AVEC LA
MARÉCHALE
par sa bèlle-sœur, Mme Gamot, qui y assistait.
Lorsque le Préfet de Police entra dans la prison du Maréchal, il l'aborda avec l'affection d'un ami, l'assura de tout le respect, de tout l'intérêt qu'il lui inspirait, lui parla de sa famille, de son ancienne liaison avec M1' Gamot, de l'attachement qu'il portait à M"1L' de Broc, de la douleur que lui avait fait éprouver l'horrible événement qui l'avait enlevée à ceux dont elle était chérie, admirée; puis arrivant à l'affaire du Mal, il lui faisait des questions insidieuses, auxquelles cet homme des Camps répondait avec simplicité, s'ans y être préparé, sans avoir pris aucun conseil. Le Préfet de Police se mit à écrire les réponses que le M"1 lui faisait, et les lui fit signer. — Le lendemain Mr Gamot revenant de la Conciergerie me dit : Le Mal a subi un interrogatoire, on le lui a fait signer aujourd'hui, et il est indigné de voir qu'il a été trompé; on y a mis plusieurs choses importantes dont il n'a pas dit un mot; ceci, me dit-il, peut avoir des conséquences funestes. — La suite ne l'a que trop prouvé.
Quelques jours avant la condamnation du Mal, on avait doublé les forces qui entouraient la Conciergerie et le Luxembourg, où il était conduit tous les jours. Les
précautions autour de lui étaient poussées jusqu'au plus cruel excès. La Male ne pouvait plus le voir sans témoins; tous les jours elle faisait porter son dîner qu'elle partageait avec lui. Le concierge avait ordre de rester près d'eux, et chaque aliment était goûté par lui. Ma sœur ne put subir cette nouvelle sorte d'outrage sans fondre en larmes, et en quittant son mari, elle demanda à voir le Préfet de Police; il la reçut avec sécheresse et froideur, et lorsqu'elle se plaignait à lui de ces précautions injurieuses pour elle, et de la cruauté qu'il y avait à ne pas lui laisser un instant de liberté : Mon Dieu, dit-elle, Monsieur, que se faisait-il donc de plus pendant la Terreur? — A ce mot le Préfet qui jusqu'alors, était resté de la plus grande froideur, devint pâle comme un mort, et élevant sa voix tremblante de fureur: Savez-vous bien ce que vous dites, Madame, et de quelle conséquence cela peut être pour votre mari ? — Ma sœur effrayée se leva plus morte que vive, et rentrant cbez elle, elle me dit : Je crains bien d'avoir fait quelque chose de nuisible au Mal et elle se mit à me raconter ce qui venait de se passer.
Le jour du jugement je restai près de ma sœur, nous attendions à chaque instant des nouvelles, la séance se prolongea fort tard. A deux heures du matin rien ne nous était parvenu, j'engageai ma sœur à se coucher, je sentais que ses forces allaient lui devenir bien nécessaires, on me dressa un lit près du sien. Entre quatre et cinq heures, nous entendîmes frapper avec violence, notre effroi fut extrême, ma sœur ne savait si on lui apportait la mort ou la vie de son mari. On venait la chercher de sa part, il la demandait à l'instant. Habillée à la hâte elle monta en voiture; la nuit était sombre, le plus grand silence régnait dans Paris. Arrivées aux environs du Luxembourg, nous rencontrâmes plusieurs fortes patrouilles à cheval, qui marchaient au pas; je
connaissais leurs uniformes qui étaient cachés sous des manteaux. C'était le seul bruit qu'on entendit dans ces rues sombres et désertes; je vis des casques et des manteaux. Lorsque la voiture s'arrêta, la grande porte du Luxembourg s'ouvrit en criant sur ses gonds; j'entends encore ce bruit sinistre, qui fit battre mon cœur et retentit encore à mes oreilles. Descendues au fond de la cour, on nous donna la main pour monter un escalier long et étroit, qui monte à un pavillon très élevé. Dans une petite antichambre se pressait une foule de gardes dont l'émotion qui m'oppressait m'empêcha de reconnaître l'uniforme. Une porte s'ouvrit et nous entrâmes dans une chambre d'une assez noble apparence, dont les fenêtres placées au-dessus de l'architecture cintrée, qui régnait autour, ne donnaient de jour que du haut. Le Maréchal s'éveilla à notre entrée, et se leva du lit où il était couché tout habillé; il vint