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LA JOURNÉE DE BORDEAUX

au 12 Mars 1814

Par M. J.-S. Rollac (Paris, . . . , 1816)

Rapport de M. Roger, colonel, chevalier de St-Louis, à M. Rollac

Les rapports d'amitié qui existent, entre nous depuis dixneuf ans doivent leur naissance à des sentimens trop louables, puisque c'est en agissant de concert pour la cause sacrée des Bourbons, que ces rapports devinrent plus intimes, pour que je vous laisse ignorer, mon cher Rollac, la conversation que j'eus, au mois de mai 1813, avec M. ***, qui se disait alors envoyé de M. le comte de Blacas, ministre à Londres de Sa Majesté Louis XVIII.

J'arrivai de Bayonne à Bordeaux, le 9 mai 1813; je me rendais à Libourne pour y régler la succession de ma bellemère, qui venait de mourir, dans la matinée du 10. Des affaires

qui m'étaient personnelles m'appelèrent aux Chartrons : j'avais dépassé la maison Fenwick, lorsque j'aperçus M. *** occupé à causer avec un courtier de navire; il s'en sépara à l'instant, et, m'accostant avec un sentiment de joie inexprimable, il me dit avec l'accent de l'enthousiasme, qu'il avait des choses de la plus haute importance à me communiquer; qu'il se croyait trop heureux de m'avoir rencontré à Bordeaux, car j'étais le seul, à son avis, qui pût lui donner les renseignemens exacts sur l'opinion des Bordelais, et sur ce qu'ils se proposaient de faire pour les Bourbons, dans la crise où était la France.

Vous savez, mon ami, comment je connus M. " " à Bordeaux ; notre liaison ne fut jamais intime, puisqu'elle fut passagère et je vous avoue que, malgré tout le désir que j'éprouvais de me jeter avec abandon dans les bras de tous ceux qui voudraient me seconder pour renverser le trône de l'usurpateur, et rappeler les Bourbons; je vous avoue, dis-je, que, n'ayant jamais vu figurer M.*'* dans nos comités secrets ni dans notre organisation royale de 1796 à 1804, je ne me livrai à toutes ses questions qu'avec la plus grande réserve.

Il me conduisit chez lui, où vint nous joindre M. B ,

son associé. Ce fut là qu'il me pria, avec instance de lui donner un rapport exact sur l'organisation royale de l'institut de Bordeaux, qui existait depuis 1796, m'assurant qu'il ne pourrait pas donner à M. de Blacas une plus haute idée de la mission dont il en avait été honoré, qu'en lui présentant un rapport rédigé par moi, qu'il regardait comme le seul qui pût l'établir sur des bases certaines.

Les évènemens dont j'avais été victime depuis 1804, la surveillance rigoureuse qui pesait sur ma tête, les vexations dont m'avait accablé le commissaire général de police de Bayonne, et les recommandations qui m'avaient précédé à mon départ de cette ville, mais surtout la légèreté et le peu de moyens que je remarquai dans la manière de s'exprimer du sieur * * *, me donnèrent une idée si désavantageuse d'un tel envoyé, que je n'osai me livrer à lui ; seulement, pour m'en débarrasser, et même pour avoir l'occasion de le juger dans la suite, je lui indiquai cinq personnes que je croyais capables de diriger la nouvelle organisation de la Guienne, si on voulait se décider à la seconder franchement en Angleterre. C'est ici le cas de vous faire observer que de ces cinq personnes, dont M. *** inscrivit lui-même les noms sur un très petit morceau de papier, une seule a figuré au 12 mars 1814, parce que je

l'avais moi-même désignée à M. TafTard de Saint-Germain. II est donc faux que j'aie donné aucun renseignement par écrit à M. * * " : tout ce qu'il aura dit à cet égard à M. de Blacas fut inventé par lui pour se donner de l'importance auprès de ce ministre de Sa Majesté.

Je ne revis plus M. * * *, et M. Taffard de Saint-Germain, avec lequel je causai de lui, vers la fin du mois de mai, m'exhorta à le fuir, me protestant que sa mission était supposée, puisque, d'après des documens qu'il venait de recevoir de Londres, vous étiez le seul avec lequel MM. les comtes de Blacas et de la Châtre avaient des rapports, et que c'était vous qui aviez désigné les individus qui devaient être chargés de l'organisation secrète de Bordeaux et de la Vendée; que, d'ailleurs, vous lui aviez expressément recommandé de se méfier de M." * *.

