LA MISSION DE GENET AUX ETATS-UNIS
Peu de jours après la clnile de la Royauté et la proclamation de la République, Genel fut nommé : « Ministre plénipotentiaire de la République Française près les Etats Unis »; certaines pièces portent même : « près le Congrès des Etats Unis ». Genêt avait déjà rempli des fonctions semblables en Russie: il savait l'anglais; il était jeune, n'ayant pas tout à fait trente ans: il était plein d'ardeur et avait prouvé, à maintes reprises, son enthousiasme pour les idées nouvelles. Mais une autre considération, de grande importance, avait aussi dicté ce choix : Louis XVI était renversé et en prison et l'on ne savait que faire de lui. Les hommes, relativement modérés, en ce moment au pouvoir, envisagèrent une solution qui paraît excellente, étant données les circonstances : elle consistait à exiler Louis XVI aux Etats-Unis, ce pays dont il avait assuré l'indépendance, où il serait donc parfaitement accueilli, sans que, cependant, l'on put craindre que, dans cette République sœur, il fut toléré des tentatives de rétablissement de la [loyauté en France. Genêt étant frère de Mesdames Campan, Auguié et Rousseau, tout dernièrement encore au service de la Reine et ses amies, avait un moyen facile d'être en relation, quoique républicain, avec la famille royale et son choix était donc indiqué pour la solution de l'exil aux États-Unis.
On sait comment les révolutionnaires exaltés l'emportèrent. Louis XVI fut condamné à mort et la plupart des
députés qui avaient voulu l'exiler n'osèrent même pas voter cette solution modérée et votèrenl la mort.
Aussitôt après l'exécution de Louis XVI, Genel part pour Brest où il doit s'embarquer pour les Élals-lnis sur la frégate L'Embuscade. A peine sorti de Paris, il est arrêté par une troupe de dragons et par la populace : on est convaincu qu'il emmène le Dauphin, qu'il l'a caché dans un coffre de sa voiture el il lui faut prouver qu'on se trompe. A lîrest, cette idée lixe l'a accompagné et les matelots de L'Embuscade se révoltent et refusent tout service, ne voulant pas être complices de l'enlèvement du Dauphin. On parvient à les convaincre de leur erreur; mais les vents sont devenus contraires, ils empêchent le départ et, ensuite, obligent à faire un grand détour vers le Sud. C'est seulement le H Avril 1793 que L'Embuscade débarque le Ministre Genêt sur le territoire des États- Unis, à Charleston.
Quelle opininn publique trouvait-il? Quelles dispositions du gouvernement ?
Les citoyens des Étals-Unis voyaient avec la plus grande bienveillance les changements politiques qui se précipitaient en France depuis le début de la Révolution et la conviction que ces changements étaient largement inspirés par leur propres idées grandissait leur sympathie jusqu'à l'enthousiasme. Lorsqu'en décembre 1792, on apprit que, le 20 septembre, l'armée de Dumouriez avait battu les alliés à Valmy, les avait forcés à la retraite et sauvé la France, il y eut partout, aux États-Unis, des manifestations délirantes : les gens étaient comme fous de joie. Cet enthousiasme continua, mais accompagné d'anxiété, car on ne recevait plus de nouvelles de France : Dumouriez continuait-il à remporter des victoires ? L'Angleterre et la France étaient -elles en guerre ?
Avait-on emprisonné ou exilé Louis XVI ? Enfin, le 14 mars, un navire, venu de Porto, arriva à Boston et apprit que Louis XVI avait été décapité à la tin de janvier ou au début de février el que l'Angleterre se préparait à taire une guerre énergique contre la France. Ces nouvelles, bientôt confirmées, produisirent un effet déplorable sur une grande partie de la population : L'on était profondément reconnaissant à Louis XVI de ce qu'il avait t'ait pour l'indépendance des Etats-Unis; l'on craignait d'être entraîné dans la guerre contre l'Angleterre. Néanmoins l'enthousiasme pour la France nouvelle continua, bien qu'un peu réduit.
