‹ Livre de famille (volume 2)Chapitre 3 sur 17 · TOTAL · texte numérisé non relu

TOTAL

des récépissés

13 Prairial 13 Prairial

1 juin 1 juin

Marie Brizard Roger

200 Livres

C'était en 1794. Les assignats commençaient à perdre beaucoup de leur valeur.

Il résulte de la loi du 3 septembre 1793, qui a créé cet emprunt, que la contribution de 200 livres de Marie Brizard, célibataire, correspond à un revenu de 2 500 livres, tandis que la contribution égale de Roger, qui avait à sa charge femme et trois enfants (ou même davantage), correspond à un revenu de 7 000 livres (ou plus) ('). Ce partage inégal des bénéfices était sans doute simulé et concerté, pour payer, au total, le moins de contribution possible? En supposant partage égal des bénéfices, en effet, Marie Brizard aurait payé 1 500 livres et Roger, néant : ensemble, 1 500 livres, au lieu de 400. Le revenu avoué par Marie Brizard et Roger, ensemble, était donc 9 500 livres, ou plus, en 1794. Il était donc peu inférieur (ou égal) à celui de 12 000 livres avoué en 1790. On ne peut douter, cependant, que dans cet intervalle, leur Maison avait énormément souffert des événements intérieurs et

(') Consulter : Brouillard, Impositions extraordinaires sur le Revenu pendant la Révolution. Thèse de droit. Bordeaux 1910, p. 78.

de la guerre maritime. Leur déclaration de 1790 n'était peut-être pas très sincère1? Ou bien ils étaient contraints, en 1794, de déclarer autant qu'en 1790 ?

La Terreur :

Incarcération des Belloumeau et De Marin

On raconte que, pendant la Terreur, Marie Brizard osa cacher des prêtres. Un soir, l'un d'eux, au moment de rentrer, s'aperçut qu'il était suivi. Très effrayé, il imagina de contrefaire l'ivrogne et c'est en titubant qu'il entra chez Marie Brizard et Roger. « Ce n'est qu'un ivrogne, dirent ses espions, et il veut encore boire! il s'adresse bien ! » (').

Si l'on avait découvert que Marie Brizard cachait un prêtre, elle aurait certainement payé de la vie cet acte de dévouement. En parcourant les dossiers de la période révolutionnaire (A D), je n'ai trouvé parmi les incarcérés de la Terreur, aucun Roger, ni aucun Brizard, ni Dalheu, ni Biguey. Une « Jeanne Teissier », sans autre indication, figure sur une liste d'incarcérés à Bordeaux (AD, L.2204). Ont été incarcérés aussi, deux Belloumeau, tous deux de Bourg et, par conséquent de la même famille ou, tout au moins de la même souche que la seconde femme de Martial.

L'un, probablement son frère, était juge du Tribunal de District, à Blaye. Accusé de fédéralisme, il a été incarcéré, par ordre du Comité de Bourg, dans le Palais Brutus, à

(') Cette anecdote a été racontée à mon beau-père, M. Glotin, par un vieux prêtre. Cacher un prêtre était l'acte héroïque par excellence sous la Terreur.

Bordeaux, au début de nivôse an II, c'est-à-dire en décembre 1793 (vieux style) (A D, L. 2204 et 2231). Il a été remis en liberté après le 9 thermidor (A M, Fonds A. Vivie, t. 17).

L'autre, Jean Belloumeau, maire de Tauriac, à 6 kilomètres de Bourg, a été incarcéré à Bourg, le 18 pluviôse an II, par ordre du Comité de Surveillance de sa commune (A D, L. 2231) : dans chaque commune, des citoyens dévoués étaient groupés en « Comité de Surveillance » des autres (création du décret du 21 mars 1793). Voici la dénonciation qui a motivé cette mesure ; elle est du 11 pluviôse an II, c'est-à-dire du 30 janvier 1794 (V. S.):

« Aujourdhuy onze pluviôse Lan Deuxième De La Bepublique françoize Lune et jndivissible

» je sougne Déclare après avoirs antandu Le Raports Du Citoyen Jaques Rullau Disant quil auroit antandu Dire au Citoyen jean Belloumau maire et préséptoeur De La Commune de tauriac que sils falloit party pour La Republique jls se metroit plutots ans toites [en tète] pours Les Emigrés, plutots que de soutenirs La Republiques françoize Dizanau surplus quil Niroits jamais se Confaissey à Des praitres quy auroits faits Loeurs sermans.

» [Signé :] Pineau Rullau a prouvant

Lecriture jcy desus

» Déclarant au surplus Le Citoyen jaques pineau avoir Entandu dire au Citoyen marc maynare, et Le Citoyen antoine pineau, que jean Berlan, auroits antandus dire au Citoyen jean Belloumau maire et préséptoeure De Laditte Cme, Venant de La Chasse du toeur jls auroits dits au Citoyen philibert motuy cydevan curé De La Commune de tauriac, monsieurs Nous Les auronts Le Curé Luy auroit Répondu Ne parlons pa de Sa, auroit Repris La parolle Sifaits, on va prandre toutes La jeunesse et après Nous auront affaire au vieu.

» Déclarant au surplus Le Citoyen Jacques pineau que le Citoyen jean moussau, auroits antandu Dire au Citoyen jean Belloumau, maire de la Cn que depuis quils Etoits maire de Laditte Commune jls faisoits voirs Noirs Ce quy Etoits Blan, et ce quy Etoits Blan jl faisoit voirs Noirs comme La suy

» De tous quoy Nous avon Dressé Le presan verbal Ledit jours moy et an que dessus et an Lautre part à tauriac Ce 11 pluviôse 1794 Lan 2m De La Bépubliques francoize

» [Signé :] Pineau manbre du Comité

de surveilla »

Le loeur que chassait Belloumeau, est la grive, car, dans la région de Bourg, on désigne la grive sous le nom de tour ou touret.

