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Livre d'or des Franco-américains de Worcester, Massachusetts [microforme]

“Dis, Maman, supposant qu'on ait beaucoup de talent, combien d'années faut-il étudier pour devenir Français?'— Ce délicieux mot d’un petit Yankee me rappelle une ligne d'une lettre écrite à Madame Belisle durant la guerre, par un de ses fils au front: ‘‘Mère, si je n'étais Américain, je voudrais être Français!’’... Ne dirait-on pas deux petites miniatures des gens de chez nous? De nos frères yankees, dorénavant convertis à l'idéal français, et de nos frères de race, portant haut le double orgueil de leur pays et de leur blason.

‘‘Le geste de Dieu par les Francs” ne s'est pas seulement accompli chez les peuples de la vieille Europe: depuis trois siècles il agit aussi sur la terre d'Amérique, et c'est un geste de semeur qui sème le bon grain. Ayant défriché et ensemencé les grandes prairies du Saint-Laurent, du Mississippi et de l'Ohio, it est ensuite venu piquer le soc de sa charrue sur les versants des collines de la Nouvelle-Angleterre. Et plus la terre était âpre, plus il semble s'y être acharné: cette terre est devenue sienne aussi, et d'année en année la moisson s'est faite de plus en plus belle. Et il a dit à ses fidèles serviteurs: ‘‘Allez mettre de côté les meilleurs épis pour les prochaines semailles’'......

M. Alexandre Belisle a entendu cet ordre. Il est de ceux qui vont cueillant les belles gerbes, afin que dans les étés à venir nos gens puissent encore jeter les yeux sur le blé qui lève, sain, fort et sans ivraie.

Pour la génération présente, l'auteur de ce livre est trop bien connu pour qu'il soit nécessaire d'énumérer ses titres, de parler de sa compétence; mais ce livre étant destiné prin-

cipalement aux générations à venir, il convient de mettre en vedette l’auteur, qui de lui-même s’effacerait. D'ailleurs, je ne suis pas de ceux qui croient qu'on doive garder tous les mots élogieux pour les oraisons funèbres!

On a dit fort justement que chaque ville a son atmosphère particulière, un cachet qui lui est propre. Il est de toute évidence que cela provient du caractère de ses habitants. Or, dans chaque milieu, si certaines gens ‘‘donnent le ton’’, on ne s'y conforme pas moins à l'atmosphère locale, aux traditions et aux coutumes établies depuis si longtemps qu'elles sont devenues une espèce de code règnant. Et de même, il est certaines familles qui laissent leur empreinte sur chaque ville; des familles où, de père en fils, on ajoute au nom déjà honoré, le lustre de nouveaux services; des familles dont chaque membre s’acquitte scrupuleusement des devoirs et des responsabilités que la considération générale impose.

A Worcester, la famille Belisle fut toujours de celles-là. Trois générations ont déjà donné l'exemple à leurs contemporains. A la quatrième qui grandit on répète le credo familial d’honneur et de service. Et la lignée continuera sans doute à produire des écrivains, des journalistes, des éducateurs, des diplomates, des gens de robe et d'épée... Mais si M. Belisle, en écrivant ce livre, est en quelque sorte resté dans son métier, on ne doit pas pour cela perdre de vue l'énorme somme de travail qu'un pareil ouvrage impose. I s’y prépara de longue main en recueillant à droite et à gauche, et cela des années durant, tous les livres, journaux, revues, papiers de familles et documents de toute espèce 5e rattachant de près ou de loin au sujet traité.

Membre de la Compagnie de Publication Belisle, et de ce fait ayant accès à la collection complète des éditions de ‘‘L'Opinion Publique’ et du ‘‘Travailleur’’; ayant connaissance des trésors de la bibliothèque Mallet, et autres collections privées; membre actif de la Société Historique Franco- Américaine, the Worcester Society of Antiquity, et autres associations semblables, l’auteur du présent ouvrage est sans contredit la personne la mieux renseignée sur l'histoire des

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nôtres à Worcester. Chercheur infatigable, éditeur patient, il a consacré maintes et maintes veilles à la préparation de son manuscrit. Réalisant tout ce que ce labeur avait d'ingrat, il a néanmoins promené sa loupe sur certaines pages presqu'effacées de nos archives, à la seule fin que la posté. rité puisse voir clair dans nos annales.