Voilà, mon ami, où se bornèrent les soi-disant communications importantes que je fis au sieur " * *. J'ai dû vous les rapporter avec franchise et pour mon honneur et pour votre satisfaction; car, en me livrant à lui, c'eût été donner une idée peu favorable de mes principes et de ma délicatesse, et vous dépouiller, en quelque sorte, du mérite réservé à vous seul, d'avoir fait éclore la journée du 12 mars 1814.

Quoique je sache bien que MM. Taffard de Saint-Germain et Bontems-Dubarry, nos amis communs, auront dû vous transmettre les détails des événemens de cette mémorable journée, je ne peux cependant résister au désir de vous en parler aussi, et de vous signaler quelques faits qui me sont personnels, quoiqu'ils soient antérieurs à cette célèbre époque de la restauration. En vous les communiquant, je n'éprouve que le désir de vous indiquer des personnes qui ont puissamment concouru à la gloire acquise : plusieurs Bordelais ont livré au public quelques réflexions sur les circonstances qui accompagnèrent ce beau jour; mais leur récit eût été bien plus intéressant, s'ils l'avaient fait précéder par des observations qui eussent rappelé les mystères qui préparèrent une époque où toute la ville de Bordeaux participa en masse, mais dont l'essort n'est dû qu'à un très petit nombre de personnes.

Je viens à mon but, et je remonte au mois de novembre 1813. Les événemens militaires se succédaient avec une telle rapidité au nord et au sud de l'Europe; le mécontentement des Français était si général, les inquiétudes des uns sur le renversement du gouvernement, les espérances des autres sur sa prochaine

fin, rendaient les actes des autorités si incertains, si réservés, et annonçaient aux vrais amis du Roi la chute de l'usurpateur tellement rapprochée, que je résolus, au péril de ma vie, de quitter Libourne, lieu de ma surveillance, pour aller joindre, à Bordeaux, M. Taffard de Saint-Germain; que vous y aviez fait nommer commissaire du Roi. Je revins donc à Bordeaux dans les premier jours du mois de novembre; je m'y rendis sans passe-port; seulement je prévins M. le sous-préfet Lagrèze que des affaires de famille m'appelaient à Bordeaux, où je resterais peu de jours. Je lui annonçai mon départ moins pour me soumettre aux obligations de ma surveillance, dont il était responsable, que pour me mettre à l'abri des persécutions de M. Joliclair, commissaire-général de police. Cette précaution me devint très utile.

Il y avait à peine huit jours que j'étais dans Bordeaux, lorsque je reçus une lettre de ma femme, qui m'annonçait que M. Joliclair avait écrit à M. le sous-préfet Lagrèze, pour lui demander ce que j'étais venu faire à Bordeaux, et s'il m'avait autorisé à m'y rendre. M. le sous-préfet expliqua le motif de mon voyage, et répondit affirmativement. Alors le sieur Joliclair me fit prévenir de passer au commissariat général. J'hésitai pendant vingt quatre heures entre la résolution d'obéir à cet ordre, ou de me cacher; mais quelques amis, auxquels je fis part de ma position, m'exhortèrent à me rendre au commissariat.

Je ne songe jamais à la conversation que j'eus avec ce chef de la police, sans être pénétré de la plus vive indignation contre lui, et être saisi d'un étonnement bien fondé de ce que cet homme, qu'on dit être celui qui fut commis pour arrêter le duc d'Enghien, et que l'on désigne comme le persécuteur des Génois, ait été remis en place peu de temps après la restauration. Voici les questions qu'il me fit :

En vertu de quel pouvoir êtes-vous venu à Bordeaux ? — J'en avais l'autorisation de M. le sous-préfet. — Que venezvous y faire ? — Vaquer à mes affaires. — Pourquoi, dès votre arrivée, ne vous êtes-vous pas présenté au commissariat? — J'ai dû négliger cette formalité, puisque je n'avais point de permis à faire enregistrer, et, d'ailleurs, pouvant justifier de l'autorisation verbale de M. le sous-préfet, j'ai pensé que cette mesure n'était point de rigueur, puisque je n'avais que peu de jours à séjourner à Bordeaux. — Quelle sorte d'affaires vous y appelle? — La négociation d'un contrat de 2 500 fr. — Je le