Dans un « Mémoire justificatif » du 17 du même mois, Jean Belloumeau nie toutes ces accusations. Il ajoute :

« Le dit Bulleau obigé comme moi de faire exécuter les lois et notamment celles des cinq may et onze septembre dernier (V. S.) fut obligé de faire des visites ches les citoyens possesseurs des grains, en Concequance je feus nommé pour visiter ches lui, y ayant trouvé des subsistances En grain,

il m'auroit des lors gardé une haine éternelle

décadi dernier je fus porteur du recencement des grains de cette commune aux délègues des Bepresentans du puple alors a bourg, qui m'autorisèrent de faire porter les grains farines et autres subsistances à la maison commune m'étant transporte ches ledit Bulleau je lui demandai la farine qu'il pouvoit avoir, il me Bepondit n'avoir que du pain cuit, je lui dis alors, il faut le peser, pour que vous soyes taxé suivant larrete des délégués du puple en dacte de décadi dernier, ce fut alors qu'il m'invectiva de mauvais propos, ce qui m'obligea d'écrire de suite aux délégués pour les inviter de venir mettre lordre dans cette

commune, la lettre finie, il Rentra dans lordre, et elle ne feut pas Envoyée. »

En résumé : Conformément à la loi d'après laquelle tous les grains et farines seront transportés à la mairie pour y être ensuite distribués suivant une certaine ration, le maire Belloumeau réquisitionne, le 11 pluviôse, la farine de Rulleau. Celui-ci résiste et Belloumeau menace de le faire contraindre. Le jour même, Rulleau dénonce Belloumeau, l'accusant de vagues propos contre-révolutionnaires. Cinq jours après, le 16, les paysans qui composent le Comité de surveillance de la commune de Tauriac, prenant naturellement parti dans cette question pour Rulleau, votent, à l'unanimité, l'incarcération du contre-révolutionnaire Belloumeau, et cette mesure est réalisée le surlendemain.

La famine, la réquisition des grains et farines et leur cortège de vexations jouent un grand rôle à cette époque. Les "Vitrac, dont il a déjà été question, au sujet de Paul- Alexandre Brizard, cachaient de la farine dans leurs traversins, pour la sauver des réquisitions et des visites domiciliaires (FD).

Dans une Histoire (manuscrite) de la Libarde, hameau de Bourg, M. Joseph Berniard donne les détails suivants : On réquisitionne, avec visites domiciliaires, puis l'on distribue, en rations très réduites, la farine qui en résulte. Cette farine n'est pas donnée, elle est vendue, 4 à 5 sous la livre, sauf à ceux auxquels on a réquisitionné; à ceuxlà, on la donne jusqu'à épuisement de la quantité qui leur a été prise. — « Le 28 pluviôse (16 février 1794) on fait une distribution de farine, ainsi : les hommes de travail ont droit à une livre et les femmes et enfants à une demi-livre ». — « Quand il était distribué une livre de farine par jour à chaque individu et une provision pour quinze jours, c'était la vie. Mais quand tous les cinq jours, tous les huit jours et moins souvent encore, on distribuait par personne demi-livre de farine de fève ou de maïs, n'était-ce pas la misère noire ? s — « On a lu que

des réquisitions de grains furent faites à domicile. Les particuliers qui avaient pu s'en garder au prix de mille expédients étaient ensuite obligés de se cacher bien plus soigneusement encore pour convertir ce grain en farine (les moulins à café servaient pour la mouture) et surtout pour faire disparaître l'odeur du pain frais. Le pain ou les galettes se faisaient la nuit, et ensuite on grillait du café. »

A Bordeaux, à la fin d'août 1793, les habitants sont réduits à 7 onces (c'est-à-dire 214 grammes) de pain par jour (A M, Fonds A. Vivie, t. 8). Une pièce du 7 septembre 1793, sur les subsistances de la ville et de ses environs immédiats, soit 120 000 habitants, porte : « Vous savez que 1 200 mille livres, fruits d'une généreuse souscription, ont été entièrement consommés au bout de neuf mois. . . . vous savez également qu'une nouvelle souscription, faite au commencement du mois dernier, a produit 650 mille

livres Eh bien, Citoyens ! ces 650 mille livres seront

sous peu de jours entièrement absorbées. . . » Et, en effet, la ville, pour permettre aux boulangers de vendre le pain à un prix acceptable, leur cède à 35 livres le boisseau de froment qu'elle paye 70 livres, d'où perte de 42 000 livres par jour. (A M, Fonds A. Vivie, t. 8.)

La Révolution, moderne pour les idées politiques et philosophiques, me semble avoir été très ancien régime pour les questions économiques. Pour les assignats, le maximum, le commerce, elle a eu autant d'illusions que Louis XIV ou Louis XV sur le pouvoir de l'État.

Un De Marin, âgé de 67 ans, « né dans la caste nobiliaire et père de deux Enfans Émigré », est resté incarcéré, à Bourg, pendant plus d'un an. A la fin de 1794, plusieurs mois seulement après la chute de Robespierre, il a obtenu d'être mis en « Liberté sous surveillance ». (A D, L. 2205.)

La Veuve Roger

« Est mort ce matin à sept heures Jean Baptiste Roger, soixante quatre ans, époux d'Anne Brizard, rue du Pont de la Mousque 14. . . . Bordeaux le 19 prairial an trois Bépublicain ».

