‹ Livre de familleChapitre 5 sur 36 · A MES NEVEUX ET NIÈCES · texte numérisé non relu

A MES NEVEUX ET NIÈCES

Genêt Clinton et Genêt Osgood Famille Genêt

a On doit chérir les siens « Et chérir sa patrie. »

Mes chers Enfans,

Un espace immense vous sépare d'une famille nombreuse à laquelle, malgré votre éloignement, vous serez toujours chers.

En jetant les yeux sur la carte de l'univers, vous y voyez la vieille Europe, et dans cette vieille Europe la France dont vous descendez par votre si estimable père. Le rang dans lequel vos parens y ont été placés, ce qu'ils on fait de bien et les revers funestes qu'ils ont eus à supporter, tout ce qui les concerne doit vous intéresser et le temps ne peut qu'ajouter à cet intérêt.

Les familles les plus éloignées peuvent un jour, par les changemens de la fortune, se rejoindre; trop souvent ces liens si doux d'une proche parenté diminués à chaque génération, disparaissent totalement. Je veux donc, par une prévoyante tendresse, resserrer et entretenir ces liens en vous faisant connaître, non seulement l'origine de votre père du côté paternel et maternel, mais la position présente d'une famille qui, en perdant l'appui et les conseils de votre estimable père, a fait une perte plus grande que toutes celles auxquelles elle a été soumise par les événemens du siècle.

Votre Tante [Signé] G[enet] C[AMPAN]

Edme GENET

Né à Dannemoine en 1692 Mort à Paris en 1760

Votre grand-père, Edme Genêt, est né à Dannemoine, village situé auprès de la ville de Tonnerre dans l'ancienne province de Bourgogne. Ses auteurs avaient figuré parmi les plus riches propriétaires de sa province. Nous en avons la preuve dans une grande collection de titres qui sont demeurés injustement dans les mains d'un ancien secrétaire de votre père qui demande actuellement six mille francs pour les rendre; mais comme ces titres n'ont aucune valeur pour la fortune de votre père, cet écrit de moi les remplacera entièrement pour tout ce qui tient à votre origine. Dans ces papiers se trouvent des actes de partage de succession qui prouvent qu'en 1500 les Genêts étaient des particuliers très riches et très considérés. Le titre le plus évident sur ce point est l'acte qui constitue une chapelle, fondée en 1560 par un Genêt avec un marquis de Clermont-Tonnerre, d'une maison illustre de la Bourgogne; pour desservir cette chapelle, ces deux pieux fondateurs formèrent un fond qui assura 1 200 livres de revenu annuel à l'éeclésialique qui y serait attaché. Cette somme était fort considérable dans ces temps, le signe représentatif des richesses ayant toujours été depuis en diminuant de valeur. Dans cet acte il était dit et stipulé que toutes les fois que ce bénéfice serait vacant, l'aîné de la famille des Clermont-Tonnerre et l'aîné de la famille Genêt y nommeraient alternativement. — En 17t>2, ce bénéfice vint à vaquer; c'était à mon père à y

nommer, mais le marquis ayant un prêtre à y placer, fit exprès le voyage de sa terre à Versailles pour venir demander à mon père de lui céder son tour, ce qu'il fit très volontiers, ne s'intéressant pour le moment à aucun ecclésiastique. Une si ancienne existence parmi les riches propriétaires de cette province française à vos auteurs, leur avait contracté d'honorables alliances (M. Elles sont actuellement à ce degré où l'on ne reconnaît presque plus la parenté. Cette heureuse position avait abandonné la famille Genêt, des procès perdus les avaient ruinés, et ils ne figuraient plus que parmi les modestes cultivateurs de quelques arpens de vigne.

Edme Genêt, votre arrière grand-père, beau, spirituel, entreprenant, dès l'âge de douze ans, s'affligea de sa position, et sachant que sa famille avait jadis tenu un rang considéré, ce jeune enfant forma le projet de la relever. Muni de quelques lettres de recommandation, il partit à pied de son village et vint jusqu'à Paris. On l'avait adressé à l'abbé Genêt, littérateur estimé, auteur de plusieurs bonnes tragédies, on croyait qu'il était parent des Genêts de Dannemoine, on se trompait, cet abbé était fils naturel, et n'avait point de parens connus, mais cet erreur même, la beauté et l'esprit du jeune Genêt, décidèrent ce bon abbé à le traiter comme s'il lui appartenait. 11 lui lit donner une place gratuite dans un collège, et l'en faisait sortir quelquefois pour venir jouer déjeunes rôles dans les tragédies de sa composition, qu'il

