‹ Livre de famille (volume 3)Chapitre 48 sur 62 · PIERRE HARLE · texte numérisé non relu

PIERRE HARLE

[Extrait tics "Archives historiques du Département de la Gironde". Tome L, 1915.(l)\

La Société des Archives historiques de la Gironde tenait, le 23 avril 1915, sa séance mensuelle et, selon la coutume établie depuis l'ouverture des hostilités, le Président venait de donner des nouvelles de quelques membres mobilisés, lorsque l'un des assistants pril la la parole et annonça la mort de Pierre Harlé.

Ce fut, pour nous tous, un moment d'indicible tristesse.

Pierre Harlé avait, en effet, l'estime et l'amitié de tous ses collègues. II était un de ceux qui honoraient le plus nos travaux d'érudition, et la Société des Archives historiques, qui venait de perdre, quelque temps auparavant, un de ses amis de la première heure, M. le professeur Barckhausen, voyait maintenant disparaître un de ses plus jeunes membres.

On a dit pour le premier, dans les pages précédentes, ce que fut le professeur distingué et l'historien éminenl : c'est à nous qu'est réservée la douloureuse et cependant très douce mission de parler du second. Les mêmes qu'ils nous avaient liés; bien des fois nous avions échangé nos projets et nos espérances, aussi a-t-on cru devoir nous confier celte tâche, bien que d'autres auraient eu plus de talents que nous pour la remplir.

O Cette Notice est avec portrait. Depuis le début de ses publications, en 1859. jusqu'au présent 50* volume, 1915. les Archives n'ont publié que cinq Notices nécrologiques.

Pierre-Gaétan Harlé était né à Bordeaux le 12 décembre 1885. Par la famille de son père, originaire de Picardie, il s'apparentait à deux célébrités du siècle passé : M""' Campan et le maréchal Ney. Par sa mère, il était bordelais; il appartenait à la famille des Brizard et Roger dont la firme industrielle est connue dans le monde entier et y jouil d'une si légitime renommée. Et ceux qui prétendent expliquer par l'atavisme la personnalité de chacun, auraient trouvé, nous semble-t-il, chez notre collègue une confirmation de leur théorie, car il semblait avoir' hérité jusqu'à un certain point des qualités de ses ancêtres, tenant des uns son talent littéraire, sa compréhension de la nature et du pittoresque, des autres son amour de la vie active et sa bravoure, des autres encore son application, sa ténacité dans l'effort, son sens pratique.

Dès sa jeunesse, Pierre Harlé se révéla tel que nous devions le connaître : gai et serviable, d'humeur égale, s'élevant au-dessus des mesquineries de la vie et sachant apporter dans la tâche quotidienne beaucoup de méthode et d'esprit de suite. Que ce soit à Toulouse au Collège du Caousou, ou à Bordeaux à l'École de Tivoli ou au Lycée, il est l'élève appliqué, cherchant beaucoup plus à s'instruire et à se former qu'à briller; il est aussi le joyeux camarade dont la voix sonore sert d'accompagnement aux exercices de corps où il excellait.

Cette voix sonore, qui lui valait ainsi, au collège, d'être pris comme excitateur des jeux, devait lui procurer plus tard, dans le monde, des succès dont, d'ailleurs, il ne tirait aucune vanité. Pierre Harlé avait, en effet, une voix de basse remarquable, d'un timbre cuivré dans la force, d'une singulière douceur dans l'expression des sentiments tendres. Avec le soin qu'il apportait à toutes choses, il s'appliqua, sous la direction d'un maître éminent, à cultiver et à développer ce don naturel au point de

parvenir à un réel talent, et tous ceux qui ont eu le plaisir de l'entendre, en ont conservé une impression très vive.

Lorsque vint le moment de choisir une carrière, des traditions de famille poussaient le jeune homme à préparer l'École Polytechnique, mais il n'en eut pas le goût : a Je n'aime pas les maths, » disait-il, et il laissa à ses deux frères le soin de perpétuer le nom rie Harlé dans la grande famille polytechnicienne. Il préféra l'aire son Droit, pensant, comme bien d'autres, que les études juridiques mènent à tout.