sais, et je suis certain que vous ne pourrez y réussir. C'est par cette raison que je vous ai mandé pour vous offrir le montant de votre contrat, sous la condition cependant que vous me désignerez les royalistes de la ville et leurs complots. — Je ne connais point ces royalistes et leurs complots. — Vous avez tort de ne pas m'avouer franchement leurs noms et leurs manœuvres, non seulement à cause de vos intérêts, mais parce qu'il est toujours glorieux pour un bon Français de signaler à l'autorité les factieux et les conspirateurs. Vous devez souffrir, me dit-il, de votre position, et si vous vous décidez enfin à me dévoiler la plus petite chose, je vous promets, au nom de l'empereur, de placer vos enfans dans un lycée, et de vous accorder tel emploi civil ou militaire que vous pourrez désirer, et provisoirement de vous compter le montant de votre contrat. — Je vous répète, Monsieur, que je n'ai aucune connaissance des complots dont vous me parlez, et que je peux me passer de vos offres. — Il ajouta qu'il était instruit que je ne jouais aucun rôle parmi les conspirateurs, quoiqu'il me soupçonnât de ne pas être étranger aux cartes lancées dans le parterre de la salle de spectacle (1), à raison de la surveillance qui pesait sur ma tête ; mais qu'i7 était informé que, s'il y avait un mouvement dans Bordeaux, je serais désigné par les royalistes pour un commandement supérieur. — Je lui répondis que toutes ses présomptions étaient fausses, et je me disposais à sortir, lorsque, fermant la porte de son cabinet, que je venais d'ouvrir, il me dit: Je vous donne trois jours pour réfléchir à ce que je vous ai demandé. Ce délai expiré, je prendrai d'autres moyens pour savoir de vous, ce que vous refusez à la condescendance que j'ai eue avec vous aujourd'hui, par égard pour votre famille. Je sortis enfin de chez lui, en promettant de revenir; mais en me promettant intérieurement le contraire.

J'avais à peine dépassé le seuil de cet antre infernal, que je fus me réfugier chez notre ami Badens, capitaine de la compagnie d'infanterie d'élite de la garde royale Bordelaise, formée, ainsi que toutes les autres, depuis le mois de juillet 1813; je restai caché chez lui jusqu'au 23 novembre. J'étais couché dans

[') C'étaient M. Dangas, fils de madame Latapie de Bordeaux, M. Simon fils et M. Gipoulon, capitaine d'une compagnie. Sur les cartes qu'ils avaient jetées, était inscrit, je crois : A bas le tyran ! vivent Louis XVIII et les Bourbons I

le même lit qui avait servi à notre brave et digne ami M. le marquis de Larochejaquelein. Pendant tout le temps que je restai chez le brave Badens, j'eus pour compagnon de solitude le jeune Moureau, conscrit réfractaire, que cet ami avait accueilli chez lui, pour le soustraire aux recherches de la gendarmerie. Ce jeune homme, d'un royalisme prononcé, était doué d'une grande intelligence et d'un courage à toute épreuve. M. Taffard de Saint-Germain, qui était venu me voir plusieurs fois chez notre ami Badens, m'ayant annoncé que M. Joliclair ne s'occupait plus de moi, ou feignait de ne plus y songer, m'avait décidé, par cet avis, à reparaître en public. Je jouis pendant une dizaine de jours d'une entière sécurité, qui fut de nouveau troublée par une invitation du commissaire-général de police, qui m'enjoignait de venir lui parler : c'était le 18 décembre; je résistai encore pendant vingt quatre heures à céder à cette invitation, présumant bien que cette deuxième serait orageuse; mais en ayant conféré avec M. Taffard de Saint-Germain, il insista pour que je subisse cette deuxième épreuve, me faisant sentir, par des observations justes, qu'il pourrait en tirer un avantage utile à nos desseins, et qu'il était par conséquent indispensable, pour le bien de la cause, que je n'hésitasse pas à lui donner cette preuve de mon dévouement; qu'au reste il me promettait de ne point m'abandonner à la vengeance de Joliclair, et qu'une vingtaine de braves entoureraient l'hôtel du commissariat -général de police, pour m'enlever de vive force, si j'y étais retenu prisonnier. Je me rendis donc, sur la foi de l'honneur, et pour le bien de la cause, chez M. Joliclair. Je ne vous parlerai pas, mon ami, de cette nouvelle conversation avec lui; ses questions furent absolument calquées sur les premières, et mes réponses, dans cette deuxième circonstance, absolument les mêmes; mais je dois vous observer que ma séance chez Joliclair étant plus longue que ne l'avaient fixée ceux qui veillaient à ma conservation ('), ils s'imaginèrent que Joliclair me retenait prisonnier. Ils délibéraient entr'eux sur les moyens de pénétrer dans son bureau particulier où ils me supposaient retenu jusqu'à l'arrivée des gendarmes. Lorsque je sortis de