Le gouvernement était alors aux mains de Washington, Président de la République des Etats-Unis, qu'il avait grandement contribué à fonder, homme universellement respecté, d'une capacité et d'une élévation d'esprit qui inspiraient la plus grande conliance.
Lorsque Genêt débarqua à Charleston, le 8 avril 1793, Washington examinait quelle conduite il devait tenir en suite de ce l'ait que la France avait déclaré la guerre à l'Angleterre le 1er février, situation bientôt développée par la déclaration de guerre à l'Espagne faite par la France le 'à mars.
Aux termes du traité d'alliance de 1778, par lequel la France garantissait l'indépendance des États-Unis, patcontre les Etats-Unis prenaient l'engagement, en cas de guerre de la France, de défendre les colonies françaises d'Amérique et. ils donnaient à la France des droits très étendus pour faire la course contre ses adversaires, en prenant pour bases les ports des États-Unis.
Observer ce traité dans les circonstances présentes, signifiail que les Etats-Unis seraient en guerre avec l'Angleterre, in-, la Franee ne pouvant actuellement
contester à l'Angleterre la maîtrise des mers, la guerre des États-Unis avec l'Angleterre signifiait, non seulement l'arrêt du commerce des États-Unis, mais leur défaite et peut-être la suppression de leur indépendance. Il y avait donc intérêt capital pour les États-Unis à ne pas observer le traité de 1778. Les prétextes ne manquaient pas : Ce traité, passé avec le Roi de France, était-il valable maintenant que la Royauté avait été violemment supprimée et remplacée par tout autre chose? Ses obligations ne concernaient-elles pas uniquement une guerre défensive, et non pas une guerre offensive, comme celle-ci, où c'était la France qui avait déclaré la guerre à l'Angleterre'? A peine Genetavait-il débarqué à Charleston, que le gouvernement de Washington décidait que les États-Unis seraient neutres, le traité de 1778 ne concernant que les guerres défensives.
Washington ne gouvernait pas sans opposition. Beaucoup de citoyens lui reprochaient de concentrer en lui trop de pouvoirs et de prendre ou favoriser des mesures à tendances aristocratiques, préludes, peut-être, de rétablissement d'une monarchie. C'étaient eux, surtout, qui manifestaient une vive sympathie pour la France nouvelle, dont les actes égalitaires les enthousiasmaient et sur laquelle ils voulaient s'appuyer, espérant obtenir ainsi de grands succès pour leur parti.
Telles étaient les circonstances d'opinion publique et de gouvernement que Genêt trouvait aux États-Unis en y débarquant. Les longues instructions qu'il avait reçues à son départ de Paris étaient en complète contradiction avec la décision de neutralité que Washington venait de prendre : Genêt doit insister auprès du gouvernement
des États-Unis pour que celui-ci détende, contre tout agresseur, nos colonies d'Amérique; Genêt doit armer en course, contre l'Angleterre, le plus de bâtiments possible, en prenant comme bases les ports ries États-Unis et il doit exiger qu'aucune facilité ne soit accordée aux bâtiments anglais; il doit «taire germer les principes de la révolution française clans la Louisiane [alors à l'Espagne], dans le Kentuky [jusqu'alors indépendant et foyer d'intrigues anglaises et espagnoles] et dans les autres provinces qui avoisinent les Etats Unis 9 et il lui est. prescrit de recru 1er, dans cet objet, des troupes, notamment parmi les Indiens. Somme toute, il se trouve que Genêt a l'ordre formel de l'aire absolument le contraire de ce que Washington a décidé fermement et pour des raisons majeures. D'autre part, il y a, aux Etats-Unis, une opposition ardente contre Washington, favorable à la France nouvelle que Genêt représente. Cette opposition vient recevoir Genêt à son débarquement et elle l'accompagne partout de ses démonstrations enthousiastes.
