‹ Livre de famille (volume 2)Chapitre 17 sur 17 · ET DE · texte numérisé non relu

ET DE

M- Paul GLOTIN

Les récits qui suivent concernent des ascendants de Mmc Emmanuel Legrand et de Mme Paul Glotin, l'une tante et l'autre belle-sœur de ma femme. Ce sont des extraits d'une Notice que Mme Donnet, alors âgée de 76 ans, a rédigée en 1873 sur sa famille.

Mme Donnet est fille de Nancy Girard, qui figure dans ces récits, elle-même sœur d'Auguste Girard, grand-père de Mme Emmanuel Legrand.

J'ajoute que Mme Donnet est grand'mère de M. Caillaux, le célèbre ministre radical.

Françoise Marie Chandepie de Boiviers naquit au Bourg de S' Aubin près d'Alençon le 16 Janvier 1746. Elle fut le troisième enfant issu du mariage de François Chandepie de Boiviers et de Marie de Lanoe : l'un et l'autre professant la religion réformée. Deux garçons nés, je crois lui avoir entendu dire, à quinze mois de distance l'un de l'autre, ayant précédé

sa naissance, dont le dernier de deux à trois ans

François Chandepie ajouta à son nom celui de Boiviers d'un petit fief faisant partie des terres qu'il possédait

Les trois enfants croissaient ensemble sous les yeux de leurs parents, les deux jeunes s'aimant plus particulièrement, lorsqu'une triste circonstance vint apporter le trouble et le chagrin dans la famille : Une lettre de cachet fut lancée contre l'ainé des enfants ; on sait que c'était de cette manière odieuse que le gouvernement d'alors agissait à l'égard des protestants, leur enlevant leurs enfants, pour les enfermer

dans des couvents, où l'on travaillait à leur faire abjurer la foi de leurs pères, qu'on leur apprenait à considérer comme damnés.

Malheureusement, Mr Chandepie ne fut pas averti à temps pour pouvoir soustraire son enfant à la visite des cavaliers de la Maréchaussée, espèce de Gendarmerie du temps, qui ne tardèrent pas à arriver munis de leurs pouvoirs. Un seul espoir lui restait : les Lettres de Cachet étaient personnelles et comme celle-ci concernait l'ainé, de plus petite taille que le jeune « s'ils se trompent, disait-il, et emmènent ce dernier, je les laisserai faire et, réclamant ensuite, je ferai annuler la Lettre de Cachet », ce à quoi l'autorité n'aurait pu se refuser. Mais le pauvre père, qui, pendant ce temps, eut pris ses précautions pour faire disparaître l'ainé, avait compté sans son hôte : Lorsque les deux enfants mis en présence, les cavaliers de la Maréchaussée demandèrent au père de leur désigner l'aîné, celui-ci leur répondit : « Prenez à votre connaissance » et ils allaient s'emparer, selon ses prévisions du plus jeune, quand l'amour propre de l'aîné se révoltant, perdit tout. L'enfant s'écria : « Mais c'est moi qui suis l'ainé ». Alors plus de résistance possible, il fallut livrer l'enfant et s'en séparer sans savoir quand il serait rendu à sa famille, sinon à l'époque de sa majorité, ce qui était de rigueur. A ce moment, la mère était au lit, atteinte de la petite vérole. La douleur de cette cruelle séparation et de tout ce qui allait s'en suivre, la crainte qu'il n'en arrivât de même pour les autres enfants, tout cela augmentant la fièvre, elle ne tarda pas à succomber et mourut peu de jours après.

Ce fut alors que le malheureux père, accomplissant le dernier sacrifice que la Providence semblait exiger de lui, se résigna à se séparer immédiatement de ses deux jeunes enfants et à les faire passer en pays étranger, les adressant à sa soeur habitant l'Ile de Jersey, où elle était allée chercher depuis plusieurs années, la faculté de pratiquer librement sa foi, comme tant d'autres de ses coréligionaires. Sans perdre de temps, il s'occupa donc de leur départ, se confiant à un serviteur fidèle, nommé Pierre, qu'il savait lui être d'autant plus dévoué que, lui aussi, professait la religion réformée. Il fut convenu qu'il partirait de nuit, emmenant les deux enfants dans des paniers, sur un cheval qu'il conduirait comme un marchand de marée, traversant les villes sans s'y arrêter et ne permettant aux enfants de sortir de leurs cachettes qu'en