au-devant de sa femme, la prit dans ses bras et l'assit sur ses genoux, lui prodiguant des consolations que ses larmes et ses sanglots l'empêchent peut-être d'entendre : Mon amie, calme-toi, lui disait-il, tu vois mon âme est tranquille, j'ai dormi quelques heures sans que rien troublât mon sommeil, mon repos. Tu as déjà pleuré ta sœur, ton Père, pauvre femme, tu as déjà bien souffert, mais disait-il en s'attendrissant, tu as supporté les malheurs avec courage, tu supporteras celui-ci pour te conserver à tes enfans, tu dois les élever, les rendre dignes de toi. Puis il la plaça dans un fauteuil et il se promenait dans la chambre sans la moindre agitation et parlant avec sang-froid de sa position. Nouveau Decius, disait-il, je me suis précipité pour sauver ma patrie; puis il parla de son jugement, de la séance dans laquelle il venait d'être condamné. — J'avais jugé en entendant le réquisitoire du Procureur G'1 quelle serait la décision de la Chambre; puis il dit comment ses avocats avaient regu un paquet dans lequel était la défense
de plaider sur la Capitulation ('). J'admire encore ce calme et cette grandeur d'âme qui le faisait parler sans émotion, sans la moindre indignation, de l'affreuse injustice qui le livrait à la mort, et du discours féroce de ce procureur du roi, qui demandait à grands cris le sang qui était habitué à couler pour la patrie.
Ma sœur s'écria dans un moment de désespoir : Ah lu seras vengé ! — Non, mon amie, lui dit-il avec force, non, tu apprendras à tes enfans à pardonner, lu leur diras de la part de leur père. — Puis il disait : Qu'est-ce que la mort, mon amie, combien de fois ne l'ai-je pas vue sur les Champs de bataille. — Elle pouvait alors nous séparer et que sont vingt ans, dix ans de plus ou de moins dans la vie. — Comme il m'aperçut à genoux dans un coin de la chambre priant Dieu d'abaisser ses regards paternels sur cette scène de douleur : On m'a amené nous dit-il le curé de St Sulpice, c'est un brave homme, j'ai été bien aise de le voir, je lui ai dit que je n'ai jamais abandonné la religion de mes pères, et que j'ai conservé les sentimens qui m'ont été inspirés dans mon enfance. Monsieur, lui ai-je dit, jamais sur le Champ de bataille je n'ai manqué d'élever mon âme vers Dieu, j'espère qu'il me pardonnera. — Puis il demande ses enfans; on alla à l'hôtel pour les chercher. Il y a aujourd'hui 25 ans, dit-il à ma sœur, que j'ai embrassé l'état militaire, dois-je te conseiller de le faire embrasser à tes enfans, quelle responsabilité celle du bien de la patrie. — J'ai écrit [une lettre] à ma sœur, me dit-il, pour lui dire d'adoucir la nouvelle de ma mort à mon
(') Le Maréchal était mis. légalement, à l'abri de toute poursuite, par les conditions de l'accord passé entre le Gouvernement et les Alliés, pour la capitulation de Paris, le 3 juillet 1815. L'article 12 porte en effet : « Les habitants et en général tous les individus qui se trouveront dans la capitale [le Maréchal en était] continueront à jouir de leurs droits et libertés, sans pouvoir être inquiétés ni recherchés relativement aux fonctions qu'ils occupent ou auront occupées, à leur conduite et à leurs opinions politiques. » (E H)
pauvre père; il est bien vieux, les ménagements lui sont nécessaires. Priez Gamot, me dit-il, de la faire passer sûrement à ma sœur, ce sera le dernier service que me rendra son amitié. En marchant il passait devant la porte surmontée d'un espèce de guichet auquel était collée la figure d'un des gardes, qui le surveillait avec la plus froide indifférence; ce fut le sujet du seul mouvement d'indignation que je lui ai vu : Il est cruel, dit-il, de ne pouvoir être seuls dans de semblables instants. Ses enfants arrivèrent, il les embrassa et leur recommanda d'aimer et de respecter leur mère; puis ma sœur lui ayant dit qu'elle obtiendrait sa grâce, qu'elle irait la demander jusqu'aux pieds du roi, que tous ses amis étaient persuadés que son intention était de l'accorder, le Maréchal profita de cette croyance, que je vis bien qu'il ne partageait pas, pour éloigner sa famille, et mettre