Le 19 prairial an III est le 7 juin 1795. L'inventaire après décès, du 27 prairial et jours suivants, nous apprend que la Maison avait un approvisionnement de liqueurs évalué à 30 000 livres (probablement en numéraire, et non en assignats, ainsi qu'il semble résulter d'autres évaluations de l'inventaire) ; que le nombre des alambics s'élevait à quatre ; qu'il y avait, au bureau, quatre sièges seulement ainsi qu'une grande table à quatre pupitres, d'où résulte que le nombre des employés de bureau était de quatre, patrons compris. Tous ces faits tendent à démontrer que l'importance de la Maison était le cinquième ou le dixième de ce qu'elle est actuellement. Il ne faut pas perdre de vue que l'on était en pleine Bévolution, au sortir de la Terreur, et que les affaires devaient être fort réduites.

Le 16 floréal an IV (5 mai 1796), la citoyenne Marie Brizard, alors âgée de 82 ans, a cédé tous ses intérêts dans la Société à la citoyenne Anne Brizard, veuve Roger, agissant en son nom et en celui de ses enfants (Minutes de Me Maillères, actuellement chez Me Castéja). Marie Brizard a vendu ainsi la moitié de la maison de la rue du Pont-dela-Mousque et la moitié de la verrerie de Bernos, dans la

région de Villandraut 40 000 livres

plus, la moitié de l'actif de la Société 52 000 »

Ensemble 92 000 livres

Dont à déduire la moitié du passif 87 242 »

Reste 4 880 livres

que la veuve Roger a payées à Marie Brizard.

Les meubles et marchandises ne sont pas compris dans cet acte : ils avaient été partagés en nature.

Il est de tradition que la veuve Roger se fit aider dans son commerce par Fulcrand Fave, le mari de sa fille aînée, et par Jean-Baptiste-Augustin Roger, son fils, l'aîné, et que leurs gestions furent désastreuses.

J'ai trouvé, en effet, dans les répertoires de Me Maillères, de nombreuses procurations que « la citoyenne Anne Brizard Vve de Jean - Baptiste Roger » a données au citoyen Fulcrand Fave, son gendre: 14 prairial an V; 24 fructidor an VI; 11 germinal an VII; 17 brumaire an XI ; et révocation 26 nivôse an XII. Je n'en ai trouvé aucune au citoyen Jean-Baptiste-Augustin Roger, mais d'autres pièces montrent qu'il a géré la Maison Marie Brizard & B oger jusqu'au jour où, à la fin de l'an XII, il a été arrêté pour complot royaliste. Ses frères, Augustin et Théodore, l'ont alors remplacé dans la gérance de la maison, rendue particulièrement difficile par ce fait que les livres avaient disparu, soit parce que la police les avait saisis, soit parce que Jean-Baptiste-Augustin les avait détruits à cause des preuves de sa culpabilité qu'ils contenaient (1).

Jean-Baptiste-Augustin Roger, conspirateur

Jean-Baptiste-Augustin Boger n'a cessé de conspirer, avec la plus grande énergie, jusqu'au retour des Bourbons :

L'organisation de l'Institut royaliste (sous le nom d'Institut philanthropique) formé à Bordeaux en vertu

(') Le Commissaire général de Police de Bordeaux, par lettre du 3e jour complémentaire an XII, écrit : « J'ai fait faire une visite exacte au domicile de Roger, j'y ai fait saisir tous ses livres, papiers, etc., et l'ai fait arrêter » (Archives nationales, F. 7. 6356).

D'après un Mémoire rédigé par Augustin et Théodore Roger, en

de la lettre de son Altesse Royale Monsieur, adressée à Mme la Marquise de Donissan, en 1796, porte : « Roger, Capitaine de la Compagnie des guides à cheval » dans l'armée insurrectionnelle (surtout en projet) de Bordeaux.

Roger prend part à des entreprises ayant pour objet de faire évader des émigrés que l'on allait exécuter.

Roger expédie, en Vendée, des sacs de poudre dissimulés dans des balles de laine, pour préparer une insurrection. Il est arrêté le 1er jour complémentaire de l'an XII (18 septembre 1804), emprisonné à Bordeaux et traduit devant une commission militaire, à Nantes, qui l'acquitte faute de preuves, le 23 frimaire an XIV (14 décembre 1805). C'est l'affaire dite « Des Plombs ou de l'Agence anglaise de Bordeaux » (').

Roger prend part à un complot pour faire évader Ferdinand VII d'Espagne, de passage à Bordeaux, dans son transfert à Valençay.

En 1809, Roger, déjà sous la surveillance de la haute police depuis l'affaire de 1804, est emprisonné quelques jours parce qu'on le soupçonne, à tort, d'avoir fait partie du complot formé par ses amis pour livrer Pampelune aux Espagnols.

1826, leur frère, le conspirateur, au moment d'être arrêté, a brûlé beaucoup de papiers de la Maison, qui l'auraient compromis (MBR). Le dossier du complot donne de nombreuses preuves que c'était Roger, le conspirateur, qui dirigeait la Maison Marie Brizard & Roger (Arch. nat.).

(') Ernest Daudet a longuement raconté cette affaire dans son ouvrage : » La Police et les Chouans sous le Consulat et l'Empire ». Voir aussi Caudrillier : « L'Association royaliste de l'Institut philanthropique à Bordeaux ».

Les autres sources où je me suis renseigné sur les faits et gestes de l'incorrigible conspirateur Roger sont principalement :

Ernest d'Hauterive : « La Police secrète du Premier Empire. Bulletins quotidiens adressés par Fouché à l'Empereur en 1804-1805. »

Archives nationales : « Police générale, Affaires politiques », (F. 7. 6356 et 6358).

Rollac : « Exposé fidèle des faits authentiquement prouvés qui ont précédé et amené La Journée de Bordeaux au 12 mars 1814 ».

