‹ Livre de famille (volume 3)Chapitre 54 sur 62 · DANS LA GRANDE GUERRE · texte numérisé non relu

DANS LA GRANDE GUERRE

Jacques Harlé venait de sortir de l'École polytechnique depuis moins d'un mois quand la guerre a éclaté avec l'Allemagne; il y a pris part, dès le début, dans des combats continuels, jusqu'au jour où il a été frappé. Né à Toulouse le 3 avril 1891, il est mort à peine âgé de 26 ans.

Trop jeune encore pour avoir produit comme son frère Pierre, il a cependant publié, en collaboration, dans les Comptes Rendus de l'Académie des Sciences, 6 novembre 1916 et 2 janvier 1917, deux notes qui font connaître la question, jusque là bien ignorée, des Dunes des landes et du rivage maritime de la Gascogne. La première a été reproduite par le Journal Officiel, pages 9561 et 9562. Il avait exploré, en tous sens, ce pays dont il aimait, avec passion, l'immense forêt : « Dans les rues de Paris où il y a tant de monde, me disait-il, je suis seul; — dans nos landes et sur nos dunes, tes pins, les fougères, les ajoncs aux fleurs d'or, tout me parle. » Jacques était modeste et profondément religieux.

La carrière militaire du pauvre Jacques a été singulièrement remplie et, s'il nous avait écrit comme son pauvre, frère Pierre, ses lettres auraient présenté un un grand intérêt. Mais Jacques était un scientifique, et non un littéraire comme son frère; il n'a pas pris la peine de bien rédiger, ni même trop souvent celle de noter. Je vais donner et la liste des actions militaires auxquelles il a participé, et quelques passages de ses

lettres qui m'ont paru mériter d'être reproduits. On remarquera que ces extraits, d'abord rares, cessent tout à fait dans les derniers temps. C'est que des prescriptions ont de plus en plus imposé aux combattants d'être discrets dans leurs lettres, mais c'est aussi que Jacques, à force de tant voir, ne trouvait plus rien de nouveau : « La guerre, nous écrivait-il le 19 avril 1916, commence à être pour moi comme un pays que j'ai rincé à force d'y faire des courses. » Je déplore d'autant plus cette abstention, que les récits qu'il m'a faits au cours de ses permissions, témoignent de cet esprit d'observation qui a marqué ses études sur les Dunes.

« C'était (a écrit un de ses camarades de régiment dans une lettre qui nous a été communiquée) un des rares survivants des officiers partis à la mobilisation. Il avait beaucoup d'énergie et beaucoup de cran; avec cela, un excellent caractère. » J'ajoute que le pauvre Jacques était un homme splendide, fait tellement marqué que sa Citation à l'Ordre de l'Armée le mentionne.

Sous - Lieutenant, puis Lieutenant, au 5e d'Artillerie de Campagne, 6e batterie.

(Canons de y 5 ■"•m)

Campagne d'Alsace (Mulhouse) : Combats de Heimsbrunn, le 10 août 1914, de Lutterbach le 19, de Dornach le 20.

o Bellemagnv, 2 kilomètres en Alsace, Samedi 8 août 1914.

« Aujourd'hui nous avons franchi la frontière à 2 heures de l'après-midi. Le poteau était jeté par terre et brisé. Mon

échelon est arrêté près d'une ferme dont les petits enfants sont très occupés à donner des bouquets tricolores à mes hommes; ils m'ont donné un énorme bouquet tricolore et, par eux, notre colonne est fleurie d'un bout à l'autre aux couleurs

françaises. »

« Vendredi, 21 août 1914.