fin à la scène déchirante que son âme forte pouvait à peine supporter et regardant sa montre il lui dit : Puisque tu veux faire cette démarche il est temps de partir. Ma pauvre sœur, malgré son espérance, était dans l'état le plus douloureux, et n'avait pas la force de s'arracher de ses bras; il se tourna alors vers moi et me dit : Madame ayez soin de votre sœur. — Ce sont les dernières paroles que j'ai entendues ! et des larmes coulèrent sur ses joues, les premières que je lui eusse encore vu verser. J'entraînai ma sœur qui ne pouvait s'arracher à ses bras. Je le laissai seul avec ses enfants et j'allai sur-le-champ chez M1' de Lally qui était ami de ma tante; il avait souffert de l'injustice des hommes, j'espérais qu'il accompagnerait ma sœur pour demander la grâce au roi. On l'éveille pour m'introduire chez lui; il me nomma des maréchaux, qui plus convenablement pouvaient rendre ce service. Je le quittai et je trouvai M1' T. à l'hôtel en arrivant, près de ma siuur; on lui avait refusé de le laisser entrer au Luxembourg un moment. Je parlai du
Duc de Raguse, pour l'accompagner, il avait voté pour la mort me dit quelqu'un; je parlai de plusieurs autres personnes, c'était impossible. Alibert (') dont l'amitié l'avait amené près de nous, alla chez quelques personnes et fut refusé partout. On nous avait dit qu'il ne fallait pas tarder. Je me décidai donc, faute de mieux, à ne pas la quitter, et je l'accompagnai à ce Palais, où les refus les plus outrageants et les plus cruels devaient être le partage de la femme d'un héros, auquel les armées françaises avaient dû leur salut.
Arrivées au pied de l'escalier du Pavillon de Flore, on nous refusa le passage; nos supplications étaient inutiles, personne ne voulait se charger de la conduire, elle s'assit au milieu des valets des pied, assis sur des banquettes, plus attendris de la vue de cette famille désolée, que ceux qui lui devaient secours. Un exempt des gardes vint dire à ma sœur qu'il était impossible qu'elle vit le roi, que cela pourrait troubler son déjeuner. Dans cet instant nous vîmes passer des corbeilles chargées de viandes qui me firent juger que c'était l'heure du déjeuner de sa Majesté. Dans cet instant un homme que je ne connaissais pas descendit de voiture, c'était le Duc de Feltre; ma sœur se précipita vers lui, elle croyait trouver une protection dans celui que le Maréchal avait obligé si souvent. Il arracha son habit de cette main faible qui s'y était accrochée et la repoussa avec la plus sombre rudesse. Enfin au bout d'un quart d'heure, on dit à ma sœur qu'elle pouvait monter et après l'avoir introduite chez un gentilhomme de la chambre, on nous conduisit chez le Capitaine des gardes, puis chez M. de Duras; là ma sœur suppliait Me de Duras, sa femme, de l'introduire chez le roi, lorsque celui-ci vint me dire à l'oreille :
(0 D'après des lettres antérieures (M EL), un M. Alibert a été médecin de la famille. (E H)
Emmenez-la, il n'est plus temps ! Je ne dirai point tout ce que ce mot qui résonne encore à mon oreille, me fait éprouver. Je recueille toutes mes forces pour ne m'occuper que de ma sœur. — Viens, lui dis-je avec l'indignation douloureuse que je cherchais à réprimer — Viens, ce n'est point ici ta place — et je pressais sa main pour l'entraîner. — Mais ce mot lui découvrit toute l'horreur de la vérité; elle tomba sur le plancher. Revenue à elle, elle voulait fuir, deux personnes la soutinrent et on la mit dans sa voiture, où elle s'abandonna à son désespoir et aux cris les plus déchirants; ses enfants y répondaient en gémissant.
Quelle scène ! que n'est-elle effacée de mon cœur !
(EH
J'ai cru intéressant de faire suivre ce récit de mon arrièregrand'mère Madame Gamot par celui qui a été publié dans le Journal des Débats du 8 décembre 1815, lendemain de cette entrevue et de l'exécution du Maréchal, et qui a été reproduit par ce même journal, exactement un siècle après, le 8 décembre 1915 :
« Paris, 7 décembre. — L'arrêt prononcé par la Chambre des Pairs contre le maréchal Ney a été exécuté ce matin, à neuf heures vingt minutes.