« Ëlrennes Royales bordelaises pour l'An de Délivrance 1814 ».

« Etrennes Royales de la Ville de Bordeaux pour l'An 1818 ».

Albert Mengeot: « Le Brassard de Bordeaux »,

En novembre 1813, il est obligé de se cacher, à Bordeaux, chez un ami « Capitaine de la Compagnie d'élite de la garde royale Bordelaise ». Il a pour compagnon de solitude, un conscrit réfractaire que cet ami avait accueilli chez lui pour le soustraire aux recherches de la gendarmerie.

La même année, ayant organisé une compagnie de « Chevau-Légers de la garde royale bordelaise », il reçoit le brevet suivant : « Mr Roger, je vous fais savoir que j'ai été chargé, par un ordre de S. M. Louis XVIII, qui m'a été transmis par ses ministres à Londres, d'organiser un

corps royaliste dans la province de Guyenne et que

je vous ai désigné pour commander la Compagnie de

cavalerie que vous avez formée d'après mes ordres

Bordeaux le 20 septembre 1813 ».

Son fils, brigadier fourrier dans cette compagnie, se cache chez le même ami, de novembre 1813 à mars 1814, pour se soustraire à la conscription.

En 1814, Roger prend une part des plus actives à l'entrée des Anglais à Bordeaux et à la proclamation de la royauté de Louis XVIII, événements qui eurent lieu le 12 mars et amenèrent les alliés à ne pas traiter avec Napoléon ou la Régence et à reconnaître Louis XVIII. Roger contribue ainsi à procurer à la France la meilleure solution qui fut compatible avec les circonstances. En conséquence de son action, Roger reçoit de Louis XVIII, ainsi que son fils, la « Décoration du Brassard », qui porte les mots «Bordeaux 12 mars 1814».

En même temps, il est liquoriste. Il figure ainsi dans le Registre de la Conscription de 1815, où est inscrit son fils (A M).

En 1816, il est colonel d'une division de gendarmerie et chevalier de Saint-Louis. Jadis conspirateur déjouant la surveillance de la police, il devait connaître toutes les ruses.

11 avait épousé une demoiselle Françoise Fontémoing, fille de Mathieu Fontémoing, négociant de Libourne (').

(') Deux Fontémoing, de Libourne, ont été condamnés par la Terreur (20 et 21 brumaire an II) : l'un, Jean-Baptiste, fils, 25 ans,

Son fils, Eugène Roger, fut écuyer du Comte de Chambord, à Frohsdorf. Rentré en France, près de Bordeaux, il continuait à régler sa montre sur l'heure de Frohsdorf et il refusait d'aller voir un de ses amis, directeur des Douanes, parce qu'il lui aurait fallu passer sous le drapeau tricolore qui surmontait la porte. Sa vie devait être compliquée !

Après cette longue digression, revenons auprès de la veuve Roger lorsque son fils, le conspirateur, vient d'être écroué.

La Maison Marie Brizard & Roger à l'époque du premier Empire

Par acte passé par M0 Maillères, le 10 prairial an XIII (30 mai 1805) (MBR) et par acte sous-seing privé du même jour (MBR), Anne Brizard, veuve Roger « sentant

le besoin de repos » et « motif pris de ce que les pertes

que ladite dame Roger a éprouvées dans son commerce lui laissent à payer à ses divers créanciers un passif qui excède de beaucoup les effets restés entre ses mains », cède à ses fils Basile- Augustin et Bernard -Théodore tous ses intérêts dans la Société et sa part de l'immeuble, moyennant une rente viagère de 3 000 francs.

Par acte sous-seing privé du 20 février 1807, un M. Bonfils consentait à faire une avance de 15 000 francs

sans état, à la détention jusqu'à la paix, exposition, et 60 000 francs d'amende dont 5 000 pour les sans-culottes des sections de Libourne ; l'autre, Jean, 52 ans, homme de loi, à la détention jusqu'à la paix. (Hist. de la Terreur « Bordeaux, par A. Vivie, t. II, p. 68, 69 et 367).

à la Société Marie Brizard & Roger, à condition d'être intéressé pour un vingtième dans toutes les ventes de liqueurs (MBR). Par un autre acte sous-seing privé du 1er janvier 1808, M. Bonfils avançait encore 20 000 francs moyennant un intérêt supplémentaire de 15 °/0 dans les ventes (MBR). Ces combinaisons avaient été précédées par d'autres analogues, par exemple, avec un M. Paul Baignol, le 22 prairial an XIII (MBR). Ces prélèvements et, plus encore peut-être, l'introduction d'étrangers, ont lourdement pesé sur la Société.

La Révolution et l'Empire avaient eu pour la Maison Marie Brizard & Boger, de même que pour tout le commerce de Bordeaux, des conséquences désastreuses. Il fallut vendre tous les immeubles : la maison de campagne de Talence; la maison à l'angle de la rue et du cours du Chapeau-Bouge, héritage de George Roger; et même, le 28 août 1807, la maison de la rue du Pont-dela-Mousque, domicile de la famille, berceau et siège de la Maison ! Ce dernier immeuble fut payé 45 500 francs, en pièces d'argent, du poids de 227 kilog. Mais les vingt-sept hypothèques qui le grevaient s'élevaient à près de cinq fois cette somme. Malgré toutes ces ventes, Anne Brizard et ses fils succombaient sous leurs dettes. Tout les accablait. Fulcrand Fave en discussions d'intérêts avec sa belle-mère, Anne Brizard, avait fait saisir, les 3, 4, 5, 7 et 8 brumaire an XIII, tous les meubles de la maison de la rue du Pont-de-la-Mousque, depuis les bouteilles d'anisette et les alambics, jusqu'aux draps et tables de nuit. (Le tout: A M, dossier d'expropriation pour la place Gabriel, 1864).

