléé, entre ( ), pour restituer le texte au complet, le début de l’oraison, qui devait certainement se trouver écrit au bas d’un feuillet précédent :
(Deus, qui Ezechie)
(r)egi* Jude te cum lacrimis dep(re)-
canti vite spacium pretendiSti,
concédé michi propicius indi-
gno famulo tuo tante vite
spacium, saltumque ad men-
suram, ut omnia peccata mea
valeam deplorare, veniam ac
graciam s(e)c(un)d(u)m tuam mi(sericordi)am
consequi merear. Per Dominu(m)
N(oft)r(u)m Ih(esu)m XR(iftu)m filium tuum Qui tecum vivit et régnât in unitate Spiritus Sanâi Deus.
Per omnia secula seculorum.
Amen.
Au-dessous, en lettres de couleur rouge, cette rubrique :
Anthene de Saint-Michiel.
Ladite rubrique annonce l’exercice de dévotion auquel se rapporte la miniature de St. Michel peinte sur le verso. Quant à ce verso, on peut l’étudier sur l’excellente héliogravure jointe à ce présent opuscule, exécutée par M. Emery Walker.
Vers le milieu de la page se trouve peinte la lettre M, initiale du mot “ Michel ” par lequel commençait l’antienne. Cette lettre eSt modelée en traits d’or sur fond bleu. Dans son intérieur apparait le chiffre E. E. d’Etienne Chevalier, peint en or sur un écusson rose violacé ; tout autour se déroule la peinture proprement dite.
Les quarante feuillets des Heures d’Etienne Chevalier appartenant au Musée Condé ont eu la bonne fortune exceptionnelle, depuis près de 120 ans, de ne subir qu’un seul transfert d’une colleftion à une autre, et us n’ont jamais cessé d’être l’objet des soins les plus minutieux. Aussi ont-ils conservé une fraîcheur d’aspeft, une vivacité de coloris qui les mettent hors pair. Les autres feuillets, au contraire, comme les deux morceaux du Musée du Louvre, et le feuillet de la Bibliothèque Nationale de Paris, qui ont passé de mains en mains, ont perdu plus ou moins de leur fleur primitive. C’eSt avec ces derniers qu’il eSt équitable de mettre en parallèle le nouveau feuillet retrouvé en Angleterre. Lui aussi, sans qu’on sache quelles furent ses destinées antérieures, a dû courir le risque des aventures. L’artiste avait employé, pour peindre les visages dans la partie supérieure, ainsi qu’une sorte de nuage qui s’estompe derrière St. Michel, une couleur blanche, sans doute à base de céruse, qui s’eSt oxydée et a noirci. Notre planche en héliogravure exécutée avec une conscience absolue donne elle-même l’impression de ces taches. Il semble d’autre part que, vers le milieu de la page, le vert du terrain a été repris, la couleur rapportée ayant même un peu coulé, en particulier sur une ligne creuse du parchemin. Ceci pour ne rien cacher de l’état de la peinture.
Dans le haut de la page, le personnage principal eSt St. Michel, qui combat tête nue, debout sur une terrasse de gazon vert clair, que limite, sur la droite, des accumulations de rochers brunâtres également recouverts de gazon.
* La première lettre: r, se trouve aujourd’hui effacée, mais la présence ancienne, sur l’original, du mot entier “ régi ” ne fait aucun doute.
