INTRODUCTION
Amiens, Samarobriva Ambianorum, Ambianum, dans la Province Romaine désignée sous le nom de Seconde Belgique, et qu*Ammien Marcellin appelait, au iv"" siècle, c une ville éminente entre les autres villes » demeura soumis, sous la domination des maîtres du monde, au système d'administration municipale qui régissait, d'une manière uniforme, toutes les parties de TËmpire. Il possédait, comme toutes les cités où avait été importé le régime romain, une Curie chargée du soin de la police et des affaires locales. La chute de l'Empire, les envahissements des Barbares, les époques mérovingienne et carolingienne amenèrent successivement des modifications plus ou moins profondes dans les relations civiles et sociales des citoyens de cette ville, jusqu'à l'établissement de la commune d'Amiens. Sortie, par l'insurrection victorieuse du xn* siècle, des entraves du pouvoir tyrannique de ses comtes, se gouvernant par ses propres lois, ayant et exerçant les droits de haute, moyenne et basse justice, personnifiée par un corps électif d'échevins, ayant à sa tête un Mayeur ou Maire, la ville d'Amiens conserva la plupart de ses franchises jusqu'en 1597, époque où s'achève la décadence et l'amoindrissement de sa magistrature municipale de près de cinq cents ans d'existence.
Que la commune d'Amiens ait dû sa naissance au Roma-
nisme ou au Germanisme, peu nous importe ; cette question a été assez souvent débattue pour ne pas y revenir, mais ce fut une tradition inaltérablement conservée par les Amiénois, que leur indépendance municipale était de toute perpétuité. C'est la thèse que soutiennent les nombreux Mémoires rédigés à l'occasion des non moins nombreux procès que la ville eut à soutenir pour la conservation de ses droits et de ses privilèges. Suivant leurs auteurs, la charte communale ne fut pas une concession, mais la reconnaissance solennelle et la confirmation d'un ordre de choses antérieur. « La vilte d'Amiens, dit l'un d'eux, non plus » que celles de Tours, de Reims et autres anciennes cités, i> n'ont jamais eu de charte constitutive de leur droit mu- » nicipal. Elles jouissaient de ce droit là, auparavant » l'érection d'aucune commune. » A leurs yeux, ces chartes ne sont que la consécration de coutumes bien antérieurement observées. C'est le sentiment vivace de l'antiquité primordiale de ce régime, qui explique l'attachement des Amiénois au peu de libertés locales que la centralisation à outrance leur a laissé de leurs anciennes franchises, et leur susceptibilité, si elles sont mises en question. Il est rare, et nous en avons eu de récents exemples, qu'en cas de conflit entre les administrations préfectorale et municipale, la population ne prenne hautement parti pour cette dernière.
L'Institution du Maïeur et des Échevins d'Amiens ne datera cependant pour nous que de l'érection de la commune en 1117. La charte originale et ses confirmations par le roi Philippe-AugustCj en 11 90 et 1209, sont les premiers titres, qui, historiquement, indiquent leur existence.
Si quis de communione alicui jurato res suas abstulent, a preposito nostro submonitus, justitiam prosequitur, si vero prepositus de justitia defecerit, a Majore vel scabinis,
submonitus, in presentia communionis véniel et quando scabini inde judicaverint, salvo juro nostro, ibi faciet.
Dans une charte de 1159, contenant donation de la terre de Glatigny à l'abbaye de Saint -Martin aux Jumeaux [Archives départementales de la Somme, Cartulaire de cette abbaye, p. 13 v*),- l'on trouve au nombre des signataires de cet acte deux témoins : Arnoul et Milon, tous deux se qualifiant de Maire de la commune. Y aurait-il eu dans ces premières années, deux personnes revêtues en même temps de cette même fonction, comme cela aurait eu lieu à Abbeville, au commencement du xiv* siècle, suivant l'autorité du P. Ignace de Jésus Maria, ou plutôt faut-il penser avec Augustin Thierry que le premier était le seul maire en exercice, et ne voir dans Milon qu'un ancien maire, jaloux, en prenant ce titre honorifique, de rappeler qu'il avait autrefois été promu, par le choix de ses concitoyens à la plus éminente des fonctions municipales. Plus tard, dans les documents officiels, les noms* des anciens maïeurs seront toujours précédés de la qualification de Sire, perpétuant le souvenir de leur passage à la Mairie.