J'ai pu me procurer quelques factures de cette époque :

Une facture du 29 vendémiaire an X (21 octobre 1801) (M B B) porte :

90 bouteilles anisette à 3f 25 F. 292,50

Pour acquit par procuration de Brizard veuve Roger [Signé :] Fave

Une facture du 10 octobre 1806 (M B R) porte :

15 bouteilles anisette fine à 3 f F 45 »

Caisse et corde 2,15

Droits réunis . 2,35

Une facture du 23 juin 1809 (M B R; :

25 BUes anisette fine 1/2 rouge à 3f75 F. 93,75

Caisse et corde 3,50

Droits réunis, etc 1,35

98,60 Une, du 22 décembre 1809 (MBR) :

3 bouteilles anisette surfine

3 d° fine orange

3 d° girofle

1 d» angélique

1 d° crème de Barbade

1 dn huile d'absinthe

Caisse, corde et port 2,40

Droits réunis, congé et quittance 5,50

64,90 Un prix courant de Marie Brizard & Boger, daté du 15 juin 1811, qui m'a été donné par mon beau-frère Adrien Promis, comprend 28 liqueurs parmi lesquelles :

Superfines . Anisette surfine ou huile d'anis. F. 6,50

Fines . Anisette blanche 5,50

— . Anisette violette 5,50

L'on voit que le prix de la bouteille d'anisette, qui était arrivé à 40 sous seulement au début de la Révolution, a monté rapidement sous le règne de Napoléon I01'.

Le prix du sucre a beaucoup contribué à cette augmentation. Par suite du blocus continental, il était devenu exorbitant.

La Société Marie Brizard & Roger a payé les 100 livres de sucre (MBB) :

En mars 1811 F. 400 »

En novembre 1812 462,50

En décembre 1813 475 »

Le 5 mai 1814, quelques jours après la chute de Napoléon, seulement 130 francs (').

Le prix du sucre a une importance considérable pour celui de l'anisette, parce qu'une bouteille d'anisette, de 3/4 de litre, contient 385 grammes de sucre.

La bouteille d'anisette se vend actuellement 2 fr. 75 et l'impôt sur l'alcool, à ajouter, s'élève, par bouteille, à Ofr. 75 si la bouteille est livrée à Bordeaux (État et Ville) et à 0 fr.45 si elle est expédiée hors Bordeaux (État seul). En comparant ces prix à ceux de la période napoléonienne, on trouvera que l'anisette est vendue maintenant moins cher par la Maison, mais que le fisc est devenu plus exigeant.

« Aujourd'hui 13 août 1820, le commissaire aux décès de l'état civil soussigné s'est transporté rue du pont de la mousque N° 32, et s'est assuré que la dame Anne Brizard, âgée d'environ 76 ans, née à Brest, département du finistère, veuve de feu Jean Baptiste Boger, négociant,... était morte ce matin à 4 heures ».

En réalité, elle avait environ 73 ans.

(') Il serait intéressant de comparer ces prix du sucre à ceux d'époques plus anciennes et plus récentes.

Actuellement (1913) le sucre raffiné coûte 70 francs les 100 kilos, dont 25 francs de droits.

Martial Brizard évalue, en 1768, à 56 livres les 100 livres, le sucre qu'il a en magasin (A D, Me Cheyron, 15 mars 1771). Mais nous ignorons s'il employait du sucre raffiné ou bien si, moins exigeant pour la transparence de son anisette, il ne se contentait pas de cassonade, choisie parmi les moins impures.

La Maison Marie Brizard & Roger depuis la Restauration

Réduite à presque rien par la Révolution et l'Empire, la Maison Marie Brizard & Roger reprit un peu dans la période de grande activité commerciale qui fut amenée par la paix, à la Restauration. Malheureusement, Augustin et Théodore Roger s'occupaient plus de littérature, peinture et papillons que de commerce. Ainsi, Augustin, membre de l'Académie de Bordeaux ('), a obtenu une médaille à l'Exposition des Beaux-Arts de Bordeaux, en 1827 (Histoire du Musée de Bordeaux, par De la Ville de Mirmont, t. I., p. 508), médaille qui est en possession de mon beau-frère Edouard Glotin. D'après Léo Drouyn {La Guienne militaire, 1. 1, p. 77), il « était un des premiers aquarellistes de son époque», appréciation qui, à en juger par les paysages d'Augustin que j'ai vus, ne paraît pas exagérée : les lointains, surtout, sont merveilleux. La collection de papillons, objet des soins de Théodore, était si belle que, en 1840, après son décès, la Ville de Bordeaux l'a achetée au prix de 10 000 francs (*). Toutes les après-

(') Voir le discours que j'ai prononcé pour ma réception à cette Académie, le 12 mai 1910.

(«) Extrait d'une lettre, en ma possession, écrite, le 14 mai 1830, par ma grand'mère, Mm» Partiot, habitant alors Bordeaux, à sa mère :

« Madame la Osse de la Ville, rue des Trois frères n° 5, Paris.