pleine campagne. Ce brave homme, afin qu'ils ne manquassent point à leur consigne, avait imaginé de leur dire en approchant des villes, de se tenir cois s'ils ne voulaient devenir la proie d'une méchante bète près de laquelle il leur fallait passer. Les deux enfants se renfonçaient alors au fond de leur panier. Mais lorsque le bruit, ou plutôt le mouvement, des villes venait à cesser, et qu'ils n'entendaient plus rien que celui des petites clochettes attachées aux paniers, signe distinctif alors des marchands de marée, ils se hasardaient à sortir leurs petites têtes, demandant à Pierre si « la bête » avait disparu, et lorsque le brave homme avait répondu affirmativement, ils

reprenaient leur liberté Après deux jours de voyage,

ils arrivèrent à Granville où ils furent immédiatement embarqués pour Jersey et remis aux mains de leur tante qui avait établi à St Hélier, ville principale de l'Ile, un petit commerce

de mercerie Son frère dut lui affirmer une pension

pour fournir aux besoins de leur éducation, nourriture et entretien

Le jeune Chandepie fit ses premières études à St Hélier, mais possédant des facultés intellectuelles qui donnaient des espérances pour son avenir et ayant montré de bonne heure un penchant prononcé pour les études médicinales, il fut envoyé à Londres, afin de poursuivre cette carrière dans laquelle il réussit complètement, devenant plus tard le

médecin le plus renommé de l'Ile de Jersey Revenons

à l'ainé des enfants Chandepie, que nous appelons pour le distinguer avec son frère du nom de Boiviers, qui fut toujours celui qu'il porta dans la famille en y ajoutant même la particule de.

De Boiviers, en quittant forcément son père et sa mère, fut dans un couvent, je ne peux dire de quelle congrégation, mais ce que j'ai entendu dire, c'est qu'il reçut une instruction dont sa haute intelligence sut profiter, car il acquit tous les degrés

nécessaires pour terminer brillamment son éducation

Pieux par nature, le jeune de Boiviers avait accepté la religion qui lui avait été enseignée depuis son entrée au Couvent à l'âge de 10 ans environ, et il était devenu Catholique fervent. Mais le désir de revoir son père et poursuivre les études de droit, pour lesquelles il montrait de l'aptitude et d'autres sciences

enseignées dans les Collèges de Caen lui firent désirer

de quitter le Couvent, ce que les Pères regrettèrent, car il eut été pour eux un sujet d'avenir. Après avoir revu son père, plus zélé protestant que jamais, et quelques parents et amis

d'enfance, il les retrouva à Caen, les uns poursuivant leur

éducation ou étudiant une profession quelconque dans le commerce, seule voie ouverte alors au protestantisme.

Ces jeunes gens, qui avaient eu le bonheur de ne pas quitter leurs parents, étaient tous restés attachés fermement à la religion de leurs pères, lisant la Bible en famille, professant journellement leur culte, se moquaient ouvertement du jeune de Boiviers qui, ayant rapporté du Couvent les pratiques Catholiques, s'enfermait dans sa chambre pour y dire la messe, ce qu'ayant découvert, ils allaient le berniquer par le trou de

la serrure Mais ce qui devint plus sérieux pour le jeune

de Boiviers fut les réunions de famille, où il se trouva entraîné par ses camarades. On y lisait la Bible, on s'entretenait des Ecritures, et enfin de tout ce qu'il n'était pas permis de faire au Couvent. Se trouvant alors à même de comparer les deux manières de les entendre et de les expliquer, il revint bientôt à la foi de ses pères et de dévot Catholique redevint si zélé protestant que c'était lui qui se chargeait généralement dans les réunions de ses coréligionaires de remplacer le Pasteur, lorsque celui-ci se trouvait empêché de s'y rendre, les précautions à prendre en ce temps étant grandes, un Pasteur trouvé en fonction pouvant être envoyé aux galères — sans autre forme de procès.

Mlle Chandepie revient de Jersey. Elle épouse Jacques- Pierre Girard, né à Caen le 26 septembre 1736, protestant, fils unique d'une veuve, Marie Fallet ('). Cette veuve avait eu aussi une fille, qui mourut dans les conditions suivantes :

Marie Fallet, Veuve Girard, était une personne capable et énergique pouvant diriger et administrer la fortune de ses enfants . . et tout allait bien de ce côté, lorsque la pauvre femme fut frappée de nouveau de la même manière que les Chandepie l'avaient été : sa fille lui fut enlevée et enfermée dans un couvent de Caen appelé : « Les Nouvelles catholiques ».