(<) La famille du chevalier ou de la chevalière Dion, les Jaquessous,

les Leschevins, sonl les seuls parents des Genêt que j'a\e vus à ce titre fréquenter la maison de mon père. La chevalière Dion ( d'Eon] fut employée dans des négociations secrètes et publiques, tantôt comme femme sous le titre de lectrice de l'impératrice de Russie, tantôt comme ministre plénipotentiaire à Londres. Elle ou il avait servi militairement et était chevalier de S'-Louis. Les mémoires du temps font menliou de cette hi/.aire personne. Les l.esclievin étaient pourvus de fort, belles charges. Les Jaquessous sont encore de riches propriétaires de la Bourgogne.

faisait représenter au château de Sceaux, demeure habituelle de la duchesse du Maine, femme d'un prince fils [il] légitime de Louis XIV. Cette princesse avait beaucoup d'esprit et aimait fort les arts et les gens de lettres ; sa cour dans ce palais de Sceaux était des plus brillantes. Parmi les personnages distingués qui la visitaient, se trouvait le cardinal Alheroni qui fut premier ministre sous le règne de Philippe V, petit-fils de Louis XIV, que ce prince avait fait monter sur le trône d'Espagne lorsque la maison d'Autriche cessa d'y régner.

Ce cardinal Alberoni qui, sous le règne de Philippe V, joua, en Espagne, le rôle le plus important, prit du goût pour les talens du jeune Genêt et, à la demande de son protecteur, le plaça dans ses bureaux. On faisait alors de grandes fortunes en Espagne; au bout de quelques années celle de Genêt était déjà considérable. Il lit venir son frère, le plaça dans les troupes espagnoles, et le fit parvenir assez promptement au grade de colonel. Le sort de ce frère était aussi fort beau; il se nommait Genêt de Belle-Ile; il s'est marié en Espagne avec la fille d'un trèspauvre commandant de place; il mourut peu de temps après son mariage, et laissa une fille qui, si elle vit, est juste de mon âge; mais la veuve et la fille de M1 Genêt de Belle-Ile ayant cessé d'écrire à mon père, nous ignorons ce qu'est devenue celte branche de notre famille.

Edme Genêt revint en France avec une fortune de plus de quatre cent mille livres. Il songea à se marier. Une commission qu'il avait eue pour une jeune Espagnole, pensionnaire dans un couvent à Paris, lui fil faire connaissance d'une demoiselle noble, mais pauvre; elle était enfermée derrière les grilles depuis l'âge de trois ans, elle en avait alors vingt-deux et sortit de son couvent pour épouser voire arrière grand-père. Sa mère était de la religion réformée, et pour cette raison notre grand-mère avait été enlevée par force à sa mère par ordre du

gouvernement pour la faire élever dans un couvent. C'était ainsi qu'on agissait dans ces temps malheureux où les familles étaient tourmentées pour leur foi. (')

Notre grand-mère appartenait à une des premières familles de la province du Béarn, pf quoique mon grandpère L'eût épousée sans dot, elle hérita peu de temps après son mariage de son oncle le chevalier Hamilien qui lui légua quatre vingt mille livres. Votre père avait encore le portrait de cet oncle peint en pied, dans les habits de l'ordre de S'-Lazare dont il était chevalier : ce portrait a été brûlé par un fidèle serviteur de notre famille, nommé André Daix, qui nous a servi soixante ans. Il avait plus de zèle que d'esprit et de lumières: dépositaire du mobilier de votre père à Versailles, pendant que noua étions cachés dans les campagnes pour fuir les dangers du temps de la Terreur, un décret de la Convention ordonna de détruire partout, les moindres vestiges de l'ancienne féodalité. Le pauvre André fut saisi d'une telle peur qu'il brûla d'abord le portrait du grand oncle, puis ceux du grand-père, de la grand'mère de votre père. Ces deux derniers portraits étaient bien peints, et je les ai regrettés; assurément ils n'étaient accompagnés d'aucune trace féodale, mais André avait étendu la portée du décret sur toul ce qui était peintures; les cadres dorés ne furent pas plus épargnés. La peur est un sentiment violent, et un de ses premiers dangers est de rendre les gens aveugles et sourds à tout ce qui tient à la raison. Heureusement que j'avais emporté avec moi le portrait de mou père, celui de mu mère et celui de mon cher Genêt, votre père, car ils auraient de même ligure dans l'auto-da-fé du pauvre André.