■) Je viens d'aller avec mon mari, Léon et Mr le Grand voir une bien belle Collection de Papillons et d'insectes chez Mr Roger, le liquoriste, frère de celui qui faisait de si belles aquarelles et qui est si cruellement paralisé depuis trois ans. Ce Mr, faiseur d'anisette, est extrêmement intéressant. Très savant en histoire naturelle et très bon musicien, il a réuni avec une patience singulière une collection de 9 mille insectes et d'autant de Papillons qui sont vraiement des plus beaux qu'il soil possible de voir. Des capitaines de ses amis

lui en ont apportés de tous les pays On dit que cette Collection

vaut une 20n« de mille francs... Ce Mr est en correspondance suivie avec tous les amateurs d'insectes qui existent... »

midi, les beaux esprits se réunissaient dans le bureau. Le client qui entrait alors était considéré comme un gêneur. La Maison fut loin de prospérer. La crise commerciale de 1830 consomma sa ruine : il fallut liquider. Chacune de nos Révolutions, conquête inappréciable, dit-on, pour l'esprit humain, a provoqué une crise commerciale désastreuse ! (')

Augustin Roger était mort en 1830, après être resté paralysé pendant plusieurs années. Par acte sous-seing privé du 2 août 1831 (MBR), la veuve Augustin Roger, en son nom et au nom de ses enfants, renonça, en faveur de Théodore Roger, aux droits qu'elle croyait avoir sur la marque, moyennant une rente annuelle de 2 000 francs. Cette faible somme était presque son unique ressource. Elle la mettait en pièces de cent sous. Ardente légitimiste, elle dépensait d'abord celles de la République, puis celles de Napoléon et de Louis-Philippe. Lorsqu'elle entamait les pièces à l'effigie de Louis XVIII et de Charles X, ses filles en concluaient qu'elle était bien près de la fin. Ces 2 000 francs ont été payés jusqu'au décès de Palmyre Capelle (f 1884), dernier survivant des enfants d'Augustin (2).

Théodore restait « liquidateur de la Société à ses périls et risques ».

Théodore avait un fils et deux filles. Le fils, Paul, peu sérieux, est parti pour l'Amérique en 1835. Il y est mort bientôt après. Les deux filles, Laure (3) et Amélie, ont

(*) La Révolution de 1830 a fait baisser la rente 3 %, de 85 francs à 55 francs. Le crédit de l'État subissant cette énorme dépréciation, celui des particuliers devait être bien réduit. En 1848, la situation a été encore pire : du 3 janvier au 5 avril, la rente 3 °/0 a baissé de 75 fr. 20 à 32 fr. 50! Mais alors la Maison Marie Brizard & Roger était plus solide : Mme Marc Achard rappelait souvent qu'elle porta l'argenterie en gage au banquier Gomez, qui, avec des paroles aimables, la refusa et ouvrit un crédit suffisant.

(*) Palmyre avait trois sœurs : Augustine (fl833), Euphrasie (tl859) et enfin Mélasie (t 1854), qui avait épousé M. Théodore Drouet. Mélasie devait son prénom à sa marraine, qui l'avait reçu elle-même à la Louisiane, où il était en usage, surtout, il est vrai, pour les négresses. En grec : Mêlas signifie noir.

(3) Je possède le très captivant « Journal » où Laure Roger a écrit sa vie, presque jour par jour, depuis 1827 jusqu'à son mariage,

épousé : l'une M. Edouard Legrand, de Rochefort, alors sous -commissaire des Subsistances de la Marine à Bordeaux ('); l'autre, M. Marc Achard, de Genève, dont le père, après beaucoup de pérégrinations, s'était fixé à Bordeaux (a). Marc Achard remplaça, très avantageusement, son beau-frère Paul dans la Maison. A la mort de Théodore Roger, survenue en 1838, la Maison devint la propriété de Mesdames Edouard Legrand et Achard. jjma veuve Augustin Roger avait confirmé, à leur profit, par acte sous-seing privé du 15 septembre 1838 (M BR), l'accord de 1831, et leur frère Paul avait renoncé à la succession, ayant été désintéressé, dit-on, avec le prix des

en 1833. Il contient des renseignements fort intéressants et fort nombreux, non seulement sur la famille, mais aussi sur les usages et les événements bordelais.

(') Ce mariage n'aurait pas eu lieu si Edouard Legrand n'avait pas habité Bordeaux. Mais pourquoi Edouard Legrand, qui était de Rochefort, est-il venu habiter Bordeaux? La lettre suivante (M B R) va nous l'apprendre :

' dz la Paris, le 30 Novembre 1822.

MARINE BT des COLONIES

Monsieur, J'ai reçu votre lettre du 25 de ce mois, N» 14.

L'Élève Le Grand ayant fait l'hyver dernier un cours de fabrication de lard salé à Cherbourg, je juge utile de lui faire suivre la confection de bœuf salé qui va s'exécuter à Bordeaux. Vous voudrez donc bien l'envoyer immédiatement dans ce dernier port où il jouira, pendant son séjour, de la même indemnité mensuelle qui lui a été payée à Cherbourg.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée. L'Administrateur des subsistances de la Marine, De COURSON.

A Mr le Directeur des subsistances de la Marine, à Rochefort.

(*) Le frère de M. Marc Achard a représenté, pendant quelque temps, la Maison Marie Brizard & Roger. Mais il n'avait pas d'aptitudes pour le commerce. Il s'est occupé activement de politique. Très républicain, il a été apprécié par les électeurs de Bordeaux, qui l'ont choisi, de longues années, pour député. Son nom a été donné à une rue de Bordeaux.

papillons, ce qui paraît difficile, car il est mort avant que leur vente fut parfaite. M. Achard (aidé par sa femme comme comptable) consacra tous ses soins à la Maison et parvint à la remonter. M. Edouard Legrand, qui s'en occupait autant qu'il était compatible avec ses fonctions de Commissaire de la Marine, prit sa retraite, en 1854, à l'âge de 52 ans, pour ne plus être distrait de ce travail.