« Hier, étant en position sur le bord de la route, aux portes de Mulhouse, j'ai vu, pour la première fois, de nombreux cadavres. Il y avait une batterie allemande qui a été complètement anéantie (moins un homme qui s'est sauvé, affolé, dans une cave) au moment où elle mettait en batterie sur la route. Nous avons trouvé un petit ruisseau littéralement engorgé de cartouches allemandes et de fusils brisés. Les morts français étaient tous des fantassins qui ont pris d'assaut le faubourg de Dornach; parmi eux, un sergent avait conservé un geste et une expression de commandement et d'entrain magnifiques. Dans la région, les Allemands ont fait tout ce qu'il faut pour se faire bien voir; à Reiningen, ils ont mis le feu à une vingtaine de maisons et dans un grand nombre d'autres endroits ils en ont fait autant. A Mulhouse, beaucoup de civils étaient épouvantés parce qu'ils s'imaginaient que nous allions les traiter comme les Prussiens l'avaient fait. J'ai vu une jeune femme qui pleurait à chaudes larmes parce que les chasseurs à pied avaient réquisitionné son mari pour faire le fossoyeur pendant une heure; on ne pouvait pas lui faire comprendre que ce n'était pas pour le fusiller. Sur la route, il est passé de très nombreuses autos bondées de prisonniers qui manifestaient la jubilation la plus exubérante, s

Bataille de la Somme : Morcourt et Bayonvillers, le 29 août 1914.

Bataille de l'Ourcq : Oissery le 6 septembre 1914; Brégy les 6, 7, 8, 9.

« Les Allemands sont passés à toute vitesse dans leur marche sur Paris, entassant tout ce qu'ils pouvaient emporter sur des voitures qu'ils réquisitionnaient. Après leur défaite sur la Marne, ils ont dû presque tout abandonner. Nous avons

ainsi trouvé sur le bord de la route, un piano mécanique qu'un homme remontait chaque l'ois qu'il était arrêté ; il a joué pendant tout le passage de la colonne. »

« En arrivant le 6 septembre [1914] vers 10 heures dans le village de Brégy, nous nous sommes arrêtés un instant dans la rue. Il y avait là un boulanger tout tremblant de peur qui nous disait: « Ah! si vous étiez venus trois heures plus tôt, vous les preniez tous : ils étaient saouls comme des bourriques. » Dans la salle de la mairie, il y avait une bouteille de Champagne, le café et les liqueurs tout servis, et que le général prussien avait dû abandonner sans avoir le temps de boire, tant la surprise avait été vive. Les Prussiens, arrivés la veille, étaient tellement affamés qu'ils avaient défourné la pâte à peine chaude pour l'avaler; mais ils ont pris du savon noir pour de la confiture et fait d'énormes tartines qu'ils ont naturellement jetées aussitôt après y avoir mordu. Le boulanger croyait sa dernière heure arrivée; ils lui mettaient leur fusil ou leur revolver sous le nez en réclamant du pain. Dans les boutiques à côté, tout était éventré, démoli, dans un état invraisemblable. »

« Le 10 septembre [1914] nous avons passé toute la matinée au repos, dans un champ en arrière de Brégy. Vers 4 heures nous nous sommes mis en marche pour aller cantonner au Fresnoy en passant par Bouillancy. C'est là que nous avons eu l'incident comique du piano mécanique abandonné le long de la route; chaque fois qu'il s'arrêtait, vite un servant descendait, le remontait et courait reprendre sa place. En sortant de Bouillancy, nous avons laissé sur notre gauche un grand champ tellement couvert de bouteilles vides qu'on n'en voyait plus la terre : c'était le dernier exploit des Allemands. »

Bataille de l'Aisne : Ambleny, du 12 au 25 septembre 1914.

En position à Ambleny, du 25 septembre 1914 au 23 février 1915, avec l'Affaire de Soissons les 13 et 14 janvier.

« Samedi 10 octobre 1914.

« Ces pauvres fantassins me font pitié; des deux côtés c'est une vraie boucherie; c'est presque à croire que le combat cessera faute de combattants.

« Avant-hier, nous avons subi quelques rafales d'obus, ce qui n'empêchait pas les hommes de continuer tranquillement à jouer au sou [au bouchon] pendant que des chevaux tombaient autour d'eux. »

La première offensive de Champagne : Mesnil-les- Hurlus, 10 au 26 mars 1915.

a Mardi, 23 mars 1915.

