LIVRE DK COMPTE » DE L ABBÉ GLAIZE
A Glux, il se terra dans sa cure; il ne voyait presque personne, il n'en sortait, nous dit-il, qu'à « la grande nécessité » (1). U attendait patiemment la fin de la persécution. Les beaux jours, croyait-il, n'allaient pas tarder à revenir, comme le soleil après Lorage. U pourrait, dans quelque temps sans doute, reprendre ses fonctions, reprendre aussi cette bonne vie d'autrefois si calme et si douce (jue Louché était venu troubler si mal à propos. Malheureusement, ses espérances étaient vaines. La persécution ne cessa pas, ne se ralentit même pas; elle devint au contraire plus violente. Lu moment arriva où le séjour de CIux devint dangereux pour lui. Alors il lui fallut bien se résoudre à abandonner son presbytère. 11 décida de se retirer à Chazelles, son hameau natal. Il commença à faire quelques préparatifs de départ, mais sans se hâter, comme à regret : il y mit tant de lenteur qu'un représentant en mission lui intima l'ordre d'avoir à quitter (ilux dans cinq jours. 11 se bâta dès lors; ayant vendu tout ce qu'il ne voulait pas emporter, il se munit d'un passeport, à défaut d'un certificat de civisme qu'il ne put obtenir du district de Chàteau- Cbinon, et ne ditî'éra plus. Ln jour, au commencement de janvier 4794 (2), de la cure de (ilux, sortait ou plutôt s'échappait comme un voleur, en fondant en larmes, un bon paysan auvergnat : c'était (ilaize qui se mettait en route pour Chazelles.
Comme les prêtres, en ce temps-là, étaient incarcérés « souvent seulement j)arce qu'ils étaient prêtres », il s'était déguisé en paysan pour ne pas être reconnu et, au moment de quitter, peutêtre pour toujours, la demeure où il avait passé deux années si douces le cœur lui manquait soudain. Ln tout cas, ce déguisement, le soin qu'il prit d'entremêler son langage de « mots d'Auvergne » et aussi de ne pas séjourner dans les villes, lui
(1; Il en sortit un jour pour aller dans Téglise, faire brûler des hosties consacrées qui étaient dans le tabernacle et « qui linquiétaient beaucoup », il restait, comme on voit, piètre de cœur.
(2) Dans son Livre de Compte, Glaize se contredit sur ce point; d'une part il nous dit qu'il resta près de trois mois dans sa cure : il serait donc parti vers le milieu du mois de février. Dautre part, il écrit : « U [c'est-à-dire le commissaire de la société populaire d'Autuu qu'il rencontra entre Luzy et Bourbon- Lancyl me dit que l'on y [à Autun] avait arrêté hier, labbé Goutte, évéque constitutionnel. .. Or l'arrestation de Gouttes est du 7 janvier. Glaize serait donc parti vers le 4 ou 5 janvier. Cette dernière date doit être la date e.\acte.
A. TRKViS
ussiirôreiil un Ihmiicux voyage. Il ariivait en ollVl à (Ilia/.«'1K'S, h' 22 mars I7î)i. saii> (jiic, mille [)aii. on I Cùl anùlé ou reconnu.
Il se l'oliia sans «loule dans sa maison j)alei lU'lle, occupée par son bean-fVèro l^scaloinu. Avec lai-jj^cnt (ju'il avait a|)porlé, il se mit à faiie !<' commeicr Je moulons. Il pa^sa un mois sans être iu(|uiélé ; <léjà il es[)('rait (jue ses peines allaient pi'endre fin. Il n'en élail pas encore au honl. Le '2'-\ aviil 171)4, on lui noliliail un arrèh' de Ho (1), lui ordonnant de se rendi'e dans les 2ï heures à Sainl-Klour. sous peine, s'il ne s'y rendait pas, d'èti'e arrêté o\ eniprisonni'. Il s'empressa d Obéir. A Saint-Flour, il apprit (}n il avait la ville [tour prison et devait se pi'i'sentei" à rap[)el tous les matins à on/e heures, il ehida hientiM celte l'ormalité gênante en devenant commis au bureau des biens nationaux de la Ville. Il [)ril soin en Dulrc» de se [)i'ocurei' un ccM'tilicat de civisme ; il l'éussit à s'en faii'e i"abri(|uei' un (piil nlu'sila j)as à aller l'aire sig;n(M' lui-même à Auriac par la municipalité. Puis, il attendit (ju'on le i-emiten liberté. Il attendit plusieurs mois pendant les(jU(ds il ((junut d<' rude^ moment^. Les subsistances et surtout le pain devinrent rar<'s à S;iint-Llour : il er. lut réduit à une demi-livre de pain [)ai- jour. Il acheta bien de la farine ta Lhazelles, mais il netrinna [)asà se la faire transportera Saint-Flour. Escaloiuij, aurait bien pu s'en chari;er; il avait cheval et voiture, mais Lscaloing n'était pas content Au retoui' de (llaize : « Ce diable de cur«\ pensait-il. aurait bien pu demeurei* où il étîiit î (Ju'est-il venu faire j)ar ici?. le ne lui ai jamais p;iyé les biens qu'il m'a viMidus. Maintenant (|u"il n*a plus le sou. il va sûrement me réclamer de lariient. ('omme si jeu avais! S'il no me ré'clame rien, il me va talloii- tout de mênu' le nourrii"; n'ai-je donc [)as assez d'avoir à nourrii" mes dix enfant^! Maudit curé ! Ah I si les poissons de la Loii'e a\aieul pu m Cn dt'bai'rassei'I » Aussi quand filaizi^ ^'adressa à lui. il iclu^a net et en termes blessants, (llaize, froissé, ne tlit rien. Lscaloini; étant otlicier municipal [)0uvait le dénoncer, et on était en pleine Terreur, mais il se j)romit bien de demander ses droits dès (jue le « règne de la tyrannie serait passé ».