(') C'étaient MM. Taffard de Saint-Germain, Dubreuil, Jorset de Pommier, lieutenant de ma compagnie, le comte de Pontajon, souslieutenant, Peycherie fils, maréchal - des - logis chef, Badens, Dattagnan, et plusieurs volontaires de sa compagnie, dont je regrette bien sincèrement de ne pas savoir les noms.

l'hôtel et reparus au milieu de mes amis, ils m'apprirent leur résolution, qui m'émut jusqu'aux larmes: elle me rappelait, dans ce moment, ce que j'avais fait moi-même pour enlever des émigrés condamnés à mort, et je me sentis pénétré d'un sentiment de reconnaissance, qui s'accrut bien davantage, lorsqu'arrivés au café Helvétius, où nous nous rendîmes ensemble, ils me choisirent pour leur chef. Voici le brevet provisoire (>) que me donna le commissaire du Roi. Ma compagnie fut donc organisée et désignée sous le nom de Chevau-Légers de la garde royale bordelaise.

L'organisation générale de nos compagnies royales étant achevée, grâce aux soins et à l'infatigable activité de M. Taffard de Saint-Germain, chacun des chefs sentant approcher l'heure de notre délivrance, tout le monde rivalisait de zèle et de dévouement; jamais une si noble cause n'avait inspiré (dans des circonstances semblables, mais dans un autre temps) un plus saint enthousiasme et autant de résolution.

M. Taffard de St. -Germain n'ayant à s'occuper que d'entretenir dans l'âme des royalistes ce feu sacré qui vivifiait toutes leurs actions, vint nous annoncer le 26 février au soir, en passant la revue de ma compagnie, que le même jour M. le comte Lynch, maire de Bordeaux, s'était réuni à notre cause, et que cette heureuse nouvelle lui avait été donnée par M. M. Tauzia, adjoint, et de Mondenard, secrétaire de la mairie, tous les deux intermédiaires et des nôtres. Le 27, M. Taffard eut une entrevue avec M. le maire ; il nous assura aussi que M. le préfet, Val de Suzenai, se rangerait, en temps et lieu, sous nos bannières.

C'est ici le cas de vous observer que monseigneur l'archevêque de Bordeaux, qui gémissait, comme tous les amis du Roi,

(') M. Roger, je vous fais savoir que j'ai été chargé, par un ordre de S. M. Louis XVIII, qui m'a été transmis par ses ministres à Londres, d'organiser un corps royaliste dans la province de Guyenne, et que, d'après votre attachement à notre souverain légitime et votre capacité, je vous ai désigné pour commander la compagnie de cavalerie que vous avez formée d'après mes ordres.

Je vous déclare cependant que le présent brevet n'est que provisoire, jusqu'à ce qu'il ait obtenu la ratification de S. M. Je suis convaincu que le zèle, l'activité, le courage dont vous avez déjà donné des preuves en plusieurs occasions, ne se démentiront pas dans celle-ci, et qu'ils vous mériteront la bienveillance du Roi. Signé, Taffard de Saint -Germain, chargé de l'organisation d'un corps de royalistes dans la province de Guyenne.

Bordeaux, le 20 septembre 1813

de la tyrannie de Bonaparte, ne fut informé que légèrement de notre organisation, et que M. "", s'est bien trompé, lorsqu'il a dit à M. le comte de Blacas que ce respectable prélat était, dès 1812, à la tète d'un conseil de royalistes.

Enfin, le 11 mars, à six heures, M. Taffard de Saint-Germain dépêcha des ordonnances à tous les chefs des compagnies. M. Lercaro l'ainé, sous-lieutenant dans celles des Chevau- Légers, qui était de service auprès de lui, me remit l'ordre du jour pour le lendemain, 12 mars 1814; je le communiquai à mes braves et loyaux cavaliers ('), et leur ordonnai de se trouver réunis à cinq heures du matin, dans les écuries du sieur Miquelet, loueur de chevaux, rue Leyteyre.