Il y a des gens qui ne considèrent l’histoire que comme un calendrier de l'an dernier, ou comme une galerie de portraits d'étrangers. Pour d'autres, (et j'en suis) c’est une feuille de route et un album de famille. Et voilà bien ce qu'est le présent livre pour les Franco-Américains de Worcester. En feuilletant ses pages, on y verra les traits de plusieurs générations des nôtres, qui redeviendront vivants. Ils nous ouvriront les portes des vieilles demeures, nous feront agenouiller sur les bancs de vieilles églises, et lorsque nous en sortirons, ils se tiendront encore près, afin de voir surgir, d'abord, les foyers nouveaux, ensuite les clochers neufs, et toutes les œuvres venues se grouper autour, comme des enfants de chœur en soutanes rouges, noires, violettes...

Après ces années de formation, le lecteur attentif sentira comme une pause. On semble attendre, réfléchir. Médita. tion féconde, puisqu'on verra surgir, d’abord, un collège d’où émaneront la forte discipline et la saine doctrine de la Sorbonne et de Louvain: puis une vie sociale plus intense, un renouveau d'art (art dramatique, littérature, chorale) où commenceront à briller la verve et le goût gaulois.

Durant la grande guerre, cette petite renaissance locale a semblé subir un temps d'arrêt. Mais comme un arbre, en saison de sècheresse, plonge ses racines plus avant vers les sources d'eau vives, ainsi durant ces années terribles nous sommes-nous fortifiés pour un nouvel essor. Ce n'était pas le temps de former bande à part quand l'univers flambait !.. Et tout loyaux, tout attachés que nous fussions à cette terre d'Amérique, nous ne pouvions oublier que nous étions issus de cette race de preux à laquelle l'Amérique doit tant. Pour nous, il ne pouvait être question de neutralité, ni même de tièdeur. D'instinct nous connaissions le danger. Nos cœurs

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s'étaient faits l'écho de l’héroïque Belgique, qui avait, au prix même de sa vie, lancé au monde le cri d'alarme du chevalier d’'Assas: ‘‘A moi d'Auvergne, voilà l'ennemi !'”. Avec quelle anxiété nous avons suivi les événements des deux premières années! Avec quelle émotion nous avons senti qu'autour de nous l'opinion se formait, et qu’une grande nation se préparait à un grand geste, et que ce geste serait fait sur la terre des Francs!... Avec quelle énergie on s'est mis à l'œuvre! On peut dire que ce fut l'ère de nos Franco-Amé.ricaines. Partout on se les disputait. C'est à qui aurait toutes ces bonnes volontés pour les œuvres de guerre; c'est à qui se servirait de tous ces doigts de fées, ces doigts restés si français malgré trois siècles en Amérique; ces doigts de vif argent, allant si vite et faisant si bien!

Ensuite ce fut l'ère des affiches. Sur les placards, à tous les coins de rue où l’on affichait les noms des enrôlés volontaires, des blessés au feu, des morts au champ d'honneur, des médaillés pour leurs faits d'armes, combien des nôtres ont figuré!... Pierre, Jean, Jacques, Pierre, Jean, Jacques! Les mêmes noms, presque les mêmes silhouettes que ‘‘l’Aiglon’’ évoquait sur le champ de bataille de Waterloo.... Mais cette fois, ce n'étaient pas des fantômes d'hommes vainement sacrifiés auxquels on demandait pardon: mais des jeunes vies qui s'étaient offertes à la défense d’un idéal, et qui, étoufrées par les gaz, fauchées par la mitraille, entendaient pourtant le suprême ‘‘Debout les morts!’ qui les sommait de combattre jusqu’à la victoire.