(1) Bo, représentant en mission dans le département du Cantal.
« LIVHE DK CGMPTi: )) DK L ABRE GLAIZE
Dans les premiers jours de Messidoi", l'arrêté de Bo ayant été levé, il put s'en ret(jurner à (^hazidles. dans sa maison paternelle. 11 l'cprit son commerce de moulons; le liljuilb't, il achetait un enclos à crédit; enlin il achevait de se brouiller avec son beau-frère. Il avait d'abord cherché à s'attirer ses bonnes grâces. Pendant tout l'été, il l'aida dans tous les travaux des champs, mais il se donna du mal en pure perte. Lscaloing ne s'adoucit pas. Le pauvre abbé dut, « chose qu'il n'avait jamais plus faite », manger du pain u noir comme son chapeau », loger sous une voûte infestée de l'ats « (jui ne le laissaient tranquille ni jour, ni nuit », supporter par dessus le mai'ché, les plus dures paroles : est-ce (|u'Lscaloing n'osait pas le traiter de bête? C'en fut trop à la fin. Obsédé, l'abbé linit par tomber nudade d'épuisement et de chagrin. Au début de septembre, il cessa tout travail et prit du repos ; c'est qu'à ce moment. Lscaloing cessait d'être à craindre ; le 10 thermidor, les tyrans avaient été « détruits », et, dans toute la Fi'ance, il se pi'oduisait une réaction conire la Terreur. Fnlin le 17 septembre, paraissait un décret, ordonnant de payer les pensions des ecclésiastiques fixées pai' le décret du 2 frimaire (1). Les prêtres assermentés, âgés de inoins de oO ans, qui avaient cessé leurs fonctions, recevaient une pension de 800 livres. Glaize était dans ce cas. Il résolut de toucher d'abord les 800 livrt\s promises, puis de fuir son beau-frère, « ce second Kohespierre », poui' se retirer à La lîaslide, hameau planté sur le versant droit de la Sianne, à quehjue distance de Chazelles. « Ses papiers n'étant [)as en forme » (il lui mauiiuail la translation de son domicile de Glux à Chazelles , il ne put toucher sa pension. 11 écrivit à Chàteau-(^hinon pour se procurer cette translation. Il attendit pendant deux mois une réponse qui ne vint pas, et finit par se décider^ aux environs de la Toussaint, à paitir pour Glux. 11 en revint au bout d'une quinzaine de jours, « ses papiers en forme ». Le surlendemain de son arrivée, il s'en fut à Saint- Flour ; il y reçut 4o0 livres sur sa pension. De retour à Chazelles, il lit montei' un lit à la Dastide, puis, le dimanche suivant, il s'expliqua avec Escaloing, en présence de deux témoins. Ce fut une explication orageuse. Aux demandes de Glaize, Escaloing
(1) V. Livre de Compte.
A. TREVIS
répondit par des injures. L'abbé se décida à lui intenter un procès en cassation de vente (1).