M. Taffard de Saint-Germain arriva à minuit, accompagné de M. Bontems Dubarry, notre chef d'escadron, pour nous annoncer quelques dispositions particulières qui étaient relatives à ma compagnie ; je lui observai que nous dérogerions à son ordre, de nous réunir chez M. Désiré, rue Nationale, parce que les écuries de M. Miquelet étaient plus rapprochées de la commune.

Le 12 mars, à sept heures du matin, l'ordonnance que j'avais envoyée chez M. Taffard de Saint-Germain, m'apporta l'ordre ultérieur, que je fis exécuter sur-le-champ (J).

Dévoré d'une sainte impatience, désolé de ne pas jouir dès l'aurore de ce bonheur incomparable, dont nous goûtâmes

(') Ordre du il mars, six heures du soir.

Les MM. du corps de cavalerie qui auront des chevaux à leur disposition, se réuniront samedi matin, à huit heures, chez M. Désiré, rue Nationale, où ils recevront des ordres ultérieurs : ceux qui n'auront point de chevaux se réuniront à dix heures et demie, sur la place Saint-Julien ; ils se muniront d'une cocarde blanche dans la poche, qu'ils fixeront à leur ehapeau au cri de vive le Boi ! Une ordonnance se trouvera au cours d'Aquitaine, N° 76, pour y prendre l'ordre ultérieur.

Signêj Taffard de Saint-Germain.

(!) Ordre du jour. M. Roger enverra une ordonnance sur la route de Toulouse, à un quart de lieue de distance du port de la Mai. Dès que celui qui sera chargé de cette mission verra de loin revenir un soldat à cheval de la Garde municipale, vêtu de rouge, il se rendra auprès de M. le maire pour le prévenir; ce sera un indice que les Anglais approchent. Il suffira que cette estaffette parte à neuf heures précises. Après avoir rempli sa mission auprès de M. le maire, il se rendra au quartier du corps, qui montera sur-le-champ à cheval, pour se rendre à l'Hôtel-de- Ville.

Signé, Taffard de Saint-Germain,

toute la jouissance dans le courant de la journée, je me rendis, au retour de mes estaffettes, à la mairie, à la tète de mon détachement de cavalerie, et dès que je fus prévenu de l'arrivée de l'avant-garde de l'armée anglaise, je fus l'annoncer à M. le comte Lynch, qui me dit être prêt à se rendre audevant du lord Béresford. Je descendis à la hâte dans la cour de la mairie, fis atteler les chevaux à la voiture de M. le maire, et j'envoyai sur-le-champ M. Moureau l'ainé, suivant l'ordre de M. Taffard de Saint-Germain, pour faire hisser, au premier coup de canon, le drapeau blanc sur la tour de l'église de Saint-Michel. Dès que M. le maire eut monté dans sa voiturei suivi de celle de M. Taffard de Saint-Germain, de MM. les membres du Conseil royal et de MM. les adjoints du maire, je me portai à cent pas en avant du cortège, et ne m'arrêtai qu'à la jonction des deux chemins de Saint-Julien et des Capucins (route de Toulouse et de Bayonne), où nous rencontrâmes lord Béresford avec tout son état-major. Alors M. Lynch descendit de sa voiture, ainsi que M. le commissaire du Roi et les membres du Conseil royal. Il monta sur un cheval qui lui était destiné, et harangua le noble lord. Son discours achevé, il jeta son écharpe rouge, prit la blanche, et cria avec chaleur : Vive le Roi ! Vivent les Bourbons ! A l'instant nous arborâmes tous la cocarde blanche, pour laquelle nous soupirions depuis si long-temps, et nous reprimes le chemin de la mairie où nous accompagnâmes le noble lord. A peine nous y arrivâmes, que M. le duc de Guiche y descendit annoncer la présence prochaine de S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulème.