« En sortant de la Chambre des Pairs, M. le maréchal Ney a demandé à dîner : il a paru manger avec appétit. S'étant aperçu qu'un petit couteau arrondi dont il se servait faisait craindre à ses gardes qu'il ne l'employât pour se donner la mort, il le jeta. Après le dîner, il se mit à fumer un cigare et parut ensuite s'endormir d'un sommeil profond. Il était encore plongé dans ce sommeil lorsque M. Cauehy, secrétairearchiviste de la Chambre des Pairs, vint lui lire son arrêt. Avant de procéder à cette lecture, M. Cauehy essaya de lui adresser quelques paroles affectueuses pour lui témoigner combien il lui était pénible d'être contraint à remplir un aussi triste ministère :
« Monsieur, lui dit le maréchal en l'interrompant, laites votre devoir. Il faut que chacun fasse le sien : lisez. »
« Après la lecture, M. Cauchy lui dit que si, dans ces derniers moments, il croyait devoir appeler les consolations de la religion, il pouvait faire appeler M. le curé de Saint-Sulpice ou tout autre ecclésiastique qui lui serait plus agréable; le maréchal lui dit : « Gela suffit, je n'ai pas besoin de prêtre pour apprendre à mourir. »
« Sur l'observation qui lui fut faite qu'il était le maître de faire ses adieux à sa femme et à ses enfants, il demanda qu'on leur écrivit de venir entre six et sept heures du matin. M. Cauchy s'est alors retiré et le maréchal s'est jeté tout habillé sur son lit. Il est vrai de dire qu'il n'a point tardé à s'endormir.
« A quatre heures du matin, il a été réveillé par l'arrivée de la maréchale accompagnée de ses enfants. Cette femme infortunée, en entrant dans la chambre de son mari, est tombée roide sur le plancher : le maréchal, aidé de ses gardes, l'a relevée. A un long évanouissement ont succédé les pleurs et les sanglots. Les enfants, sombres et silencieux, n'ont pas pleuré. Le maréchal leur a parlé assez longtemps, mais à voix basse. Tout à coup, il s'est levé et a engagé sa famille à se retirer.
« Resté seul avec ses gardes, il s'est promené dans sa chambre. Un de ces gardes, grenadier de Larochejacquelein, lui dit : « Maréchal, au point où vous en êtes, ne devriez-vous pas penser à Dieu ? C'est toujours une bonne chose que de se réconcilier avec Dieu. » Le maréchal s'arrêta, le regarda et, après un moment de silence, il lui dit : « Vous avez raison; oui, vous avez raison, il faut mourir en honnête homme et en chrétien. Je désire voir M. le curé de Saint-Sulpice. » L'ordre fut donné et le curé de Saint-Sulpice ne tarda pas à être introduit. Il resta enfermé trois quarts d'heure avec lui. Lorsqu'il se retira, le maréchal lui témoigna le désir de le revoir à ses derniers moments. A huit heures et demie, il était de retour et, à neuf heures, le maréchal lui a donné la main pour l'aider à monter en voiture en lui disant : « Montez le premier, M. le curé, je serai plus vite que vous là-haut. »
« C'est dans le carrosse de M. le grand référendaire qu'il a été conduit en traversant le jardin du Luxembourg à l'extrémité de la grande allée qui mène à l'Observatoire, lieu qui avait été désigné pour l'exécution. Un faible détachement
de gendarmerie et deux pelotons de vétérans l'y attendaient. En voyant qu'on s'y arrêtait, le maréchal, qui probablement croyait qu'on le conduisait à la plaine de Grenelle, a manifesté quelque surprise. Il a embrassé son confesseur et lui a donné sa tabatière pour la remettre à M>e la maréchale et quelques pièces d'or qu'il avait dans sa poche pour les distribuer aux pauvres.
« Placé en présence du peloton de vétérans chargés de tirer, il s'est écrié d'une voix forte : « Soldats, droit au cœur ! » Ce furent ses dernières paroles; il est à l'instant tombé percé de douze balles. Conformément aux règlements militaires, le corps est resté pendant un quart d'heure exposé sur le lieu d'exécution.
« Ainsi a fini un guerrier justement célèbre par sa valeur.
« Voilà donc une grande justice accomplie ! La postérité ratifiera ce jugement et l'histoire exercera sur la mémoire du maréchal Ney une justice qu'il est aisé de prévoir et que son sang encore fumant nous défend seul de prévenir. »