« Dimanche, j'ai été près d'ici, à Saint-Jean-sur-Tourbe. 11 faisait un beau soleil et la boue qui avait gelé pendant la nuit dégelait en grand. De ce village, ne restent que l'église et trois ou quatre maisons; tout a été brûlé et rasé? et l'emplacement est occupé par des baraques et des tentes. Il n'y a naturellement plus un arbre aux alentours, mais rien que de molles ondulations de boue, car il y converge tant de colonnes de chevaux pour l'abreuvoir, que le terrain, continuellement piétiné, n'a pu sécher comme dans le reste du pays. La croupe immédiatement à l'ouest du village avait été organisée par les Allemands et couverte de tranchées dont la plus importante a été utilisée par nous comme cimetière, et maintenant il y a une file ininterrompue de croix s'étendant à plus d'un kilomètre. Je suis rentré dans l'église. Elle était pleine de blessés; dans les chapelles, on faisait les pansements et les opérations. Dans le chœur, séparé du reste par une toile d'emballage, l'aumônier militaire disait la messe sur le rebord d'un dressoir, avec sa chapelle de campagne, et, sur un brancard, devant le maitre-autel, était étendu le corps du général Delarue, commandant notre division, tué la veille d'une balle en plein front, en inspectant les positions depuis les tranchées de première ligne. Il était enveloppé d'un suaire; sur la poitrine, son képi où la balle avait fait une énorme ouverture, à gauche des deux étoiles. Auprès de lui, un petit piquet d'honneur composé de deux chasseurs et d'un officier d'État-major. Il avait une belle tète de commandement,

très calme. Je n'ai jamais vu quelque chose d'aussi impressionnant que ce village dévasté, avec ces baraques au milieu des décombres, dans la boue du dégel, et cette pauvre petite messe, sur le rebord d'une bibliothèque, dans cette église pleine de blessés, à côté du corps de ce général qui avait l'air de dormir et de commander malgré tout. Je pensais à ce sergent que j'ai vu à Dornach, le 20 août, et qui, tué le bras levé, continuait toujours de commander. Le soleil, radieux, doublait cette impression de tristesse, loin de l'amoindrir. J'aime cent fois mieux être dans mon bois que dans un village comme celui-là. »

« 14 avril 1915 [au repos à Courtisols, Marne].

« [Les Allemands ont incendié beaucoup de villages aux environs.] Notre village [Courtisols] n'a pas souffert. Il faut dire que c'était là que logeait le duc de Wurtemberg pendant la bataille de la Marne. »

« 19 avril 1915 [au repos à Courtisols, Marne].

« Le notaire du village [de Courtisols], un gros monsieur ventripotent, nous a raconté beaucoup d'histoires curieuses sur l'occupation allemande. 11 logeait alors le duc de Wurtemberg et son état-major; ils étaient polis et bien, sauf l'officier prussien qui se trouve dans tous les états-majors des états confédérés; ce prussien était atrocement dur; il s'appelait Rémy et descendait d'un émigré après la révocation de redit de Nantes. On avait l'impression que l'incendie des villages était exécuté d'après un plan établi longtemps à l'avance. Dans un village voisin, deux propriétaires ont convenu de 3 000 francs avec les Boches pour qu'on ne brûle pas leur maison; l'un d'eux paye 1 500 francs et pendant qu'il le faisait, un soldat lui tape sur l'épaule en lui disant : « Retourne-toi donc mon vieux. » La grange flambait de toutes parts. Il a protesté; les autres voulaient le fusiller; mais comme c'était ta nuit tombante, il a réussi à s'échapper par des chemins de traverse et à se cacher dans les bois jusqu'au retour des Français. Des deux fils du duc, il y en avait un qui était fort gentil garçon, mais il mélangeait le vin rouge avec le Champagne, et il professait une haine féroce pour M. Alfred Capus [le rédacteur en chef du journal Le Figaro], parce que, disait-il, Le Figaro était le journal qui avait le plus mal parlé

des Allemands. « Quand nous serons à Paris, dans huit jours, disait-il, je bondis telle rue, tel numéro, je demande M. Capus, je l'attache par le cou à mon auto et je pars en 4e vitesse. » « Oui, mais, lui dit le notaire, vous avez oublié une chose, c'est qu'il sera peut-être parti pour Bordeaux. » Cela a paru le vexer énormément. 11 y avait aussi un médecin, inspecteur général, qui, lui, appréciait le Champagne et disait des autres qui y mêlaient du vin rouge : « Ce sont des enfants, ils ne savent pas ce qui est bon. » Le notaire avait posé les scellés sur sa cave et, tous les jours, le médecin inspecteur, Herr Landgraff, allait les vérilier de peur que les ordonnances n'en prennent. Les Allemands sont restés trop peu de temps pour user de la cave du notaire, car auparavant ils avaient commencé à user de celle du médecin du village, lequel était parti. »

En soutien aux Eparges, près Verdun, du 28 avril au

4 mai 1915.