Les chartes ne nous apprennent rien sur le genre de nomination et les conditions d'éligibilité du Maire et des Echevins dès l'origine de la commune, mais les anciens Usages d'Amiens, rédigés dans le cours du xiii* siècle et qui présentent dans tout leur développement un code des lois municipales et des usages locaux qui régissaient la ville, nous édifieront complètement à ce sujet. Nous nous contenterons d'en extraire les passages suivants :
« Nus ne puet estre maires d'Amiens II anéez ensievant Vune après Vautre. Ne nulz frères, seronges * ne
(1) Seronge ou mieux Serouge et Serourge, beau-frère.
pères ne fieuh ne genres ne cousins germains ne poent estre esquevin ensanble en une anée » ^ .
« Cascune baniere fait sen maieur, fors li waides et li mesureur et li maires et li esquevin (F Amiens font de ches II bannièrez maieur » .
« Li Maires et li esquevin nomment par leur serment III personnes de leur esquevinage ou de dehors leur esquevinage, pour faire maieur de la chité de l'un de ches III et portent as maieurs de banières ches III personnes et li maieur des banières enprendent I par leurs sermens, le plus soufjisant et ne le poent li maieur des banière% refuser que li uns de ches III ne soit pris, et convient que chis qui pris est, faiche serment de le mairie^ et se il ne veult faire, on abatera se maison et demourra en le merchi du roy au jugement des esquevins. »
« Li maieur de banierez font XII esquevins et maieur nouviaus et chil douze esquevin en font XII autres » -.
(1) Jusqu'à l'édit de 1597, les Maires d'Amiens ayant exercé exceptionnellement leurs fonctions plusieurs années consécutives furent :
Bertremieu du Gaurel 1255, 1256.
Nicole Bergnier 1262, 1263.
. Liénard le Sec 1308, 1309.
Mile de Berry 1429, 1430, 1431, 1432.
Philippe de Morviller 1459, 1460.
Antoine Glabaut 1478, 1479, 1480, 1481, 1482, - 1491, 1492, 1493, 1494, 1495. Nicolas le Rendu 1485, 1486. Pierre de May 1498, 1499, 1500, - 1507, 1508. Nicolas Gaignet 1514, 1515.
Jean de Saint-Fuscien 1518, 1519.
Antoine de Saint-Delis 1524, 1525.
Firmin de Ganteleu 1551, 1552.
Jean de Gollemont 1587, 1588.
(2) Le texte donné par M. Marnier et M. Bouthors, de ce document, porte IV autres. C'est XII qu'il faut lire, car cette énonciation est simplement une faute de copiste ou d'impression.
« Li maieur des banierez font IV conteurs qui les deniers de la ville et les rentes et les présens et les camhies de la ville font et wardent. t>
« Et li maire et li esquevin donnent a cascun son office de ches officines et s'il y en avoit aucun rebelle qui Voffice ne vau^ist prendre, on abateroit sa maison et Vamenderoit au jugement de esquevins. »
« Si li maires qui eslus seroit refusoit la mairie et vausist souffrir le damage, jà pour che ne demoureroit mie qu'il ne fesist r office. Et se aucun refusoit Vesquevinage, on abateroit se maison et Vamenderoit au jugement de esquevins et pour che ne demourroit mie que il ne fesist l'office de lesquevinage. Se li I V conteur ou li 1 d'ans estoient rebelle de faire leur office, il seroit pugni aussi comme li esquevin et pour che ne demourroit mie qu'il ne fesissent leur office, »
On le voit, tout mandat municipal était obligatoire, et comme le fait justement remarquer Luchaire, dans son excellente étude sur les Communes françaises à Tépoque des Capétiens directs, dans ces charges obligatoires, on dirait qu'ici le moyen âge s'était souvenu de l'antique législation romaine qui rivait, bon gré mal gré, à la Curie les notables des grandes cités. Mais en revanche le Maire du moyen âge n'était point, comme celui d'aujourd'hui, un fonctionnaire dépendant du pouvoir central, destituable et révocable à volonté, faisant exécuter les ordonnances de ce pouvoir, et bornant son autorité à la simple gestion des intérêts communaux dans les étroites limites que lui assigne la loi moderne. 11 avait à Amiens l'administration, la justice, la police, le commandement de la cité. Administrateur, dès le premier jour de son entrée en charge, il maintenait ou révoquait les sergents à masses, qui devaient déposer leurs masses devant lui en signe de résignation de leurs offices ;
avec le concours de l'Echevinage, il nommait aux emplois de sergents et de jaugeurs, seul, à tous les autres. Justicier et policier, avec l'Echevinage, il connaît et décide de tous débats de marchandise, marchés ou conventions dans l'enclave de la banlieue, des forfaits, violences ou mêlées, sauf du rapt et du meurtre, réservés comme cas royaux. Comme chef de la commune, il avait le droit de haute justice, et comme emblème de ce droit, il faisait porter devant lui, par deux sergents nommés espadrons, deux glaives, la pointe en l'air. L'un de ces glaives est encore conservé au Musée de Picardie. Comme commandant militaire, il garde les clefs des portes de la ville, que les portiers vont, le matin, prendre à son hôtel pour les ouvrir et doivent rapporter le soir après la fermeture. Vingt hommes du guet l'accompagnent la nuit lorsqu'il veut aller faire sa ronde sur les remparts ou se faire ouvrir l'une des portes de la ville. Deux agents spéciaux, nommés petits portiers, veillent chaque nuit sous le porche de l'huis de sa demeure.