En attendant l'issue du procès, sur la fin novembre, il se retira à la lîastide et y ouvrit inn' T'cole primaire (2}. Il eut une quinzaine d'écoiieis, lesquels lui donnaiout par mois, pour salaire, six quartons de blé et une demi-livre de beurre. Ce furent pendnut quel(|ues mois ses seules ressources, ressources bien iiuiigres. Aussi n'altendit-il (ju'uue occasion favorable pour recommencer îi dire la messe. Cette occasion se présenta bientôt. La liberté des cultes fut proclamée [)ar un décret du 21 février 179ij. Dans les premiers jours d'avril, Glaize s'en fut à Glermont u pour se nieltre en état de dire la messe ». 11 s'y laissa très bien prendre pour prêtre réfractaire. A son retour, le 5 avril, jour de Pâques, il célébra la messe, pour la première fois depuis son arrestation, à la JJastiile, u sous la vuùte » d'une maison aj)(>arlenant à un laboureui', Advinen, maire d'Auriac (3). Par malheur, il avait un ennemi dans la pei'sonne d'un certain Hoddier, ancien notaire royal, et agent national dAuriac. Roddier l'avait déjà dénoncé (4), il le fit chasser de la voûte par Advinen, qu'il menait à sa gnise. Labbé ne se découragea pas. U se servit d'une autre « voûte » que lui offrit un autre laboureur de la Bastide. Sa messe était assez suivie : 200 ou 300 personnes y assistaient. Celles qui avaient recours à son ministère lui fournissaient un peu de
(1) Les autres beaux-frères de labbé firent cause commune avec lui. Ils étaient dans le même cas que Glaize. Eux aussi avaient vendu à Escaloing leur part d'héritage sur les biens de leur beau-père, et Escaloing ne les avait pas payés davantage.
(2) Sur sa maison d'école, il plaça une atïiche en vers : « Pour une affiche sur l'École, vers :
École à tout prix, à prix fait, par mois et par leçon.
Donnez a vos enfans croissants dans l'ignorance
De savans et bons maîtres qui leur donnent leur science,
Soyez reconnaissants envers l'instituteur.
Répandez vos présents sur leur instruction.
Le plus doux des états, le plus digne d'honneur
est l'éducation. »
Ce dut être pour cette école qu'il fit l'achat suivant : « Nouvelle bibliothèque des enfants divisée en trois parties contenant des historiettes morales, etc.; 2° des principes de grammaire, etc. 15 fr. du port chez Devaux. .Maison Égalité, n° 181. »
(3) C'était la femme du maire qui lui avait otTert cette « voiite ».
(4) V. Livre de Compte.
blé, un peu de beurre, du lait, quelques fromages et quelques œufs. C'était là ses seuls moyens de vivre. Or, ces aumônes rendaient peu. Dès qu'il avait un peu d'argent, cet argent fondait entre ses doigts : il lui fallait payer les frais du procès contre Escaloing, il lui fallait payer son enclos. Le blé d'ailleurs vint un moment à atteindre un prix exorbitant. L'abbé ne put s'en procurer, il manqua de pain. Un jour, il fut contraint d'accepter l'aumùne que lui en lit une bonne femme de La Rochette. Ce jour-là, faisant un l'etour sur lui-même et songeant sans doute au temps où il vivait dans un bien-être incomparable et où il était si fier, il s'humilia : « 0 mon Dieu, écrit-il alors dans son « Livre de Comi)le », vous l'avez sans doute |)ermis que nous fussions enfin humiliés, que l'aumùne nous fut nécessaire à nous prêtres, qui étions naguère si riches et si orgueilleux I (Jue votre pauvreté me console dans la mienne ! »
Le 30 août 1795, il célébra publiquement la messe dans l'i^glise d'Auriac (le décret du II prairial an III, 30 mai 1795, avait restitué au culte les églises non aliénées). Les aumônes devinrent plus abondantes; il ne tarda pas à avoir lini de payer son enclos et sa situation s'améliora un peu, mais l'agent national ne désarma pas. Glaize ne se conformait pas toujours rigoureusement à la loi (1); il défendait en outre avec vivacité la religion contre les attaques de Hoddier. Roddier n'eut de cesse qu'il ne l'eut contraint à abandonner ses fonctions ecclésiasti(jues, ce qui arriva sur la fin d'octobre 1795. L'abbé étoufTait de colère et de haine contenues, car il n'osait rien dire en face. Alors, pour soulager sa bile, il traçait sur son « Livre de Compte » du « Roudier » comme il l'appelait, de « l'impie », du « Robespierre », un portrait des plus noirs. Pendant (juchpie temps, il redevint exclusivement maître d'école, puis, en mars 1796, il reprit ses fonctions ecclésiastiques. Il avait gagné, semble-t-il, son procès contre Escaloing. On pi'océda à un partage. Pour sa part Glaize eut (juelques champs. En germinal 17î)7, il revint habiter Chazelles où il vécut en paysan. En 1802, il se rallia au Concordai, en 1803, il fit sa soumission à l'évèque de Saint-Flour. Mgr. Montanié de
(1) Il accompagnait « eu habits de clhjeur » les convois funéraire.^ jusqu'au ciuietière, ce qui était défendu par la loi.
