‹ Livre de famille (volume 3)Chapitre 13 sur 62 · MR GAMOT · texte numérisé non relu

MR GAMOT

INTRODUCTION

Mon cousin Pierre Izarn m'a confié un gros carnet sur lequel notre arrière-grand-père, M. Gamot, a écrit ses Notes de voyage quand il a quitté Saint-Domingue pour la France, en 1793-1794. Il y est souvent question des très graves événements qui se déroulaient alors dans cette colonie. Aussi, me paraît-il nécessaire, avant de reproduire ces Notes, de donner quelques renseignements préliminaires :

Vers la fin du xviii1' siècle, la colonie française de Saint-Domingue avait atteint une prospérité inouïe. La valeur des exportations annuelles s'élevait à 200 millions de francs; celle des importations, à 300 millions. Plus de 1 600 navires assuraient ce mouvement commercial. Les propriétés foncières valaient 1 milliard de francs.

La population se composait de 500 à 600 000 nègres esclaves, 30 à 40 000 « hommes de couleur » libres et 30 à 40 000 blancs. Tout le pouvoir était aux blancs.

En 1789, les « hommes de couleur », n'ayant aucun droit, voulurent jouir de ceux qu'on proclamait, en France, être l'attribut de tous les hommes. Les blancs s'y opposèrent avec violence. Dès qu'on fut informé à Paris de ces désordres, l'Assemblée nationale, craignant que la colonie ne se séparât de la France, déclara, le 8 mars 1790, qu'elle n'avait jamais entendu comprendre les colonies dans la Constitution « et les assujettir à des lois qui pourraient être incompatibles avec leurs convenances ». Les troubles continuèrent. L'Assemblée nationale crut les apaiser en décrétant, le 15 mai 1791, que tous les gens de couleur

nés de parents libres auraient les droits des citoyens français. Ce décret produisit à Saint-Domingue, un embrasement général et la colonie fut ravagée par le fer el l'incendie. Un « Concordat » passé entre les deux partis, le 11 septembre 1791, établit momentanément un calme relatif, mais l'Assemblée nationale ayant annulé son décret du 15 mai, les hommes de couleur et les nègres révoltés recommencèrent les hostilités avec une énergie et une cruauté sauvages. Cependant, l'Assemblée législative, par décret du 18 mars 1792, reconnaissant que les hommes de couleur devaient jouir, comme les blancs, de l'égalité des droits politiques, envoya, de France, des commissaires pour faire exécuter ses ordres. Ils devaient avoir à lutter aussi contre une autre difficulté.

Depuis la révolte des esclaves, un grand nombre de colons blancs avaient émigré dans les îles voisines ou sur le continent de l'Amérique. Plusieurs s'étaient même retirés en Angleterre et demandaient à ce pays de prendre possession de Saint-Domingue. La France avait déclaré la guerre à l'Angleterre le 1er Février 1793. Le gouvernement anglais donna ordre au gouverneur de la Jamaïque d'occuper les places de Saint-Domingue qui viendraient à se rendre. Les commissaires envoyés de France, les citoyens Sonthonax et Polverel, voulant augmenter, de tous les nègres, leurs troupes de France, proclamèrent l'entière abolition de l'esclavage. Les événements leur furent contraires : en 1794, les troupes britanniques assiégèrent et prirent la capitale, Port-au-Prince, et bientôt les positions les plus importantes étaient au pouvoir de leurs armes ou de celles des « hommes de couleur » et des anciens esclaves. Les Anglais furent cependant chassés entièrement en 1798, mais Saint- Domingue était dans un état de semi-indépendance et gouverné par des nègres. C'est alors que, la paix avec l'Angleterre ayant rendu à la France la liberté des mers,

Bonaparte, premier consul, entreprit, en 1802, l'expédition de Saint-Domingue qui devait soumettre cette île et y rétablir l'esclavage. Nos troupes succombèrent à la fièvre jaune, qui n'a aucune prise sur la race nègre. Les derniers soldats français se rembarquèrent en 1809 et la merveilleuse colonie de Saint-Domingue fut à jamais perdue pour la France. Il semble que peu d'affaires ont été conduites avec une aussi grande absence de bon sens que celle de Saint-Domingue, depuis son début, en 1789, jusqu'à sa fin déplorable.

C'est après la déclaration de guerre de la France à l'Angleterre, mais avant les attaques des forces anglaises contre Saint-Domingue, que M. Gamot a commencé ses Notes. Je crois, avant de les donner, devoir reproduire une pièce qui fait partie aussi des papiers de mon cousin Pierre Izarn.

« NOUS SOUSSIGNÉS Colons propriétaires de St Domingue, actuellement demeurant à Paris, certifions et déclarons, sous la foi du serment et de l'honneur, qu'il est à notre parfaite et entière connaissance qu'après l'incendie de la ville du Port-au-Prince, 21 Novembre 1791 , Mr Charles Guillaume Gamot, alors habitant de cette ville et aujourd'hui Officier de la Légion d'honneur, ex-Préfet, fut promu au Grade de Major d'infanterie des Gardes Nationales, où il servait déjà; et que ce n'est qu'en Décembre 1793. qu'il obtint un congé pour quitter St Domingue, devenu inhabitable pour les blancs, persécutés par les Commissrcs civils Santonnax et Polvcrel.

« Attestons et déclarons également, comme un hommage dû à la vérité, que l'état d'une guerre continuelle dans lequel était St Domingue dès les premiers symptômes de la révolution, a souvent fourni à Mr Gamot l'occasion de se distinguer par plusieurs actions de valeur, entr'autre celle d'avoir, à la tête d'un détachement de soixante hommes, traversé un rassemblement de dix mille Nègres armés, pour porter un avis d'où dépendait le salut de l'armée des blancs, campée dans le village de la croix-des-bouquets, distant de quatre lieues de la ville du Port-au-Prince; action dans laquelle cinquante sept hommes furent tués.

<< Que précédemment à l'incendie du Port-au-Prince, il avait été porté à la Présidence de rassemblée générale de toutes les Paroisses du Département de l'Ouest de St Domingue, qui eut lieu, à l'effet de prendre des moyens de conciliation pour mettre un terme au fléau d'une guerre désastreuse qui affligeait non seulement le Département de l'Ouest, mais encore ceux du Nord et du Sud. Les concordats, qui émanèrent de cette assemblée, eussent sauvé la Colonie s'ils n'avaient pas été rompus.

o Donné à Paris le premier Février mil huit cent dix neuf./ [Suivent les signatures et qualifications avec cachets de : Le O1 de Léaumont, Regnard de S1 Cvn, V'e de Brosses de Beaumont, Bourdon de la Milliers, Le O d'Honaciie. J

« Nous soussignés composant le comité des Colons Notables de St Domingue, établi près du Ministère de la Marine et des Colonies, déclarons Connaître les personnes dont les signatures sont ci-dessus apposées. En séance, hôtel de la marine, le douze février mil dix huit cent dix-neuf. »

[Suivent 5 signatures. Puis, leur légalisation par le Ministre Secrétaire d'État de la Marine et des Colonies.)

11 est souvent question, dans les Notes de M. Garnot, des dispositions des habitants des États-Unis, pour ou contre la France, pour ou contre la guerre. L'on trouvera un exposé d'ensemble de ce sujet dans le chapitre que j'ai consacré, plus loin, à Edmond Genêt.

Je vais maintenant donner les Notes de voyage de M. Gamot ou plutôt, faute de place, des extraits (en caractères fins) et des résumés (en caractères ordinaires).

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