Il se lit donc inscrire à la Faculté de Bordeaux. C'était l'époque où toul un groupe de jeunes professeurs venaient renouveler l'enseignement el intensifier les études et où, parmi les étudiants qui se pressaient au pied de leur chaire, se manifestait une réaction 1res vive contre le dilettantisme et le faux intellectualisme de leurs aînés. Il semblait, en ce début du xxe siècle, que la jeunesse studieuse, consciente du rôle qu'elle était appelée à jouer, se préparait pour la grande action, pour le jour où maîtres et élèves iraient mêler leur sang sur les champs de bataille, défendant, autrement que par des arguments, la justice outragée.

Ces années de droit furent pour Pierre Harlé, comme pour beaucoup, des années d'épanouissement intellectuel.

Les éludes juridiques, en effet, sont un merveilleux, complément des éludes classiques. Par celles-ci le jeune homme connaît sa langue, l'histoire de son pays, les principes de la science; par celles-là, il apprend ses devoirs et ses droits dans la nation, clans la cité, dans la famille. Son espril, habitué jusque-là beaucoup plus aux spéculations qu'aux réalités, se trouve, avec le Droit, eu contact avec la vie. Il lui faut raisonner sur des textes, en apprécier la justesse el l'opportunité, en suivre les effets dans leurs réalisations pratiques. A ce travail, l'intelligence se développe, le jugement se forme, l'esprit

se pose. Et celte formation se trouve parachevée clans les années de doctorat où l'étudiant, approfondissant des matières demi il n'a étudié précédemment que les généralités, acquiert, dans une spécialité, une valeur qu'il soumet à l'appréciation de ses maîtres dans une thèse inaugurale. Cetle Ihèse es! une épreuve beaucoup plus redoutable qu'on ne croit, car elle indique aux professeurs, d'une manière exacte, les fruits que leurs auditeurs ont retirés de leurs enseignements; elle est aussi un miroir très fidèle des qualités et des défauts de celui qui la soutient. Les uns n'y voient qu'une épreuve ennuyeuse à laquelle, les ont soumis les circonstances et dont ils entendent, au plus Lof, se débarrasser. D'autres cherchent, au contraire, à tirer du temps employé tout le profit possible; ils ont même la prétention de faire œuvre utile, de contribuer, selon leurs moyens, à l'avancement des connaissances humaines.

Pierre Harlé fut de ces derniers.

Je le revois encore dans le vestibule de la Faculté, au pied de la statue de Gujasqui orne l'escalier, m'annonçant le sujet de sa thèse. C'est un événement dans la vie du futur docteur. En général, ce choix, en effet, a été précédé de démarches et d'enquêtes; on ne s'est décidé qu'après bien des hésitations et, en indiquant le titre, on est un peu soucieux de l'opinion des camarades.

« Je fais ma thèse, nie dit Uarlé, sur les Padouens en pays bordelais. » VA connue je marquais mon incompétence, il m'expliqua que par le mot padouen on désignait, sous l'ancien régime, toutes terres de libre usage, ouvertes à tous, tels que chemins, eaux, pacages, forêts, etc. Il s'agissait de rechercher à quelles lois, à quelles règles générales étaient soumis les padouens dans le Bordelais; de quelle façon ils s'étaient constitués, quels étaient leurs légitimes possesseurs: comment on en usait; ce qu'ils devinrent; enfin, comment ils furent mis en valeur.

aliénés ou partagés. Le plan était simple et clair. Le sujet, de plus, était tout nouveau. Il n'y avait, en effet, sur la question aucun ouvrage de. caractère général, quelques monographies tout au plus, et au point de vue local rien n'avait été publié.

C'était donc l'inconnu avec tout son charme, mais aussi avec tous ses labeurs et ses incertitudes. Que donnerait ce sujet, on n'en savait trop rien. 11 était difficile, en effet, d'en apprécier les matériaux, de faire par avance une bibliographie. Car pour les thèses de ce genre, véritables enquêtes locales, ce n'est point dans les bibliothèques de l'Université qu'il faut en chercher les éléments, c'est dans les dépôts d'archives, c'est-à-dire dans un monde nouveau où l'étudiant a tout à apprendre et où il se perdrait s'il ne trouvait, auprès de ceux qui le régissent, un accueil toujours aimable et une aide éclairée.