L Archange eSt entièrement rev êtu d’une armure dorée, formée de pièces articulées rappelant ce que 1 on appelait 1’a.rmure d’écaille ou à l’écrevisse. Une particularité curieuse c eSt que le plastron de la cuirasse a la forme d’une coquille, la coquille appelée petten, ou peigne, dite aussi “ coquille de St. Jacques.” Or, pareilles coquilles étaient comme 1 embleme matériel de la fameuse abbaye française du Mont-St.-Michel. Elles figuraient dès 1 origine dans les armoiries de l’abbaye. Les pèlerins du Mont-St.- Michel en rapportaient de petites images en plomb. Quand le roi Louis XI créa l’Ordre de St. Michel, en lui fixant d’ailleurs comme siège officiel le Mont-St.-Michel il fit entrer cette coquille, comme attribut caractéristique, dans le collier de l’Ordre. Peutetre, en donnant au plastron de la cuirasse de son St. Michel, dans le feuillet retrouvé à Londres, la forme de la traditionnelle coquille, Foucquet se souvenait-il des travaux qu il avait exécutés pour Louis XI au moment de l’organisation de l’Ordre. En tout cas, ce que l’on peut dire, c’eft que, dans l’exemplaire des Statuts de l’Ordre peint par Foucquet à 1 intention de Louis XI, on voit, au bas de la page, deux anges en armure dorée qui soutiennent les deux extrémités du Collier de l’Ordre : et plusieurs pièces des armures de ces anges reproduisent également l’aspeâ des fameuses coquilles. Ajoutons que cette idée de faire entrer la coquille dans la cuirasse de St. Michel, ou des autres anges de la milice céleste, eft absolument particulière à Foucquet : on ne la retrouve pas ailleurs que dans l’œuvre du Maître de Tours.
Pour en revenir à notre miniature de Londres, l’Archange y brandit son épée de la main droite. De la gauche, il tient un petit bouclier circulaire, ou rondache, du même ton rose violacé que l’écusson portant l’E.E. dans l’intérieur de l’initiale M. Très souvent, on rencontre au XVème siècle des images de St. Michel portant ainsi un petit bouclier rond. Les Van Eyck eux-mêmes ont appliqué ce principe dans un détail du polyptique de l 'Agneau mystique, à St. Bavon de Gand.
Du dos de St. Michel sortent deux grandes ailes peintes en rouge vermillon clair. Derrière le saint cSt une première rangée d’anges, vus à mi-corps ; ils ont des armures dorées et d amples ailes bleues ; ils tiennent de longs bâtons également dorés, surmontés de la croix. L’un d’eux, le premier à gauche, porte en outre le heaume doré de St. Michel.
En adoptant pareille disposition, Foucquet semble s’être souvenu de la façon dont on a représenté parfois des rois ou des princes français du XVème siècle, un Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, par exemple,* ou un Charles VIII, roi de France, f que des miniaturistes nous montrent accompagnés, soit d’un seul, soit de deux anges, portant auprès d’eux leurs casques héraldiques dorés. Une seconde rangée d’anges se voit, plus en arrière, sur la gauche. Ces anges sont simplement modelés en manière de camaïeu au moyen de traits d’or sur le bleu profond du ciel. Le bleu employé, soit pour le ciel, soit pour les ailes d’anges, soit pour le fond de la grande lettre M, eSt ce beau ton profond qui vibre d’une façon constante sur la palette de Jean Foucquet.
En face de St. Michel se voit le dragon infernal que combat l’Archange. Ici,nous rencontrons une disposition très rare dans la série des miniatures de livres d’Heures. En thèse générale, dans les images de St. Michel insérées dans les dits livres d’Heures,
* P. Durrieu. Livre de Prières peint pour Charles le Téméraire, etc. Paris, 1916, gr. in-4% fïg. 20 (extrait du tome XXII des Monuments et Mémoires de la Fondation Piot).
t C. Couderc. Bibliothèque Nationale. — Album de portraits d’après les colleâions du département des manuscrits — PI. CIV.
le monstre contre lequel lutte l’Archange n’a qu’une seule tête; mais Foucquet a suivi ici le texte de l’Apocalypse, qui nous dit que la vidtoire de St. Michel fut remportée sur un dragon à sept têtes.* C’eSt, en effet, sous la forme d’un animal à sept cous, au corps jaune et vert, et dont les sept gueules s’ouvrent pour laisser passer des langues rouges, qu’eSt figuré l’ennemi de St. Michel. Sur la droite, au milieu des rochers, on aperçoit encore l’extrémité d’une semblable gueule de dragon.
La partie inférieure de la peinture représente les abîmes de la terre dans lesquels fut précipité le dragon aux sept têtes, vaincu par St. Michel. Le dragon réapparaît sur la droite entouré de flammes. Au milieu, également dans les flammes, deux démons torturent des damnés.
