FAMILLE CARDON
Votre grand-père Cardon est né à Bergues S'-Vinos en Flandre, il tenait à une très bonne famille de ce pays. La sœur de son père avait épousé M' de Beau repaire, militaire français, chevalier de Sl-Louis; elle n'eut point d'enfans de ce mari qui avait de la fortune; il se chargea de l'éducation de son neveu. Elle mourut, el son mari eut laissé ses biens à mon grand-père maternel s'il eut joint à une superbe figure, à beaucoup d'esprit naturel, moins de prodigalité et de passion pour le plaisir. Il connut à Paris Mlle Henriette de Quay, tille d'un colonel hollandais de la province de la Gueldres; elle était venue en France avec une sœur plus âgée qu'elle pour y suivre paisiblement les devoirs de la Religion catholique. Elle aima Monsieur Gardon, l'épousa, et si mon père ne se fut par suite uni à sa tille, et considéré la famille de sa femme comme celle que son cœur lui avait donnée, la pauvre dlle Henriette de Quay eut fini ses jours très misérablement. Mr Cardon, son mari, dissipa jusqu'à sa dot qui était assez considérable; cette ruine totale était ce qui motivait l'opposition du grand-père Genêt à l'union de son lils avec notre respectable mère. — La bonne maman Cardon eut treize enfans, dont quatre seulement, ma mère et ses trois frères, parvinrent à l'âge qui fait exister dans le monde. L'ai né de ses frères était un homme d'un mérite distingué, il avait été élevé au collège des Jésuites de Paris. Ce corps de Religieux dont l'esprit et la politique ont toujours l'ail une corporation importante en Europe, avait essentiellement, le talent de
distinguer dans les classes de leurs collèges, les élèves dont l'esprit et les dispositions pouvaient un jour procurer des membres honorables et utiles à leur congrégation. Ils engagèrent le jeune Cardon à prendre dans leur ordre l'habit de novice; son attachement pour ma mère le lui lit quitter pour la suivre à Versailles où mon père lui lit promplenient obtenir une très bonne place dans les bureaux des domaines de la couronne. Il fut apprécié par ses chefs et par son ministre, mais il avait si parfaitement oublié l'austérité du cloître qu'un carnaval où il eut la folie de passer près de quinze nuits sans se coucher pour assister à tous les bals qui se donnaient à Versailles, lui occasionnèrent une maladie de poitrine qui le fit succomber six semaines après ce carnaval. Le second frère de ma mère était ('.union de Tersil ; il partit pour les Isles du Vent en 1757, altaché au corps des ingénieurs de la Marine et en même temps aide-de-camp du général Beauharnais qui commandait alors dans ces iles françaises. Cet incident, bien éloigné des temps présents, sera, comme vous le verrez dans les pages suivantes, un pivot important, pour les derniers événeinens de ma vie; c'est ainsi qu'ils s'enchaînent dans le monde d'une manière incalculable pour la prévoyance la plus exercée. Gardon de Tersil fut bientôt avancé en grade et nommé ingénieur en chef de la colonie. Prisonnier des Anglais quand elle fut prise en 1761 ou 1762, il revint en France à la paix de 1763 et fut réintégré avec le grade de capitaine dans le corps Royal du Génie, où déjà servait son plus jeune frère Cardon de Bierueqm s'était distingué au siège de Cassel en Allemagne et avait obtenu des grades par sa seule valeur; à 25 ans il était déjà capitaine de première classe dans un corps où l'avancement n'était pas rapide. Cardon de Tersil, l'ainé des deux, était, dans toute l'étendue du sens qu'on y atlache, un aimable Français, estimé des hommes par sa loyauté, chéri des
dames par sa gaieté, sa politesse et ses petits soins, mais il était léger pour les affaires et manquait d'ordre et d'arrangement.