Pierre Harlé se mit à la besogne avec entrain et il montra, dès le début, une aptitude remarquable aux recherches. Avec calme et méthode, il fit la chasse aux documents partout où il crut les trouver. Le fonds de l'Intendance et celui des Eaux el Forêts, les archives des Clergés régulier et séculier, les papiers des Notaires et des principales communes du département, furent dépouillés avec soin el lui fournirent la plupart des matériaux de son travail. Avec conscience, il étaya chaque fait d'une référence précise et publia dans le corps de l'œuvre ou en appendice les documents qui lui parurent plus importants ou plus indiscutables.

Les archives le captivèrent tellement que d'elles presque uniquement Harlé tira toute sa thèse, si bien que, lorsque après deux années de labeur, il la présenta devant le jury de la Faculté, celui-ci ne trouva qu'un reproche à lui faire, — il faut bien en faire au moins un, — c'est de n'avoir pas réservé une place plus grande aux théories

générales sur les communaux contenues dans les ouvrages imprimés des anciens auteurs.

Pierre Harlé l'ut reçu docteur avec éloges.

C'était la plus haute mention que donnait alors la Faculté et, à la fin de Tannée scolaire, elle lui décerna la médaille de la Ville de Bordeaux.

A cette liante récompense de la Faculté, l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux en ajouta une autre quelques mois plus tard. Et, en donnant à Pierre Harlé une médaille d'or, elle entendit non seulement récompenser « le travail remarquable » qu'était la thèse de notre collègue, mais encore saluer, dans son jeune auteur, l'érudit et l'historien bordelais « qui, ajoutait le rapporteur, est décidé fermement à ne pas s'en tenir à ce brillant essai ».

De la préparation de sa thèse, en effet, Harlé devait garder un goût très vif pour l'histoire locale. Aussi, ayant d'abord choisi une carrière qui lui laissait quelques loisirs, le vit-on de nouveau fréquenter les dépôts d'archives.

Notre Société bénéficia des résultats de ses recherches. Entré parmi nous au mois de décembre 1910, dès la séance suivante il commençait la série de ses communications en lisant un document du xvr- siècle relatif à l'arrachage des vignes autour des remparts de Bordeaux. Il nous tint ensuite au courant de ses divers travaux en apportant à nos réunions les pièces les plus intéressantes qu'il découvrait.

Sa collaboration fut également acquise à la Revue historique de Bordeaux. 11 y publia d'abord de courtes notices : l'Horloge de la Grosse Cloclie; la Basoche et ses farces au xvi' siècle, etc., et un article remarqué sur Le Bourreau de Bordeaux avant la Révolution où il condensa le résultat de ses études sur les pénalités appliquées dans notre contrée sous l'ancien régime. Il y justitie leur rigueur par l'état de la société à ces époques et, se souvenant des

longues discussions de l'École de Droit où notre jeunesse s'était passionnée, il y prend nettement position contre l'abolition de la peine de mort.

Entre temps, à l'occasion du deuxième centenaire de l'Académie de Bordeaux, Harlé acceptait, avec sa bonne grâce habituelle, de dresser, d'après des documents originaux, la liste des notabilités bordelaises qui en avaient successivement occupé les fauteuils de 1796 à 1912. Travail ingrat et minutieux qui lui procura cependant la grande joie d'inscrire parmi les derniers noms de cette liste celui de son père, l'ingénieur des ponts et chaussées Edouard Harlé, que les membres de la savante Compagnie venaient d'appeler parmi eux.

Mais l'œuvre capitale de notre collègue, celle qui lui assurera une place marquée dans l'érudition bordelaise, c'est la transcription du Registre du clerc de ville, conservé aux Archives municipales, qui parut dans le tome XLVI de la collection de notre Société et dont la Ville de Bordeaux a fait faire un tirage à part. Ce qui fait surtout le mérite de cette publication, c'est la difficulté du texte qu'il s'agissait de transcrire. D'autres, avant Harlé, s'y étaient essayés ; mais l'écriture du clerc de ville petite et serrée, aux caractères empâtés, avait découragé leurs efforts; ils avaient abandonné la tâche malgré le grand intérêt du document. Notre collègue s'y attela et, avec une patience et une ténacité merveilleuses, il parvint à le déchiffrer. Nous lui devons ainsi une des pièces capitales de l'histoire de Bordeaux au xvi" siècle. Il en a d'ailleurs souligné la valeur dans la lumineuse introduction qu'il a placée en tête de l'édition municipale. Il y montre tout le parti que l'on peut tirer de ce mémento où Bichard de Pichon, qui exerça la charge de clerc de ville pendant toute la seconde moitié du xvi° siècle, de 1551 à 1603, inscrivait à côté des arrêts du Parlement qui intéressaient la cité, des listes de jurats et de parlemen-

taires, des comptes, des notes sur les guerres civiles et même sut' ses affaires personnelles... Et c'est l'occasion pour l'éditeur de faire un exposé des attributions de la Jurade et du clerc de ville au x\t- siècle, exposé que tous ceux qui veulent étudier cette époque troublée de notre histoire, consulteront avec fruit.