(') [Une ordonnance royale du 17 octobre 1685 prescrivait que les enfants des protestants fussent élevés dans la religion catholique, en dépit île lu volonté des parents. (K II)]

Votre arrière grand-père employa la fortune qu'il avait apportée d'Espagne en acquisition de maisons, en une charge de magistrature et en placement sur les fonds de l'Etat : cette dernière portion a été anéantie par la Révolution. Il vécut heureux et estimé. Sa femme avait beaucoup d'esprit et un caractère très élevé. Je les ai connus l'un et l'autre dans ma première enfance, mais mon grand-père n'existait plus quand votre père vint au monde et ma grand-mère ne la vu qu'au berceau.

Ils avaient eu de leur union deux fils; l'ainé était mon père, le cadet se nommait Charmontot ('), nom d'un bien que mon grand-père avait acquis en Bourgogne.

Mon père fit les plus brillantes études, il remporta les grands prix de l'Université; sa mère le chérissait tendrement; son père qui avait rapporté de la cour de Madrid, les moindres et les plus insignifiantes pratiques de notre religion catholique, ne le trouvait pas assez dévot. Votre bon ayeul ne se serait pas mis à table avant d'avoir dit, en se promenant dans son salon, la totalité de son chapelet; en sortant de diner il recommençait encore cette prière, et ses (ils étaient obligés de suivre son exemple avant que les entretiens habituels fussent permis. Ces pratiques de dévotion, cette sévérité de manières fatiguaient mon père et convenaient bien mieux au caractère de Charmontot, qui était bien loin d'avoir le génie de son frère. Mon père tout rempli de ses auteurs Grecs et Latins, voyait quand il le pouvait d'illustres compagnons de ses premiers travaux, tels que Marmontel, Sicard, Thomas et beaucoup d'autres auteurs estimés qui

(') Ilans les temps où la féodalité avait encore son ancienne influence, on eut rougi en France d'ajouter à son nom de famille un simple nom de baptême et l'on donnait aux fils puinés des noms de lerre. Cet usage est passé.

[ Charmontot est un lieu dit de la commune de Dannemoine (prés de la ville de Tonnerre), à 1 ou 2 kilm. au Nord-Est du bourg. (E Hj ]

sont restés ses fidèles amis. Il se hasarda a faire quelques pièces de vers; son père en fui si furieux qu'il fut au moment de le faire enfermer dans un cloître connue mauvais sujet.

Dans nos anciennes lois la seule plainte d'un père contre son fils, lui faisait obtenir un ordre pour le priver de sa liberté; cet ordre s'appelait une lettre île cachet : c'est un des premiers [abus] qui ait été aboli au commencement de notre révolution.

Mon père soutirait beaucoup de la sévérité du sien. Il était consolé par l'estime et la tendresse de sa mère qui ne cessait de répéter, mais inutilement, à son mari, que leur fils aine était, non seulement un homme de génie supérieur, mais qu'il avail un cœur pur et droit; rien ne l'adoucissait en faveur de ce fils. Enfin mon père en se faisant aider par un confesseur qui avait du crédit sur l'esprit du sien, obtint la permission de voyager.

Avant de partir pour un voyage qui devait durer plusieurs années, il fut à l'âge de vingt ans jurer solennellement, aux pieds de la belle et vertueuse Lise Cardon, votre grand-mère, qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'elle. Il s'était fait aimer de nuire respectable mère par l'excellence de son cœur, par la pureté et l'élévation de ses sentimens; il était l'ami intime du frère aîné de ma mère qui, ainsi que lui avait été élevé d'abord au collège de Navarre, puis au collège des Jésuites. Ma mère répondit à ce serment par un serment semblable et lui jura de rejeter, pendant son absence, toutes propositions d'établisseinens quelqu'avantageux qu'ils pussent être. Tranquillisé par une promisse dont rien ne pouvait le faire douter, mon vertueux père partit avec le projet de se livrer à toutes les études qui pouvaient le porter à se distinguer dans la carrière diplomatique, el trouvait en s'éloignanl de la France, l'avantage de se soustraire aux impérieuses sollicitations de son père pour

épouser une fille, à la vérité, fort riche, mais d'un extérieur désagréable, d'un esprit très borné et d'un caractère dont elle avait souvent laissé percer l'aigreur et la dureté en présence de mon père.