Enfin, quand arriva cette immortelle nuit de novembre, 1918, ce fut un vicaire franco-américain, sonnant à toute volée la cloche du vieux beffroi de Notre-Dame, qui donna le branle à tous les carillons de la ville. Et en plein milieu de la nuit, au cœur de la ville, sur cette place publique, cette ‘‘ Common” qui avait connu les pas des soldats de la Révolution, sous ces arbres qui avaient vu passer Lafayette, on vit cette fois une foule immense, bigarrée, en délire; une foule qui alliait la Marseillaise à l'hymne national, mariait le drapeau tricolore au drapeau étoilé; une foule qui proclamait avec tous les ac.

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cents de la tour de Babel que grâce au vaillant bras de Foch, l'univers était témoin du plus grand, du plus solennel de ces ‘‘Gestes de Dieu par les Francs !’’

Nous voici rendus aux difficiles années de l'après-guerre. L'ouragan révolutionnaire qui fait un chaos de la vieille Europe, les bourrasques de malaise industriel qui bouleversert les Etats qui nous environnent, ne semblent pas avoir de "3e sur nous. Et si au flair de notre race nous ajoutons un peu du flegme yankee, nous sortirons peut-être indemnes de la tourmente.

Mais qu'on 1’aille pas croire que si les grands maux de l'après-guerre nous sont énargnés, nous éviterons également toutes les misères de l’avant-guerre. Nenni! Voilà qui serait trop beau!

On aura à subir encore longtemps— hélas |—l'ineffable bêtise de certains soi-disants Américains qui nous demanderont si nous comprenons le français de France!.... Et la mortelle injure de certains hobereaux soi-disants parisiens qui entretiendront, pour leur propre avantage, la légende du patois canadien; Français bâtards qui ne se douteront même pas qu'ils font autant de tort aux véritables Français à l'âme droite et au parler franc, qu'ils sont injustes envers nous, depuis si longtemps les porte-étendard de l’idée française sur cette terre américaine avide d’idéal.... En dernier lieu viendront les simples-d’esprit, voulant à tout prix nous ‘‘américaniser’’, nous, Américains depuis trois cents ans, possédant tous une lignée d'aïeux à faire pàlir d'envie plus d’une hautai. ne ‘‘Colonial Dame’’. Et quand nous leur aurons bien répété cela, et rafraîchi la mémoire au sujet de Washington, de Jefferson, de Franklin, qui tous parlaient le français pour le plus grand bien de leur pays, et que finalement nous les aurons poliment éconduits, ils ne seront pas encore convaincus que nous qui parlons deux langues, puissions être aussi loyaux, aussi fiables, aussi intelligents qu'eux, qui n’en ont jamais appris qu'une seule!... Que voulez-vous? Un vieux

philosophe n'a-t-il pas dit qu'on marche sur les imbéciles en ce monde, et qu'il pleut tous les jours de cette sorte d'insectes!

Mais nous saurons tenir bon, envers et contre tous!.... nl y va de notre amour-propre; de la parole donnée aux anciens, dont M. Belisle raconte ici les faits dignes d'émulation; il y va de l'intérêt de nos frères américains, les vrais, de ceux qui durant ces dernières années ont chanté par millions, invoquant Sainte Jeanne de France:

‘Joan of Arc, Joan of Arc, they are calling thee!...'’

Ne semble-t-il pas que la Pucelle ait pris complaisance à les écouter?

Ne semble-til pas même qu'elle s’est plu à conduire leurs légions :

‘‘She gave her silence to their lips, Her vision to their eyes;

And the quick glory of her sword She lent to their emprise........

Ah! De part et d'autre il faut se garder d'oublier! Comme l’a si bien écrit John Finley, ‘America is a land which France can never lose, except by forgetting !’’

En Amérique aussi, il faut qu'on se souvienne!

CORINNE ROCHELEAU,

Worcester, Avri! 1920.

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