Le Registre du clerc de ville parut en 1912.

Harlé aurait voulu continuer ses recherches dans les documents du xvi° siècle qu'il déchiffrait si facilement. Malheureusement, ses devoirs professionnels l'absorbèrent au point que, dans la suite, des séances prolongées dans les dépôts d'archives lui devinrent impossibles. Aussi, fûmes-nous privés de sa collaboration pendant les derniers mois qui précédèrent la guerre.

Toutefois, en prenant l'épée, Harlé ne devait pas briser sa plume. Sa dernière œuvre, il l'écrivit face à l'ennemi. Ce n'est pas la moins belle, car il la signa de son sang.

Mais avant de parler des notes de guerre que notre regretté collègue a laissées et qui. je l'espère, seront publiées quelque jour, je voudrais, pour compléter son portrait, dire quelques mots de son amour pour la montagne et signaler l'œuvre charmante qu'il lui a inspirée.

Harlé aimait beaucoup les voyages, et c'est peut-être un peu pour cela qu'il avait tant d'attrait pour les recherches historiques. N'est-ce point elles, en effet, qui font voyager l'esprit en l'obligeant à sortir de lui-même et qui le mettent en contact avec d'autres intelligences, dans d'autres pays, d'autres siècles et d'autres civilisations? En tout cas, dans les uns comme dans les autres, notre collègue fit preuve des mêmes goûts et des mêmes qualités. En histoire, ce qu'il préférait, c'était Je xvie siècle avec son écriture difficile à lire, ses institutions sévères, ses mœurs rudes. Dans la nature, ce qu'il affectionnait, c'était la montagne sauvage aux pics inaccessibles. Ce qu'il cherchait ici comme là, c'était la vie primitive

qui convenait à son caractère épris de force et de liberté.

Ce n'est pas )e lieu ici de parler plus longuement de l'alpiniste éminent qu'était noire collègue et des records fameux qu'il a accomplis, comme, par exemple, de faire l'ascension, aller ef retour, depuis Gavarnie, du Vignemale le matin et du Monl-Perdu l'après-midi du même jour. Le Club Alpin Français, section du Sud-Ouest, dont il était un des plus zélés membres, lui a rendu un éclalant hommage. Et en feuilletant le Bulletin de cette Sociélé, on y rencontrera des notes d'excursions joliment écrites et le récit de l'ascension du pic de Coliella, qui nous révèle un Harlé inconnu, un Hatié c[ue la nature émeut el qui sait, rendre en artiste les aspects si variés des cimes solitaires.

Avec une préparation pareille, on peut juger quel merveilleux officier devint notre collègue lorsque l'appel aux armes retentit.

La guerre le surprit comme il combinait une nouvelle excursion en montagne. Elle ne l'effraya pas. 11 l'avait vue venir et il l'accepta comme la plus belle occasion de s'éprouver lui-même et de servir. Il était affecté au 206° d'infanterie comme sous-lieutenant, el c'est avec ce régiment qu'il partit, dès les premiers jours d'août, pour le iront de Lorraine. Le 19, il franchissait la Seille, à Brin, el pénétrait en territoire annexé.

De cette marche vers l'Est, de la retraite précipitée qui suivit et des combats pour défendre Nancy, Pierre Harlé nous a conservé un récit vivant et coloré où toutes les qualités d'observation et de jugement île l'érudit se retrouvent.

Il ne nous reste plus qu'à feuilleter ces notes. Nous y verrons comment celui qui aimait tant à reconstituer l'histoire, savait aussi la vivre.

Officier partageant les fatigues de ses hommes et leurs

privations, Haiié nous raconte la vie de guerre, la carte sous les yeux, marquant les étapes de la route, relatant les incidents et les impressions de chaque jour. Le récit est varié, et entre des renseignements d'une précision rigoureuse, s'intercalent de petits tableaux pittoresque-1 ment dessinés.

