ROMAINS
De format grand in-folio. On ne connaît à l’heure aftuelle, de ce manuscrit, que quatre feuillets détachés portant chacun une grande peinture surmontant quelques lignes de texte écrites sur deux colonnes. M. Henry Yates Thompson avait recueilli ces quatre feuillets et en a publié des reproductions en couleurs.* Peut-être retrouverat-on dans l’avenir d’autres fragments de ce manuscrit, qui parait avoir été très somptueux. Les quatre miniatures connues présentent tout le caractère des œuvres sorties de 1 atelier de Jean Foucquet. Deux d’entre elles, le Couronnement d’ Alexandre et une Bataille entre les Romains et les Carthaginois , sont assez belles et parfaites d’exécution pour pouvoir etre attribuées au maître en personne. Ces deux pages sont aujourd’hui entrées au Musée du Louvre par voie d’acquisitions.
Les peintres-miniaturistes du XVème siècle avaient besoin de vivre. Ils devaient doncrechercher des commandes. Or, celles qui pouvaient leur venir le plus facilement étaient des demandes de livres d’Heures, plus ou moins richement illustrés et décorés; livres d’Heures qui n’étaient pas seulement l’apanage des hautes classes de la Société française, mais dont de simples bourgeois ne craignaient pas non plus de s’offrir le luxe à l’occasion.
On peut donc être certain que Jean Foucquet, comme ses confrères en thèse générale, a du s’occuper à peindre des livres d’Heures. D’ailleurs, parmi les documents le concernant que nous avons cités, il en eSt tout au moins un qui se réfère à un travail de cette catégorie.
Parmi les livres d’Heures auxquels la comparaison avec les peintures du Josèphe permet de croire que Foucquet a apporté le concours de son pinceau, ou tout au moins l’appoint de sa direction personnelle, dans son atelier, il en eSt qui ne renferment qu’un nombre relativement restreint de miniatures, parfois même une seule, dans lesquelles on puisse reconnaître le Style et les procédés du maître, les autres images des volumes en question s’éloignant beaucoup de la manière qui fut propre au bon peintre de Louis XI. C’eSt le cas pour un livre d’Heures de la Bibliothèque Mazarine à Paris (Ms.N0 473), commencé pour le frère cadet du roi Louis XI, Charles de France, repris ensuite après un premier arrêt de l’exécution, et finalement resté inachevé. Une miniature de ce volume, représentant le Baiser de Judas, rappelle extrêmement les créations de Foucquet. f Au bas se trouve le blason que Charles de France a porté quand il était titré Duc de Berry, c’eSt-à-dire de 1461 à 1465.
Beaucoup plus proches encore des peintures du Jos'ephe, par le dessin, le coloris et tous les moindres procédés de facture, sont cinq ou six miniatures qui existent, indépendamment d’un complément d’illuStrations dûes à des mains différentes, dans un autre livre d’Heures, ayant passé par les collerions Vivant-Denon, Marquis de Ganay et Spitzer. J: Dès le XVII ème siècle au moins, ce volume portrait le nom, très légendaire,
* H. Yates Thompson : Four photographie facsimil es from détaché d pages of a fifteenth-century manuscript of “ Histoire ancienne jusqu’à César ” and “ Faits des Romains,” London, 1 903, in-folio, avec planches en couleurs ; complément de la publication du même auteur intitulée : Facsimiles of two “ histoires ” hy Jean Foucquet from vols. I and II of the Anciennetés des Juifs, London, privately printed, grand in-folio avec planches.
t Reproduite dans mes Antiquités Judaïques sur la planche XXIII.
$ Aujourd’hui en ma possession.