Mon grand-père voulait aussi le contraindre à se pourvoir d'une charge de Magistrature. Le goût des langues étrangères, l'étude de l'histoire, donnaient à mon père d'autres vues('); tout concourut donc, à lui taire quitter, sans regret, l'asile paternel avec l'espoir d'y revenir dégagé d'une volonté qui contrariait, à chaque instant du jour, son amour et son ambition. Il se rendit en Allemagne, y suivit avec le plus grand succès l'étude du droit public et se familiarisa avec la langue du pays, au point de la parler comme le saxon le mieux élevé. Après y avoir séjourné près de quatre ans, il se rendit en Angleterre, et se mit en pension chez le gouverneur du château de Douvres. Il préféra ce séjour m'a-t-il dit souvent, pour éviter la société des Français qu'il aurait rencontré à Londres, et pour porter plus facilement ses pensées vers les côtes de cette chère patrie où résidaient une mère chérie et une maîtresse qui seule lui fit connaître les charmes d'un chaste amour, et pour laquelle une passion née avec les premiers mouvements de son cœur, ne s'est éteinte que lorsque nous avons eu la douleur de voir ce cœur si généreux cesser de pouvoir s'émouvoir à la seule idée de servir son pays, d'être utile à ses parents, à ses amis et aux infortunés.

Pendant le séjour de mon père au château de Douvres, il ne cessait point d'être agité, par un sentiment d'inquiétude sur la constance de sa maîtresse adorée et par le désir impérieux d'embrasser sa tendre mère et de voir si ses

(') [C'est lui qui a introduit la langue anglaise dans la famille. Elle a été transmise de génération en génération jusqu'à mes enfants. (E II) ]

traits n'indiquaient pas trop les effets de la tristesse que lui causaient à la fois la longue absence de son fils chéri et l'austère sévérité de son mari. Toutes les idées enfin qui naissent de deux sentimens si puissants, et ce Paquet-Book qui, presque tous les jours, transportait les passagers de Douvres à Calais, lui otèrent le courage de résister (malgré la défense que son père lui avait faite de reparaître devant lui) au désir de revoir un instant, sa maîtresse, sa mère et son pays. Il n'avait nulle envie de voir son père, dont les dernières paroles avaient été qu'il ne l'admettrait chez lui que lorsque les années l'auraient rendu assez sage pour renoncer à la folle idée d'épouser une fille sans dot et de suivre une dispendieuse carrière. Mon père n'avait changé aucune disposition de son esprit, aucun des sentimens de son cœur; il voulait donc éviter, pendant un séjour de deux jours à Paris, de revoir son père. Il lui écrivit de Douvres une très longue lettre sur l'emploi de son temps dans cette ville, la mit à la poste et s'embarqua; il vint descendre à Paris chez un ecclésiastique de. ses amis, de là, il écrivit à sa mère, lui avoua sa démarche en la suppliant de le venir voir un instant dans la maison de cet ami où il avait été reçu avec une touchante bienveillance et les conseils d'une pieuse mais indulgente sagesse. Mon père qui racontait cette étourderie de sa jeunesse, ne se rappelai! pas sans attendrissement les emhrassements de celle respectable mère, ses caresses et ses grondes, sa joie et ses terreurs. Si Mr Genêt eut appris que son lils était dans Paris malgré sa défense, il eût l'ait un testament pour le déshériter. Enfin, sa bonne mère, sachant qu'il était déterminé à faire une visite à sa chère Elize Cardon, aida de ses propres mains, l'abbé qui avail reçu son lils a le revêtir d'une soutane, d'un rabat et à le coëfier d'une calotte; l'ayant ainsi déguisé en abbé, elle le bl monter dans un liane qui devait le conduire vers sa bien-aimée

