Avant le jour nous arrivâmes au village de où
l'excessive fatigue nous força de nous arrêter quelques heures. Le corps de Platow qui n'avait pu passer le ravin, fut obligé de faire un détour considérable et nous marchâmes sans être inquiétés une partie de la matinée en nous guidant toujours sur le cours du fleuve.
Vers le milieu du jour, au moment où nous sortions d'un bois pour traverser une plaine de plusieurs
lieues d'étendue, Platow nous rejoignit et notre position devint d'autant plus fâcheuse que nos forces se trouvaient réduites à peu prés à. cinq cents hommes par division ; les cosaques étaient arrivés avant leur artillerie, le maréchal en profita pour tenter de traverser la plaine à l'extrémité de laquelle était un hois qui devait nous servir de refuge. Il forma ses divisions en trois bataillons carrés, les fit marcher successivement en laissant entre elles une dislance de deux portées de fusil, de manière à diviser la cavalerie qui attaquait nos flancs et l'empêcher de passer entre les carrés. Nous dûmes encore notre salut à la crainte des cosaques pour le feu de notre infanterie, ce qui les empêchait toujours de nous charger à fond. Nous traversâmes ainsi cette plaine, toujours entourés par les cosaques que nous arrêtions par un feu de mousqueterie partout où ils se présentaient; quelques-uns plus hardis furent tués dans les intervalles de nos carrés. Nous épuisâmes là presque toutes nos munitions et nous arrivâmes le soir dans un grand bois devant lequel étaient un ruisseau et un village assez disposé pour nous offrir une position défensive et nous laisser le temps de respirer. Si l'artillerie eut rejoint les cosaques dans la plaine, c'en était fait de nous; elle arriva plus tard et vint nous foudroyer pendant quelque temps dans le bois, mais sans pouvoir parvenir à nous débusquer, quoique les boulets nous arrivassent de tous côtés. Le maréchal profita de celte position pour faire un simulacre de bivouac et s'échappa au milieu de la nuit; nous allumâmes de grands feux sur la lisière du bois, l'ennemi en lit autant de son côté ; c'est ce que nous attendions et nous en profitâmes pour nous éloigner dans le plus grand silence.
Nous n'étions plus qu'à 7 ou 8 lieues d'Orza où nous pensions rejoindre l'arrière - garde de l'armée française; le maréchal envoya deux officiers à cheval avec des guides bien payés pour faire part de notre détresse et demander des secours; nous marchâmes quelque temps sur une route tracée dans le bois, mais quel fut notre étonnemenl, lorsqu'on débouchant, nous aperçûmes une grande quantité de feux représentant le bivouac d'une armée considérable. Le maréchal envoya une reconnaissance; des coups de fusil tirés sur elle et la générale battue sur toute la ligne des feux ne nous laissèrent plus de doute sur une perte certaine. Les cosaques qui épiaient notre départ nous rejoignirent, déjà; rien ne pouvait nous sauver, la fureur du désespoir s'empara de nous, nous résolûmes de périr tous plutôt que de nous rendre. Nous nous précipitâmes tète baissée, sur ces
prétendues lignes ennemies Quelle fut notre
surprise de n'y trouver personne et de ne voir que quelques cosaques qui fuyaient sur nos derrières. Platow furieux de n'avoir pu nous entamer avait imaginé de faire allumer ces feux par quelques cosaques et de leur donner tous les tambours que nous avions perdus pendant la retraite. Il avait imaginé ce stratagème afin de nous décourager et de nous forcer à nous rendre, ce qui devenait d'autant plus facile que nos forces physiques étaient épuisées et que nos soldats n'avaient plus de cartouches.
21. Nous marchâmes toute la nuit. Le 21, vers la pointe du jour, nous pûmes nous regarder enfin comme sauvés. Le pays était extrêmement coupé, nous suivions une route inabordable sur nos flancs, nous n'étions plus harcelés que par derrière et nos
tirailleurs empêchaient les cosaques de nous chargera fond. Nous aperçûmes enfin les vedettes françaises qui nous annoncèrent que le prince Eugène, qui s'y trouvait, arrivait au-devant de nous avec son corps d'armée; les cosaques disparurent tout-à-fait et nous nous trouvâmes enfin avec les Français. Depuis longtemps on nous croyait perdus et notre arrivée fut regardée comme une espèce de miracle. Le maréchal Ney passa la nuit à Orza avec le prince Eugène, et c'est ainsi que se termina la retraite la plus desespérée qui ait peut-être jamais eu lieu.
Le quartier général de l'Empereur était au château
de à deux lieues au delà d'Orza. Je pris congé
du maréchal et je rejoignis le quartier général au milieu de la nuil du 21 au 22, emmenant avec moi le major Russe pris le 18. Nous l'avions toujours conduit au milieu de nous les yeux bandés et il avait échappé h nos dangers sans pouvoir s'échapper de nos mains, il ne pouvait concevoir toutes les épreuves par lesquelles il venait de passer; il ne parlait du maréchal Ney que comme d'un être surnaturel et ne pouvait concevoir qu'avec si peu de monde il eut pu résister pendant quarante lieues à toutes les armées Russes dont il avait été constamment entouré. Mais tout en admirant le courage des français, il m'annonça que la campagne de 1812 commençait seulement pour les Russes et que la fin nous en serait fatale.
En arrivant je fus introduit près de Napoléon. 11 était couché; je lui lis le récit de toute la retraite, il ne pouvait croire lui-même au retour du maréchal Ney, il en témoigna une joie extrême; pendant que je faisais mon récit il s'agitait dans son lit, se levait par degré, et lorsque j'en fus au moment où
les troupes demandaient à se rendre et où le maréchal parvint en parcourant les rangs à les enlever à la course, sur les pièces qui nous foudroyaient, il s'assit précipitamment et s'écria avec enthousiasme : « Était-il beau le Maréchal ! Il, ajoutat-il, me reste bien des millions aux Tuileries, je les aurais tous donnés pour sauver le Maréchal.» Le lendemain Napoléon reçut le maréchal Ney luimême et résolut dès lors de lui décerner le titre de prince de la Moskowa. Après une si terrible épreuve le corps du maréchal Ney ne pensait pas que la grande armée qu'il rejoignait, allait en éprouver de plus terribles encore et que le reste de ses braves allaient périr pour la plupart au passage de la Bérézina et par les froids qui nous accablèrent en Litbuanie.
(EH
Le soele de la statue du Maréchal Ney, Carrefour clc l'Observatoire, à Paris, porte une longue énumération dont j'extrais ce qui suit :
« Combats du 3 au 17 novembre 1812
« Combats de Krasnoe et Katowa 17 novembre 1812
« Passage du Dnieper 18 novembre 1812
« Combat d'Orza 20 novembre 1812 »