d’ “ Heures de la dernière comtesse de Flandre.” Il paraît, autant qu’on peut juger des choses, avoir été entrepris en réalité à l’intention d’Anne de Beaujeu-Amplepuis, qui épousa en secondes noces le maréchal de France Jean de Baudricourt. Deux de ses miniatures, tout empreintes du caraâère propre à Foucquet, sont particulièrement dignes d’attention : un portrait de la deStinatrice en prière, et une représentation du thème des Trois Morts et des Trois Vifs.* Cette dernière page paraît avoir été célèbre en son temps, car, non seulement on l’a copiée en peinture, mais elle a servi de modèle, au début du XVIème siècle, pour une gravure insérée dans un Missel à l’usage des Dominicains, achevé d’imprimer à Paris le 28 février 1518 (1517, vieux Style). f
Dans la même catégorie que les précédents rentrent encore deux livres d’Heures qui ne contiennent chacun qu’une seule miniature conçue dans les données habituelles à Foucquet, vraisemblablement introduite après coup en tête des volumes. L’un de ces livres d’Heures eSt au Musée Condé de Chantilly; J; l’autre, à la Bibliothèque Royale de La Haye. Ladite Bibliothèque Royale de La Haye possède aussi un second livre d’Heures dans lequel un Calvaire peut évoquer également la pensée d’une œuvre de Foucquet ou de son atelier.§ En contraste avec ces manuscrits, où les images sont de Styles varies, d’autres livres d’Heures paraissent avoir été entièrement peints, pour la série complète de leurs illustrations, dans l’atelier de Foucquet, mais avec une part plus ou moins grande de concours apporté au maître par des collaborateurs travaillant sous sa direftion.
Parmi les clients de Jean Foucquet ont dû certainement se rencontrer, fait si fréquent à son époque, des bourgeois ou ce que nous appellerions aujourd’hui de “nouveaux riches.” Chez les Français du XVème siècle, c’était un sentiment tout à fait répandu que de vouloir marquer les manuscrits à peintures, que l’on faisait exécuter, d’un signe personnel, valant ex-libris. Les rois, les princes, les grands seigneurs avaient la possibilité de se servir à cet égard de leurs blasons. A ces blasons ils pouvaient ajouter des devises, plus ou moins allégoriques, ou encore des chiffres formés de deux initiales, chiffres parfois de pure fantaisie et mystérieux, par exemple, pour le duc Jean de Berry, un V et un E passés l’un dans l’autre, et, pour le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, deux E gothiques affrontés. Mais que faire quand on ne possédait pas d’armoiries héréditaires, ou quand vos armoiries, trop récemment concédées, n’étaient pas encore connues de la foule ? ce qui était le cas pour bien des hommes arrivés par euxmêmes à la fortune et aux grandes positions. On tourna la difficulté en calligraphiant en caraâères très nets sur les manuscrits, dans les bordures, et parfois dans les miniatures mêmes, tout simplement les prénoms et noms de famille des destinataires. En certains cas, ces noms étaient écrits au clair, et nous en verrons un exemple plus loin
* Ces deux miniatures ont été publiées dès 1829, par Vivant-Denon, Monuments des Arts du dessin ("Paris, 4 vol. in-folio), t.I, planche 45; et plusieurs fois reproduites depuis lors, notamment dans la Revue de l'Art ancien et moderne, t. X V ( 1 904), p. 4 1 3 et 9 1 , et dans mon livre sur La Peinture à l'Exposition des Primitifs français, Paris, 1904, in-40, planche en tête de l’ouvrage, et p. 9.
t P. Durrieu, Une gravure du début du XV'eme siècle, Paris, 1917, in-8° (extrait des Comptes rendus des séances de P Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, 1917, p. 89 et suiv.).
f N" 76 du catalogue imprimé in-40 des manuscrits de Chantilly, t.I (Paris, 1900) : héliogravure en face de la p. 83.
§ Sur les susdits livres d’Heures de la Bibliothèque Royale de La Haye (anciennement Nos. AA. 174 & AA. 266) voir : P. Durrieu, Deux miniatures inédites de Jean Foucquet, Paris, 1902, in-8°, avec reproduétions (extrait des Mémoires de la Société des Antiquaires de France, t.LXI).
avec les Heures d’Etienne Chevalier. Mais le plus souvent prénom et nom étaient dissimulés dans un anagramme. Nous en avons déjà rencontré un cas pour le Boccace de Munich , où le nom du premier possesseur du volume, Laurens Gyrard, eSt transposé sous la forme de “ Sur ly n’a regard.”
Le cas se représente pour deux charmants livres d’Heures de petit format, l’un et l’autre sortis de l’atelier de Foucquet. Dans l’un, le plus riche en images et le plus achevé d’exécution, qui appartient à Sir George Holford* les anagrammes sont : CHASTE VIE LOUE R.L. et S’IL AVIENT A.R. Dans l’autre (colleftion Durrieu) les anagrammes sont: HA LE CE MOINE et LA HAINE LY ENNUY, auxquels se joignent un blason (d’azur à la fasce d’argent accompagnée de trois couronnes d’or, deux en chef, une en pointe) et le chiffre E.D. Ces anagrammes et blason n’ont malheureusement pas encore laissé deviner leur secret.