Comme insigne de sa dignité le Maire portait une longue robe de taffetas moitié rouge et moitié bleue ; à sa ceinture était suspendue une bourse de velours azurée et vermeille, semée de fleurs de lys d'or et armoyée des armes de la ville, dans laquelle il renfermait les sceaux de la commune *.
(1) A David de Herselaines broudeur VI livres parisis pour sa paine, salaire et desserte d'avoir fait de broudure aux armes de la ville d'Amiens, la bourse de velours vermeille et bleue que chacun jour a à sa chainture Monseigneur le maieur d'Amiens en laquelle il met les seaulx d'icelie ville et pour ce y compris le velours et estoffe a ce servant comme il appert par mandement cy rendu VI 1. X s.
Comptes Y 3, 46, 1462-1463.
Cette bourse fut fournie jusqu'en 1597, époque de la suppression de la Mairie. Une délibération échevinale du 21 juin 1625, que l'on verra plus loin, demanda que le premier eschevin pût porter une tasse semée de fleurs de lys pour se distinguer de ses collègues. Pages nous apprend que dans un tableau de N.-D. du Puy de 1596 figurait le maire Pierre de Famechon en robe de maïeur portant à sa ceinture une bourse ou tasse d'étoffe rouge.
Il avait droit à un palefroi, pour lequel la ville lui payait annuellement la somme de 20 livres ^ enfin, détail caractéristique qui indiquait la haute importance attachée à sa fonction, il ne pouvait porter le deuil à la mort de ses parents, pendant toute la durée de sa charge -,
En 1889, à la première page des Clabault, nous écrivions ces lignes ^ :
Un chapitre intéressant de notre histoire nationale, serait certainement celui qui aurait trait, à l'origine, au développement, et à rinfluence, durant plusieurs siècles, des grandes familles de la bourgeoisie française. Nées avec l'émancipation des communes, au moyen âge, prenant leur essor à la faveur des libertés politiques et sociales qu'elles consa-
(1) A Sire Jehan de Saint-Fuscien maieur d'Amiens XX livres à cause de son palefroy, le gros tournois pour XVIII deniers la pièce, comme à son prédécesseur cbacun an qui sont exercans led office sont accoustumé prendre sur ladite ville, payé pour lan de ce présent compte par sa quittance cy rendue XX 1. et pour ce XX liv.
Comptes Y 3, 46, 1462-1463.
Cette redevance fut toujours payée au premier magistrat de la cité jusqu'à la Révolution. Voir Registre aux comptes 1787-1788. Elle s'étendait môme jusqu'au lieutenant de maieur pour 10 livres, ibid.