Le siège du gouvernement des États-Unis était alors Philadelphie, parce que la capitale, qui a reçu plus tard le nom de Washington, et dont remplacement avait été décidé peu avant, était en construction. Genêt se rend, par terre, à Philadelphie. Sur tout le trajet, les populations et les autorités s'empressent pour acclamer le représentant de la République Française. Genêt avance triomphant. « Un spectateur [jeu instruit, écrit un fonctionnaire du Ministère des Affaires Étrangères, son chef, appréciant sa conduite, aurait cru que Genêt allait gouverner, et non négocier avec les Chefs des Etats Unis. » Déjà, dès son débarquement, convaincu de ses droits et voulant mener rondement les choses, il a, sans avoir encore pris contacl avec le gouvernement des États-Unis, armé des corsaires
contre les anglais et amené dans les ports des États-Unis des prises qu'il a l'ait juger par ses consuls. Il arrive à Philadelphie. Il se présente à Washington et il est reçu froidement. Les fonclionnnaires du gouvernement sont, à son égard, plus froids encore. D'autre part, les manifestations en son honneur continuent et deviennent de plus en plus imposantes. Les journaux de ce parti accusent, avec violence, les gouvernante, d'être aristocrates et monarchistes et d'avoir agi contrairement à la Constitution en proclamant la neutralité. Genêt en vient ainsi à se persuader que Washington est en opposition avec la Nation. Et, peu de jours après, il commence à écrire, au gouvernement de Washington, une série de lettres extraordinaires : v L'ignorance complète de notre gouvernement et de nos institutions dont elle fait preuve, a écrit récemment un auteur américain, l'insolence de ses demandes, la manière offensive et arrogante dans laquelle il les présente, tout est réuni pour rendre ces lettres uniques. » Genêt ne se contente pas d'écrire : il agit avec non moins d'ardeur. La course contre les Anglais est vivement menée, et souvent avec la connivence et l'aide des autorités locales, et elle provoque de gros incidents que Genêt traite de façons inconnues, jusqu'alors, à la diplomatie. Genêt n'oublie pas d'ailleurs que ses instructions lui prescrivent d'attaquer les possessions espagnoles, et il recrute et arme, sur le territoire des Etats-Unis, des troupes contre la Louisiane et la Floride. La situation avec Washington devient très tendue. Mais Genêt a des partisans nombreux, qui font de grandes manifestations pour lui et contre la neutralité, et deux américains, convaincus d'avoir pris service sur un corsaire français et que Washington veut faire condamner pour ce fait, sont acquittés par le jury.
Sur ces entrefaites, en juillet, il survint un incident qui eut pour Genêt les plus graves conséquences : ses
ennemis l'accusèrent d'avoir dit qu'il en appellerait du Président Washington au peuple, prétention qui constituait une injure à. Washington. Genêt nia formellement avoir tenu ces propos et fit l'impossible pour en démontrer la fausseté, mais sans succès, car, poursuivis, de ses demandes de rectification, ses ennemis eurent l'habileté de se dérober.
Exaspéré, Genêt attaque en justice MM. Jay, premier juge des Etats-Unis, et King, sénateur, comme l'ayant ainsi calomnié par la voie des journaux. Il se laisse entraîner à écrire au gouvernement et, personnellement, à Washington, des lettres de plus en plus critiquables comme fond et comme forme. Il interprète, à sa façon, la Constitution des États-Unis, nie les pouvoirs du Président Washington, demande que le. Congrès examine ses actes, à lui Genêt, et se porte juge de ses différents avec Washington. Ces actions inconsidérées, auxquelles Washington et son gouvernement répondirent avec un calme et une mesure très habiles, eurent pour la popularité de Genel les plus funestes résultats. La répulsion produite sur bien des gens, par les horribles événements qui se passaient en France ne fut pas sans contribuer à ce revirement : Genêt fut renié par presque tous ses partisans ; mais son ardeur de lutte n'en subit aucune diminution.