Peut-être avons-nous une indication plus précise en ce qui concerne un autre livre d’Heures de la Bibliothèque Nationale de Paris (ms. latin 1417) dont les miniatures, aujourd’hui un peu usées, sont très fines et, pour quelques-unes au moins, dignes de Foucquet en personne. Une des miniatures représente les obsèques du personnage pour qui le manuscrit fut décoré à l’origine, et, d’après des armoiries plusieurs fois répétées dans ce petit tableau, il se pourrait bien que le premier possesseur du manuscrit ait été Philippe de Commines.f
Il existait jadis un livre de prières de petit format comme le précédent, et sortant également de l’atelier de Foucquet. Ce manuscrit a été démembré. J’en connais seulement 15 miniatures détachées,^: qui ont été achetées jadis chez un marchand par un amateur de Rouen, et sont entre les mains d’un des héritiers de celui-ci.
C’eSt au contraire sous sa forme intégrale de volume relié que nous eSt arrivé un livre d’Heures, avec calendrier tourangeau, constituant le ms. latin 1 3 305 de la Bibliothèque Nationale, volume fort intéressant mais où la participation personnelle de Jean Foucquet me paraît toutefois extrêmement réduite.
Du reste, même en prenant la totalité des livres d’Heures que je viens d’énumérer, si l’on défalque les miniatures plus faibles qui ne sont qu’un produit d’atelier, on n’arrive, comme peintures susceptibles d’être qjftribuées à Jean Foucquet lui-même, qu’à un nombre relativement peu élevé, n’atteignant pas le chiffre des images que renferme, à lui seul, le manuscrit des Grandes Chroniques de France.
Il reste, pour épuiser la liste, un dernier livre d’Heures, beaucoup plus important, en même temps qu’infiniment plus célèbre que tous les précédents, les Heures de Maître Etienne Chevalier. Nous allons lui consacrer un chapitre spécial ; mais, auparavant, il convient de signaler encore un point concernant l’ensemble de l’œuvre de Jean Foucquet.
Toutes les miniatures qui ont été passées en revue jusqu’ici sont postérieures à l’époque où Foucquet était revenu d’Italie. Avant ce voyage au sud des Alpes, le
* A figuré, en 1908, sous leN°2i9,àl’exposition de manuscrits enluminés, organiséeà Londres au Burlington Club. Une page eff reproduite dans le grand catalogue illustré, in-folio, de cette exposition, pl. 137.
t J’ai émis autrefois l’hypothèse que ce livre d’Heures pourrait Être celui dont parle le document d’archives qui se serait trouvé jadis dans la colleétion B. Fillon (Comptes-rendus des séances de l’académie des Inscriptions et Belles- Lettres, 1906, p. 257,séancedu 15 juin). Malheureusement, j’ai déjà dit plus haut que l'existence même du document en question est très sujette à caution.
t Quatorze scènes de la Passion et une réunion de tous les Saints.
maître de Tours n’aurait-il pas eu une première manière, correspondant à la période de ses débuts, alors que ne s’était pas encore développé tout son talent, comme il advint plus tard, par le contact avec les créations des artistes italiens ?
Il existe, dans divers manuscrits, une catégorie de miniatures dans lesquelles on sent déjà des qualités remarquables, et précisément les mêmes qualités qui distinguent les productions de Foucquet arrivé au plein épanouissement de son génie, mais où l’on rencontre aussi bien des inexpériences, des côtés défectueux et jusqu’à de vrais enfantillages. N’aurions-nous pas là précisément des productions de la jeunesse de Jean Foucquet ? La question a été soulevée par Henri Bouchot en 1 890 ; je l’ai reprise moi-même sur des bases plus larges en 1904 ;* et ce qui mérite l’attention, c’eSt que, parmi les manuscrits en question, il y en a deux au moins qui viennent de la région de Tours.
Ces miniatures contribueraient grandement à nous éclairer sur l’origine du talent de Foucquet. Ainsi que je l’ai indiqué, en raccourcis, dans mon livre sur ies Antiquités Judaïques ,f elles fourniraient des arguments pour rattacher, d’une manière plus ou moins directe, Jean Foucquet à la lignée des grands miniaturistes, principalement d’origine franco-flamande, qui ont fleuri en France à l’époque du duc Jean de Berry, oncle du roi Charles VI.