M. et Mrae Edouard Legrand ont eu une fille, Suzanne, et un fils, Emmanuel.

Suzanne, née en 1835, a épousé, en 1856, M. Pierre Glotin, lieutenant de vaisseau, qui a donné sa démission, peu après, pour s'occuper de la Maison. Ils ont eu sept enfants : Marie (Fonade), Edouard, Olivier, Jeanne (Harlé), Marguerite (Promis), Louise (Pbilippon) et Paul.

Emmanuel a épousé Mlle Girard ('), de Rochefort. Il était rentré, dès la fin de ses études, dans la Maison, et a beaucoup contribué à son grand essor actuel. Il n'a pas eu d'enfants.

M. et Mrae Achard n'ont eu qu'un enfant, Théodore. C'est le père de Madeleine (Jacmart), Marcelle (Boulart) et Roger. Théodore Achard s'est occupé aussi de la Maison toute sa vie.

Par un arrangement de famille, de 1868, la Maison a été constituée en trois parts égales, associées : une à Théodore Achard, une à Mmc Glotin, née Suzanne Legrand, l'autre à Emmanuel Legrand. Ce dernier étant mort, en 1881, a laissé sa part à son neveu Edouard Glotin, dont il appréciait les aptitudes commerciales. La part de Théodore Achard appartient, depuis son décès, en 1894, à sa veuve et à ses enfants. Enfin, en 1904, Mme Glotin a cédé la sienne à son fils Paul.

(<) Catholique, née d'un père protestant et d'une mère catholique qui, en se mavianl, avaient convenu que les enfants seraient catholiques. La mère elle-même était née d'un père protestant et d'une mère catholique, qui avaient convenu aussi que leurs enfants seraient catholiques. Et ainsi toute la descendance de protestants zélés est catholique.

Immeubles occupés successivement parla Maison Marie Brizard & Roger

La Maison de commerce Marie Brizard & Roger est restée, jusqu'en 1840, comme propriétaire, puis comme locataire, dans l'immeuble de la rue du Pont-de-Ia- Mousque où Marie Brizard l'avait installée au début, près d'un siècle avant. Une ordonnance des Maire et Jurats, du 27 novembre 1789, ayant décidé que toutes les maisons de Bordeaux seraient numérotées (A M, Jurade)(1), celle-ci a reçu le numéro 14 bis.

Ce numéro a été changé en numéro 32, par un premier remaniement, et en numéro 1 par le dernier qui ait été effectué. Cette maison était à l'angle de la « Rue du Chapeau Rouge ». Elle a été expropriée, en 1864, au prix de 110 000 francs, pour élargir la rue du Chapeau-Rouge, dont le nom a été changé en celui de place Gabriel. Aussi, maintenant, la première maison de la rue du Pont-de-la-Mousque est-elle la maison suivante qui porte le numéro 3.

De cette maison, Marie Brizard & Roger s'est transporté au numéro 20 du cours du Chapeau-Rouge; puis, en 1854, pour cause d'agrandissement, rue des Faussets, tout près de l'ancienne boutique de Martial ; enfin, en 1874, pour nouvel agrandissement, rue Fondaudège, numéro 130.

(') « Ordonnent que l'on commencera par la première maison

de chaque riie, qui sera marquée du numéro 1 : et les autres du même côté de la rue par les numéros suivants; que l'on reprendra ensuite à l'extrémité de la rue par l'autre côté, en faisant suivre toujours les numéros, tout autant que la riie portera le même nom. »

La rue Brizard

Le souvenir de Marie Brizard est conservé à Bordeaux par le nom d'une rue : la rue Brizard, située tout près du cimetière de la Chartreuse. Cette rue est tracée, en projet, sur un plan du 30 septembre 1784 (A M, 2920). Elle est tracée aussi sur un plan du 7 novembre 1809 (A M, 2921). Elle y traverse des « Possessions à Marie Brizard et Pioger ». Elle y porte successivement le nom de rue Marie et celui de rue Brizard qu'elle a conservé. D'après le plan de 1784 et une ordonnance du 13 mai 1785 (AD, C. 4220), il devait même y avoir sur cet « Enclos » une rue Marie (c'est actuellement la rue Brizard), une rue Brizard (c'est actuellement la rue Larmée) et une rue Boger (n'existe pas). La délimitation des arrondissements de Bordeaux en vue de l'élection des Juges de paix, 8 brumaire an IV (A M, D. 115), comprend les rues « Brizard, Boger et autres dans ce quartier neuf ».

Le domaine dont il s'agit, avec habitation et chai, dit « maison noble de pont long », avait été acheté par Marie Brizard et Boger, le 21 août 1775, à Jeanne-Claire de Chabrignac et son mari Messire Etienne de la Marthonie (AD, Fatin Je). L'acte porte, pour plusieurs des pièces, que le vendeur cède aux acquéreurs :

« tous les fiefs et dépendances de sa de maison noble de pont long, avec les droits honorifiques et utilles qui peuvent y être attachés, en quelques lieux qu'ils puissent être situés et s'étendre, notamment deux deniers d'exporle 0), la quote

(') Eœporle : Droit payé au Seigneur féodal à chaque changement de Seigneur ou de tenancier. C'est seulement un droit récognitif de suzeraineté, donc un droit infime. Dans le Bordelais, il est presque toujours de deux ardits, c'est-à-dire deux liards.

part d'un denier tournois et un tiercon de vin fut et lie Bois neuf portable dans le chai de lad0 maison noble, de cens (*) et rente foncière et directe et solidaire, payable le dernier octobre de chaque année, sur une maison et jardin attenant.. . . située

surde parroisse de St Seurin fief de la maison

noble »

Le lendemain, 22 août, Marie Brizard et Jean-Baptiste Roger sont venus prendre possession, en présence des notaires qui en ont dressé acte dans la forme accoutumée :