A. TUKVIS
tr
Belinoiit. Puis, il elcvinl, à colto dalo, précepteur des enfants irun hrivadois, Tiuillaunie Frédéric Thomas, receveur du Var. Il le suivit dans le Var, mais ue tarda pas à y tomber malade. Il s'en revint bientôt à Chazelles où, au bout de deux ans, il put ^uérir. Il vécut dès lors, dit-il. < dans le silence et dans l'oubli ». Eu 1807 in, « satisfait eu partie p:ir la publication du catéchisme et de la nouvelle litur-ie .., poussé aussi par des circonstances que nous ignorons, il écrivit à l'évéque de Saint- Flour. pour lui demander un posle, une lettre à la fois digne et respectueuse (2). Sa lettre fut bien accueillie. A la lin de Tannée, il était nommé vicaire à l»aulbac. eu lMau»'/.e. Il y arrivait le 10 octobre 1807 et se luettail <mi pension chez son cuié en raison de :m francs par an (3). Il y resta deux ans, vivant du casuel (4), du revenu de ^c^ biens propres de Cha/elles (5), du traitement de cent écus que la paroisse lui donua bientôt, comme vicaire (6),
(1 11 vivait a crtte date à Chazellos. à la maiiièro ,lrs paysans : En août ISOi. il .'..rit s„r son « Livre .le Compte ■> : « Le 25 août., ayant en bour.se : 6 L; poire a-an^ent 22 \. ; autres fruits li 1. ; chanvre 30 1.; vaches 180 L; v.n 2.1.: pei.sH>n. semestre de septeu.bre 132 1.; ravière 6 1.: huile et verge 6 L; regain b L; Ltotalj 4% 1 En moins .le quatre mois pour rentrer dans Pexercide de mon état, ja dépensé cette sonune 456 1. » Il habitait à Chazell.s une u.aison eonl..rtabie, ayant cuisine, chambres et galetas.
(2) V Livre de Compte. Cette lettre fut ei-rite le l'-' mai 180i. 3 .'lO octobre IS07, je suis arrivé a Paulhae en qual.té de vicaire, me suis mis en pension chez M. le cnré a raison de 300 Ir. par an. « Livre de Compte.
.V^ Ce casuel était assez, i.nportant. l/abbé faisait - la quête en ble. fromages, œufs .. qu'il revendait a sou protit. (>uét. en blé en ISOl : 62 qnartons "'oms /4; nuéte des œufs, mai ISOS : 92 douzaines qu.l ^nuPiS Ir. -o; qu-te du ble, 1S08, lloquartons ou 1'. setiers 3 quartons ; quête des œufs, 1809 : lli dcu.zaines vendues .il fr. 8 s. 6 d. » Livre de Compte. . • , r
(5) Il les avait alTcrmés en août ISO: : « Le 1er août 1807. j a. alleru.e a ^^J^^^^^
de Christophe du Tav de Viols. 2 poiriers d'argent 22 fr. - Le 14 août 1801, j ai
allermé à la u.éme, le potnmier blanc, le penssier béru. le pomnuer a cote du pour-
mier dapi, le petit pouunier d'au-dessous des Hases, quatorze francs, 14 "- ;^-;'
r!" It'nné rer' los L Monsieur, le jardin réservé, le chenevier de la Prade, la cote d.-
, Devesse I- Hases et 2 noyers et petit pomn.ier réservés, à Jean Delanri.r Canot
pour la^somme de 214 fr. argent, deux chars de bois a brûler et 4 calons pcnres e
pommes fruits d'hiver, en deux termes égaux, le h'" a la ^a.nt-Jean 2. jum 180 le
^c „ n novetnbre d. la u.êu.e année, 2 journées d'hounne et son cheval pour c uel-
qnes vovages, etc.. el d.x l.vres dhuile de no.x. - Le 25, i<lem, j;ni allern.e a J e.m
Latérissè de Chazelb-s 5 noy.rs pour trente-six livres huile: j a. reçu (> I anc s
d'arr.s. dont je ne rendrai que lUO sols et retiendrai 25 sols pour les verges. » Liv.e
de Compte. , , ,.„„,„no dp
(6) « 16 juillet ISOO Hoeu de .lenu Charbounrl. prreepteur de la commune de