(2) Voici un exemple de cet usage, à propos de Pierre de Famechon tiré du registre aux délibérations à la date du 19 décembre 1596 :
Monsieur le maieur a dict que Dieu la visité parla perte de M* Anthoine Grébert son beau-père et pour honorer sa mémoire il avoit faict apprester des habitz de doeul touttcfois estant prest de les mectre, il a esté adverty par quelqu'un que jamais le mayeur d'Amiens ne porte le doeul et que de fresche mémoire sire François Bigant, la première fois (1570) qu'il fust maieur perdit son père, la seconde fois (1579) sa mère et la troisième fois (1583) sa. belle-mère desquelz il ne feyt le doeul, priant à ceste occasion mesdis sieurs d'adviser, sil est descent pour la charge du magistrat qu'il porte le doeul ou non, parce qu'en cela il se voeult du tout conformer à le volonté de messieurs. Sur quoy, par advis de toute la compagnie a esté ordonné que ledit sieur maieur durant sa mairie ne porter^ le doeul.
(3) Les Clabault, famille municipale amiénoise, 1359-1539. Amiens, in^"*. Douillet et G<*, 1889.
craient,puisantàraidedecesIibertésconcédées ou conquises, suivant les circonstances, dans leurs nombreuses relations commerciales^ ou dans leurs alliances entre elles^ Findépendance de la fortune, qui les conduisit successivement à Texercice des plus hautes fonctions municipales, qui se perpétuaient et s'éternisaient pour ainsi dire dans leurs mainS; cette situation privilégiée leur assignait naturellement le grand rôle politique et financier que nous leur voyons jouer dans toutes les grandes villes du royaume. Consuls, Capitouls, Jurats, Prud'hommes du Midi, Rewarts, Jurés, Maïeurs ou Échevins du Nord, formaient, à côté de la noblesse représentant les anciens conquérants du sol, une seconde aristocratie qui rivalisait parfois d'ostentation et de somptuosité avec la royauté elle-même. On se rappelle le vif désappointement éprouvé par la reine Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, quand, venue à Bruges en 130 1 , à la vue du luxe d'atours des femmes des bouchers et des brasseurs qui se pressaient à ses côtés, elle s'écriait dans son dépit : « Je croyais être la seule Reine ici, et j'en vois plus de six cents ». Si les Flandres et la Belgique conservent avec une fierté toute patriotique les noms honorés de leurs vieux bourgmestres, la ville d'Amiens peut citer aussi avec un légitime orgueil celui des familles des Firmin Leroux, des Cocquerel, des Du Gard, des Saint-Fuscien, des Du Gange, des Picquet, des l'Orfèvre et des Glabault. Mais nous n'écrivons pas l'histoire de la Municipalité d'Amiens et notre unique ambition se borne à donner aujourd'hui la nomenclature complète et jusqu'à présent inédite de toutes les personnes ayant pris part à la gestion de nos affaires communales comme maires ou échevins, à publier en un mot le Livre d'Or des familles municipales de la vieille cité picarde. Les Républiques italiennes du
moyen âge, Lucques, Florence, Milan, Gênes, Venise, inscrivaient avec orgueil sur les leurs, les noms illustres de leurs oligarques. Les registres aux chartes ¥ et ¥ bis de l'Hôlel-de- Ville d'Amiens sont le véritable Livre (TCh* de sa municipalité, durant une période de plus de quatre siècles. Quelques villes de France ont recueilli pieusement les noms de leurs anciens administrateurs, notammentdans le département de la Somme, Abbeville et Péronne. D'autres villes les ont inscrits sur des tables de marbre dans leurs palais municipaux. Ce qu'elles ont fait, nous le faisons à notre tour, parce que les nomenclatures de La Morlière et du Père Daire sont incomplètes et quelquefois fautives, et que ces auteurs, devenus rares en raison de leur prix élevé, ne sont pas à la facile portée du public, enfin par ce qu'il n'est peut-être pas indifférent à bon nombre de familles encore existantes de connaître quelle part ont prise autrefois leurs ancêtres à la vie communale.
Notre travail comprend trois parties distinctes.
La première, qui est notre œuvre personnelle, va des premiers temps connus de la commune à l'année 1345, époque où se rencontre la première liste officielle des Maires et échevins d'Amiens.
La seconde, de 1345 à 1597, date de la reprise d'Amiens par Henri IV et de la suppression des privilèges de la ville.
La troisième, de 1597 à 1830, date du régime municipal que nous pratiquons encore, sauf quelques modifications de détails.
Pour faciliter les recherches dans cet index si étendu de noms propres, nous avons cru devoir reléguer à la fin de l'ouvrage, les notes que nous avons jugé utile d'ajouter aux textes des registres municipaux.
DE LA
MUNICIPALITÉ AMIÉNOISE