« dont du tout la d° demlle Brizard et le d< sieur

Roger ont pris la possession réelle, actuelle et personnelle, par leur libre entrée dans les Batimens où ils ont ouvert et fermé les portes Et fenêtres, allumé et éteint du feu, sont allés sur chacune des pièces énoncées par led' Contrat où ils ont pris des poignées d'herbe et déterre qu'ils ont jette en l'air, coupé des seps aux vignes et sur le tout promené et séjourné autant de tems que bon leur a semblé, et fait divers autres actes poscessoires requis et nécessaires au vu et seu de tous ceux qui l'ont voulu voir et savoir sans aucun trouble opposition ni empêchement de personne quelconque, en signe de lade acquisition et prise de possession d'icelle. De tout quoi les dits sieurs Roger et demlle Brizard nous ont requis acte. »

Cette visite, avec ses opérations singulières, était un reste de droit romain, d'après lequel le transfert de propriété ne s'effectuait que par la prise de possession. Je n'ai pu savoir si la visite se faisait réellement ou bien si l'on signait l'acte la constatant sans que personne prit la peine d'aller à la propriété. Quoiqu'il en soit, transport et acte ont été supprimés par le Code civil dont l'article 1583 stipule que la vente est parfaite et la propriété acquise à l'acheteur dès que l'on est convenu de la

(') Cens : Rente annuelle payée par le tenancier au Seigneur.

chose et du prix, quoique la chose n'ait pas encore été livrée.

Cette propriété a été vendue, le 8 prairial an III, par Marie Brizard et Roger, à Mathurin Guiraud, marchand, pour 150 000 livres, dont « ledit Guiraud en a payé et réellement délivré en assignats monnoie de cour celle de » 75 000 livres, les autres 75 000 livres devant être payées par lui « dans un mois ». Marie Brizard, et Anne Brizard après la mort de son mari, ont essayé, sans succès, de revenir sur cette vente. Elles ont notamment « observé » que ces dernières 75 000 livres, Guiraud « ne les avait payées que le huit vendémiaire an quatre et qu'à cette dernière époque les assignats présentèrent une perte énorme eu Égard même à l'Epoque du huit prairial ». Après divers changements, ce qui restait de ce bien, dit alors c< Domaine de Plaisance », du nom d'un lieu de plaisir qu'on y avait créé, a été acquis par la Ville de Bordeaux, le 15 octobre 1864, pour y installer l'École d'Équitation et de Dressage. (Terrier de la Ville de Bordeaux, à la Mairie.)

Lettres de Bourgeoisie de Martial Brizard

Voici copie des Lettres de Bourgeoisie de Martial Brizard aîné, que M. François Daleau possède, encadrées, dans sa maison de l'Abbaye, à Bourg. J'ai indiqué par des caractères en italique ce qui est écrit à la main. Tout le reste est imprimé :

« LES MAIBE, LIEUTENANT DE MAIRE ET JURATS, GOUVERNEURS DE BORDEAUX, Com-

tes d'Ornon, Barons de Veyrines ('), Prévosts et Seigneurs d'Eysines et de la Prévôté et Banlieue d'Entre-deux-mers, Juges criminels et de Police, à tous ceux qui ces présentes verront, Salut : Savoir faisons, qu'étant bien et duement certains et informés des bonnes vie et mœurs, prud'homrnie, qualités de Sieur Martial Brizard, Négociant habitant de cette Ville, pour être reçu Bourgeois d'icelle. A ces causes et autres bonnes et justes considérations à ce nous mouvans, avons reçu et recevons par ces présentes le dit Sr Martial Brizard aine Bourgeois de la présente ville et cité de Bordeaux, pour de ladite Bourgeoisie, droits, honneurs, privilèges, exemptions, prééminences et prérogatives y attribuées, jouir et user par ledit Sr Martial Brizard ayné ses hoirs et successeurs à l'avenir, tout ainsi et de même que les autres Bourgeois de la présente Ville ont accoutumé et doivent jouir, A CONDITION EXPBESSE qu'ils n'avoueront par fraude aucunes marchandises et denrées leur appartenir, pour faire perdre les droits du Boi ou de la Ville ; qu'ils ne feront convenir aucune personne pardevant autres Juges que nous et nos successeurs à l'avenir, Maire, Lieutenant de Maire et Jurats en cause, dont la connoissance leur appartiendra ; garderont et observeront de tout leur pouvoir le statut et autres réglemens de la Ville, sans y contrevenir, à peine de privation de ladite Bourgeoisie; lequel dit Sr Martial Brizard a fait à ces fins le serment au cas requis et accoutumé; enquête de ses bonne vie et mœurs préalablement faite devant Monsieur Renard Jurât, Commissaire à ce député. Si donnons en mandement à tous nos Officiers justiciers, prions ceux du Boi, qu'icelui

(*) Les « Maire et Jurats de Bordeaux » avaient acheté le Comté d'Ornon, en 1407, à l'Archevêque d'York, qui en était alors propriétaire, moyennant 1 500 marcs sterlins et dix tonneaux de vin. Ils avaient acheté la Baronnie de Veyrines en 1526.

dit S1' Martial Brizard aîné ses hoirs et successeurs à l'avenir, laissent, souffrent, permettent pleinement et paisiblement jouir de ladite Bourgeoisie, droits, honneurs, privilèges, exemptions, prééminences et prérogatives y attribuées, sans leur faire ni permettre leur être donné aucun empêchement contraire. Donné à Bordeaux, en Jurade, sous le seing du Clerc-Secrétaire ordinaire de la Ville, sceau et armes d'icelle, le vingt quatrième du mois de septembre mil sept cent soixante six.

[Signé] Chavaille »

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