Mais il se pourrait aussi que les susdites miniatures, au lieu d’être des œuvres de la jeunesse de Jean Foucquet, soient sorties du pinceau d’un artiste différent, une sorte de pré-Foucquet, qui se serait comme cristallisé dans un genre une fois adopté par lui, au lieu de chercher à franchir un pas plus décisif. Pour trancher le débat, il faudrait un document formel. Et malheureusement celui-ci fait défaut. Je crois cependant intéressant de donner une liste brève des manuscrits que je vise ici, en indiquant, en notes, les reproduirions qui ont été publiées de certaines de leurs peintures :
Bruxelles — Bibliothèque royale, ms. N° 10474. Traduction française des Stratagèmes de guerre de Frontin.%
Genève — Bibliothèque publique et universitaire, ms. français 191, Boccace, Des cas des nobles hommes, mis en français par Laurent de Premierfait ; et ms. français 5 , le Livre des Anges, traduit d’après François de Ximenes.§
Londres — British Muséum, Addit. ms. 28785, livre d’Heures, d’origine tourangelle.il
Paris — Bibliothèque Nationale, ms. latin 4915, Mer des Histoires, provenant de la famille Jouvenel des Ursins ;<J ms. français 166 (pour les feuillets 33 et 40-47 du
* Henri Bouchot, Jean Foucquet , dans la Gazette des Beaux-Arts 1890, t. II, p. 257-258. P. Durrieu, La Question des Oeuvres de jeunesse de Jean Foucquet, Paris, 1904, in-40 (extrait du Recueil de Mémoires, publié par la Société des Antiquaires de France à l’occasion de son centenaire).
t Pages 110-117.
± P. Durrieu. La Question des Oeuvres de jeunesse de Jean Foucquet, déjà citée, pl. VII du Recueil de Mémoires de la Société des Antiquaires de F rance pour son centenaire.
§ Aubert de La Rue, dans le Bulletin de la Société française de reprodudions de manuscrits à peintures, 2ème année, 1912, pl. XXXVI, XXXVII et XLIb.
|| British Muséum — Reprodudionsfrom Illuminated Manuscripts, sériés II (Londres, 1907, in-8°) pl. XXX.
ÇJ P. Durrieu. Antiquités Judaïques, pl.XXIV — C. Couderc, Bibliothèque Nationale, Album de portraits d’après les colledtons du Département des Manuscrits, Paris, in-40, pl- LXXV et LXX VI.
volume), Bible moralise'e ;* ms. français 15445, Histoire ancienne , aux armes de la famille de Coëtivy.
Ancienne colle&ion Gelis-Didot (aujourd’hui collection Durrieu), Merveilles du Monde, f
Petrograd — Ancienne Bibliothèque Impériale, ms. 5 .2. 101 . Le Roman de F attvel, volume exécuté, suivant le Comte Alexandre de Laborde, vers 1440, où a été inscrit plus tard, l’anagramme VA HATIVETE M’A BRULE, anagramme dans lequel le Comte de Laborde a retrouvé le nom de Mathieu Beauvarlet.
Tours— Bibliothèque Municipale, mss. Nos. 208-209, Graduel, fait pour le chanoine de Tours, Guillaume le Picart, dont le nom eSt inscrit sur une des miniatures, comme attestation de propriété, et qui vivait en 1442.
Vienne, en Autriche — Ancienne Bibliothèque Impériale, ms. N" 2617 (seulement pour les peintures des folios 76 verso — 77 reCto, 91, 121, 138 verso — 139 reâo, 152, 169 et 182), La Thés eide, arrangée en français, d’après Boccace. ^
* Comte Alexandre de Laborde, La Bible moralisée, Paris, gr. in-folio, 4 volumes parus de 19 1 1 à 1921, tome IV, pl. 744-746. Henri Bouchot dans la Gazette des Beaux-Arts, 1890, t. II, planche en héliogravure, en regard de la p. 278.
f Histoire de l'Art publiée sous la direction d’André Michel, t. IV, 2ème partie (Paris, 191 1), p. 729.
J Ed. Chmelarz dans le t. XIV (Vienne,! 893, in-folio) du Jahrbuch der KunsthiSiorischen Sarnm/ungen des AllerhochSten Kaiserhauses, pl. XXXII, XXXIII et XXXV à XL.