La situation n'était pas lenable. Washington avait donc écrit, en août, au Ministre plénipotentiaire Morris, représentant de son gouvernement à Paris, de demander le rappel de Genêt, et Genêt, naturellement, avait été indigné de cette démarche. Ce rappel fut décidé, par le Comité de Salut Public, le 11 octobre 179M et, le 2U novembre, Fauchet était nommé à la place de Genêt; mais, afin d'éviter sans doute de nouveaux emballements, trois autres « commissaires » l'accompagnaient et tous les
- 28G actes devaienl être arrêtés de concerl entre au moins trois île ces quatre « commissaires ». Ils arrivèrent à Philadelphie les 20 et 22 février 1794 et prirent aussitôt « le parti de notifier au Citoyen Genêt son rappel et de lui demander la reddition de ses comptes » et Genêt, d'après leur compte rendu, « s'est prêté à tout de lionne grâce ». Les instructions de Fauchet lui prescrivaient de se faire remettre, par le gouvernement américain, Cenet, coupable de malversations, et de l'expédier en France pour être jugé. Cette accusation d'actes malhonnêtes ne doit pas étonner, elle était couramment employée par la Terreur pour atténuer l'aversion causée par ses nombreuses exécutions et l'on sait que l'illustre Lavoisier a été guillotiné sur l'accusation fausse d'avoir falsifié du tabac. Le Secrétaire d'État des États-Unis refusa de livrer Genêt : « 11 s'est retranché d'abord, écrit Fauchet, sur ce que les loix Américaines ne donnaient point un pareil droit au pouvoir Exécutif: ensuite sur la scène peut-être même sanglante qu'elle occasionnerait. 11 a des amis chauds, a-t-il ajouté «
Fauchet avait reçu l'ordre de cesser immédiatement la course el les préparatifs militaires, d'être plein d'égards pour Washington, de faire, eu tout, le contraire de ce qu'avait fait Genêt. Adet, qui le remplaça après la chute de Robespierre, suivit le même programme et les mêmes méthodes prudentes. Mais ils ne réussirent pas mieux, l'un et l'autre, que Genêt. Non seulement Washington maintint sa déclaration de neutralité, mais encore il fit un traité de commerce et d'amitié avec l'Angleterre et la situation entre les États-Unis et la France s'aggrava au point que, quelque temps après, en 1797, il y eut rupture de relations diplomatiques. C'est que la divergence, ainsi que je l'ai exposé, était dans le fond même de la question.
Le gouvernement français avail imposé à Genêt un programme absolument contraire à la situation réelle et le seul moyen qui put donner quelque chance de le réaliser était évidemment celui, insensé en apparence, poursuivi par Genêt : forcer la main à Washington par l'action du peuple. Il est facile de blâmer Genêt, puisqu'il n'a pas réussi, mais il est juste de remarquer que ses deux successeurs, dont les instructions comportaient un programme modeste et qui ont employé des méthodes bien différentes des siennes, n'ont pas réussi davantage. Le gouvernement français a reproché à Genêt de ne pas s'être adressé uniquement, à Washington et à son gouvernement; mais il est évident que cette manière de faire ne pouvait conduire qu'à un échec complet, étant donnée la décision de Washington, absolument contraire aux désirs du gouvernement français. Genêt, dans la pétition qu'il a adressée, cinq ans après, le lor prairial an VI, pour être rayé de la liste des émigrés (LP), soutient que : «Il ne falloit qu'un signe d'approbation de la france pour remporter une victoire complette. » Examinant la situation, Adet, successeur de Genêt, dans les dépèches qu'il adresse à son gouvernement le 20 pluviôse et le 1 germinal an IV, défend, exalte même, Genel, dont il trouve les diverses mesures parfaitement justifiées; il lui reproche seulement « ses imprudences ».
Sommé de rentrer en France pour être guillotiné (car tel était, au fond, le sens de l'ordre de rappel et reddition de comples), Genêt préféra rester aux États- Unis. Il s'y maria presqu'aussitot, le 6 novembre 1794, avec une fille du Général George Clinton, qui, élu et réélu Gouverneur de l'État de New-York, le fut pendant 22 ans et fut deux fois Vice-Président des États-Unis. De ce mariage et de celui, en secondes noces, avec unefllfe du
Colonel Samuel Osgood, qui a été o United Stales Post Master gênerai » (Ministre des Postes), il est résulté une nombreuse descendance qui perpétue son nom aux Ëtals-l'nis. Naturalisé citoyen des États-Unis, il a vécu, depuis 1800, sur une ferme, à Greenbush sur l'Hudson, près d'Albany (Etat de New-York). Il y est mort en 1834, dans une situation de fortune des plus modestes.