et invoqua le ciel pour qu'il ne fut reconnu par personne. La beauté de M"° Gardon, son excellente conduite et sa piété inspiraient à M"11' Genêt beaucoup d'estime et d'attraits pour celle que son lils adorait; elle s'affligeait seulement de son peu de fortune, mais elle jugeait que l'imagination ardente et le cœur brûlant de son fils chéri avaient besoin d'être satisfaits et calmés par un sentiment vertueux et durable et que sans ce guide à la fois si doux et si impérieux, il pouvait s'égarer dans le périlleux voyage de la vie. La bonne mère Genêt était toute occupée de ces idées lorsque son mari revenant d'une audience du Châtelet ('), rentra chez lui dans la robe de magistrat qu'il portait toutes les fois qu'il se rendait à ce tribunal en qualité de premier d'huissier audiencier. 11 avait l'air plus soucieux que de coutume; sa craintive épouse sans paraître quitter son ouvrage le contemplait avec une secrète terreur qui s'accrut bien plus encore lorsqu'il lui dit : « Si je n'avais « pas reçu ce matin une lettre de votre cher écervelé qui « est encore à Douvres, je croirais que je viens à l'instant « de le rencontrer dans Paris ; un liacre a cassé au «. tournant de la rue du Lacq, on a retiré un jeune abbé «; qui ressemblait à votre lils à un tel degré, que jamais la « nature n'a formé deux êtres plus exactement semblables ; « la foule était si grande que je n'ai pu m'approcher de « cet abbé qui était très pâle et parait avoir reçu quelques « coups tort graves. » — Prête à perdre connaissance, un sentiment vif, une tendresse éclairée, fortifièrent le cœur de celte sensible mère; elle sut contenir ses alarmes et ne put que vers la nuit visiter son fils, apprendre de lui qu'il n'était nullement blessé, et que son extrême pâleur avait été produite par la vue de la grande robe noire de son père qu'il avait de suite reconnue parmi la foule que son accident avait attirée. — Le lendemain il repartit pour

(') Ou des tribunaux de l'ancienne monarchie.

Douvres où il attendit que sa majorité fixée par nos lois à vingt-cinq ans, fut arrivée. — Alors il rentra à Paris, toujours irrévocablement décidé à ne point occuper d'emploi de magistrat, à refuser la main de la riche héritière que sa laideur laissait encore libre, et à unir sa destinée à celle de la belle Elyze. — Son père refusa de le voir — ses nombreux amis l'accueillirent. Il lit à cette époque paraître un ouvrage qui eût du succès; le titre en est Essais politiques sur l'Angleterre. Enfin, il épousa ma bonne mère, et dans les premiers mois de son mariage, ses talens et son esprit, déjà connus et appréciés par beaucoup de gens de lettres et par des gens en places, le firent appeler à la cour. — Le maréchal de Helle-Ile, alors ministre des Affaires étrangères, créa pour lui la place de secrétaire interprète de ce département avec six mille livres de traitement. — Mon père se transporta à Versailles et y lixa sa résidence au prinlems de 1753. — Je venais de naître. Charmé d'avoir un sort suffisant à ses modestes désirs, ce fut, m'a-t-il dit souvent, le plus heureux instant de sa vie. Son bonheur, son amour satisfaits, l'empêchaient presque toujours, de sentir le poids que supportait sa fortune future par la nécessité de soutenir toute la famille de sa femme. Mon père eut à recevoir, dès les premiers jours de son mariage, son beau-père et sa belle-mère, il plaça leur fils aîné, et eût à contribuer aux frais d'éducation des deux frères cadets de sa femme. Six mille livres de revenu étaient, même dans ce temps, insuflisans pour subvenir à tant de dépenses. Raccommodé avec son père par l'effet des prières et des larmes de sa mère, il n'osait cependant lui demander des secours. Rassurés sur les dangers de l'exhérédité, des gens d'affaires lui faisaient prêter de l'argent, et cette nécessité qui dura jusqu'à ce que le gouvernement lui eût l'ait un sort digne de ses talens, le fit anticiper sur son bien patrimonial, et empêcha la

fortune de notre grand-père de parvenir jusqu'à nous; mais la considération, l'estime générale que mon père ne cessait d'acquérir chaque jour, le rang qu'il tenait dans la société la plus choisie, fut une compensation qui pendant toute sa vie, diminua ses regrets pour la perte de son patrimoine.