(<) Françoise-Marie Chandepie de Boiviers (fille de Pierre Chandepie de Boiviers et de Françoise Le Vasnier) a épousé, en 1764, Simon-Jacques-Pierre Girard, fils de David Girard (né en 1673, mort en 1745) et de Marie-Madeleine Fallet, mariés en 1730. (H. Cheuvreux. Souvenirs de Famille.)

Elle était âgés d'environ 10 à 11 ans et d'une santé délicate. Quant au jeune Girard, il était fort bien portant et très grand pour son âge, ce qui le rendait encore plus difficile à faire disparaître. Cependant, la pauvre mère y parvint et, à l'aide de quelques amis, elle le conduisit à Paris dans une famille de coreligionnaires qu'elle savait lui être dévouée et où il fut

élevé dans la profession d'orfèvre bijoutier

Tranquille pour le moment sur le sort de son fils, dont les persécuteurs avaient perdu la trace, elle revint à Caen où elle ne tarda pas à avoir la douleur de voir mourir sa fille, dont l'état maladif s'était promptement aggravé en se trouvant séparée de sa mère. Avertie qu'elle n'avait plus que peu de temps à vivre, la pauvre femme vint au Couvent et, comme l'enfant avait cessé de vivre, avant qu'elle, eut le temps d'y arriver et que les religieuses voulurent l'empêcher d'approcher de la couche mortuaire, elle les repoussa et, arrachant les rideaux qui l'entouraient, elle se jeta en sanglotant sur le corps de son enfant, le serrant dans ses bras, et après avoir rejeté les insignes dont on l'avait entouré à ses derniers moments, elle sortit en maudissant les religieuses et en appelant à la Justice de Dieu ! Cette scène, comme on peut le penser, ne diminua pas la malveillance de celles-ci et de tous les fervents Catholiques du temps qui croyaient faire acte méritoire en poursuivant ou dénonçant les protestants qui cherchaient si naturellement à soustraire leurs enfants à cette odieuse tyrannie. Aussi fut-elle poursuivie et enfermée peu de temps après dans la prison de Caen, la menaçant de ne lui rendre la liberté que lorsqu'elle représenterait son fils. A cette occasion j'ai entendu dire à ma mère que, ne pouvant l'empêcher de là de régir ses biens, elle y communiquait avec ses fermiers et que l'on avait trouvé parmi des papiers de famille quelques baux signés de sa main et datés d'entre les portes de la prison !

Les époux Girard-Chandepie eurent plusieurs enfants, dont :

I/aîné, Girard, ingénieur des Ponts et Chaussées, fit partie de l'expédition d'Egypte, construisit le canal de l'Ourcq, etc.

Nancy, qui épousa David Donnet, orfèvre bijoutier, protestant.

Fanny, qui fut auprès de son oncle, le Dr Chandepie, à Jersey, et s'y maria.

Ces prénoms anglais avaient été choisis par la mère « très soucieuse de conserver les noms, traditions et coutumes de tout ce qui lui rappelait le pays où elle avait passé sa jeunesse ».

Sophie, qui épousa M. Saint-James et fut demeurer à Bourges.

Auguste, qui devint Commissaire de la marine à Rochefort, où il mourut en 1839, à 69 ans.

Cet Auguste Girard est grand-père de Mme Emmanuel Legrand et arrière grand-père de Mme Paul Glotin.

Le ménage Girard-Chandepie va habiter à Verson, près de Caen.

J'ai oublié de dire que depuis quelques années, l'excellent Louis XVI, qui n'avait que l'idée de faire le bien, ayant rendu l'Ëtat-civil aux Protestants s'était attiré leurs bénédictions, et qu'ils lui étaient généralement dévoués

Profondément attaché à la cause du malheureux Roi Louis XVI, M. de Boiviers éprouva une telle douleur de sa mort, qu'étant en ce moment sous l'influence d'une attaque de goutte, elle lui remonta à l'estomac et l'emporta en 48 heures ! Ce fut, comme on peut le penser, une grande douleur pour la famille de Verson, lorsque cette nouvelle y parvint. Nancy, surtout, ne pouvait s'en consoler... Elle aussi, qui portait l'amour de son Roi jusqu'à l'exaltation, portant sur sa chemise ces mots en lettres brodées « Vive le Roi ! », fut tellement frappée de ces deux événements, que peu de jours après, elle était atteinte d'une jaunisse. Au reste, à ces affreux moments, il y avait lieu de s'effrayer et de se désoler, car je lui ai entendu dire que chaque semaine, lorsque l'ami Dulongbois leur apportait les tristes nouvelles de la ville, on disait en se séparant : « à huit jours, si nous sommes en vie t.