A cette nouvelle inattendue pour ce même jour, nous primes de nouveau la route de Toulouse, où une foule de personnes à pied, à cheval, se précipitèrent pour jouir les premiers de la vue de ce bon prince. Je fis halte au pont de la Mai, où j'avais l'ordre de m'arrèter avec mon détachement. A deux ou trois heures du soir, S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulème y arriva, accompagné de M. le marquis de Larochejaquelein, de M. le comte Etienne de Damas-Crux, M. le duc de Guiche, M. le marquis de Labarthe, etc., etc. Nous escortâmes S. A. R., qui s'arrêta dans une maison, près la chapelle du Bequet, pour y changer d'habit et prendre son cordon bleu; nous avançâmes en ordre jusqu'à la jonction des deux chemins, où trois heures avant lord Béresford avait été accueilli, et où M. le comte Lynch attendait S. A. R. Dès que M. le maire aperçut ce bon prince, il se prosterna, pour

ainsi dire, à ses pieds, ainsi que toute la population qui environnait S. A. R., et lui adressa un discours respectueux, mais plein de sentiment. Il est impossible, mon bon ami, de vous dépeindre l'enthousiasme général. La plume la mieux exercée, l'écrivain le plus chaleureux et même le plus royaliste, sera toujours au-dessous du tableau que nous présentions. Tout le monde pleurait de joie les femmes, les vieillards, les enfants mêmes, qui ne connaissaient que par tradition les vertus et les bontés des Bourbons, remerciaient à genoux le ciel de nous avoir rendu le petit-fils d'Henri IV. Non, jamais on ne verra un plus beau jour; car, je vous le répète, la présence de S. A. R. était inattendue du public.

Nous parvînmes, avec beaucoup de peine, à la cathédrale, où le flux et le reflux des habitans enlevèrent le prince, dès qu'il eut mis pied à terre, et le portèrent sans danger et en un clin d'œil, jusqu'aux marches de l'autel, avec le respectable archevêque qui l'attendait à la porte de l'église. Malgré tant de monde qui se pressait avec ardeur autour de S. A. R., personne ne reçut aucune contusion. On n'entendait que des voix s'écrier, avec l'accent le plus fort et avec sentiment : vive le Roi I vive le duc d'Angoulême ! vive Madame ! vivent les Bourbons ! Lorsque S. A. R. se fut agenouillée sur les coussins qui lui étaient préparés, Monseigneur l'archevêque entonna le TeDeum. A l'issue de ce chant de bénédictions, nous escortâmes le prince à la mairie, et de là à son palais, où il ne descendit qu'à sept heures du soir. Je pris le commandement de la garde intérieure du palais, et je puis vous assurer qu'on n'entendit toute la nuit que des cris de joie, et ces cris si chers à nos coeurs : vive le Roi ! vive le duc d'Angoulême ! vive Madame ! vivent les Bourbons ! A minuit, un incident me força à éveiller M. le comte de Damas-Crux, pour lui demander le changement du mot d'ordre, ce qu'il fit, malgré tout le besoin qu'il avait de goûter un sommeil non-interrompu, avec cette grâce et cette bonté qui s'étaient bannies de France depuis si long-temps avec ces loyaux chevaliers.

J'avais oublié de vous dire que le même jour où je quittai l'asile que m'avait donné le brave Badens, notre ami, mon fils, pour se soustraire à la conscription, fut se cacher chez cet ami, qui le garda chez lui. Il n'en sortait de temps en temps, le soir, que pour s'informer de ce qui se passait dans ma compagnie, dont il était le brigadier-fourrier. Il resta caché jusqu'au 10 mars 1814.

Je pense, mon ami, que ces détails, tout mal écrits qu'ils le sont, vous seront agréables par leur exactitude. Je vous autorise donc à en faire l'usage que vous voudrez.

Recevez, mon bon ami, l'assurance bien sincère de mon attachement pour vous.

Votre affectionné de cœur,

Le colonel Roger,

chevalier de Saint-Louis.

Paris, le 6 novembre 1814.

A Monsieur Monsieur Rollac, hôtel des Négocians, rue de Richelieu.

Mémoires

de Madame la Marquise de la Rochejaqueleln,

écrits par elle-même

Rédigés par M. le Baron de Barante (à Bordeaux.,., 1815)

P. 504. — Mme de la Rochejaquelein rappelle que, à Bordeaux, les jeunes gens et le peuple étaient très bons c'est-à-dire royalistes « tous les émigrés qu'on y emprisonnoit avoient été délivrés par adresse ou à main armée».

P. 504-505. — Elle rappelle que, à Bordeaux, les royalistes étaient formés, depuis 1797, « en compagnies armées, la plupart composées d'artisans qui n'ont jamais reçu aucune paie ».