Le voici, par exemple, parvenu, le 20 août, en pleine Lorraine allemande, près du village de Lémoncourt. L'entrain des soldats est extrême; « on s'attend à voir déboucher les Allemands, et la marche en avant s'effectue avec toute la prudence voulue. Tout d'un coup, des cris le long de la ligne : Là ! là ! Regarde ! Le voilà ! le voilà ! — Où donc? s'écrie le capitaine, qui pense toujours aux Boches. — Mais là, devant vous, mon capitaine. Voyez-le, il prend à gauche. Et le capitaine voit en effet, dans la direction indiquée, un superbe lièvre qui file à toutes jambes. Le capitaine se met en colère et accable de sottises ceux qui pensent aux lièvres dans un pareil moment. Les obus, en effet, recommençaient à tomber. N'empêche, tout le monde rit, sauf le capitaine... »

Ce séjour en pays annexé devait être court.

Depuis l'avant-veille, l'armée du général de Castelnau, dont dépendait le régiment de Pierre Harlé, était en contact avec l'ennemi sur la ligne Delme, Morhange, Sarrebourg. La bataille engagée devint bientôt furieuse; mais nos troupes, prises à partie de trois côtés à la fois, au centre par l'armée du prince héritier de Bavière, à l'est par celle du général von Heeringen, à l'ouest par des éléments sortis du camp retranché de Metz, virent leur offensive brisée et, un corps d'armée ayant fléchi, il fallut battre en retraite, en abandonnant sur le champ de bataille des blessés parmi lesquels étaient beaucoup de Bordelais.

Dans ce recul rapide, qui permit d'éviter un désastre, le sous-lieutenant Harlé eut l'occasion de déployer toutes

les ressources de sa riche nature. Placé à l 'arrière-garde, séparé de son régiment, il sut prendre les initiatives nécessaires et ramener sa section en arrière sans laisser un traînard.

Une fois la frontière repassée, la 68e division, à laquelle appartenait le régiment de Harlé, fut appelée à concourir à la défense de Nancy. On alla d'abord cantonner au col de Bratte, « dans un joli petit bois, dans des huttes de feuillages du genre de celle de Robinson »; puis on se rapprocha de la ligne de feu. Pendant quelques jours, le régiment resta en arrière, en réserve, prêt à marcher au premier signal. Et de ce temps-là, Harlé nous raconte un trait charmant. Il était, avec ses hommes, abrité derrière une colline, les obus tombaient en avant avec fracas, lorsqu'au moment du déjeuner ils virent accourir une fillette d'Agincourt, M"'' Liette V..., âgée de dix ans, dont les parents avaient reçu les officiers la veille. Elle portait aux soldats un grand pot de confiture de mirabelles : « Inutile de décrire la joie de cette petite fille, très gaie d'ailleurs, nui mange de la confiture avec des soldats qui vont se battre... t>. Le 206° régiment ne tardait pas, en effet, à prendre pari à l'affaire du bois de Champenoux. Et notre collègue assista à ces charges à la baïonnette si héroïques où officiers aux galons voyants et soldats en pantalon rouge tombaient sans parvenir au but. Cependant tant de bravoure ne devait pas être vaine : le village d'Amance ayant été enlevé par un coup de main hardi des nôtres, l'ennemi dut reculer et abandonner la lutte.

Le 9 septembre, la ville de Nancy était ainsi sauvée.

Harlé nous a laissé du champ de bataille une descriplion d'un réalisme saisissant : « Nous descendons jusqu'à la ligne de chemin de fer que nous suivons jusqu'à la station de la Louzule; des cadavres partout: à droite dans les prés, des Français ; autour de la gare, des Boches. Les layons de la forêt sont également pleins d'Allemands