Sur la gauche, enfin, eSt assis Lucifer, devenu Prince des Enfers. Son corps eSt de couleur rouge brique ; autour de son front passe une double bandelette verte, d’où émergent trois cornes : au-dessus de lui voltigent de minuscules figurines de diablotins peints en nuance brique ; plus bas, sur la droite par rapport à la figure de Lucifer, on entrevoit, dans la pénombre, d’autres démons indiqués au moyen d’un modèle de ton brunâtre.
Toute cette composition est fort habilement disposée et, sur l’original, le coloris, en dépit des quelques altérations que j’ai signalées, y ajoute l’attrait d’un accord de tons harmonieusement fondus.
On peut toutefois faire un reproche à cette page peinte, reproche qui d’ailleurs s’applique à l’ensemble de l’œuvre élaborée dans l’atelier de Jean Foucquet.
Foucquet eSt un miniaturiste aussi savant que délicat, un paysagiste de premier ordre. Il excelle à grouper des foules, à donner à ses personnages toute l’animation de la vie. Mais, quand il veut s’élever plus haut, se lancer dans les transcendantes spéculations de l’allégorie, le souffle lui manque. Ses tableaux, si exquis qu’ils soient, sont compris dans un sens, je ne dirais pas vulgaire, tant s’en faut, mais terre à terre’. Il y manque l’imprévu, la grande envolée, le côté vibrant, tendre ou poétique. Foucquet eSt trop constamment sage, trop esclave de la réalité des choses journalières; il ne se laisse pas assez emporter sur les ailes de la poésie.
Le combat de St. Michel contre le démon, de notre quarante-cinquième fragment des Heures d’Etienne Chevalier, en eSt lui-même une preuve, par sa composition. L Archange, ^ en dépit de ses ailes, ne diffère pas assez d’un simple guerrier combattant 1 epée a la main. Nous sommes loin de ce prestigieux St. Michel des Très riches Heures du Duc Jean de Berry, à Chantilly, que les maîtres préférés du Duc, Pol de Limbourg et ses freres, ont suspendu enplein ciel, attaquant le démon audessus de 1 Abbaye du Mont-St.-Michel, dont la silhouette se dresse au milieu des flots. Loin même de ce beau St. Michel, celui-ci ramené sur terre, que l’on peut admirer dans les Heures du Maréchal de Boucicaut du Musée Jacquemart-André, i
Et le monstre aux sept têtes ! Il n’a vraiment pas l’air bien terrible, avec ses gueules qui ressemblent un peu trop à un groupe de becs de canards. Les sculpteurs de 1 epoque romane, les peintres miniaturistes du XHIème et du XlVème siècle savaient imprimer une autre allure à leurs représentations du dragon infernal.
* Apocalypse de Saint Jean, xii, 3 et 7-9.
f P. Durrieu, Chantilly, Les Très riches Heures de Jean de France, duc de Berry Paris iooa in-folio, pl. LXIV.
X P. Durrieu, Les Heures du Maréchal de Boucicaut du Musée Jacquemart- André Paris iQia in 40, fig. 1 . ’ > 7 tï
Dans la partie inferieure de la page, quelle apparence bonasse donnée au Lucifer assis sur la gauche . C eSt cependant là un type qu’aimait Foucquet, car on le retrouve au bas du feuillet des Heures d Etienne Chevalier qui appartient au British Muséum Mais une pareille apparence justifierait vraiment en présence de ce Lucifer aux formes repletes et un peu affaissées sur elles-mêmes, l’idée de songer au fantoche Bibendum, populaire comme emblème d’une célèbre fabrique française de pneumatiques. y
, '^'n dépit de cette reStriâion portant sur le parti pris de l’ensemble de la peinture d n er> . res'te Pas moins que le quarante-cinquième feuillet des Heures d’Etienne Chevalier, retrouvé en Angleterre, et qu’il y aura lieu désormais de comprendre dans la même suite que les quarante-quatre autres fragments déjà connus constitue une pièce très précieuse à tous égards.
En terminant, je remercierai a nouveau MM. Maggs Bros., de m’avoir accordé le privilège d être le premier à pouvoir faire connaître cette pièce aux historiens de 1 art français et au grand public de tous les pays.
Paris , 19 mars, 1923