P. 508. — Après les grands succès des Autrichiens et des Russes en Italie, à la fin du Directoire, Mr Papin, de Bordeaux, fut « nommé général pour le Roi, de tout le département; il s'occupa aussitôt à former la garde royale qui, depuis, n'a pas cessé d'exister (') ».

P. 508. — A Bordeaux, à la suite d'une collision avec les jacobins, pendant l'été de 1799, quarante royalistes sont emprisonnés. Nouvelles incarcérations de royalistes après Marengo.

P. 511-512. — « En 1808, l'enlèvement des princes d'Espagne excita une vive indignation à Bordeaux. M. Rollac organisa un plan avec MM. Pedesclaux, consul d'Espagne, Taffard de S'-Germain, Roger et quelques

(') « M. Papin fut surtout secondé par M. M Roger, »

autres, pour enlever Ferdinand VII, et le conduire à la station anglaise. Ils envoyèrent M. Diaz, maître de langue espagnole à Bordeaux, pour l'en prévenir, et il vint à bout de s'introduire quelques instants dans sa chambre et de lui parler; mais le Prince n'eût pas le temps de prendre confiance dans une personne inconnue. Ces messieurs attendirent en vain ses ordres et le projet manqua. »

P. 512. — « M. Rollac fit, peu de temps après, un complot pour livrer Pampelune aux Espagnols. »

Entrée des Anglais à Bordeaux : Pas question de Roger. Mais, le même jour :

P. 533-534. — « M. de la Rochejaquelein demanda sur le champ à Monseigneur le duc d'Angoulème, la permission de lever un corps de cavalerie. Le Prince, qui arrivoit

dans un pays ruiné ne pouvoit avoir des fonds

pour former des corps soldés. Cette cavalerie se composa donc de volontaires équipés à leurs frais. M. M. Roger ('), François de Gombault et de la Marthonie, obtinrent aussi la permission de former des compagnies ».

(') « Un des anciens chefs de la cavalerie royale, dès l'organisation ».

Essai sur l'Institut philanthropique

établi en 1796, dans les provinces méridionales de la France, par ordre et en vertu des pouvoirs de Sa Majesté Louis XVIII.

Par M. Dupont Constant

ancien visiteur de l'arrondissement de la Guienne

(Paris 1823)

L'Institut philanthropique était une Société de propagande et d'action royalistes déguisée. Les visiteurs en étaient des chefs, inspecteurs et commis-voyageurs.

Cet ouvrage n'est qu'un plaidoyer de l'auteur, en faveur de lui-même. Peu de personnes y sont nommées, et pas Roger. Je crois cependant utile de reproduire ici les passages suivants :

En 1799 :

P. 80. — « Par suite de ces événements, je me hâtai

de faire organiser à Bordeaux une compagnie de chasseurs royaux, ainsi que des corps d'élite ».

P. 33. — « L'armée de l'Institut était composé de deux corps de troupes très distincts, l'un appelé troupes d'élite, composé de déserteurs, de requis, de conscrits, de fugitifs, de proscrits et de tous les hommes de bonne volonté pris dans toutes les classes de la société, et surtout parmi les artisans et ouvriers. L'autre, appelé troupes auxiliaires »

P. 81-82. — « Dans le même temps nous enlevâmes de la prison de l'hôpital de Bordeaux, les armes à la main et

malgré la résistance du détachement qui occupait ce poste, deux de nos braves qui allaient être condamnés à mort, l'un le sieur Mauri, comme émigré, l'autre le sieur Elitz à Garay ('), comme prévenu d'embauchage.

» A d'autres époques des émigrés qu'on conduisait à la mort, furent délivrés sur les grandes routes, quoique conduits par des détachements de gendarmerie, avec lesquels les royalistes se sont mesurés plusieurs fois ».

(') Sans doute Elisagaray , nom assez répandu dans la région de Bayonne et Saint-Sébastien. (Edouard Harlé).

Histoire complète de Bordeaux

Par O'Reilly (1858, t. VI.)