morts. Nous déjeunons sur le quai de la gare, au milieu de ce triste tableau qui laisse d'ailleurs tout le monde complètement indifférent. Le repas est arrosé par une bouteille d'excellent vin trouvée dans un café dont le. toit flambe : on entend les tuiles su briser un crépitant. A gauche, dans le bois, le sac d'un Boche brûle et, comme il y a des cartouches dedans, on entend une détonation de temps à autre... » Quelques heures après, notre collègue était blessé. Des patrouilles lui ayant signalé l'ennemi à quelque distance dans le bois, il s'y était rendu en reconnaissance. A la tète de sa section, il avançait sous les arbres, lorsqu'une balle l'atteignit au bras. La blessure n'était pas grave et Pierre Harlé, peu après, rentrait dans sa famille avec un congé de convalescence. Il devait se reposer un mois, mais au bout de quelques jours, ayant appris que, dans une action récente, le 206e avait eu beaucoup d'officiers hors de combat, sans attendre la lin de son congé, il regagna son poste, quoique sa blessure ne fût pas cicatrisée. Il ne se faisait cependant aucune illusion sur le danger qu'il courait. En quittant son père, il lui avait dit : « Je ne reviendrai pas. s Ce n'était pas un pressentiment, c'était l'expérience qui le faisait parler.

Mais la guerre qu'il allait faire maintenant n'était plus la même. Aux marches et contre-marches sous le soleil d'août et les pluies de septembre, avait succédé l'immobilité.dans la tranchée. « L'homme de la montagne t> allait devenir « l'homme des bois » et des cavernes.

C'est avec une joie marquée qu'il retrouva son régiment et qu'il reprit sa vie de guerre : « vie d'avant-poste, en Lorraine, dans des fermes démolies par les obus français et allemands ou dans des bois terriblement touffus »; vie de misère et d'inaction aussi. « Rien n'est plus monotone, écrit-il, et moins accessible à l'imprévu que cette existence dans les forêts. » Encore, quand le soleil brille, la nature est charmante et la regarder est une distraction. & Les

colorations d'automne sont délicieuses, note-t-il, dans ces forêts composées d'arbres très différents. » Malheureusement les belles journées sont rares ; tantôt c'est le brouillard, le brouillard de Lorraine froid et humide, qui rampe en larges écharpes blanches sous les hètrées et les sapinières; tantôt c'est la pluie continue. «La plaine de Saint-Jean devient un véritable lac d'eau et de boue; les uns après les autres, les abris se démolissent ou se l'emplissent d'eau. »

Mais l'heureux caractère de notre collègue surmonte toutes ces difficultés et il sait faire partager son entrain à tous ceux qui l'entourent. Il cherche à les distraire et il y réussit. Certain jour, ayant découvert dans une maison abandonnée une lanterne magique, il donne des séances et, « après avoir guetté les Boches sur les rives de la Loutre-Noire, les hommes viennent rigoler devant l'écran où dansent des bonshommes grotesques ». Il donne même des concerts aux Boches :

« A l'occasion du premier de l'an 1915, écrit-il, les Allemands de Rozebois et des Ervantes s'étant mis à chanter leWacht om Rhein et à danser au son des fifres..., on a fait monter un phonographe sur un toit et on leur a joué la Marseillaise et Sambre-et-Mease, le tout souligné des applaudissements et des hourras des soldats. »

L'année nouvelle lui apporta le galon de lieutenant. Il fut maintenu au 206'' et continua ainsi à veiller aux Marches de l'Est jusqu'au mois de mars 1915. A cette époque, son régiment fut transporté enWoëvre, à la lisière du bois de Mort-Mare. C'était une nouvelle étape dans la vie de guerre, pkis dure que la précédente. << La canfouine où je me trouve, note-t-il le 15 mars, est tellement basse qu'il est impossible de s'y asseoir complètement droit sur son séant. Je suis donc moitié assis, moitié couché, mon porte-cartes, sur lequel j'écris, sur les genoux. Les tranchées où nous nous trouvons ici n'ont que de

- 34R lointains rapports avec les travaux d'art de notre précédent secteur. Il y a entre les deux modèles à peu près autant de différence qu'entre un type superchic des Chartrons

et un mendiant qui tend la main à la porte d'une église. La première ligne des Boches était composée de tranchées où nous sommes maintenant. Quand on s'en est emparé, on les a rafistolées tant bien que mal, en faisant de petits abris pour les hommes de distance en distance. Mais comme on ne > peut travailler que la nuit, et encore à condition de ne pas faire de bruit, le résultat n'est pas très brillant. Nous sommes en effet dominés par un dôme de 380 mètres d'altitude, le Montsec. Ce Montsec contient des observatoires d'artillerie, et de tout le jour on ne met le nez dehors. La nuit, je chausse des bottes d'égoutier et je reste encore presque tout le temps étendu, sauf quand il y a alerte, ce qui est assez fréquent. Tout d'un coup, les canons tonnent, les balles sifflent par centaines. En cas que ce soit une attaque, on tire aussi... Au bout d'un quart d'heure, tout rentre dans le silence et on continue de monter la faction. Ma tranchée est à 300 mètres des Boches... »