A l'époque du mariage de mon père, le sien vendit sa charge et se retira à sa maison de campagne située à Draveil, près de la Seine, à cinq lieues de Paris. Son second fils Genêt de Charmontot y vivait auprès de lui; une santé délicate, des infirmités graves venant des suites d'une rixe de collège où il avait été hattu et même défiguré par un coup qui lui avait écrasé le nez, lui faisaient chérir la solitude. Près de cette campagne, se trouve la belle forêt de Sénard ; dans cette forêt des gens pieux avaient érigé un superbe ermitage dont on ne voit plus, à présent, que quelques pierres éparses; le bon Charmontot se lia intimement avec les ermites, il observait presque toutes leurs pratiques de dévotion et n'est jamais sorti de cet asile; sa fortune n'ayant pas souffert de diminution comme celle de mon père, il vécut très honorablement, et n'a cessé d'exister que depuis l'établissement de votre père en Amérique. Malheureusement cette fortune, dont nous aurions hérité, fut presqu'entièrement détruite par la Révolution; des remboursemens en papier-monnaie qui n'avait plus aucune valeur, ruinèrent votre grand-oncle ainsi que presque tous les Français, et ce triste événement hâta la fin de sa carrière. — La maison qu'habitait notre bon oncle depuis la mort de son père, était située au hameau de Mainville, au bord même de la forêt. Une ou deux fois par an nous quittions Versailles, le palais et les brillans spectacles pour aller en famille, jouir des plaisirs de la campagne. Notre solitaire nous y recevait avec une bonté infinie; toujours nombreux dans ces petites excursions vers la

vie champêtre, notre bruit, le train de nos gens, de nos chevaux, rien ne l'importunait; votre père ne lira pas ces lignes, sans être attendri au souvenir de nos douces joies. Notre vertueux père prenait lui-même un grand plaisir à ces amusemens du village, et le soir après que chacun selon son goût avait suivit les plaisirs de la chasse ou parcouru les nombreuses routes de la forêt à cheval ou sur des ânes, nous nous réunissions sous le superbe chêne Dm Puy d'Antin, arbre révéré depuis des siècles dans cette forêt, arbre que je vais voir tous les ans encore, et que je ne manque jamais de saluer avec un religieux respect. Je m'y rends ordinairement le soir à la même heure où, jadis, notre heureuse famille s'y réunissait, et là, mon cœur attendri, mon imagination animée, m'y font revoir mes respectables parens, m'y font presque entendre le bel organe de mon père; sous ce même feuillage je retrouve mes sœurs dans leur brillante jeunesse et mon cher Genêt dans cette aimable ivresse d'un écolier qui jouit de la liberté que donnent les vacances, et mon vénérable oncle l'Ermite, dont les occupations étaient si calmes et si méthodiques, dont les délassemens étaient si simples et si rapprochés des seuls plaisirs de la nature ! .(')

A mon âge, mes chers enfans, l'avenir s'abrège, et tous les sentimens de l'âme et du cœur se portent vers le passé. J'aime donc à vous entretenir de tous ceux qui ne sont plus, et que les yeux de la tendresse me font en quelque sorte contempler et entendre encore. Cet avenir vers lequel la jeunesse vole avec tant de joie et

(') [ Le 7 mai 1906, j'ai visité le Chêne d'Antin et l'ermitage. Le Chêne d'Antin, dans le carrefour du même nom. est un fort bel arbre, quoique ses branches commencent à dépérir. J'ai trouvé que, à 1 mètre au-dessus du sol, son diamètre est l'"70. L'ermitage est transformé en restaurant avec « Jardins et Bosquets, Chambres meublées, Jeux divers. Balançoire ». Les quelques restes anciens qui existent encore sont du Louis XV de mauvais goût. \E H;]

