‹ Livre de famille (volume 3)Chapitre 53 sur 62 · SA MORT · texte numérisé non relu

SA MORT

Lettres de plusieurs Officiers.

Citations a l'Ordre de l'Armée Ordre du 4 mai 1915 (Journal officiel, samedi 29 mai 1915, page 3417.) Harlé (Pierre-Gaëtan), lieutenant au 206e régiment d'infanterie : officier de première valeur. Le 8 avril, a enlevé brillamment sa section à l'attaque des tranchées ennemies dans lesquelles il a pénétré un des premiers. A été tué d'une balle au front en donnant ses ordres pour l'organisation de la tranchée conquise.

(') Carte de l'État-Major : Feuille 52, quart sud-est.

En campagne, le 8 mai 1915.

Le 7 avril au soir, le 6e bataillon du 200e reçoit l'ordre pour la journée du lendemain d'attaquer les tranchées allemandes, au sud du bois de Mort-Mare, entre la voie terrée et la route de Flirey-Essey.

Après une préparation intense d'artillerie notre infanterie, sortant de ses tranchées, bondit vers les Allemands et en quelques secondes franchit le court espace (70 mètres) qui la sépare de l'ennemi. Les Allemands, devant une telle attaque se replient et nous sommes maîtres de leur tranchée.

C'est à ce moment que votre fils fut frappé d'une balle en plein front. Quelques minutes après, et sans avoir repris connaissance, il rendait son âme à Dieu.

A la tombée du jour, ses camarades, ses hommes, placèrent son pauvre corps sur un brancard pour le porter" dans une carrière où reposent déjà de nombreux officiers. Mais une contre-atlaque allemande (qui échoua) les empêcha de porter vers l'arrière ce qui restait de leur chef. Cependant, ignorant à ce moment le résultat de la contreattaque et ne voulant pas que le corps de leur chef et ami fut foulé par la botte allemande, ses hommes lui rendirent les derniers honneurs sur le bord même de la tranchée où il avait versé son sang pour la France.

3 mai 1915.

Vous savez que c'est à l'attaque d'une tranchée que son régiment a su prendre et garder, qu'il a trouvé la mort. C'est quelques instants après avoir pris pied dans la tranchée allemande où il avait entraîné vaillamment ses hommes, qu'il a été tué d'une balle au front. J'ai su par son chef de bataillon quelles hautes qualités d'organisation et de courage il avait montrées dans la prépa-

ration et la réalisation de cette attaque qu'un plein succès a couronnée. Son corps repose à quelques mètres de la tranchée conquise.

3 mai 1915.

Il est tombé le 8 avril après l'attaque par le 6° bataillon du 206° d'une tranchée allemande devant le bois de Mort- Mare, en Woëvre.

Après plusieurs régiments qui n'avaient pu réussir, le 206°, dans un bel élan, s'est emparé de la tranchée ennemie, convoitée par nos généraux. Le plus difficile a été de se maintenir sur la position prise. Organiser une tranchée dont les flancs sont occupés par l'ennemi, travailler fiévreusement sous les balles et les grenades, repousser des contre-attaques multiples et violentes, sont des choses pénibles et dangereuses. Pierre Harlé, avec courage circulait dans la tranchée où il était rentré avec ses hommes, travaillait à l'organisation et encourageait ses soldats. A un moment donné, il agita lui-même un drapeau-signal pour notre artillerie. Sa tète dépassa la tranchée. Elle fut frappée aussitôt par une balle. Il a vécu une demi-heure, sans conserver du reste sa connaissance.

La relève eut lieu le lendemain après une nuit très dure; les boyaux étaient très étroits; on ne put ramener les cadavres.

Le 163e d'infanterie a relevé le 206° et c'est un capitaine de ce régiment qui s'est chargé d'inhumer le corps de notre ami. Il doit être enterré en avant de Flirey, près de la ligne de tranchées, tout près de la voie ferrée qui pénètre dans le bois de Mort-Mare.

C'est là que vous retrouverez après la guerre celui qui fut un officier endurant, courageux et gaiement déterminé, digne amplement du corps dont nous sommes et dont on peut être fier. Nous conservons pieusement son souvenir.

Le 6« bataillon du 206e a été cité ce jour-là à l'ordre de la division. Il a payé la rançon du sang : 200 blessés et près de 70 tués.

[Lettre de Jacques Harlé, sous-lieutenant d'artillerie, au sujet de la mort de son frère Pierre.]

25 avril 1915.

Il faut parler franchement : depuis le début de la guerre, j'ai été dans deux divisions particulièrement éprouvées, la 14e et la 48e. Pendant les repos que nous avons eus, nous avons souvent fêté les officiers de nos fantassins. Au repos suivant il n'y avait plus ceux qu'on avait vus la fois précédente ; presque tous étaient morts ; heureux ceux qui n'étaient que blessés. Et alors tu comprends avec quelles angoisses je pensais à Pierre. Il y a bien un ou deux capitaines qui ont fait la campagne depuis le début sans manquer une seule des grosses affaires, mais on peut dire que ce sont des phénomènes. J'espérais que Pierre en serait un, puisqu'il avait déjà échappé au bois de Champenoux. Hélas ! Dieu en a voulu autrement. Mais il faut voir l'esprit admirable de tous dans ces régiments si éprouvés et ceux qui viennent boucher les vides ne demandent qu'à se faire tuer comme leurs prédécesseurs.

2 novembre 1916.

Je me suis rendu hier à Flirey pour rechercher la tombe du lieutenant Harlé; à mon grand regret je n'ai pu en trouver aucune trace.

L'endroit indiqué sur le croquis que vous m'avez remis est tout à fait en première ligne, derrière la tranchée la plus avancée. Or, cet emplacement a été bouleversé

maintes fois par les torpilles depuis que le lieutenant Harlé a été enterré et il arrive souvent de trouver des ossements, que l'on ensevelit dans un petit cimetière a proximité. J'ai eu la chance de pouvoir causer avec un prêtre-brancardier qui est dans le secteur depuis plusieurs mois et qui s'occupe d'identifier les tombes isolées. Il n'a pu me fournir aucun renseignement. Il est d'autant plus difficile d'en obtenir que l'on ne peut monter pendant le jour sur le parapet de la tranchée, les Boches étant à 150 mètres à peine de nos lignes.

[Aussitôt après la mort de Pierre Harlé, son bataillon nous avait envoyé un calque d'un plan au cinq millième, en y indiquant la sépulture. La superposition de ce calque sur ce plan mis à jour le 15 juillet suivant, permet de préciser : elle montre que, à cette dernière date, l'emplacement de la sépullure était dans le réseau de fils de fer de la première tranchée allemande.]

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