Ce long extrait nous indique quelle était l'existence de notre collègue pendant les derniers temps de sa vie. Le danger, qui chaque instant le menaçait, ne l'impres-sionnait pas. Comme il l'a écrit lui-même, on s'habitue à tout, même à vivre au milieu des morts : « Devant ma tranchée et les tranchées voisines, il y a deux ou trois cents cadavres des combats du 12 décembre. Les plus rapprochés de nos lignes ont été enlevés il y a longtemps et enterrés juste derrière les tranchées. Bien souvent aucune croix ne marque remplacement, si bien que lorsqu'on creuse, on est obligé de faire des tracés bizarres pour éviter ces cadavres sur lesquels on tombe au moment où l'on s'y attend le moins; ainsi, l'autre jour, j'ai dû faire couder un boyau à cause d'un Boche qu'on

a rencontré. Dans le fond de l'abri que j'habite, est enterré un officier français dont on voit une partie de la culotle rouge à bande noire. Quand je dors, ma tête est à 30 centimètres au-dessous. . . Toutes ces visions de guerre n'impressionnent plus personne depuis longtemps. •>

Telles étaient ses dispositions d'esprit au moment où fut donnée l'attaque qui devait lui être fatale.

Le 6 avril, il adressa à sa famille un dernier billet. « Depuis peu, disait-il, de grandes ou tout au moins de sérieuses opérations sont engagées autour de nous. Cela paraît aller bien et peut-être avant longtemps apprendrezvous que les Français ont remporté un gros succès... Hier, la ration d'obus tirés sur nos tranchées a été sensiblement augmentée sans résultat bien notable. Quant à la canonnade française, elle est tout simplement formidable, le canon gronde de tous côtés. »

Le 8 au matin, l'attaque se déclancha et le récit d'un témoin nous montre le lieutenant Harlé, à ia tète de ses hommes, les entraînant vaillamment vers les tranchées allemandes situées au sud du bois de Mort-Mare, entre la voie ferrée et la route de Flirey-Essey. Quand ils y pénétrèrent, les Allemands s'enfuirent, mais l'artillerie avait tout bouleversé. Il fallut s'empresser d'organiser la défense en cas de retour probable de l'ennemi. Tâcbe difficile et périlleuse à laquelle Harlé s'employa aussitôt. Crânement, il circulait au milieu des travailleurs, donnant des ordres, encourageant leur zèle et se souciant peu de savoir si sa tète dépassait ou non le parapet. A un moment, voyant l'offensive ennemie se dessiner, il se mit à agiter un drapeau pour prévenir nos batteries. Repéré aussitôt par les tireurs allemands, il tombait frappé d'une balle au front. Il agonisa ainsi quelques minutes au fond de la tranchée et rendit son âme à Dieu au milieu du fracas de la contre-attaque. L'ennemi repoussé, comme il était impossible de porter son corps en arrière, ses

hommes l'enterrèrent sur le terrain même qu'il avait conquis et arrosé de son sang.

Et c'est ainsi que mourut ce petit neveu du Brave des Braves, ajoutant au livre de sa famille une ligne toute pleine de gloire et d'honneur.

Un peu de cette gloire et de cet honneur rejaillit sur notre Société qui avait accueilli ses premiers travaux. Et c'est avec fierté qu'elle recueille maintenant la dernière page de son œuvre, qui est aussi la plus helle. Page qu'il n'a point écrite, mais qu'il a vécue et qu'un autre a rédigée à sa place : la citation à l'ordre de l'armée qui désigne son nom en ces termes :

v Hurle, Pierre- Gaétan, lieutenant au %06a régiment d'infanterie, officier de première râleur. Le S avril, a enlevé brillamment sa section à l'attaqïte des tranchées ennemies dans lesquelles il a pénétré un des premiers. A été tué d'une balle au front en donnant ses ordres pour l'organisation de la tranchée conquise. »

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