d'espérances variées, cet avenir aussitôt qu'on l'a atteint devient le passé; notre sort serait donc bien misérable, si la providence n'eut adouci la rigueur de cette destinée en versant sur les souvenirs une douce et mélancolique jouissance. Je sais donc par ma propre expérience que je n'afflige pas votre vertueux père en lui rappelant tant d'êtres révérés, dont à présent les images seules existent pour nous ! Il aimera même à retrouver ici le portrait de cet oncle Charmontot que la famille par goût pour les abréviations, nommait l'oncle Toto, il reverra, en me lisant, la marche lourde et négligée de cet honnête et paisible citoyen, ayant si peu de besoins pour lui-même, sachant si bien s'occuper de ceux des autres, dépensant peu, donnant beaucoup, ne connaissant d'occupations que celles que lui donnaient ses champs et sa basse-cour, n'entendant d'autre musique que celle de sa volière. Une vieille Mute accrochée dans sa chambre et ce qu'il disait de son talent attestaient cependant que dans sa jeunesse, il avait fait résonner les échos de la forêt de deux airs favoris : Charmante Gàbrielle, et Mon Berger calage, les deux seuls qu'il avait pu probablement, jouer jusqu'à la fin. — Un coq à la crête brillante, à la queue dorée, embellissait sa basse-cour; on l'appelait Toto, comme notre bon oncle, parce que dans une longue maladie, il avait fait éclore l'œuf dont il était sorti en le couvant sous son bonnet de nuit; ce fut la seule progéniture de ce bon oncle, et il était bien juste qu'il lui accorda une tendre préférence; aussi ne lui donna-t-on jamais de rivaux dans la basse-cour de Mainville. Bon oncle s'était aussi amusé à former des pigeons voyageurs; quand il allait à Paris il en emportait deux dans une boîte préparée pour cet effet, et n'avait point d'autre poste pour écrire à sa gouvernante Bastienne. Ce n'était pas dans les usages des Orientaux que le bon oncle avait puisé l'idée de ces pigeons voyageurs, ils ne servaient aucun amour, ils ne

portaient point clans une ville assiégée des avis soustraits à ta vigilance des assiégeàns, ils annonçaient simplement à sa gouvernante, le retour du bon oncle et lui portaient l'ordre, pour ce jour-là, de mettre un pot-au-feu ou de lui faire une fricassée de poulet. Les blessures que ce brave homme avait reçues à la tète, avaient, de son propre aveu, presqu'anéanti sa mémoire, et il était obligé d'écrire tout ce qu'il avait à faire dans la semaine. J'ai conservé longtemps un de ces petits Mémorandums, il serait digne de figurer dans une des lettres du Spectateur, et je vais vous le transmettre pour achever le portrait du bon oncle Toto.

6 Juin 1193

« Envoyer demain Bastien vendre une charrette de foin, « au marché de Corbeille.

« Après demain matin nettoyer mes pigeons.

« Ne pas oublier, à travers tous ces décadis et quintidis « auxquels je n'entends rien du tout, de savoir quel jour « est le jour du Saint dimanche ?

« Puisqu'on ne va plus à l'église pour entendre la « messe, il faut que je la lise tout haut à mes domestiques.

« Dimanche est dans trois jours.

« Lundi mettre couver ma petite serine. Je lui rendrai c< le mâle deux jours après : il en sera temps.

« Mardi écrire à ma nièce Campan pour savoir si l'on « a souvent des nouvelles de mou neveu Genêt?

« Demander en même temps à ma nièce, ce que c'est « que la Révolution ?

« Pourquoi tout ce bruit?

s Pourquoi on fait périr tant de monde? Et puis ce que « c'est qu'un aristocrate? »

Heureux homme ! qui, au milieu de commotions de tant de crimes, à cinq lieues de Paris, sous le règne de Robespierre en était à faire de semblables questions ! Pour achever ce qu'il y avait d'agréable pour nous dans le respectable asile du bon oncle Toto, je dois encore vous'dire que le rôle de gouvernante (qui, cliez les vieux célibataires a au moins autant d'inlluence sur l'esprit du maître et sur la tenue de sa maison que celui d'une épouse) était rempli par une jeune personne gaie, douce, bonne, intelligente et très spirituelle. La nature l'avait formée pour profiter, avec une facilité inconcevable de tout ce qui lui était enseigné; son bon maître lui avait montré à lire, à écrire, et beaucoup de dames lisaient moins bien qu'elle. — Un mauvais racleur de violon qui faisait danser les tilles du hameau de Mainville, lui enseigna à connaître les notes sur le violon, el bientôt elle fut en état de le remplacer avec avantage; elle allait à la chasse, lirait à merveille, et revenait souvent avec quelques perdrix; mais ce qui nous plaisait le plus dans ses divers talens, c'est qu'elle nous faisait d'excellents ragoûts; elle chantait toujours en remplissant ses devoirs, et sa gaîté animait encore ce séjour. — Je vous entretiens de cette dame Jacinthe (') de Mainville pour vous faire connaître un des actes de prudence de votre grand-père. Le bon Toto ne pouvait voir à tous les instans du jour une fille aussi agréable sans s'y attacher. L'amour n'était pour rien dans ce sentiment, mais il payait ses soins, par d'autres soins: il la menait à la messe de la paroisse dans son cabriolet, il la conduisait de même à la promenade dans les belles routes de la forêt, quelquefois ils allaient faire un dîner ou un goûter champêtre dans des fermes, ou dans les parcs des châteaux voisins. — Un vieux dévot