En position au Mort-Homme, près Verdun, du 7 au 13 mai 1915.

Bataille d'Artois : Bully - Grenay, du 19 mai au

5 juillet 1915.

« Vendredi 23 juillet 1915 [en repos à la ferme d'Édrolles,

Aisne].

« Il ne faut pas s'imaginer que l'on ait la pensée de l'imminence de la mort plus présente à l'esprit que pendant une course de montagne. Au bout d'un certain nombre de bombardements on arrive vite à cet état d'esprit que si un obus doit vous tomber dessus, il n'y a rien à faire et que par conséquent ce n'est pas la peine de se tourmenter en attendant.

s Cet après-midi, revue de la division par le général Joffre en personne, suivi d'une harka [troupe] d'attachés militaires de toutes espèces dont la grande occupation est de prendre des photographies instantanées, à tous moments. »

En position à Vingré, près Vic-sur-Aisne, du 29 juillet au 18 septembre 1915.

« Samedi 4 septembre 1915.

[S'est toujours plaint, avec la plus grande vivacité, des paperasseries administratives.]

« Partout, sur le front, il n'y a qu'un cri : Le papier, voila l'ennemi ! »

Bombardement pour préparation d'attaque à Grivillers, en Picardie, les 23, 24, 25, 26 septembre 1915.

La seconde offensive de Champagne : Au nord de Souain, du 30 septembre au 15 octobre 1915.

En position à la ferme des Wacques, en Champagne, du 17 octobre au 17 novembre 1915.

Bataille de Verdun, rive gauche de la Meuse : A Charny, tirant sur la côte du Poivre et la côte de Talou, du du 24 février au 16 mars 1916.

« Quand je pense à la journée du 25 février [1916], maintenant, il me semble que j'ai rêvé. Le matin, avant le lever du jour, nous étions sur le bord d'une route, ayant passé deux nuits à rouler sur des routes tellement gelées que, même à pied, on tombait constamment. Comme réconfort, on croisait des débris de batteries qui filaient à l'arrière et, toutes les cinq minutes, on entendait un [obus de] 380 [allemand] partir, glisser au-dessus de nos têtes et éclater sur Verdun où il y avait un énorme incendie. Nous avions dû nous mettre en position à moitié vus, tirant à peu près au hasard et, dans la brume qui s'élevait de cette vallée gelée et couverte de neige, on voyait la côte du Poivre recevoir un bombardement comme jamais je n'en avais vu, même le 6 octobre [1915]. Le soir, nous avions reçu une mission tellement désespérée que je ne me donnais pas douze heures à vivre.

« Deux jours après, les Boches n'avaient toujours pas avancé; nous avions dormi, nous avions mangé chaud en abondance; le moral était absolument intact: l'on sentait que nous reprenions le dessus sur les Boches. »

Bataille de Verdun, rive droite : Près du fort Saint-

Michel, tirant sur le bois de la Caillette, du 28 avril au 20 mai 1916.

En position à Pùisieulx, en Champagne, du 8 au 18 juin 1916.

Bataille de la Somme : En position à Curlu, du 27 juillet au 4 août 1916; à Herbécourt, du 4 août au 5 septembre; à la ferme Monacu, du 5 au 19 septembre.

En position au bois de la Fourasse, près de Pont-à- Mousson, du 28 septembre 1916 au 4 janvier 1917 et du 31 janvier au 4 avril 1917.

La troisième offensive de Champagne ; A 2 kilomètres en aval de Prosnes, au sud du Mont-Cornillet, depuis le 12 mai 1917. Blessé le 21 (gros éclat d'obus au côté droit, dans le foie). Mort à l'hôpital de Bouy (Marne), le 23. Inhumé au cimetière militaire de Bouy.

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