Nos deux capitaines du dénie venaient à leur tour passer des semestres de congé chez mon père, dont la maison remplaçait, pour tous les deux, le toit paternel. Mon père qui ne manquait jamais une occasion de nous instruire sur la variété des caractères et sur l'importance dont ils sont au bonheur de la vie privée, pour la conservation ou la dissipation de la fortune, exigeait que la malle de Cardon l'ainé, et celle de son frère, lussent ouvertes sous nos yeux toutes les fois qu'ils venaient passer leurs six mois de congé chez lui. — Il savait que l'ordre le plus exact présidait à tout ce qui appartenait au .jeune de Rierne, que le désordre jusqu'au point d'en être un objet risible se remarquait dans les bardes de l'ainé. J'ai vu plusieurs fois ouvrir ces malles, et rien, à la vérité n'était plus curieux que celle de l'aîné par le désordre de tout ce qu'il y avait jeté pêle-mêle; il revenait n'ayant plus que cinq à six misérables chemises, des mouchoirs dépareillés, des bas qui n'étaient plus bons à mettre, et ma mère était chaque fois obligée de lui faire tout un équipement neuf. Le cadet au contraire avait toujours augmenté ses effets par l'acquisition de fort bon linge, rien n'avait manqué d'être convenablement entretenu, des livres et d'utiles ou nouveaux instrumens de Mathématiques avaient été achetés et payés par ses économies. L'un et l'autre, mes chers enfans, avaient pourtant le même revenu, étaient placés dans le même corps, obligés aux mêmes dépenses, et j'ai crû qu'il serait peut-être utile à quelques-uns des enfans de mon cher Genêt, de trouver dans leur propre famille, cet exemple frappant de l'influence des qualités d'ordre et de soins pour tout ce qui peut contribuer à l'aisance et par suite au bonheur.
De Bierne fut nommé ingénieur à la Martinique; il partit au grand regret de mon père qui le chérissait comme un fds. Je me souviens de leurs tendres adieux; votre père venait de naître, il lui fit don d'une parure complète pour le premier âge, l'embrassa tendrement dans les bras de ma mère et lui dit : « Cher enfant je « veux te donner un oncle utile à ta future carrière, je « veux ainsi répondre à tout ce que ma famille doit de « reconnaissance à ton vertueux père; à cinquante ans « je serai oflicier général et cordon rouge, et je n'y « parviendrais pas en restant en France dans les c garnisons. » — Dans ce temps les années de service outre-mer comptaient double. Cardon de Bierne partait avec le grade de capitaine et au bout de trois ans aurait été lieutenant-colonel, mais à peine fut-il débarqué au Fort S'-Pierre qu'en moins de douze heures de maladie une fièvre jaune l'emporta, il fut très regretté dans son corps et longtemps pleuré dans sa famille. Je ne crois pas avoir jamais vu un plus bel homme. Cardon de Tersil resta dans le corps du Génie jusqu'au moment où par notre crédit à la cour de France, on lui accorda la majorité de la ville d'Arras; toujours aimable et devenu plus économe et plus rangé, il se fit estimer dans cette province, et obtint la main de Mlle Van Loyen qui lui apporta 15 000 livres de rentes. Cette aimable personne devint veuve au bout de deux ans d'union, il lui laissa un fils nommé Edmond, filleul de votre père. Pour suivre l'éducation et les intérêts de son fils, la veuve de mon oncle vint se fixer à Versailles auprès de la famille de son mari. Edmond était doux, aimable, et d'une figure agréable. Après les années de la Terreur, je le fis entrer en pension à S'-Germain avec mon fils, ma tante acheta une jolie maison de campagne à Marii, village voisin de celle ville; l'éducation de son fils terminée, elle retourna à Arras et dans ses terres en Flandre; là, à sa grande satisfaction,