(*) Nom d'une gouvernante des vieux célibataires dans le célèbre roman de Gil Blas.

fort riche qui était voisin de nous, vint un jour avertir mon père que son frère se compromettait el faisait blâmer ses mœurs dans le canton, par les égards et l'amitié qu'il témoignait à sa gouvernante trop jeune encore pour rester sous le toit d'un homme non marié ; que dans une pareille position, s'il ne pouvait vivre sans cette femme, il ferait mieux de l'épouser. — Une demi-heure après avoir reçu cette visite, que mon père regarda comme le début d'une intrigue pieuse, il lit mettre ses chevaux à sa voiture, se munit d'un sac d'écus et partit pour Mainville. — Il représenta au bon Toto l'effet que ces habitudes pouvaient produire dans le canton contre des mœurs aussi pures que l'étaient les siennes, l'intimida par ces représentations, et lui dit que veillant à son bonheur et à son honneur il venait lui proposer de faire tomber des bruits injurieux en mariant sa gouvernante à son domestique Bastien, brave et modeste homme qui l'aimait assez mais n'osait le lui dire ni se l'avouer à luimême parce qu'il avait porté pendant quatre ans le capuchon d'ermite, et avait juré de ne jamais aimer ni prendre femme. Mon père bien informé de ces détails par ses gens, après avoir alarmé la pure conscience de son frère, s'enferma avec V Ex-Ermite et par l'ascendant de ses discours et par la puissance du malin dieu qui s'était glissé dans le cœur tlu pauvre Bastien, peut-être aussi par la vue du sac qu'il apportait en présent de noces, il décida le bon Bastien à épouser Jeannette et ne quitta point Mainville que le notaire n'eut dressé l'acte de mariage, et qu'il n'ait été signé par les futurs époux, par lui et par son frère. Le jour pour célébrer la noce fut fixé à un terme fort court. On en lit une fête agréable: nous étions déjà assez âgées pour trouver très heureux de danser à la noce de la gouvernante, au lieu de l'avoir pour tante. Voilà donc Bastien et Bastienne établis paisiblement et selon le vœu de mon père dans la maison

de Mainville. — Vous serez bien aise de savoir que cette femme a parfaitement rempli ses devoirs, qu'elle vit encore et que sa famille nombreuse a prospéré.

Ces détails vous paraîtront peut-être minutieux, mais ils plairont à votre bon père, ils le reporteront au sein de sa famille et de ceux qui en dépendaient, ils vous la feront mieux connaître, et si dans les romans les parties descriptives sur des êtres et des sites imaginaires offrent autant d'attraits, pourquoi en priverais-je ces pages sur des'personnages vrais et que nous avons connus?

J'ai oublié de vous parler d'un cousin Genêt, neveu de mon grand-père, et qui n'a pas figuré parmi les gens éclairés, ni dans les rangs élevés de la société. Ce Genêt était fils d'un frère de mon grand-père né d'un autre lit, son père ayant été marié deux fois. — Ce pauvre Genêt avait eu le malheur, élant en nourrice, d'avoir un bras dévoré par un cochon. Mon grand-père le fit élever à Paris, et lui lit le don d'une charge de greffier à la cour du Chàtelet. Cet homme n'avait jamais été très bien pour mon père, et il existait peu de liaison entre eux, mais nous avons souvent vu les fils. — L'aîné est très riche et fait, en gros, le commerce de toile; il a trois filles. Le second était prêtre, je l'avais fait, anciennement pourvoir de la place très honorable de Grand Vicaire île l'Archevêché (CEaibran, et il avait déployé de vrais talens pour l'éloquence de la chaire, mais pendant la Terreur il a renoncé à la prêtrise, s'est marié, est veuf, et a deux filles. Ainsi il n'y a point de Genêts de votre famille actuellement en France; ceux qui portent ce nom, sont originaires d'autres provinces et ne sont pas vos parens, chose bonne à connaître dans un pays vers lequel tant de Français ne cessent de se diriger.

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