P. 388. — « Bordeaux avait joui d'un certain calme pendant 1803 et 1804, mais on s'organisait en secret, et l'on formait de nouveaux plans avec de nouvelles espérances. Dans ce temps, MM. Forestier et de Cérés venaient d'arriver d'Angleterre avec des promesses de secours et des encouragements. M. de Cérés devait aller en Vendée pour se concerter avec Georges Cadoudal et ses amis; Roger était chargé de recevoir les poudres et de les renfermer dans des sacs de coutil, au milieu de balles de laine destinées pour la Vendée : il était un de ces braves dont le nom seul était un éloge; il était colonel et chevalier de Saint-Louis. Son enthousiasme royaliste était tellement connu, qu'il était sévèrement surveillé. Rollac partit pour Londres en 1810, afin de présenter un plan de soulèvement aux princes »

P. 400. — Entrée des Anglais à Bordeaux le 12 mars 1814 : Les éclaireurs envoyés pour reconnaître rapportent que les Anglais arrivent. « Les éclaireurs rentrés en ville furent suivis immédiatement par un officier anglais, M. Vivian, accompagné de M. Roger, capitaine de la première Compagnie de la garde royale à cheval »

P. 401. — Ensuite, diverses autorités de Bordeaux, allant vers les Anglais, sortent de l'Hôtel de Ville « à travers des flots de dix à douze mille citoyens et au milieu des hommes dévoués que MM. Taffard (de St Germain) et Boger avaient échelonnés sur la voie publique, pour

dévoiler, avec à-propos, le noble but de toutes ces démarches, proférer des cris royalistes »

P. 439-441. — A la suite de l'occupation de Bordeaux par les Anglais, les « volontaires bordelais du 12 mars » envoient une adresse à Louis XVIII. Elle lui est portée par onze personnes, dont « le colonel Roger ».

P. 600-602, Note XXI. — « Organisation de l'Institut royaliste (sous le nom d'Institut philanthropique), formé à Bordeaux en vertu de la lettre de son Altesse Royale Monsieur, adressée à Mme la marquise de Donissan, en 1796.

et

a. Cavalerie

« Roger, capitaine de la Compagnie des guides à cheval »

Étrennes Royales Bordelaises

pour l'An de Délivrance 1814

P. 45-52. — « Journée du 12 mars. Hœc Lies quam fecit Dominus. »

P. 48. — « L'aurore de la journée du 12 mars luit enfin pour le bonheur et la gloire de la cité de Bordeaux. M. le Maire, informé de l'approche des Anglais, marche au-devant d'eux à la tête de MM. les Adjoints et sous l'escorte d'une garde royale sans uniforme, commandée par M. Roger l'aîné. Il rencontre M. le maréchal Beresford arrêté avec sa division à l'entrée de nos faubourgs. Là, M. le Maire informe sa Seigneurie, que les troupes de S.M.B. vont entrer dans une ville alliée et soumise au roi Louis XVIII; et pour en donner la preuve solennelle, il arbore sur le champ la cocarde blanche »

Étrennes Royales de la Ville de Bordeaux

pour l'An 1818

Longue Note sur la « Décoration du Brassard », instituée à l'occasion de la journée du 12 mars 1814, et liste des « Membres de l'Institution du Brassard », au nombre d'environ 1200, dont :

« Boger (J. B. A.) »

et « Boger fils ».

Afin de consacrer le souvenir de cette glorieuse

époque, S. M. Louis XVIII a bien voulu donner son assentiment à l'institution de la décoration du Brassard, en faveur de tous

ceux qui se sont signalés en cette occasion, soit en servant dans les compagnies royales organisées par M. Taffart de S. Germain, et dans les corps de volontaires royaux à cheval, soit par leurs écrits ou leur participation>ux mesures qui ont préparé et assuré le triomphe de la cause royale.

Cette décoration a consisté, d'abord, en un Brassard blanc attaché au bras gauche et orné d'un écusson portant ces mots : BORDEAUX ; DOUZE MARS 1814.

Toutefois, ce brassard ne pouvant être porté qu'avec le costume militaire, S. M. a daigné autoriser ceux qui en ont reçu le brevet, à le remplacer par une décoration suspendue à la boutonnière par un ruban vert liseré de blanc ('), en mémoire de celui que S. A. R. Madame, duchesse d'Angouléme, voulut bien envoyer dans le temps aux Bordelais.

Cette décoration consiste en un médaillon d'émail à rayon d'or, surmonté de la couronne royale; ce médaillon est orné sur les deux faces du chiffre du Roi, sur un fond blanc, entouré d'une jarretière verte, portant ces mots : BORDEAUX, 12 MARS 1814.

(') « Le vert est... un symbole d'espérance ; mêlé au blanc, il veut dire, d'après la signification que l'on donnait aux couleurs dans les anciens tournois, Vertu et Jeunesse. »

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