elle maria son cher Edmond à Mlle Berlet riche héritière de la province d'Artois. Peu de temps après, Edmond Cardon fut nommé auditeur au Conseil d'Etat, puis Sous-Préfet d'Arras à l'époque de la Restauration; il fut au devant du Roi à Calais en qualité de Sous-Préfet et fut nommé maître des requêtes au Conseil d'Etat du Roi. Il avait obtenu sous Napoléon, que sa belle terre de Montigni fut érigée en Baronnie; et sous ce nouveau titre de Baron de Montigni, de maître des requêtes, il s'établit à Paris, avec tous les accessoires séduisants d'une grande fortune. Son estimable mère avait terminé ses jours trois ans avant celte époque, sa perte avait livré Edmond au plus violent désespoir, ses organes étaient aussi faibles que son àme était sensible; gai, poli, aimable "lans la société, il avait dans son intérieur des moments d'une mélancolie qui depuis longtemps alarmaient sa mère et sa charmante femme. — Enfin la crise du 20 mars 1815, le malheur affreux du brave Ney, n'excitèrent pas cette disposition à l'ennui de la vie, mais vinrent y donner une plus grande force, et ce jeune homme si favorisé par la fortune, époux d'une jolie, douce et lidèle compagne, père d'un lils âgé de neuf ans et île deux lilles extrêmement jolies, jouissant de 40 mille livres île rentes, devant encore en espérer au moins autant par diverses successions assurées, fut assez malheureux pour se livrer au désir de quitter la vie. Hélas ! combien de gens ont résisté dans ce moment aux plus funestes revers préservés par leur piété et leur raison, de la plus funeste idée qui puisse jamais naître dans le cœur des humains, celle de disposer de leurs jours. La vie est un don du Ciel, que nous devons, à sa volonté seule, recevoir et restituer; qu'il est glorieux d'en supporter les revers, avec une courageuse résignation et il est précieux d'être pénétré de la sublime idée Religieuse, que ee monde u'esl qu'un séjour d'épreuves. Si la bravoure a le droit de juger une
action qui présente une apparence de courage, les questions élevées sur le suicide doivent, de nos jours, être jugées. Depuis les siècles les plus reculés, l'histoire du monde rapporte peu d'époques où il y ait eu plus de héros affrontant la mort, et dans les plus funestes revers de la fortune aucun de ces braves n'ont cru devoir se la donner. Napoléon auquel la politique, la sagesse et la liberté peuvent adresser des reproches mérités, mais qui n'en recevait que de la plus basse injustice sur sa valeur, a rejeté ce moyen de terminer sa brillante carrière et y a préféré des fers. Ney qui, dans les batailles, a eu 54 chevaux tués sous lui, Ney qui, en apprenant sa condamnation et sachant que la nature de son supplice serait d'être fusillé s'écria : « Ah des balles, je ne les « crains pas » — en aurait méprisé et redouté une venant de sa propre main — et lorsque, dans sa prison, le colonel vendéen qui restait dans sa chambre osa lui demander ses rasoirs, ses ciseaux et même le couteau dont il se servait en ce moment pour manger, Ney le lui jeta avec dédain et lui dit : « Apprenez de moi, que ceux « qui ont bravé mille morts ne se la donnent jamais, et « que je considère cette précaution comme injurieuse à « mes principes. » Je crois donc la question sur cette fausse bravoure, religieusement, valeureusement, irrévocablement jugée.
La veuve d'Edmond pensa mourir de douleur, elle a langui deux années sans nous donner l'espoir de la voir se rattacher à la vie; cependant l'Age de ses enfans, l'effroi que nous n'avons cessé de lui donner, des dangers d'une longue tutelle pour la fortune de sa jeune famille, sa tendresse maternelle, l'ont enfin mise en état de vivre et de venir so fixer à Paris pour suivre l'éducation de son fils Jules qui est dans sa 13e année; un précepteur sagement choisi réside chez elle et conduit tous les jours son élève au Lycée, tandis que les premiers professeurs
de Paris viennent donner des leçons de piano, de dessin, de danse à ses filles Octavie et Eglé. Jules ressemble à son père, il est calme et doux, et il a des momens de franche gailé qui rassurent sur les craintes de la mélancolie qui avait suivi la scène horrible dont malheureusement il fut témoin; Octavie est belle, Eglé filleule de la Maréchale est fort jolie.