Verson avait du reste en ce temps une réputation assez compromettante, des prêtres non assermentés s'y rendant de temps à autre pour y dire les offices, sachant être bien venus des paroissiens, auxquels se joignaient quelques personnes dévotes venant des environs et même de Caen. Un dimanche,

qu'une parente de l'ami Dulongbois était venue y entendre les vêpres et que le Grand père et la Grand'mère [les époux Girard-Chantepie] la reconduisaient à Baron par les prairies, on annonça tout à coup dans le village que « La Nation » arrivait. Ce qu'on appelait alors ainsi était un ramassis de toutes sortes, gardes nationaux, populace armée, membres de clubs et quelques autorités subalternes à leur tête. Cette bande commença bien entendu, par visiter les maisons ayant quelque apparence et celle du Grand père fut des premières. Il ne s'y trouvait alors que Nancy, Sophie, une jeune servante et un jeune parent âgé de 15 ans nommé Boullay, filleul de notre Grand'mère, qui était venu passer avec la famille cette journée du Dimanche. Nancy, qui possédait courage et fermeté, loin de chercher à fuir, s'avança vers ceux de cette horde qui semblaient la diriger et s'enquit de ce qu'ils demandaient. « Nous cherchons, lui dirent-ils, le Curé et sachant que tu le caches, nous voulons que tu nous le trouves. » — « Cherchez, Messieurs, dit-elle, vous le pouvez » et elle leur ouvrit les portes de la maison, sans paraître épouvantée des menaces qu'elle entendait proférer autour d'elle, telles que celles-ci : « Oui, nous savons que tu le caches et lui sers la messe; mais tremble, car si nous le trouvons, nous te ferons boire dans son crâne. » — « Vous m'apprenez, dit-elle, une chose que j'ignorais, c'est que les femmes pussent servir la messe. Du reste comme protestante, j'ignore complètement comment cela se pratique. » Ces quelques mots paraissant calmer ces forcenés, elle en profita pour s'adresser à un des chefs portant les insignes municipaux : « Citoyen, lui dit-elle, je ne t'ai pas refusé la visite de la maison, mais en revanche, je te demande d'yt poser des sentinelles pour empêcher le pillage », ce qu'il accorda et il en était temps, car une foule de mauvais drôles avaient envahi la cave et le caveau, tirant le cidre au tonneau dans leurs chapeaux ou bonnets et abattant d'un coup de sabre le cou des bouteilles de vin qu'ils ne se donnaient pas le temps de déboucher pour les boire. Le jeune Boullay ayant ajouté aux réclamations de Nancy par l'exhibition d'une carte de membre d'un Club dont il faisait partie, tout allait finir lorsqu'il se présenta un incident qui aurait pu devenir funeste : Sophie qui, au moment de l'arrivée de cette « Nation respectable », se promenait dans les bois du côté des prairies, rentrait, et voyant cette populace remplir la cour, la traversa en courant du côté de la maison et en s'écriant : « Oh les

scélérats ». Ses longs cheveux s'étant dénoués dans sa course, elle fut saisie par là par l'un d'eux qui le sabre levé allait sans doute lui faire un mauvais parti, si le a Municipal » ne fut intervenu et ne l'eut fait rentrer dans la maison, où elle tomba évanouie dans les bras de la bonne.

La maison était évacuée depuis une heure environ, lorsque le Grand'père et la Grand'mère rentrèrent, heureux d'en être quittes pour la perte d'une partie de leurs provisions et d'avoir, eux et les leurs, évité les insultes et mauvais traitements que cette bande infligea à quelques habitants du village trouvés aux environs de l'Eglise, coupant les cheveux de plusieurs femmes et les emmenant en ville liées sur des canons qu'ils avaient amenés comme pour faire un siège.

Mmes Emmanuel Legrand et Paul Glotin, tante et bellesœur de ma femme, qui descendent de ces protestants, sont catholiques. C'est à cause d'un mariage mixte où les enfants ont suivi la religion de la mère, catholique.

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